Histoire de la Semaine, _Vue de la ville d'Alicante; Portrait du
contre-amiral Dupetit-Thouars._--Courrier de Paris.--Salon de 1844.
Visite dans les Ateliers. _Portraits de MM. Ingres, Delaroche, Eugène
Delacroix, Horace Vernet, Decamps et Charlet; le Jury de l'Exposition,
par Decamps; trois Caricatures._--Fragments d'un Voyage en Afrique.
(Suite.)--Les Mystères de l'Administration. _Atelier des Graveurs de
l'Illustration le jour; Atelier des Graveurs la nuit; Bureau de
Rédaction l'Illustration._--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime.
(Suite.) _Une Gravure._--Épisodes de la Vie d'une pièce d'or, racontés
par elle-même.--Armée. Recrutement, Tirage. _Trois Gravures._ Théâtres.
Académie royale de Musique. _Une Scène de Lady Henriette.--Bureau
d'abonnement de la rue de Seine._--Bulletin bibliographique--Figure
allégorique de Mars.--Modes. _Une Gravure._--Correspondance.--Rébus.
Histoire de la Semaine.
[Illustration: Vue d'Alicante.]
Jamais peut-être, depuis la grande lutte parlementaire de la coalition,
la Chambre des Députés n'a été en proie à des émotions plus vives que
celles qui l'agitent depuis quelques semaines. Nous mentionnions il y a
huit jours le rejet de la proposition de M. de Rémusat après une
discussion qui avait surexcité la Chambre. La déclaration par le bureau
d'une majorité contre cette proposition a causé des réclamations et des
protestations qui se sont traduites en une demande de modification du
règlement. M. Combarel de Leyval a proposé que, tout en maintenant le
scrutin secret pour le vote sur l'ensemble des lois et pour les autres
cas où vingt députés le demanderaient, on procédât au vote par division
toutes les fois que dix membres de la Chambre le réclameraient. Admise à
la lecture par trois bureaux, cette proposition sera développée et sa
prise en considération discutée dans la séance du 9 mars.--Vendredi de
la semaine dernière, a été lu le rapport de M. Allard sur des pétitions
adressées à la Chambre contre les fortifications de Paris. La discussion
sur les conclusions de la commission qui propose l'ordre du jour, a été
fixée au jour où paraîtra ce numéro.--La discussion sur le projet de loi
présenté par M. le maréchal Soult pour qu'une pension viagère de 3,000
fr. fût inscrite sur le grand-livre de l'État au profit de mademoiselle
Dronet d'Erlon, comme un hommage rendu aux glorieux services et au pur
désintéressement du maréchal son père, cette discussion, qui en tout
autre temps eût passé inaperçue, a eu, elle aussi, son retentissement
politique. Un député de l'opposition, M. Lherbette, a rappelé combien
l'exposé des motifs de ce projet de loi qu'il appuyait contrastait avec
certains ordres du jour et certaines proclamations publiées en 1815 par
l'auteur de ce même exposé, contre le maréchal à la mémoire duquel on
rendait aujourd'hui un si digne hommage. De ce contraste si frappant M.
Lherbette a fait sortir cette moralité, recommandée par lui aux hommes
et aux corps politiques, qu'il ne faut jamais flétrir ses
adversaires.--On comprend que cette disposition générale, cette
animation des esprits à la Chambre la prépare assez mal à la discussion
des lois. Nous avons dit ce qui était advenu pour la loi de la chasse.
La loi des patentes a profité un peu de la lassitude que la précédente,
avait fait éprouver et du désir qu'on avait d'en finir pour arriver à
des discussions politiques auxquelles les partis en présence s'étaient
donne rendez-vous. Les votes des premiers articles se sont donc succédé
avec quelque, rapidité, mais il est plus que probable que la Chambre des
Pairs leur fera subir d'utiles amendements et que plus d'un d'entre eux
reviendra de nouveau, modifié, à la Chambre des Députés. Dans la
discussion générale, quelques orateurs se sont exercés à démontrer que
l'impôt de la patente est un reste de la féodalité, une sorte de servage
qui pèse encore sur le commerce et l'industrie. L'impôt est aujourd'hui
un esclavage assez général pour que l'industrie et le commerce n'aient
point à rougir d'y être soumis comme tout le monde; nous ne voyons guère
que les rentiers sur l'État qui en soient dispensés. Cette réclamation,
ou plutôt cette déclamation, avait donc peu de chances de succès, et
mieux valait s'attacher uniquement, et sans diversion mal entendue, au
point véritable du débat, à la question qui domine toutes les autres,
celle de savoir si la patente continuera de former un impôt de
_qualité_, ou bien si on la fera rentrer dans la catégorie des autres
contributions, en l'établissant comme impôt de _répartition_. Avec le
mode actuel, l'impôt pris en masse aurait beau n'être pas trop élevé,
qu'il pourrait encore, outre mesure et inévitablement, écraser les uns
et ménager les autres. Des tarifs inflexibles imposent aveuglément les
mêmes charges, à peu de différence près, aux individus qui exercent la
même profession, sans tenir un compte suffisant l'étendue de leur
industrie. Avec le mode de répartition, au contraire, demandé par la
plupart des patentés de Paris dans une pétition qu'ils ont fait
distribuer à la Chambre, la loi annuelle de finances fixerait le chiffre
d'impôt que doit supporter l'industrie, et le répartirait entre les
départements comme elle le fait pour les autres impôts directs; le
trésor demeurerait en dehors de la répartition, qui serait opérée entre
les arrondissements par les conseils généraux, entre les communes par
les conseils d'arrondissements, et entre les contribuables par les
commissaires répartiteurs, c'est-à-dire par leurs pairs. Le ministre et
le rapporteur de la commission ont combattu ce système, le plus logique
et celui qui mettrait le plus sûrement l'administration à l'abri de
toute réclamation particulière. Leurs raisons ne nous ont paru que
spécieuses. Il n'y avait jusqu'ici que des patentes de marchands en gros
et de marchands en détail; on a imaginé la patente intermédiaire de
marchand en demi-gros. Quelques députés ont voulu voir dans cette
création un moyen politique mis aux mains d'un ministère pour favoriser
certains patentés de la première classe, et tenir en respect certains
autres de la dernière. Sans vouloir croire à ce calcul, nous entrevoyons
dans cette subdivision peu tranchée une source inévitable d'abus même
involontaires. Quant aux classifications d'industries, ou plutôt à leur
nomenclature, elle présente de singulières professions patentables.
