eût pu tenir et rendre inutile l’immense cavalerie de l’ennemi, pour
courir les vastes plaines de la Champagne d’abord, et ensuite tout le
pays ouvert qui s’étend entre la Marne et la Seine.
Et quel secours avait-il à attendre?... Aucun.
L’armée qu’il venait de quitter était trop éloignée pour lui tendre la
main... L’armée réunie sous Metz avait assez à faire de protéger cette
place, que par une inconcevable incurie on avait négligé de mettre en
état de soutenir un siége.
Restait Paris... Mais que pouvait lui envoyer Paris?...
Des bataillons de volontaires, levés à la hâte, brûlant de patriotisme
sans doute, mais indisciplinés, sans officiers, sans cohésion, brûlant
de combattre mais ne sachant pas tirer un coup de fusil...
A cette situation véritablement sinistre de nos armées et de la France,
Dumouriez sut opposer la plus indomptable fermeté.
S’il désespéra, à un moment où tout le monde était si près de désespérer
du salut de la patrie, il n’en laissa rien voir.
Officiers et soldats reprirent confiance en voyant l’assurance
imperturbable et même la gaieté de leur général, de l’homme qui avait
accepté l’effrayante responsabilité de la défense nationale.
Les seuls confidents de ses patriotiques angoisses furent les membres de
l’Assemblée nationale envoyés en mission près de lui.
A eux il laissa voir combien chétives étaient nos ressources, immenses
celles des Prussiens, combien faibles par conséquent étaient nos chances
de succès.
Battre Brunswick et ses cent mille soldats ivres de leurs faciles
victoires, il ne l’espérait pas, il l’avoua... Il ne songeait qu’à
retarder leur marche, qu’à les arrêter...
Mais les arrêter un mois, quinze jours seulement, c’était vaincre.
Les immobiliser, c’était laisser à la France le temps d’organiser une
seconde armée qui couvrirait Paris, et sur laquelle, en cas de défaite,
la première se rallierait.
--Mais, pour atteindre ce but, citoyens représentants, ajoutait
Dumouriez, il faut que l’Assemblée nationale et l’armée n’aient qu’une
seule et même pensée: chasser l’ennemi. Nous ici, nous saurons verser
jusqu’à la dernière goutte de notre sang; vous à Paris, sachez oublier
vos rivalités... Pour qui aime sa patrie, il ne peut plus y avoir qu’un
cri: «Dehors les Prussiens et vive la France.»
Le soir même du départ des représentants, Dumouriez rassembla un grand
conseil de guerre, dans la misérable auberge où il avait établi son
quartier-général.
Il y avait réuni le lieutenant-général Dillon, quatre maréchaux de camp,
Vouillers, Chazot, Dangest, Dietman, l’adjudant-général Thouvenot et
enfin son commissaire ordonnateur Petiet, homme d’un vrai mérite...
«Leur ayant présenté une carte de la Champagne, il leur exposa que les
Prussiens ayant pris Longwy et Verdun, menaçant Metz, il ne fallait pas
songer à une jonction avec le maréchal Luckner.
»Que, de quelque côté que ce fût, il n’y avait à espérer aucun renfort
avant quinze ou vingt jours...
»Que force était donc de ne compter que sur la petite armée réunie
autour de Sedan, que seule elle était chargée du salut de la Patrie...
--Notre armée, continuait-il, est des trois-quarts inférieure à celle de
l’ennemi c’est vrai; mais notre cavalerie est la meilleure qu’il y ait
actuellement en France, et notre infanterie, composée de régiments de
ligne et de bataillons de gardes nationales non soldées, a été aguerrie
par plus d’une année de campement, de marches et d’escarmouches
continuelles... Enfin, notre artillerie est excellente et compte plus de
soixante pièces de parc, outre les canons des bataillons...
«Passant de cet exposé de notre position à l’examen de la situation de
l’ennemi, il ajoutait que les Prussiens seraient naturellement retardés
et affaiblis par la nécessité de faire des siéges et d’assurer leurs
communications, par la difficulté de trouver des vivres, par la longueur
de leurs convois, par leur nombre même et surtout par l’énorme quantité
de leur artillerie tant de siége que de campagne.
»Enfin, la présence du roi et de quantité de princes traînant après eux
des équipages brillants et des nuées de domestiques, ne devait pas peu
contribuer à appesantir et à embarrasser la marche en avant de l’armée
prussienne.»
