Les Prussiens, après avoir consommé les vivres qu’ils avaient trouvé
dans Longwy et Verdun, achevaient de dévorer le pays déjà épuisé par
l’armée française, et en étaient réduits à tirer difficilement leur
subsistance de Trêves et de Luxembourg.
Les garnisons de Sedan, Montmédy, Thionville, Metz, même, allaient leur
faire une guerre implacable, inquiéter leur ligne de retraite, menacer
leurs communications et couper leurs convois.
Beurnonville allait arriver le 14 à Rhétel, à dix lieues de Grand-Pré,
avec des renforts.
Kellermann allait être le 18 à Bar, d’où sa jonction ne serait plus
qu’une question d’adresse et de manœuvres.
Toutes les attaques des Prussiens ne faisaient qu’irriter le courage de
l’armée française, dont la position semblait inexpugnable.
Le roi de Prusse et son généralissime Brunswick commençaient à
s’inquiéter.
Les mouvements populaires sur lesquels ils avaient compté ne venaient
pas. Les paysans, terrifiés d’abord de leurs proclamations, commençaient
à redresser la tête, et sortaient les vieux fusils de leurs cachettes.
Les soldats prussiens commençaient à sentir la faim, et quand ils n’ont
pas à manger «plein leur ventre,» ces robustes gens du Nord, ils sont
bien malades. On commençait à les rencontrer le long des routes, blêmes,
les joues creuses, l’œil brillant, tremblant la fièvre, en quête de
quelques mauvais fruits verts, qui étaient comme un poison pour leur
estomac délabré, et qui les prédisposaient aux atteintes de la
dysenterie.
Alors, ceux qui avaient tant calomnié Dumouriez, devenus ses flatteurs,
ne savaient par quels éloges hyperboliques faire oublier leurs blâmes,
et le pressaient de livrer bataille.
--Avec une armée telle que la vôtre, lui disaient-ils, la victoire ne
saurait être douteuse.
Mais lui, dont la tête restait froide, au milieu des plus brûlantes
émotions, répondait tranquillement:
--Laissez faire le temps, laissez faire les pluies!... Livrer une
bataille, moi! pas si fou, je pourrai la perdre!... Renfermons-nous dans
nos places fortes, hors de la portée des Prussiens; faisons le vide
autour d’eux, coupons-leur les vivres, harcelons-les, fatiguons-les,
tâchons que la France devienne pour eux un désert où ils erreront comme
des loups affamés, et nous en viendrons à bout sans combat.
La fortune nous souriait enfin, quand une faute de Dumouriez mit la
France à deux doigts de sa perte, et changea la belle situation dans
laquelle il se trouvait en une position plus critique et plus dangereuse
que jamais.
Il avait placé à la Croix-aux-Bois un colonel de dragons avec son
régiment, deux bataillons de grenadiers et quatre pièces de campagne.
Cette force lui avait paru suffisante pour garder ce passage très
difficile, d’autant plus que ce colonel lui avait mandé qu’il avait
exécuté ponctuellement ses ordres, et que ses retranchements et ses
abatis étaient inattaquables, qu’il les avait prolongés jusqu’à la tête
du bois, qu’il avait rendu la route impraticable par des tranchées et
par des puits.
Le colonel mandait qu’outre ses bataillons il y avait à Vouziers un
excellent bataillon de volontaires des Ardennes, et un de ceux de
l’ancienne garnison de Longwy, qu’en leur donnant des armes, ils
suffiraient amplement à la défense de ce passage...
Il demandait en conséquence à rejoindre Dumouriez en ramenant avec lui
un de ses bataillons et trois escadrons de son régiment.
Dumouriez, sans autre examen, et avec une légèreté impardonnable, en un
chef d’armée, ajouta foi au rapport de ce colonel qui avait fait la
guerre en Amérique, qui était d’un âge mûr et qui ne paraissait pas
devoir en imposer.