Croirait-on que l'opérateur, c'est-à-dire le charlatan qui exerce dans
les foires et sur les places des marchés, et que la police
correctionnelle condamne comme exerçant la médecine et la chirurgie sans
diplôme, est amnistié, mais, il est vrai, patenté par M. le ministre des
finances! Cela rappelle trop l'innocence, aux yeux de la régie des
droits réunis, du vin frelaté, pourvu que le mélange eût payé le droit.
L'opérateur sera-t-il soumis à une patente de gros, de demi-gros ou de
détail? Quand il saura n'arracher qu'une dent à la fois, il sera sans
doute de troisième classe; mais quand d'un coup il vous arrachera la
mâchoire tout, entière, il devra être rangé dans la première, ou le fisc
n'entendrait bien ni l'équité ni ses intérêts, ce qui nous étonnerait à
des degrés différents. Il faut savoir faire respecter les lois, mais un
des moyens les plus sûrs, c'est de les faire respectables. Du reste,
nous le répétons, la Chambre avait hâte d'en finir avec cette
discussion, si importante pourtant, car des interpellations de M. de
Carné, à M. le ministre des affaires étrangères sur les mesures prises
par le cabinet au sujet de Taïti avaient été annoncées et fixées à
jeudi. Elle n'y est pas parvenue, et la discussion de la loi des
patentes a dû être interrompue.
[Illustration: Le contre amiral Dupetit-Thouars.]
Nous rendions compte, il y a huit jours, de la déchéance, prononcée par
l'amiral Dupetit-Thouars, de la reine Pomaré, qui s'était obstinément
refusée à exécuter le traité, et de la prise de possession de l'île de
Taïti au nom du roi des Français. Nous disions que le silence du
gouvernement au sujet de cet événement était diversement, mais peu
favorablement interprété. Les Chambres anglaises et le cabinet de
Saint-James avaient, au contraire, fait entendre les protestations les
plus vives. Le Moniteur a enfin parlé. Voici la note officielle qui y a
été insérée le 26 février: «Le gouvernement a reçu des nouvelles de
l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1842. M. le contre-amiral
Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er novembre pour
exécuter le traité du 9 septembre 1842, que le roi avait ratifié, a cru
devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité, et prendre
possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré a écrit
au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent la
souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la maintenir dans
ses droits. Le roi, de l'avis de sou conseil, ne trouvant pas, dans les
faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9
septembre 1812, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité, et
l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.» En même
temps que ces lignes étaient envoyées au Moniteur, une dépêche était
expédiée pour faire partir une corvette portant à M. Dupetit-Thouars un
ordre de rappel. Jeudi, une discussion très-vive s'est engagée à ce
sujet. Les interpellations de M. de Carné l'ont ouverte. M. le ministre
des affaires étrangères y a répondu. A M. Guizot a succédé M. Billaut.
L'un et l'autre ont captivé toute l'attention de la Chambre. M. le
ministre de la marine a peut-être été moins heureux, et a laissé un trop
beau jeu à M. Dufaure, qui est venu taxer le parti pris par le cabinet
d'inconsidération, et son désaveu de la conduite de MM. Dupetit-Thouars
et Bruat d'imprudence. M. le ministre de l'instruction publique a cru
devoir prendre part au débat. La Chambre s'est montrée distraite pendant
son discours, et l'attention n'a été réveillée que par la proposition de
M. Ducos de motiver ainsi l'ordre du jour: «La Chambre, sans approuver
la conduite du ministère, passe à l'ordre du jour.» M. Guizot a vivement
demandé le renvoi de la discussion au lendemain, pour qu'il lui fût
possible d'apporter à la tribune des preuves nouvelles. La Chambre,
malgré son impatience de voter, a consenti au renvoi. Le lendemain la
discussion a été traînante. Pendant la plus grande partie de la séance,
la tribune n'a été occupée que par des comparses. MM. Guizot, Ducos et
Thiers ont bien, à la fin, rendu quelque vivacité au débat. Mais les
disposions de la Chambré étaient évidemment changées, et le ministère a
obtenu 233 voix sur 420 votants. L'opposition ne s'est, plus trouvée en
avoir que 187.