La conclusion de Dumouriez était que rester à Sedan serait une faute
irréparable, et qu’il fallait prendre un parti.
C’était la première fois que Dumouriez rassemblait un conseil de guerre,
et jamais, dans la suite, tant qu’il commanda des armées il n’en
rassembla.
Son avis était que la décision doit venir de celui qui a la
responsabilité, et que communiquer ses plans à ses subordonnés ne
convient qu’à des généraux faibles et incertains, et qui cherchent à se
ménager des excuses en cas de revers.
Mais en cette circonstance, Dumouriez voulait tâter le caractère et
l’esprit de ses généraux, et essayer de découvrir sur qui il pourrait le
plus sûrement s’appuyer.
Le lieutenant-général Dillon ouvrit l’avis «de mettre la Marne devant
soi, et de gagner Châlons avant que l’ennemi s’y portât.
»Il montra sur la carte que les Prussiens en étaient plus près à Verdun
que les Français à Sedan.
»Il dit avec beaucoup de justesse que si l’ennemi nous y prévenait il
serait entre Paris et nous, et que le salut de la capitale importait
plus que la conservation d’une province que nous n’étions pas sûr de
défendre efficacement...»
Dillon concluait donc «à laisser le général Chazot avec quelques
bataillons seulement à Sedan, et à marcher rapidement avec le reste de
l’armée derrière la forêt de l’Argonne, par Sainte-Menehould, pour
gagner Châlons et même Reims, si Châlons était déjà occupé.
»On se porterait ainsi derrière la Marne, on en défendrait le passage et
on y attendrait les renforts qui viendraient de partout et permettraient
de reprendre l’offensive...»
Cet avis était appuyé de raisons si fortes, qu’il fut adopté par tout le
conseil.
Dumouriez alors se leva, dit qu’il réfléchirait, et ordonna à Dillon de
replier l’avant-garde, dont il lui donnait le commandement, de la
ramener à la gauche de la Marne, et de la camper autour de Mouzon.
Le conseil se sépara et Dumouriez ne retint près de lui que
l’adjudant-général Thouvenot.
Il l’avait attentivement étudié tant qu’avait duré la conférence et
avait cru deviner en lui une intelligence supérieure et des rapports
singuliers avec son caractère à lui, Dumouriez.
Il ne s’était pas trompé, et c’est de ce jour que Thouvenot devint son
ami et son bras droit.
Très instruit, versé dans les détails des campements, des
reconnaissances et des marches, doué d’un grand courage, d’une
infatigable activité et d’une extraordinaire fécondité d’expédients dans
les moments difficiles, Thouvenot était le meilleur lieutenant que pût
souhaiter un général en chef.
Dès qu’ils furent seuls, Dumouriez lui dit qu’il n’approuvait pas la
retraite sur Châlons.
C’était abandonner la Lorraine, les Evêchés et les Ardennes, les
reprendrait-on ensuite, quand l’ennemi s’y serait fortifié?
C’était de plus risquer d’avoir bientôt les Prussiens sur ses talons,
auquel cas la retraite ne tarderait pas à dégénérer en déroute.
En se retirant derrière la Marne, on ne pourrait faire autrement que de
sacrifier Châlons, Soissons et Reims...
On ferait couper forcément d’un côté l’armée laissée au camp de Maulde,
et de l’autre l’armée de Luckner.
Puis, après avoir traversé la Champagne pouilleuse, les Prussiens ne
trouveraient-ils pas abondamment des vivres dans les riches campagnes
de Reims et d’Epernay?...
Prendre position à Châlons, c’était ouvrir au roi de Prusse et à son
généralissime Brunswick, la route de Paris, soit par Reims ou Epernay,
soit par Vitry et Troyes...
Et encore, qui garantirait qu’une fois maître des Ardennes et de la
Lorraine, ils ne s’y cantonneraient pas pour y passer l’hiver en
attendant des renforts.
Enfin, était-on sûr de pouvoir défendre à Châlons le passage de la
Marne? Assurément non.
Ce qui était certain, malheureusement, c’est que le passage forcé, les
Prussiens ramèneraient la faible armée française jusqu’à Paris ou la
détruiraient en route, grâce à leur nombreuse et magnifique cavalerie...
Convaincu par cet exposé si précis, Thouvenot se tut...
Et alors Dumouriez montrant du doigt sur la carte la forêt de l’Argonne.
