Que ce titre n'effarouche pas la pudeur la plus craintive;
rassurez-vous, chers abonnés, je veux simplement vous apprendre
aujourd'hui comment _l'Illustration_ parvient à résoudre chaque semaine
le problème de son existence. Après vous avoir montré deux des trois
grands centres d'action où les idées qui lui donnent naissance s
conçoivent et se réalisent,--le bureau de rédaction, l'atelier des
graveurs et l'imprimerie,--j'ai le désir de vous donner en très-peu de
mots quelques détails peu connus sur les diverses opérations
intellectuelles ou matérielles auxquelles doivent nécessairement se
livrer à tour de rôle, les rédacteurs, les dessinateurs, les graveurs et
les imprimeurs de votre journal. Si ce sujet ne vous offre aucun
intérêt, ne lisez pas ce qui va suivre.
Ce fut (jour à jamais mémorable) le 4 mars de l'année 1843, à trois
heures quarante-sept minutes, que le premier exemplaire du premier
numéro de la première année de _l'Illustration_ sortit enfin du sein de
sa mère... (voir 1er numéro, l'année) la mécanique de MM. Lacrampe et
compagnie.
--L'enfantement avait été long et laborieux; malgré quelques symptômes
de faiblesse apparente, le nouveau-né annonçait une constitution
vigoureuse; aussi les bons observateurs ne s'y trompèrent-ils point; ils
lui prédirent un long et glorieux avenir! Quelle prédiction fut plus
promptement accomplie?
A peine eut-elle vu le jour, la jeune _Illustration_ sut se montrer
digne du beau nom que sa famille lui avait donné. Avant la fin de son
premier mois elle étonnait monde par ses prodiges. Jamais aucun journal
n'avait fait en aussi peu de temps de pareils progrès. La grande
nouvelle se répandit avec la rapidité de la foudre d'une extrémité de la
terre à l'autre extrémité. En moins d'une année, _l'Illustration_ devint
réellement un journal universel. Ce qu'elle a fait pour mériter son
succès, est-il nécessaire de vous le rappeler?... Si toutes ses
tentatives n'ont pas été également heureuses, vous devez du moins lui
rendre cette justice, quelle n'a reculé devant aucun obstacle, qu'aucun
sacrifice ne lui a coûté. D'ailleurs ne faut-il pas pardonner quelques
erreurs à l'inexpérience du jeune âge?
Étonnez-vous plutôt qu'elle ait pu vous offrir cinquante-deux numéros
aussi variés et aussi complets que ceux dont elle vous a gratifiés
durant le cours de sa première année, et demandez-vous à l'aide de quels
moyens elle est parvenue à obtenir un résultat aussi incroyable, car
c'est à cette question que je vais essayer de répondre.
Comme toutes les puissances de ce bas monde, _l'Illustration_ a des
courtisans; la capitale de son vaste royaume est Paris; elle a établi le
siège de son gouvernement rue de Seine, 33; des ministres qu'elle a
choisis avec un rare discernement _gouvernent_ en son nom; mais outre
ces hauts dignitaires assermentés et responsables, elle compte dans
toutes les villes de France et de l'étranger un certain nombre de sujets
volontaires qui, avides de ses faveurs, soupirent après l'heureux moment
où il leur sera permis de lui donner, à la plume ou au crayon, un
éclatant témoignage de leur affectueux dévouement. Elle reçoit chaque
jour, avec des adresses de félicitations, des relations détaillées et
des dessins originaux de tous les événements importants arrivés pendant
la semaine sur notre planète. Le conseil des ministres s'assemble
régulièrement de midi à six heures; il examine les communications qu'il
reçoit, déchire et brûle celles qui lui semblent insignifiantes, et
soumet à une discussion approfondie celles dont il espère tirer parti.
La séance levée, des estafettes partent dans tous les sens; les unes
courent chez les artistes pour leur demander des dessins; les autres se
dirigent en toute hâte vers les demeures des écrivains chargés de
rédiger le jour même un texte explicatif.--Depuis la fondation de
_l'Illustration_, la circulation a presque doublé dans Paris.