D'autres discussions non moins vives que celles que nous avons
rapportées et annoncées se laissent encore entrevoir dans un
très-prochain avenir. M. Charles Laffitte, dont l'élection à Louviers a
été une première fois annulée par la Chambre sur la proposition même du
ministère, comme offrant des faits de corruption trop évidents pour que
leur constatation eût besoin d'une enquête, M. Charles Laffitte vient
d'être réélu de nouveau par le même collège. L'annulation de l'élection
sera-t-elle prononcée avec la même unanimité? sera-t-elle au contraire
combattue, et une enquête sera-t-elle ordonnée? Que la Chambre se montre
conséquente ou inconséquente avec elle-même, il y aura là encore à coup
sûr une séance curieuse pour les spectateurs qui recherchent les luttes
animées. La demande prochaine d'un crédit pour les fonds secrets en
amènera de nouvelles.--On remarque à la Chambre, avec un étonnement mêlé
de curiosité, le silence de M. de Lamartine, qui avait si souvent et
avec tant de retentissement occupé des tribunes diverses entre les deux
sessions, et qui n'a prononcé qu'un très-court discours depuis que la
tribune parlementaire est ouverte. Son journal, _le Bien public_, imite
sa réserve, et n'en est guère sorti qu'une fois pour attaquer
l'opposition.
Des lettres particulières de Beyrouth, du 10 janvier, mentionnent le
fait suivant, qui mérite d'être cité. Vers la fin de décembre et
quelques jours après l'arrivée du nouveau pacha Haider, un juif
algérien, ignorant qu'il était défendu aux juifs de passer devant
l'église du Saint-Sépulcre, s'approcha de cet édifice. Il fut aussitôt
assailli par une bande de lunatiques chrétiens qui le maltraitèrent
cruellement et le laissèrent pour mort sur la place. Lorsque le pauvre
juif eut recouvré ses sens et qu'il put marcher, il se rendit chez le
consul français, M. de Lantivy, et l'informa de ce qui lui était arrivé.
Le consul envoya aussitôt une plainte au pacha, lequel fit arrêter
immédiatement les coupables. Cette mesure causa une sensation
extraordinaire dans la population chrétienne; on invoqua comme excuse
l'usage qui défendait aux juifs de fréquenter le voisinage de l'église.
Les prieurs des couvents latins et grecs intervinrent en faveur de leurs
coreligionnaires; mais M. de Lantivy ne voulut rien entendre, et soutint
que le commandement; _Tu ne te tueras point_, devait bien plutôt être
observé qu'un usage barbare, même consacré par la tradition.
Haider-Pacha était tout à fait de l'opinion du consul français; mais les
prieurs des couvents ayant engagé leur parole qu'aucun outrage de ce
genre n'arriverait plus, M. de Lantivy consentit à ce qu'on relâchât les
prisonniers après quelques heures d'emprisonnement, à condition qu'ils
paieraient les dépenses que nécessiterait la guérison de leur victime.
En outre, le pacha publia un ordre défendant aux chrétiens, sous les
peines les plus sévères, de maltraiter désormais les juifs qui
passeraient devant l'église du Saint-Sépulcre. On ne saurait assez
hautement approuver la conduite de notre consul dans cette circonstance.
Ce serait ravaler l'influence que la conformité de croyance peut assurer
à la France parmi ces populations, que de n'en pas user pour faire
prévaloir avant tout les intérêts sacrés de l'humanité.
Notre envoyé extraordinaire à Haïti, M. Adolphe Barrot, qui s'y était
embarqué le 8 janvier sur la corvette _l'Aube_, est entré dans le port
de Brest le 21 février. Il n'a consenti aucune remise sur les arrérages
échus de l'indemnité due aux colons français, et rapporte 300,000
piastres fortes (1,800,000 f.). Des commissaires haïtiens seront
expédiés à Paris pour s'entendre sur le paiement des intérêts de
l'emprunt. Avant son départ, M. Barrot avait assisté à l'installation du
nouveau président de la république, le général Hérard; la France était
également représentée à cette solennité par le contre-amiral de Moges et
l'état-major de la _Néréide_, et des bricks _Génie_ et _Papillon_, qui
sont demeurés dans ce port. La nouvelle constitution proclamée à Haïti
déclare que les Africains et les Indiens, et leurs descendants par le
père ou par la mère, pourront devenir citoyens. Aucun blanc ne pourra
obtenir ce titre. La deuxième partie pourvoit aux droits civils et
politiques. Dans la troisième est déclarée l'égalité des citoyens; la
liberté de la presse est garantie. Des écoles seront ouvertes pour les
deux sexes, et l'enseignement y sera libre et gratuit. Le peuple a le
droit de s'assembler, mais sans armes. Les pouvoirs législatif, exécutif
et judiciaire sont définis. Le pouvoir exécutif est aux mains du
président; le pouvoir législatif est composé d'un Sénat et d'une Chambre
des Communes. Un tiers du Sénat se renouvelle tous les deux ans. Le jury
est établi. Les couleurs de la république sont bleu et rouge, placés
horizontalement; les armes: une palme surmontée du bonnet de la liberté
et ornée d'un trophée d'armes avec la légende; l'union fait la force.