--Voilà, s’écria-t-il, d’un accent inspiré, voilà les Thermopyles de la
France. Si j’ai le bonheur d’y arriver avant les Prussiens tout est
sauvé!...
Le danger de la patrie venait de hausser jusqu’au génie les talents
militaires de Dumouriez.
Thouvenot le comprit si bien, que, tout vibrant d’enthousiasme, il lui
sauta au cou en s’écriant:
--Maintenant la France est sauvée!...
Et tous deux se mirent à détailler cet admirable plan.
Les avantages en étaient immenses.
D’abord, nous ne reculions pas, nous ne nous réduisions pas à la Marne
pour unique et suprême ligne de défense; puis nous faisions perdre aux
Prussiens un temps précieux et nous les obligions à séjourner dans la
Champagne-Pouilleuse, dont le sol désolé ne pouvait suffire à
l’entretien d’une armée de cent mille hommes.
Arrêtés à la forêt de l’Argonne, les Prussiens n’essayeraient-ils pas de
la tourner?
C’était possible, c’était même probable.
Oui, mais s’ils remontaient vers Sedan, les forteresses des Pays-Bas
devaient leur barrer le passage; et si, au contraire, ils se portaient
sur Metz, l’armée du centre, commandée par Kellermann, serait là pour
leur tenir tête et permettre à Dumouriez d’accourir et de les prendre
entre deux feux.
Mais il faut, mes amis, que je vous donne une idée exacte du terrain que
Dumouriez avait choisi pour y jouer les destinées de la France.
La forêt de l’Argonne est une lisière de bois qui se prolonge de Sedan
jusqu’à Passavant, à une forte lieue au delà de Sainte-Menehould.
D’autres parties de bois, entremêlées de plaines, courent vers
Bar-le-Duc, dans la direction de Révigny-aux-Vaches...
Mais l’Argonne, proprement dite, ne s’étend que jusqu’à Passavant,
c’est-à-dire sur une longueur de treize lieues.
Sa largeur est très inégale.
Dans certaines parties, elle est de trois et quatre lieues, elle n’est
que d’une demi-lieue dans certaines autres.
Elle sépare la riche et fertile province des Trois-Evêchés de la
Champagne-Pouilleuse, le plus affreux pays qui soit en France, dont le
terrain est une glaise tenace, où on ne trouve ni eaux, ni arbres, ni
pâturages...
A peine, de loin en loin y rencontre-t-on quelque pauvre village, dont
les habitants ont bien du mal à arracher à leur sol ingrat leur chétive
subsistance.
Coupée par des montagnes, des rivières, des marais, la forêt de
l’Argonne ne présente d’accessibles à la marche d’une armée que cinq
passages: le Chêne-Populeux, la Croix-au-Bois, le Grand-Pré, la Chalade
et les Islettes.
Le premier de ces défilés va de Sedan à Rethel; le second de Briquenay à
Vouziers; le troisième de Stenay à Reims; le quatrième de Varennes à
Sainte-Menehould...; le dernier, enfin, est la grand’route de Verdun à
Paris...
Voilà les cinq passades qu’il s’agissait d’occuper et de disputer aux
Prussiens.
Dumouriez décida que le général Dillon occuperait avec cinq mille hommes
la position des Islettes et enverrait un fort détachement pour garder la
Chalade.
Il confia la garde de la Croix-aux-Bois à un corps détaché sous les
ordres du général Chazot.
Lui-même se réservait le poste de Grand-Pré.
Quant au défilé du Chêne-Populeux, force était à Dumouriez de le laisser
momentanément ouvert, faute de troupes suffisantes.
Mais il attendait des renforts.
Le général Duval devait lui amener quatre mille hommes.
Beurnouville avait ordre de faire avancer à marches forcées les troupes
excellentes du camp de Maulde.
Enfin, la ville de Reims se tenait prête à envoyer au premier signal
quatre pièces de canon et dix-huit cents hommes parfaitement équipés et
armés...
Le plan était hardi, mais d’une exécution extraordinairement difficile.
Que fallait-il pour donner l’éveil aux Prussiens? Une indiscrétion, le
rapport d’un de ces espions dont ils avaient inondé le pays, un faux
mouvement de l’armée française.
Prévenus, ils se seraient empressés de s’emparer des passages où on
comptait les arrêter, et c’en eût été fait de nous.