N'avez-vous jamais rencontré ce cabriolet fameux qui parcourt la ville
en tous sens avec une si effrayante vitesse? vous l'avez à peine aperçu
quand il a passé devant vous, plus rapide que le cheval fantastique de
la ballade de Lénore. C'est le coursier favori de _l'Illustration_! Il
emporte avec son conducteur l'intelligent exécuteur des hautes décisions
du conseil suprême, dont le nom célèbre a plus d'une fois sans doute
frappé vos oreilles.
Il ne suffit pas à l'_Illustration_ d'être instruite à l'instant même de
tout ce qui arrive, il lui faut encore savoir ce qui doit arriver. Le
mystère, il m'est interdit de vous le révéler. Je ne vous dirai donc pas
comment les prophètes de votre journal parviennent à connaître
l'avenir! Ne m'en demandez pas davantage et suivez-moi maintenant place
Saint-André-des-Arts.
Pénétrons ensemble dans cette rue étroite, sombre et humide qui unit la
place Saint-André-des-Arts à la rue de La Harpe, et qui porte le nom de
rue _Pouper_. Parvenus au milieu de cette rue, nous nous arrêterons
devant une vieille maison nouvellement badigeonnée, et même peinte à
l'huile, nº 7. Elle est un peu penchée par l'âge: mais n'ayez aucune
crainte, ses fondations sont solides. Elle a été construite à une époque
où les architectes se croyaient encore obligés de travailler pour
plusieurs générations. Avouons le cependant; si nos aïeux avaient le bon
esprit de ne pas s'asphyxier dans des espèces de bonbonnières, ils ne se
faisaient aucune idée de ce que nous appelons le confortable.--Ces
appartements sont vastes et bien aérés; mais comme l'escalier qui y
conduit est roide et dangereux! Madame la présidente appuyait donc sa
jolie petite main sur cette grossière rampe de fer, ses pieds mignons
foulaient sans hésitation et sans crainte ces carreaux humides. Aussi
nos présidentes actuelles ne se décideraient-elles plus à habiter une
semblable maison. Partout la bourgeoisie abandonne aux prolétaires ses
anciennes demeures; les finances, la magistrature et le barreau cèdent
la place à l'industrie.
L'industrie, en effet, a besoin d'espace; à peine même si elle se trouve
à l'aise dans ces immenses salons d'autrefois. Jetez un regard sur
l'atelier des graveurs de _l'Illustration_: toutes les places sont
occupées: partout où la lumière pénètre, elle est avidement interceptée
au passage par un groupe d'artistes sur lesquels veille sans cesse
l'oeil du maître.
Le soir venu, les tables qui avoisinent les fenêtres sont abandonnées;
tous les graveurs chargés, à tour de rôle, de passer la nuit, se
réunissent autour des tables circulaires rangées de distance en
distance. C'est un spectacle des plus curieux. Les rayons de la grosse
lampe qui s'élève au centre de chaque table, traversant des globes ne
verre remplis d'eau, répandent une lumière tellement éclatante sur les
mains, les figures, les burins et les bois de chaque graveur, que tout
le reste du salon paraît plongé dans une obscurité profonde. Les yeux
éblouis, on se dirige à tâtons vers ces phares lumineux. On croirait
voir un des tableaux les plus colorés de Rembrandt.
Je ne raconterai point ici l'histoire de la gravure sur bois; un autre,
plus compétent que moi en pareille matière, entreprendra un jour cet
intéressant travail; je résumerai seulement quelques renseignements
généraux sur cet art d'origine moderne, sans lequel _l'Illustration_
n'aurait pas le bonheur de faire le vôtre.
L'artiste dessine avec un crayon ordinaire de mine de plomb, sur un
morceau de bois bien sec, bien uni, légèrement blanchi, comme sur une
feuille de papier. Le dessin, jugé et accepté, est immédiatement porté à
l'atelier général des graveurs, dont le dessin ci-joint vous offre
l'image fidèle. Des qu'il arrive, on le grave, sans trêve ni repos, jour
et nuit; car souvent il doit être achevé en moins de quarante-huit
heures. Le procédé est fort simple, mais la mise en application exige
une grande adresse. Il s'agit, en effet, d'enlever, à l'aide de butins
de différentes grosseurs, toutes les parties du dessin qui doivent être
blanches. La gravure sur bois diffère du tout au tout de la gravure en
taille-douce.--Le graveur sur cuivre ou sur acier creuse sur la planche
les mêmes traits que le graveur sur bois a le soin de laisser en relief;
en d'autres termes, le graveur sur cuivre ne touche pas tout ce qui
doit, dans la gravure, être blanc: le graveur sur bois, au contraire,
laisse parfaitement intact tout ce qui doit être noir.--Non-seulement on
travaille jour et nuit dans cet atelier, mais, quand la nécessité
l'exige, on coupe un dessin en deux ou en quatre morceaux, qui sont
gravés séparément, et qui, après avoir été soigneusement recollés, sont
retouchés et terminés par un maître habile.