Port-au-Prince est le siège du gouvernement, et prend le nom de
Port-Républicain. Une amnistie a été prononcée; mais l'exil du président
Boyer est maintenu.
Il nous faudrait détourner les yeux de l'Espagne s'il n'était pas du
devoir de la presse tout entière de mettre au ban des nations les hommes
de sang qui la déciment aujourd'hui. Nous avons rapporté la dépêche
atroce du ministre de la guerre. Le général Roncali, celui-là même qui
accusait avec justice Espartero de manquer de générosité, d'humanité à
l'occasion de l'exécution de Diégo Léon, ne se l'est pas fait dire à
deux fois et a immédiatement procédé à l'assassinat sur la plus large
échelle. Sept officiers supérieurs et subalternes ont été fusillés sur
son commandement, et les soldats tombés en même temps que ces malheureux
aux mains du brigadier Pardo ont été également décimés par ordre, de
Roncali. On comprend qu'avec de pareils monstres et à côté de crimes
semblables la mesure suivante n'est plus qu'une gentillesse. Les
rédacteurs du journal _el Mundo_ ont reçu l'ordre que voici:
«GOUVERNEMENT POLITIQUE DE LA PROVINCE DE MADRID.
A dater de ce jour, vous cesserez de publier le journal intitulé _el Mundo_.
Dieu vous garde!
Madrid, 18 février 1844.
ANTONIO BENAVIDES.»
La ville d'Alicante, où l'insurrection est maîtresse, se trouve bloquée.
Peut-être qu'à l'heure où nous écrivons, la ruine et la mort règnent
seules dans ses murs.
Les nouvelles de Lisbonne nous font peu connaître la situation
respective des partis armés en Portugal. Tout ce qu'elles nous
apprennent clairement, c'est que là aussi, comme à Madrid, la
constitution est mise hors la loi.
L'attention et les ovations ont suivi O'Connell à Londres. Les whigs,
qu'il a si souvent maltraités dans ses harangues populaires d'Irlande,
se sont montrés généreusement oublieux, et lui ont témoigné une
sympathie qui a été, en plusieurs circonstances, portée à
l'enthousiasme. On a annoncé qu'il devait assister à une réunion que la
ligue contre les céréales avait convoquée à Covent-Garden. Une longue
file d'équipages, des flots serrés et ardents de population, se sont
dirigés vers ce théâtre. La salle n'a pu contenir qu'un bien petit
nombre de ces curieux. La plupart des membres de l'association ont en
vain exhibé leurs cartes, tout était occupé, et les femmes les plus
brillantes se montraient aux premiers rangs. Des affiches ont été
placardées au dehors pour annoncer que la salle était comble, et que
toute tentative pour y pénétrer serait inutile. La foule extérieure
s'est résignée, mais sans se disperser, et bientôt les acclamations
annoncent aux spectateurs privilégiés qu'ils vont voir entrer O'Connell.
La salle entière se lève. Les applaudissements éclatent avec
enthousiasme, avec, fureur, Covent-Garden en semble ébranlé jusque dans
ses fondements. Enfin O'Connell a pu prendre place; il se dispose à
prendre la parole; les transports se renouvellent, puis font place à un
religieux silence.
«En venant ici ce soir, dit-il, j'avais l'intention de faire un éloquent
discours; heureusement je dois débuter par ce qu'on peut appeler la
partie solide de l'art oratoire, de la part d'une personne, qui mérite,
ainsi qu'un de mes amis, d'être nommée un ami de la justice, et qui m'a
prié de commencer mon discours en vous remettant 100 livres. En tout
cas, il y a là une éloquence sterling, et si vous trouviez
quatre-vingt-dix-neuf imitateurs de son exemple, vous auriez vos 100,000
livres (la ligue a fait un appel de cette somme pour son budget de
l'année); maintenant je dois avouer que, l'argent donné, je suis à bout
de ma rhétorique.» Ce n'était là qu'un piquant exorde, et l'orateur, qui
se disait à bout d'éloquence, a ensuite prononcé un discours où il s'est
montré aussi plein de mouvement, aussi habile, et plus touchant que dans
aucune de ses précédentes harangues. Les applaudissements frénétiques
qui l'avaient plus d'une fois interrompu ont éclaté de nouveau quand il
a eu fini de parler, et sa sortie, comme son entrée, a été un triomphe.