Mais c’est ici que Dumouriez se surpassa lui-même et qu’il fut admirable
de coup-d’œil, de précision, de promptitude et d’audace.
De Sedan, où il se trouvait, à Grand-Pré qu’il voulait occuper, on
compte douze ou vingt lieues selon qu’on prend en avant ou en arrière de
la forêt de l’Argonne.
S’il prenait la première route, il indiquait clairement ses projets aux
Prussiens.
Il risquait, en choisissant la seconde, d’être attaqué dans sa marche et
de perdre ses équipages et son artillerie.
Après mûres réflexions, il s’arrêta à un troisième parti plus audacieux
et qui lui réussit.
Il pensa que si l’ennemi restait immobile sur la rive gauche de la
Meuse, c’est qu’il n’avait là qu’un faible corps d’observation, lequel,
à la moindre démonstration de l’armée française, s’empresserait, pour un
combat, de repasser la rivière.
Sur cette conviction, il arrêta tous ses mouvements.
Il existe au delà de la Meuse, et derrière Stenay, une position
excellente, nommée le camp de Brouenne.
Dumouriez ne douta pas que l’ennemi ne s’emparât de ce camp dès que
lui-même s’avancerait.
C’est pourquoi il partagea son armée en trois corps.
Son avant-garde eut l’ordre d’aller attaquer Stenay et de le masquer.
Il conduisit lui-même son corps de bataille, composé de douze mille
hommes, sans bagages, soutenant son avant-garde.
Et pendant ce temps, le général Chazot, avec cinq mille hommes,
escortait les équipages de l’armée et le gros de l’artillerie, par
Tannay et les Armoises...
Vous dire que les lieutenants de Dumouriez étaient satisfaits, ce
serait, par exemple, vous mentir grossièrement.
Plusieurs, moins intelligents que Thouvenot, ne comprenaient rien au
plan qu’on exécutait: les autres étaient indignés qu’on l’eût arrêté
sans les consulter.
Dillon obéissait, fidèle à la parole qu’il avait donnée; mais n’ayant
point juré de ne pas se plaindre, il se plaignait, et si haut que très
souvent les officiers inférieurs et même les soldats l’entendaient.
--Ce b... là, disait-il, nous conduit droit dans la gueule du loup...
Nous serons jolis garçons, quand il nous aura enfournés dans les
défilés de l’Argonne...
Le langage des autres généraux n’était guère plus convenable.
Même, ils finirent par se montrer si bien entre eux, qu’un beau matin,
en plein mouvement, ils s’en allèrent à cinq ou six demander une
audience à Dumouriez.
Lui donna ordre de les introduire sur le champ et le plus éloquent
d’entre eux se mit à exposer ses griefs et ceux des autres.
Ce fut long, et cependant Dumouriez les laissa aller jusqu’au bout. Mais
lorsqu’ils eurent achevé:
--«Mes camarades, leur dit-il, ceci, a l’air d’un conseil de guerre et
on ne doit point en en assembler sans que j’en donne l’ordre. Quand je
vous demanderai vos avis, à chacun en particulier, votre devoir est de
me dire ce que vous croirez le plus utile. Je suis seul responsable, et
je sais ce que j’ai à faire... Retournez donc chacun à votre poste, et
ne vous occupez que de me bien seconder.»
Cette ferme attitude de Dumouriez lui valut presque une victoire, en ce
sens qu’elle lui fit un parti parmi tous les gens de bon sens qui
n’avaient pas contre lui de griefs personnels.
Le général Chazot disait:
--«Ce cadet-là ne serait pas si pimpant s’il n’était pas bien sûr du
résultat de ses combinaisons. Taisons-nous donc et aidons-le de notre
mieux.»
Les autres, réduits à dissimuler leur mécontentement, prirent le parti
d’écrire à Paris, pour se plaindre du général en chef, peignant la
situation sous des couleurs plus sombres encore que la réalité,
s’efforçant de démontrer à leurs amis de l’Assemblée nationale, que
cette forêt de l’Argonne où on s’engageait allait devenir le tombeau de
l’armée française.
Informé de leurs manœuvres, Dumouriez ne leur en faisait pas plus
mauvaise mine.
--«Ce sont des entêtés, disait-il à Thouvenot, et je n’ai qu’un moyen de
les convaincre... c’est de vaincre.»