Les gravures terminées, on les envoie aussitôt dans un quartier éloigné
où elles sont toujours impatiemment attendues.--Traversons donc la
Seine, et transportons-nous au milieu même de la cour des Miracles, non
loin du passage du Caire. Une autre fois nous vous montrerons la plus
belle imprimerie qui existe actuellement à Paris; cette cour célèbre, où
des écoles primaires ont remplacé les refuges des ribauds et des
mendiants du moyen âge; ces vastes ateliers où plusieurs centaines
d'ouvriers sont constamment occupés à composer, à corriger ou à imprimer
les chefs-d'oeuvre de la typographie française contemporaine.
Aujourd'hui nous nous contenterons de vous apprendre comment le journal
s'imprime.
Nous sommes au vendredi: depuis la veille au soir le journal est
complètement achevé; il ne reste plus que quelques corrections
insignifiantes à faire. Qui d'entre vous n'a vu une imprimerie? Vous
savez tous, je le suppose, que chaque compositeur a devant lui un
certain nombre de cases de différentes grandeurs remplies de lettres de
plomb: ses yeux sont presque constamment fixés sur le manuscrit, et ses
mains connaissent si bien les places où se trouvent placées toutes les
lettres de l'alphabet, les points, les Virgules, les _espaces_, etc.,
etc., qu'elles vont les prendre machinalement d'elles-mêmes sans jamais
se tromper. Un composteur, instrument d'acier, sert à recevoir les
lettres et donne la mesure des lignes. Les lignes réunies en certain
nombre forment un paquet; on passe alors sur ces paquets un rouleau de
colle imbibé d'encre, on y applique un papier légèrement mouillé, puis,
à l'aide d'une brosse, on fait une épreuve, sur laquelle les correcteurs
et l'auteur de l'article relèvent tour à tour les fautes grammaticales
ou typographiques. Les corrections faites, le jeudi, le metteur en pages
rassemble tous les paquets et en forme des pages d'après un ordre adopté
et indiqué d'avance; cet ordre est parfois qualifié de désordre, mais,
qu'on le sache bien, nous sommes obligés, pour avoir un tirage
convenable, de mettre toutes les gravures d'un numéro sur les pages 1,
4, 5, 8, 9, 12, 13 et 16; par conséquent les articles à gravures
n'occupent pas toujours la place que leur assignerait l'ordre logique.
Des morceaux de plomb remplacent provisoirement les bois qui ne sont pas
encore achevés, et qui ne doivent être livrés que le lendemain dans la
matinée. Deux pages forment ce qu'on appelle une forme et les huit
formes réunies composent seize pages, ou un numéro.
Jusque-là rien que de fort ordinaire; mais le vendredi matin, les
gravures arrivent, et alors commence un nouveau travail assez difficile
à expliquer, que les gens du métier appellent la _mise en train_.
[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant le jour.]
La gravure en relief a sur la gravure en taille-douce l'immense avantage
de pouvoir se tirer en même temps et de la même manière que des
caractères d'imprimerie, mais, pour en obtenir un pareil résultat, il
est nécessaire de lui faire subir préalablement une assez longue
préparation: d'abord, on met à un niveau parfait les gravures et les
caractères, puis on procède à la mise en train proprement dite. Cette
opération préliminaire est plus importante qu'on ne le croit en général,
car de sa mise en train dépend entièrement l'effet d'une gravure: le
chef-d'oeuvre de MM. Andrew, Best et Leloir, mal tiré, serait regardé,
même par les connaisseurs, comme l'ébauche grossière d'un inhabile
apprenti.