Le ministère est évidemment mal à l'aise de ces manifestations. La
tranquillité de l'Irlande paraît également mal servir ses projets, et il
s'en console en faisant chaque jour courir le bruit de complots éventés
et de trames découvertes. Du reste, la Chambre des Communes a voté sur
la motion de lord Russell, contre laquelle M. Peel a prononcé un
discours où il s'est montré mesuré, mais fort peu sensible pour
l'Irlande, et très-vif contre O'Connell. Celui-ci, dans la même
discussion, a été très-serré d'arguments, beaucoup plus sobre d'images
que d'ordinaire, ne cherchant plus à émouvoir, mais à convaincre. Lord
Russell, de son côté, a répliqué au ministre, et a fait ressortir le
danger pour l'Angleterre du _statu quo_ en Irlande. Néanmoins sa motion
a été écartée par 324 voix contre 225. Il semblerait aujourd'hui que le
ministère anglais serait arrivé à se persuader que pourvu qu'il ne
maltraite pas O'Connell, l'Irlande demeurera paisible. Nous lisons en
effet dans le _Times_ la très-curieuse note que voici: «Nous apprenons
de bonne source que le duc de Wellington a décidé que M. O'Connell ne
serait pas mis en prison; il pense que la déclaration de culpabilité
suffit, et qu'un emprisonnement serait inutile; si M. O'Connell veut
être modéré, nous pensons bien qu'il ne sera pas privé de sa liberté.
Quant à nous, nous serons heureux qu'il en soit ainsi.» A Dublin, le
docteur Gray et le docteur Atkinson, propriétaires du _Freeman's
Journal_ (journal de _l'Homme libre_); M. Barrett, propriétaire du
_Pilote_; M. Staunton, propriétaire de la feuille hebdomadaire le
_Weekly-Registre_, et M. Duffy, propriétaire de _la Nation_, ont envoyé
leur démission de membres de l'association du rappel. Cette démarche est
motivée sur la déclaration faite par l'attorney général que tout membre
de l'association était responsable des publications des écrits
périodiques dont les propriétaires se trouvaient affiliés à
l'association.
La plus vive fermentation règne toujours dans les légations papales, et
elle en est arrivée à se manifester par des assassinats. A Ravenne, un
coup de feu a été tiré sur la personne de M. Claveri, directeur de la
police; mais le garde qui l'escortait a été seul atteint, et, le
lendemain, on a vu affiché dans les rues un avis anonyme portant que si
M. Claveri ne quittait pas Ravenne, on ne le manquerait pas une autre
fois. A Saint-Albert, à Fusignano, petites villes de la même légation,
des factionnaires suisses ont été désarmés, des carabiniers ont été
tués. A Bologne, un douanier ayant voulu arrêter un homme qui passait
pour avoir fait partie des bandes d'août dernier, a été étendu mort d'un
coup de pistolet tiré par celui-ci. Enfin, un des membres de la
commission spéciale instituée à Ancône pour juger les accusés politiques
de cette ville, M. Alessandrini, passant dans une rue d'Ancône,
accompagné de deux gendarmes, a été frappé d'un coup de poignard par un
homme masqué qui s'est élancé sur lui, et auquel la foule ouvrit
immédiatement après ses rangs, pour lui permettre de se confondre avec
les autres masques. L'état de la victime est désespéré. La suspension
des plaisirs du carnaval a été immédiatement prononcée.
Plusieurs journaux avaient annoncé, dès le 15 février, que le musée des
Thermes et de l'Hôtel de Cluny était ouvert. Cette, nouvelle était
prématurée: ce musée ne sera livré au public que vers le 15 de ce mois.
En attendant, les travaux d'installation se poursuivent avec activité.
La collection qui y a été réunie comprend non-seulement quelques-uns des
objets les plus précieux des arts du moyen âge, et de l'art français
spécialement, mais d'autres objets très-précieux inconnus des
antiquaires et des artistes.
M. le baron Reynaud, ancien examinateur des écoles royales Polytechnique
et de la Marine, vient de mourir à Paris.
Courrier de Paris.
Enfin le vacarme est apaisé: après le bruit, le silence; le jeûne après
l'orgie; les temples sacrés se sont rouverts, et le bal de l'Opéra s'est
fermé; la pieuse voix des prédicateurs a remplacé les cris mondains et
les joies effrénées. Nous vivions comme des damnés, nous allons vivre
comme des saints; du péché, nous passons à la pénitence, et du gras au
maigre. L'abbé de Ravignan règne et Musard abdique; du moins n'est-il
pas descendu du trône sans honneur: son dernier coup d'archet a été un
coup de maître. C'était le dernier samedi de sa royauté; il était cinq
heures du matin, les lustres pâlissaient, et ne jetaient plus aux voûtes
de la salle qu'une lumière affaiblie; les plus intrépides débardeurs
étaient harassés et haletants; tout s'éteignait à la fois, le gaz et les
danseurs; Musard seul restait debout et flamboyant. Tout à coup, élevant
la voix au milieu du sourd bruissement de cette foule abattue: «Non!
s'écria-t-il, il ne sera pas dit que nous nous quitterons ainsi!