Tout autre général eût été peut-être forcé de céder aux murmures et de
modifier son plan, mais Dumouriez, par grand bonheur, avait près de lui
et pour lui, toujours prêt à le soutenir et à répondre de lui,
Westermann, qui représentait la pensée et la volonté de Danton, alors
ministre de la justice et tout puissant aussi bien au conseil des
ministres qu’à l’Assemblée.
Or, Westermann ayant adopté d’enthousiasme les plans du général en chef,
ne permettait pas qu’on les discutât.
Tâté par Dillon, qui essayait, à mots couverts, de prédire un échec
prochain, il le regarda fixement et lui dit ces mots, dont la
signification à cette époque était terrible au point de faire pâlir les
plus braves:
--Le souhaiteriez-vous?... Il faut le dire.
C’est qu’il ne badinait pas, le héros du 10 août, dès que la discipline
était en question.
Beaucoup de volontaires, lorsqu’il était arrivé, s’étaient imaginé qu’il
accueillerait toutes leurs réclamations... Ils furent vite détrompés.
Il fallait voir de quel air il écoutait la réclamation, et de quel ton
il criait aux réclameurs:
--Allons, c’est bon, la patrie ne vous demande pas tout ça... Demi-tour
et à vos rangs!...
Ce fut lui, plus encore peut-être que Dumouriez qui refusa de recevoir
Laveneur dans son ancien grade.
Celui-là n’était cependant qu’un étourdi que les amitiés avaient égaré.
Admis dans l’intimité de La Fayette, dont il avait été l’aide de camp,
il crut devoir le suivre, quand, à la suite du 10 août, il abandonna son
armée et s’enfuit à l’étranger.
Mais de la part de Laveneur ce n’était là qu’un coup de tête.
Il ne sentit pas plus tôt sous ses pieds le sol ennemi, que le
désespoir le prit, et il rentra en France plus vite qu’il n’en était
parti.
Lieutenant-général au moment de son départ, il pensait qu’on serait trop
heureux de lui rendre ses épaulettes dans une armée où les officiers
supérieurs faisaient encore défaut.
Mais ni Dumouriez, ni Westermann n’entendirent de cette oreille.
--Vous avez perdu votre grade, lui déclarèrent-ils, le jour où vous avez
franchi la frontière.
Des larmes, dit-on, vinrent aux yeux de Laveneur.
--Quoi! vous me refusez, fit-il, quand la patrie en danger a besoin de
tous ses enfants!...
Et les autres ne répondant pas:
--Je veux me battre, cependant, insista-t-il.
Alors Dumouriez:
--Il nous est mort un hussard cette nuit, prononça-t-il froidement, je
vous autorise à prendre son cheval, ses armes et son rang dans
l’escadron.
Laveneur n’en demanda pas plus.
--Merci, dit-il, je ne resterai pas longtemps simple hussard.
Il devait tenir parole, et son nom est resté attaché à un des plus
audacieux exploits de la campagne de 92.
C’était après la bataille de Jemmapes.
Le général Valence, à la suite d’une capitulation, était entré dans
Namur; mais six mille soldats ennemis s’étaient retranchés dans le
château, et de là prétendaient dicter des conditions à l’armée
française.
Le siége du château fut aussitôt ordonné.
Mais il fallait commencer par se rendre maître du fort Vilatte qui en
défendait l’accès, et dont l’attaque de vive force était entièrement
dangereuse et incertaine, en raison des nombreux fourneaux de mines que
les assiégés avaient pratiqué sous les glacis.
C’est alors que Laveneur conçoit le projet de s’en emparer en surprenant
la garnison.
A gauche du château se trouvait un chemin de communication d’un accès
très difficile, et défendu par des palissades et des parapets. Ce chemin
conduisait au fort.
--J’y passerai, dit Laveneur.
A minuit, en effet, guidé par un déserteur, il sort à la tête de douze
cents hommes.
On marche en silence, et servi par une obscurité profonde, on arrive aux
premiers parapets. Ils ne sont pas gardés ou les sentinelles se sont
endormies, on les franchit.
Mais les sentinelles des palissades crient et font feu...
Si dangereuse était la situation que les hommes de Laveneur hésitent.
Lui s’élance en avant, mais se trouvant de trop petite taille pour
franchir les palissades.
--Jette-moi par-dessus! commande-t-il à un officier très grand et très
robuste, qui se trouvait près de lui.