Le graveur sur bois n'a pas les mêmes ressources que le graveur sur
cuivre; il ne produit, à l'aide de son burin, que des blancs et des
noirs uniformes; des demi-teintes, il n'en peut pas faire. Pour donner
une certaine couleur à une gravure sur bois, il faut absolument teinter
à divers degrés les parties noires, c'est le travail du metteur en
train, travail long et difficile. Le metteur en train tire, sur un
carton léger, une épreuve de la gravure qu'il s'agit d'imprimer: puis, à
l'aide d'un instrument tranchant, il enlève sur ce carton les parties de
la gravure qui ne doivent pas être complètement noires; plus des teintes
vont s'affaiblissant, plus il creuse profondément. Cette espèce de
découpage ou de gravure achevée, le carton est collé solidement à la
partie de la mécanique qui presse la feuille de papier sur les formes
composées des gravures et des caractères d'imprimerie. Dès lors on
conçoit aisément qu'une gravure correspondant exactement à son carton
découpé recevra une pression plus ou moins forte, et par conséquent se
colorera de teintes plus ou moins vives, selon que le carton a été plus
ou moins profondément entaillé. Souvent ce premier travail ne suffit
pas; il faut, pendant plusieurs heures, coller des morceaux de papier
sur les parties du carton qui ne sont pas assez saillantes, et creuser
encore celles qui le sont trop.
[Illustration: Atelier des Graveurs de _l'Illustration_ pendant la nuit.]
Cependant la mise en train est terminée, les dernières corrections sont
faites: à un signal donné, la mécanique se met en mouvement, et à chaque
tour de roue un numéro de _l'Illustration_ vient de lui-même se placer
tout imprimé entre les deux cylindres. Cette belle et curieuse machine,
dont nous vous donnerons un jour un portrait ressemblant, fait à elle
seule plus de besogne que vingt hommes. Sans elle, tous les abonnés
actuels de _l'Illustration_ ne pourraient pas être servis dans la même
journée, et que deviendrions-nous dans quelques mois? Elle imprime 600
numéros par heure, et huit ouvriers ne pourraient, dans le même espace
de temps, en imprimer, à la presse à la main, que 200.
Au fur et à mesure qu'ils sont imprimés, les numéros (le samedi matin)
sont transportés dans l'atelier des brocheurs, ou plus de cinquante
personnes sont occupées à les plier, à les mettre sous bande. De là les
uns partent pour la poste, les autres sont immédiatement enlevés par les
porteurs chargés de les remettre dans Paris à leurs souscripteurs. Un
certain nombre revient rue de Seine, nº 33, au bureau d'abonnement, où
ils se vendent séparément, par collections mensuelles ou en volumes.
Puis, imprimeurs, brocheurs, porteurs, etc., se reposent pendant
quelques jours de leurs fatigues ou passent à d'autres exercices en
attendant que le numéro suivant réclame l'emploi de leur temps.
Seuls, le comité de rédaction et les graveurs ne se reposent jamais. On
n'a plus à s'occuper du présent, il faut songer à l'avenir. Je ne vous
révélerai pas le mystère des projets que vous devez voir se réaliser
pendant l'année qui commence: ce serait vous ôter votre plus grand
plaisir, celui de la surprise, et je vous aime trop, ô mes chers
abonnés! pour vous jouer un si vilain tour. Soyez sûrs cependant que
vous serez encore plus émerveillés et plus heureux en 1844 que vous
n'avez dû l'être en 1843.
[Illustration: Bureau de Rédaction de _l'Illustration._]
Se tenir au courant de tout ce qui arrive dans le monde, chercher à
prévoir tout ce qui doit arriver, faire concourir au but commun, pour la
plus grande satisfaction des lecteurs, des activités diverses
éparpillées aux quatre coins de la grande ville, telle est la tâche des
membres du comité de rédaction, sorte d'aréopage qui siège en
permanence, et devant lequel viennent se faire juger des articles sur
toutes sortes de sujets, des nouvelles, des romans, des dessins, des
gravures, des romances, etc.; ne me demandez pas leurs noms, ils
persistent à rester cachés, comme on dit, sous le voile de l'anonyme.
Dans les journaux politiques, dans les revues, ils ont le droit d'être
des illustrations, mais ici ils sont _l'Illustration._.