Êtes-vous donc les compagnons de Musard?» A ces mots, il agite son
archet, et entonne à plein orchestre le _Quadrille des Etudiants_. Or,
c'est tout dire: le _Quadrille des Etudiants_ est pour le bal de l'Opéra
ce que le soleil d'Austerlitz était pour la grande armée: «Soldats!
voilà le soleil d'Austerlitz!» et ils s'élançaient à une nouvelle
victoire. «Débardeurs! voici le _Quadrille des Etudiants!_» et ils se
précipitent dans les fureurs d'une contredanse nouvelle. Ce quadrille
magique rend la force aux énervés, la santé aux malades et la vie aux
morts. Vous eussiez vu alors toute cette multitude se ranimer en
poussant des _vivat_ joyeux; et puis enfin, dans le paroxysme de sa
fièvre dansante, entourer Musard, l'enlever du milieu de son orchestre
et défiler bruyamment, Musard en tête. L'Empereur avait dit: «Avec des
braves tels que vous, je conquerrais le monde!»--«Avec des débardeurs de
votre force, s'écriait Musard, je ferais galoper l'univers!» Ainsi
Musard copie Napoléon jusqu'au bout; il ne lui reste plus qu'à importer
_le Quadrille des Étudiants_ à Sainte-Hélène; mais Hudson Lowe n'est
plus là pour le danser.
Les campagnes de Musard ne finissent jamais sans un grand nombre de
mourants ou de morts. Il n'y a ni tête ni jambes enlevées par un boulet
ou par un éclat d'obus; mais que de fièvres, de pleurésies, d'apoplexies
et de pulmonies! La statistique constate un accroissement très-sensible
dans la mortalité, après les jours gras. Savez-vous qui tire du carnaval
le bénéfice le plus clair? les pompes funèbres:
Amusez-vous, trémoussez-vous!
Amusez-vous, amusez-vous, belles!
Amusez-vous, amusez-vous bien!
Depuis que le bal est clos, nous avons le concert:--de Charybde en
Scylla.--Le concert est le fruit naturel de la saison qui commence; il
pousse en mars pour fleurir dans la semaine sainte avec profusion. Le
concert convient en effet aux temps d'abstinence; on peut le ranger sans
inconvénient dans la classe des mets innocents que Mgr l'archevêque
autorise, et qui ne compromettent nullement la sainteté du carême: il y
a des talents, des voix et des instruments si maigres!--Lisez, les
feuilles musicales, arrêtez-vous devant les affiches suspendues aux
vitres des magasins de musique, et vous serez effrayé de l'inondation
vocale et instrumentale dont mars et avril vous menacent. Ici tout le
monde a la prétention d'être artiste, comme ailleurs le premier venu vise
à la députation et au ministère: et, comme le concert est le baptême de
l'artiste, les concerts pleuvent de tous les côtés. C'est M. Pancrace,
c'est M. Pacome, c'est M. Babylas ou Barnabé qui vous invitent à un air
de leur basson, de leur flûte, de leur hautbois, de leur violon et de
leur clarinette: c'est mademoiselle Eulalie, Eugénie, Emphrosine,
Euphémie, Anasthasie, Epiphanie qui vous proposent l'agrément de leur
piano ou de leur gosier, de huit heures du soir à minuit; et tous ces
pauvres gens dont les noms sont enfouis dans les coins les plus obscurs
du calendrier, sortent de la salle enfumée et déserte où ils ont traîné
de force leur portier, ses enfants et les enfants de ses petits-enfants,
pour se former un public; ils sortent, dis-je, de cette caverne où ils
ont estropié Haydn et Beethoven, ou gargouillé de l'Auber et du Rossini,
intimement convaincus qu'ils sont des merveilles, et que l'univers n'a
rien de mieux à faire que de leur dresser une statue séance tenante.--Il
y a quelque chose de pis que l'amour-propre des grands artistes, c'est
l'orgueil des petits, et voici les petits qui nous dévorent.--Je connais
un homme de beaucoup de goût, très-fin connaisseur en musique et gourmet
délicat, qui ne sort jamais pendant la présente saison et reste enfermé
chez lui jusqu'au commencement de mai. L'autre jour je lui en demandais
la raison: «Eh! mon Dieu, me répondit-il, Paris n'est par sûr à l'heure
qu'il est; si je sortais, je serais inévitablement rencontré et
assassiné par un concert!»
Tout n'est pas harmonie dans le monde musical; et si de temps en temps
les voix y sont d'accord, les gens s'y montrent d'humeur assez
discordante: le Théâtre-Italien en donne, depuis quelques jours, une
preuve flagrante. Sur la scène tout va bien: l'Harmonie et sa douce
soeur la Mélodie y règnent dans une union parfaite; on se croirait dans
le paradis terrestre. Mais dans les coulisses, c'est autre chose, la
dissonance est complète: le premier ténor ne s'entend plus avec la
prima-donna, la basse avec le soprano, et le baryton avec l'impresario.