L’officier obéit, puis se précipita après son chef, et quelques
grenadiers, entraînés par l’exemple, l’imitent malgré la fusillade la
plus meurtrière.
Laveneur, cependant, s’est relevé sans blessures. Il s’élance vers le
poste, et apercevant le commandant qui s’efforce de rassembler la
garnison, il le saisit au collet d’une main, et de l’autre lui appuie
son épée sur la poitrine en lui disant:
--Conduis-moi à tes mines!...
Le commandant, étourdi, hésite.
--Conduis-moi à tes mines, répète Laveneur d’une voix terrible, à
l’instant, ou tu es mort!
Et en même temps, il appuie plus fort la pointe de son épée.
Epouvanté, perdant la tête, le commandant se décide à marcher, et
Laveneur, sur ses indications, arrache les mèches de sa propre main.
Une heure après, la garnison du fort était prisonnière, et le lendemain
le château avec ses six mille défenseurs était au pouvoir de
Laveneur...
Eh bien! c’est à cet homme que Dumouriez fit rendre la veste de simple
hussard...
Grande, il faut bien le dire, fut la surprise des soldats, mais l’effet
fut admirable, et peut-être décisif, tant il est vrai que souvent des
circonstances infimes produisent d’immenses résultats. Ce fait décida de
la discipline de l’armée. Les plus mutins des volontaires se disaient
entre eux.
--Il ne plaisante pas, le général.
Et voyant obéir sans récriminations un homme de la trempe de Laveneur,
avec énormes moustaches, son air terrible et son bonnet de police sur le
côté, ils ajoutaient:
--Nous ferons bien d’obéir, nous aussi...
Tout réussissait, d’ailleurs, à Dumouriez, en ces commencements d’une
campagne qui allait décider du sort de la France... Les événements le
récompensaient de la rapidité de ses décisions et de sa prévoyance.
A chaque pas, pour ainsi dire, du difficile mouvement qu’il exécutait
pour prévenir les Prussiens aux défilés de l’Argonne, une nouvelle
favorable lui arrivait.
L’avant-garde prussienne, tombant en plein dans le piége qu’il avait
tendu, s’était retirée devant la démonstration de Dillon... On lui
annonçait de Châlons quelques pièces d’artillerie... Les troupes du camp
de Maulde, à la seule idée de rejoindre leur général adoré, faisaient
deux étapes par jour... Kellermann venait de lui envoyer un de ses aides
de camp pour lui promettre le concours le plus dévoué...
Enfin le 4 septembre 1792, Dumouriez put respirer... Il tenait une
partie des défilés de l’Argonne, et il était de sa personne campé à
Grand-Pré.
C’est alors qu’il écrivit à l’Assemblée nationale la lettre demeurée
célèbre:
--Maintenant j’attends les Prussiens... Je suis aux Thermopyles et, plus
heureux que Léonidas, je n’y périrai pas!...
Alors, mes amis, de même que leur chef, les soldats espéraient.
La foi, de son radieux flambeau, illuminait leurs routes.
Ils avaient la foi.
Qui eût désespéré de la patrie, eût paru lâche, eût paru traître.
De tous ces volontaires, arrachés la veille à leur charrue ou à leur
comptoir, il n’en était pas un qui n’eût fait le sacrifice de sa vie.
Et quand on ne craint plus la mort, on est invincible.
Le soir, réunis autour des feux du bivouac, sans souci de la pluie qui
tombait, du jeûne de la journée, des privations du lendemain, ils se
disaient entre eux.
«--Qu’ils viennent, les Prussiens, ils verront combien en France nous
sommes durs à mourir!»
Et les lettrés d’entre eux--car il était des génies littéraires, dans
ces armées du dévouement et de la liberté--les philosophes ajoutaient:
--Qu’ils nous tuent, ces Prussiens, l’idée qui est en nous, l’idée de
liberté s’échappera de nos blessures béantes et nous vengera!...
J’étais là, mes amis, mon âme s’exaltait à ces saints enthousiasmes, et
en moi-même je me disais:
«O France, mère adorée et sacrée, mère pour qui nous sommes prêts à
verser notre sang jusqu’à la dernière goutte, France, si jamais dans
l’avenir un tel péril revenait pour toi, veuille Dieu que tes enfants,
les nôtres, soient dignes de nous et qu’ils sachent mourir avant que tu
ne sois frappée, ô Patrie!...
Cependant, nous étions déjà au 13 septembre...