La lettre du colonel était du 11 septembre.
Le 12, Dumouriez lui envoya l’ordre de laisser 200 hommes dans les
retranchements, et de rentrer avec le reste de sa division.
En même temps, il donnait au commandant de son artillerie, l’ordre le
plus positif d’envoyer sur le champ 600 fusils au bataillon des Ardennes
avec cent cartouches par arme.
Bien plus, il ordonna au commandant de ce bataillon des Ardennes d’aller
occuper les retranchements de la Croix-au-Bois avec sa troupe et trois
cents cavaliers de la gendarmerie nationale qui se trouvaient en
garnison à Vouziers.
Quoique la Croix-au-Bois fût très près de Grand-Pré, Dumouriez n’avait
jamais trouvé le temps d’aller visiter ce poste si important.
Il s’en était rapporté à la fidélité des cartes, comme s’il n’eût pas su
que les cartes, en France, ne semblent faites que pour induire en erreur
ceux qui les consultent.
C’était une première faute.
Il n’y avait pas même envoyé Thouvenot, qui l’eût admirablement suppléé.
Il n’y avait point établi de batterie de canons de huit et de douze,
encore qu’il en eût en quantité.
En tout et pour tout, il s’en était rapporté à l’expérience d’un
subalterne dont il ne savait rien, sinon qu’il passait pour un habile
homme de guerre... Comme s’il n’eût pas su ce qu’il faut croire de ces
réputations banales que rien jamais n’a justifiées et qui s’emparent,
par leur impudence, des places qui devraient être réservées au mérite
seul.
Seconde faute, qui faillit faire échouer l’admirable plan qu’il avait
conçu et que jusqu’alors il avait si bien conduit.
Donc, le 13 au matin, la Croix-au-Bois fut abandonnée par le colonel et
la plus grande partie de ses troupes.
Et par surcroît de malheur, l’officier commandant le parc d’artillerie
négligea l’ordre si précis qu’il avait reçu, et n’envoya au bataillon
des Ardennes, ni armes, ni munitions...
Avertis par leurs espions, les Prussiens ne tardèrent pas à essayer de
profiter des fautes commises, et dès le lendemain, avant midi, ils se
présentèrent en forces au défilé de la Croix-au-Bois.
Les abatis avaient été si mal faits qu’ils furent à peine un obstacle...
La route avait été si superficiellement coupée qu’en moins de rien elle
fut assez réparée pour donner passage à l’artillerie.
Les cent hommes laissés en position essayèrent d’abord de se défendre,
puis, reconnaissant l’inutilité de leurs efforts, ils se débandèrent,
s’enfuirent à travers bois, et ne tardèrent pas à arriver au camp de
Dumouriez.
Lui frémit...
Il vit l’Argonne, le boulevard de la France, au pouvoir des Prussiens.
Sans perdre une seconde, il donna au général Chazot deux brigades, six
escadrons et douze pièces de huit, lui commandant de courir reprendre à
tout prix le défilé.
--Et pas d’hésitation, commanda-t-il... Ne laissez pas l’ennemi se
retrancher, abordez-le à la baïonnette...
Chazot, malheureusement, hésita et tâtonna...
Il perdit un jour entier, et le lendemain il lui fallut des efforts
inouïs et un combat affreusement meurtrier pour reconquérir la
Croix-au-Bois...
Si du moins il eût su la garder!
Mais non.
A peine maître de la position, au lieu de la fortifier il laissa ses
troupes se reposer...
Si bien que les Prussiens revinrent plus nombreux, l’attaquèrent avec
une irrésistible fureur, et le forcèrent à se replier sur Vouziers,
après avoir perdu ses canons.
A la même heure, une autre colonne prussienne s’emparait du passage du
Chêne-Populeux.
Ces deux nouvelles arrivant coup sur coup à Dumouriez n’ébranlèrent pas
son courage.