Le bruit de cette discorde éclaté au dehors: les parties belligérantes
ont sonné, des deux parts, le boute-selle, et donné le signal des
hostilités.--Un beau matin, M. Vatel, le directeur, s'est éveillé avec
la nouvelle que deux ou trois de ses principaux chanteurs refusaient de
chanter: figurez-vous des soldats qui désertent au moment de la
bataille. Pour prétexte à cet abandon, nos fuyards donnaient, celui-ci
un mal de gorge, celui-là un rhume de cerveau. M. Vatel s'est adressé
immédiatement à la justice, afin qu'elle voulût bien guérir, par un bon
arrêt bien juste, des voix qu'il ne paie pas cinquante et soixante mille
francs pour qu'elles s'amusent à se dire enrhumées pour le moindre
caprice. M. Vatel avait d'autant plus raison de maintenir son droit avec
cette sévérité, qu'une des voix récalcitrantes avait été vue la veille
dans un salon célèbre, se portant admirablement bien, chantant, riant,
et menant joyeuse vie, jusqu'à cinq heures du matin.--On a écrit des
lettres aux journaux, on a lancé des _factum_ pour édifier le public sur
cette grave affaire; le public s'est rangé cependant du parti de
l'infortuné directeur, et quand la voix coupable s'est enfin décidée à
chanter mardi dernier, le parterre, juge équitable, lui a honnêtement
administré le châtiment de quelques coups de sifflets. Les sifflets
voulaient dire que la loyauté dans les engagements et la fidélité au
devoir doivent compléter le talent de l'artiste, et qu'on compromet
gravement sa réputation et son nom en jouant si légèrement avec les
intérêts d'une sérieuse entreprise et les engagements de sa propre
conscience. Les directions de théâtre paient les acteurs et les
chanteurs à un prix monstrueux; il y a tel débitant de prose, de
couplets, d'entrechats et de roulades qui est coté à la bourse
dramatique dix fois au-dessus de sa valeur réelle; les directions se
ruinent pour les comédiens; et quelques comédiens, au lien de donner du
zèle, du dévouement et du talent en proportion de ces efforts inouïs, se
montrent plus égoïstes, plus exigeants que jamais, et plus légers de
scrupules.--Un honnête et pauvre soldat qui reçoit une paie de cinq sous
par jour, se bat encore et va à l'assaut, tout mutilé et tout sanglant;
un monsieur bien dorloté et bien frais, qui touche des billets de banque
à la douzaine, sous prétexte qu'il fait une roulade agréable, un point
d'orgue et un trille, s'inquiète fort peu de compromettre une entreprise
qui le dote si richement et l'engraisse, et de la ruiner au besoin, à
propos d'un rhume de cerveau qu'il n'a même pas.
Nous parlions de la hausse de la roulade et de l'entrechat; précisément
en voici un exemple tout récent et qui prouvera jusqu'à quel degré de
folie, on peut le dire, le prix de cette denrée est poussé. Mademoiselle
Carlotta Grisi, notre aimable Péri, vient de contracter un engagement
avec un des théâtres de Londres; il s'agit de l'emploi d'un congé que M.
Léon Pillet accorde à la Wili; ce congé est de six semaines, et
l'engagement de Carlotta à Londres aura la même durée. Eh bien!
savez-vous ce que ces six semaines de ronds de jambes et de jetés-battus
coûteront au pauvre directeur anglais? 36,000 fr.! Autrement, pour le
français, 6,000 fr. par semaine, où 3,000 fr. par représentation. Je ne
sais plus quel moraliste a dit que le plus grand signe de la décadence
des nations était la cherté des athlètes, des conducteurs de chars et
des danseurs.
Duprez va aussi passer le détroit; il chantera, pour les menus plaisirs
de Londres, _Guillaume Tell, les Huguenots_ et le reste de son
répertoire; on ne dit pas à quelles conditions, et si c'est à 1 fr. ou 1
fr. 50 cent. la note. Duprez gagne 80,000 fr. à l'Académie royale de
Musique; ses congés annuels complètent les 100,000 livres; on avouera
qu'il y a là de quoi payer amplement les leçons d'anglais que le célèbre
ténor a prises récemment pour chanter: _Asile héréditaire_, dans la
langue de Joint Bull.
Au théâtre, tout tourne au Bohémien; nous avons déjà _les Bohémiens de
Paris_, de l'Ambigu-Comique, et _les Mystères de Paris_, de la
Porte-Saint-Martin, qui ne sont que des bohémiens sous un autre nom. Le
théâtre de la Gaieté vient de compléter la collection de ces enfants de
Bohème, par _la Bohémienne de Paris_, drame en cinq actes mêlés de lazzi
par M. Paul de Kock, et de scélératesses, par M. Gustave Lemoine; l'un
est pour la partie gaillarde et burlesque, l'autre pour les noirceurs.
Cette bohémienne de Paris est fille d'une marchande de vieilles
friperies; son premier soin a été d'abandonner sa mère; de là à tomber
dans toutes les fautes et dans tous les vices, il n'y a pas loin: la
Bohémienne n'y manque pas; si bien que du vice elle arrive jusqu'au
crime: la pente est naturelle et inévitable: cette malheureuse vit dans
ce monde perdu avec une effronterie repoussante; sous les apparences de
l'élégance et du bon ton, elle cache les plus infâmes entreprises; ici
c'est un enfant qu'elle dérobe et qu'elle élève comme sa propre fille
pour s'emparer d'une fortune considérable; là, ce sont des diamants de
riches parures qu'elle soustrait par vol ou par violente. Avec le
produit de sa corruption et de ses actions criminelles, cette femme,--si
on peut l'appeler de ce nom,--tient un état de maison brillant; elle
reçoit des honnêtes gens dupes de l'apparence; mais le fond de cet
intérieur si magnifique se compose d'escrocs et de bohémiennes, agents
secrets et exécuteurs des basses oeuvres de la Bohémienne en chef.
C'est au milieu de ce mensonge de bonne réputation et de cette vie
éclatante et honorée, que la Bohémienne commet un nouveau vol de quatre
cent mille francs; longtemps elle échappe à l'impunité, à travers une
complication d'événements mélodramatiques que nous n'entreprendrons pas
de raconter, Dieu nous en garde! mais enfin la Providence du boulevard
intervient; la prétendue grande dame est reconnue pour la fille de la
fripière, la femme vertueuse pour une intrigante ignoble, la mère pour
une voleuse d'enfants; la pauvre fille qu'elle avait associée à la honte
de sa vie lui échappe heureusement avec toute sa pureté. Quant au reste
des crimes commis par la Bohémienne, le gendarme qui l'arrête au
dénoûment en fera bonne justice.--Voilà cependant les spectacles à la
mode! La dégradation morale, le vice effronté, la cour d'assises et les
bagnes! Si M. Etienne dit vrai dans son discours de réception à
l'Académie française, et si en effet l'histoire des moeurs
contemporaines peut se faire par le théâtre, que penseront nos futurs
historiographes? En consultant le théâtre actuel comme étant un miroir
fidèle de ce temps-ci, ne concluront-ils pas que notre siècle était un
siècle de prostituées et de bandits?--Heureusement que nous sommes
encore plus indifférents au mal que réellement mauvais, et que nous
souffrons ces représentations violentes et honteuses plutôt par
négligence que par extrême corruption, peut-être cependant est-il temps
que les honnêtes gens ferment l'écluse et repousse le flot
empoisonné!--Cette littérature de bagnes est comme la Seine depuis
quelques jours; elle a grossi tout à coup, et menace de déborder et de
causer des ravages, si on ne l'arrête.
Le Gymnase nous a donné, pour compensation, _la Tante Bazu_. Cette
vieille tante est une excellente femme, un peu quinteuse,
très-susceptible et passablement emportée; d'abord elle se fâche et vous
querelle; mais il n'y a rien de meilleur au monde que ses
raccommodements; ses plus grandes colères ont toujours pour dénoûment un
bienfait ou une bonne action; ainsi, dans un premier mouvement de
rancune, la tante Bazu est sur le point de ruiner son neveu et de lui
enlever une charmante femme qu'il aime; mais cette boutade ne dure pas
longtemps; l'honnête Bazu répare bientôt tout le mal, marie son neveu,
fait son bonheur et lui ouvre son coffre-fort tout plein d'adorables
billets de banque. Si vous rencontrez par hasard une tante Bazu
disponible, pourvue d'un tel coeur et d'un tel coffre-fort, veuillez me
donner son adresse, je serais bien aise d'en faire ma tante et de
devenir son neveu.
--Le projet d'élever une statue à Rossini, au foyer de l'Opéra, est en
pleine voie d'exécution; la commission est constituée et vient de lancer
son appel aux souscripteurs; cette espèce d'ordre du jour se recommande
par la signature des noms les plus distingués ou les plus illustres;
Auber est à leur tête: il est rare de voir un homme prendre
l'initiative, dans une entreprise qui a pour but de glorifier un
confrère vivant; cette démarche honore le caractère du gracieux et
savant compositeur auquel l'att français doit de si charmantes et de si
nombreuses couronnes. Quant à Rossini, on ne dit pas si on lui a demandé
ce qu'il pensait de cette statue qu'on veut lui dresser à sa
barbe.--D'après l'insouciance où il vit depuis dix ans, et l'espèce
d'oubli qu'il semble faire de sa personne, de son génie et de sa gloire,
on peut croire que s'il ne fallait que son consentement pour poser la
première pierre de la statue, il refuserait sa signature.
M. de Balzac est bien positivement revenu de Russie; nous l'avons
rencontré hier en chair et en os, très-gros, très-frais, très-bien
portant, avec ce sourire jovial et cet oeil étincelant qui le
distinguent de nos pâles et lugubres écrivains à la mode. Déjà la
présence de M. de Balzac à Paris se manifeste: un libraire va publier
une nouvelle production de cet infatigable et ingénieux écrivain; de son
côté, le _Journal des Débats_ tient de lui un roman en trois volumes,
qui naîtra en feuilletons aussitôt que nos honorables, rengainant la
politique et sonnant la retraite, laisseront le champ libre à la poésie
et à l'imagination.--Nous verrons si Balzac fera oublier Sue, et si _les
Mystères de Paris_ trouveront un rival redoutable dans ce roman de
l'auteur d'Eugénie Grandet, qui cache encore le titre et les armes de
son nouveau-né pour étonner davantage et frapper à l'improviste.
--Le gendre de Charles Nodier a demandé l'autorisation d'ajouter à son
nom celui du spirituel, ingénieux, regrettable défunt, et de s'appeler
Menissier-Nodier: hommage pieux que tout le monde approuve.--On annonce
la mort de madame Rossi-Caccia, cantatrice distinguée; raison évidente
pour qu'elle se porte à merveille, et que nous apprenions demain sa
résurrection.
--La reine dona Maria vient d'envoyer à Donizetti l'ordre de la
Conception; on sait qu'en fait de conception S. M. est prodigue.
Salon de 1844.