Il vit sa position si belle la veille, désespérée... Il se vit cerné,
tourné, pris au piége qu’il avait tendu à l’ennemi... N’importe.
Sa résolution était si bien prise de mourir plutôt que de mettre bas les
armes, qu’il garda toute sa présence d’esprit et ces apparences de
sécurité parfaite indispensables à un général en chef.
Il rassemble ses aides de camp, et, avec cette promptitude de décision
qui est le propre des grands capitaines, il leur dicte ses ordres.
Beurnonville quittera Rhétel à l’instant et se hâtera d’accourir à
Sainte-Menehould, et où lui-même Dumouriez va se rendre, et où
Kellermann opérera sa jonction.
Kellermann doublera les étapes pour arriver plus vite.
Dillon, sans s’inquiéter de sa droite ni de sa gauche, devra tenir comme
un roc aux débouchés des Islettes et de la Chalade.
Ces précautions prises, ce nouveau plan arrêté, Dumouriez ne songea plus
qu’à tirer le gros de son armée, qu’il commandait en personne, de cette
impasse de Grandpré, où d’un moment à l’autre il pouvait être accablé
par toutes les forces prussiennes.
Maître encore de tout le cours de l’Aisne, il entrevoyait la possibilité
d’y prendre une position formidable pour en défendre le passage.
Un temps affreux l’aida à se sauver.
Il se garda bien de faire aucun préparatif apparent de départ, aucun
mouvement, aucun déplacement, surtout à l’avant-garde, tant qu’il fit
jour...
Au milieu de tous ses embarras, le général prussien prince de Hohenlohe
lui ayant fait demander une entrevue, il comprit que l’ennemi se défiait
et voulait pénétrer dans ses lignes...
Cependant ne pouvant se rendre au rendez-vous et sentant quels soupçons
eût excités un refus, il y envoya le général Duval.
Le prince de Hohenlohe fut exact, tout se passa en politesse
réciproques, et le prince ne cacha pas sa surprise à Duval de voir tant
d’ordre dans ses postes, et tant d’officiers parfaitement polis...
Les émigrés avaient dit aux Prussiens que l’armée française n’était
commandée que par des bijoutiers, des cordonniers et des tailleurs
ignorant même comment se charge un canon.
Duval, officier d’une haute intelligence désabusa l’émissaire prussien,
lui expliquant que tous les généraux français avaient fait plusieurs
campagnes, et que le général en chef, Dumouriez avait gagné tous ses
grades sous l’ancienne monarchie.
Le prince de Hohenlohe ne put rien surprendre d’une retraite que tout le
monde ignorait encore, et Duval--mentant d’autant mieux qu’il croyait
dire la vérité,--annonça que le lendemain Beurnonville et Kellerman
devaient arriver à Grandpré.
Cependant la nuit venue, l’avant-garde se replia en trois colonnes, sans
bruit, n’ayant ni augmenté ni diminué ses feux, la droite par Marque, le
centre par Chevières et la gauche par Grandpré.
Elle rompit les ponts après elle. Duval et Stengel la commandaient. Ils
firent halte, pour donner à l’armée le temps de se mettre en marche
étant chargés de faire son arrière-garde.
A minuit, Dumouriez partit du château de Grandpré, où il avait établi
son quartier-général et monta au camp, qu’il trouva encore tendu.
Les chemins entre le château et le camp étaient si mauvais, la nuit
était si noire, que les ordonnances envoyées en avant s’étaient perdues.
Dumouriez se gardant bien de faire battre le tambour, fit passer de
bouche en bouche l’ordre de lever les tentes et de plier bagages, et
moins d’une heure plus tard, sur les deux heures de la nuit, l’armée se
mettait en marche en silence.
Dumouriez gagna d’abord les hauteurs d’Autry et donna ses ordres pour
qu’on s’y rangeât en bataille.
A huit heures, les dernières troupes passèrent les ponts de Senucque et
de Grandcham et prirent position.
Grâce à une manœuvre d’une audace et d’une adressé inouïe, Dumouriez
venait de sauver son armée, et de la replacer dans une position à
attendre la bataille.
Rassuré, il écrivit à Danton:
«J’ai été forcé d’abandonner le camp de Grand-Pré... La retraite s’est
faite avec un bonheur que je n’osais pas espérer... Je réponds de
tout...»
Il avait raison d’en répondre:
Le 20 septembre, date à jamais mémorable de notre histoire, sur les
trois heures du matin, l’armée prussienne s’ébranla pour attaquer la
petite armée française, qu’elle apercevait audacieusement postée sur la
hauteur du moulin de Valmy.
Un ravin séparait les deux armées, dont la position avait ceci
d’extraordinaire que les Français faisaient face à la France, tandis que
les Prussiens avaient à dos le pays qu’ils venaient d’envahir.
Brunswick avait fait avancer cinquante-huit bouches à feu, pensant, il
l’a avoué depuis, «qu’une douzaine de volées de canon, le ronflement des
boulets, le bruit et la fumée» suffiraient pour épouvanter et disperser
ces bataillons de volontaires qu’on avait la folie d’opposer à ses
vieilles troupes...
Mais il se trompait... La jeune armée de la Révolution sut garder sous
le feu une si héroïque attitude que Brunswick, saisi de stupeur, se
retournant vers ses officiers, leur dit:
--Voyez, messieurs, voyez à quelles troupes nous avons affaire!... Qui
diable eût jamais cru cela!
Oui, en effet, qui diable eût jamais cru que les vieux grenadiers de
Frédéric, exaltés par la présence et les exhortations de leur roi, ne
réussiraient pas à enlever les positions choisies par Dumouriez...
C’est ce qui arriva, cependant...
Après une canonnade de plus de douze heures, après avoir vu par cinq
fois ses profondes colonnes d’attaque repoussées, Brunswick se décida à
donner l’ordre de la retraite.
Par deux fois le roi de Prusse, frémissant de colère, ordonna à son
généralissime de tenter un dernier effort.
--Nous ne vaincrons pas ici, répondit Brunswick découragé...
L’armée de la Révolution venait de recevoir le baptême du feu et de
gagner sa première bataille... A moins d’un mois de là les Prussiens
battaient en retraite...
Dumouriez avait tenu parole: il avait sauvé la France.
FIN
Saint-Omer Typ H D’HOMONT.
* * * * *
On a effectué les corrections suivantes:
Lukner=> Luckner {pg 12, 17, 195}
parmi les palfreniers=> parmi les palefreniers {pg 49}
ses cheveux s’échapassent en désordre=> ses cheveux s’échappassent en
désordre {pg 62}
Qu’était le soldait de l’ancienne monarchie=> Qu’était le soldat de
l’ancienne monarchie {pg 108}
je me suis demandé porfois=> je me suis demandé parfois {pg 126}
sceptiques du lendedemain=> sceptiques du lendemain {pg 144}
n’avait plus au au monde=> n’avait plus au monde {pg 150}
Sédan=> Sedan {pg 158, 166}
Où sont les bèches et les pioches=> Où sont les bêches et les pioches
{pg 169}
que leurs chaussures les blessait=> que leurs chaussures les blessaitent
{pg 183}
se composait donc de troupes ne ligne=> se composait donc de troupes de
ligne {pg 212}
quant il est assailli=> quand il est assailli {pg 222}
l’ardeur de l’ambition sonffrante=> l’ardeur de l’ambition souffrante
{pg 235}
et dressait les plans ce campagne=> et dressait les plans de campagne
{pg 236}
d’une infatiguable activité=> d’une infatigable activité {pg 274}
la dyssenterie=> la dysenterie {pg 291}
Bruswick se décida=> Brunswick se décida {pg 300}
End of Project Gutenberg's Le capitaine Coutanceau, by Émile Gaboriau