simplement au maréchal Luckner qu’il obéirait, mais qu’il jugeait le
mouvement horriblement dangereux et fort capable d’amener quelque
désastre...
Peu s’en fallut que l’événement ne lui donnât raison.
Les Autrichiens, alors à Tournai, n’eurent pas plutôt appris par leurs
espions le départ de Luckner, qu’ils formèrent un petit corps d’armée de
cinq mille hommes, lequel alla tomber sur Orchies, où se trouvait un
bataillon de volontaires de la Somme avec ses deux pièces de campagne et
trente dragons...
C’est avec un élan terrible que les Autrichiens attaquèrent par deux
portes, du côté de Douai et du côté de Lille.
On n’avait pas encore eu le temps d’élever les différents ouvrages de
défense ordonnés par Dumouriez.
Le bataillon se défendit avec le plus grand courage, mais accablé par le
nombre, il fut à la fin forcé de se replier sur Saint-Amand, laissant un
de ses canons aux mains de l’ennemi.
Un capitaine, nommé Thory, se couvrit de gloire en cette affaire, et
c’est à sa bravoure et à son sang-froid que les débris du bataillon
durent leur salut.
C’est le soir, au camp de Famars, que Dumouriez apprit cette attaque.
Il se mit en route sur-le-champ, avec tout ce que Luckner lui avait
laissé de troupes, et le lendemain, à la pointe du jour, il arrivait à
Saint-Amand.
Déjà, d’après ses ordres, Beurnonville avait ramassé toutes les troupes
du camp de Maulde et s’avançait à marches forcées pour couper la
retraite à l’ennemi...
D’un autre côte, le commandant de Douai, le général Marassé, arrivait
avec huit cents hommes de sa garnison...
Les Autrichiens se seraient trouvés cernés, s’ils ne s’étaient hâtés de
se replier pendant la nuit, et de regagner leurs cantonnements...
Mais cette attaque devait être une leçon pour Dumouriez.
Il comprit que laisser éparpillées les faibles forces qui lui avaient
été laissées par Luckner, c’était les exposer à être écrasées en détail
et sans nul profit pour la défense des frontières.
Il prit donc le parti,--sous sa responsabilité,--de les masser en un
seul corps, capable d’une forte résistance, et pouvant même, en cas de
revers, infliger des pertes sérieuses à l’ennemi.
Son camp de Maulde lui parut encore la meilleure position.
Il y installa tout son monde, fit élever de nouveaux ouvrages de terre,
et se remit de plus belle à inquiéter l’ennemi, en attendant l’arrivée
de Dillon qu’il appelait de tous ses vœux.
Dumouriez l’a avoué depuis: jamais à aucun moment de sa vie tant agitée,
il ne s’était senti si près du découragement.
Tout avenir lui semblait irrévocablement fermé. Ses ennemis venaient
d’arriver au ministère, et il se savait également haï des deux partis
qui se disputaient le pouvoir.
Lui qui avait la conscience de sa valeur, il se voyait condamné pour la
vie à servir en sous-ordre et à obéir à des généraux sans capacité et
sans vues d’ensemble, bien plus préoccupés de politique que de guerre.
«Je n’ai plus qu’un parti à prendre, écrivait-il à un ami fidèle, me
faire oublier. Je vais m’appliquer à mon métier à la façon des bœufs
qui tracent un sillon sans souci de savoir à quoi il servira. Et si
avantageuses que puissent être mes idées, eh bien! je les garderai pour
moi. C’est un fâcheux métier que celui de conseiller et qui ne rapporte
que des ennemis, qu’on ait tort ou raison...»
C’était une sage résolution; mais, avec son caractère, plus facile à
prendre qu’à exécuter.
Et dès que le général Dillon fut arrivé, après lui avoir remis son
commandement, son premier soin fut de lui communiquer ses vues et
d’essayer de le déterminer à la guerre offensive.
Le malheur est que le général Dillon avait toutes sortes de mauvaises
raisons pour ne pas écouter Dumouriez.
D’abord, il avait toujours déclaré hautement, lui, Dillon, qu’à un fou
seul pouvait venir la pensée d’attaquer, quand on avait déjà bien du mal
à se défendre.
De plus, il n’avait pu voir sans une jalousie secrète l’influence de
Dumouriez sur les troupes, et à quel point il était chéri de ses
soldats.
Enfin, les flagorneurs de son état-major ne cessaient de lui répéter à
la journée que Dumouriez, parce qu’il avait été ministre, affectait de
grands airs de supériorité, frondait les autres généraux et faisait
obstacle à leur autorité.
Mais Dillon, avec toutes sortes de travers, était un trop honnête homme
et trop loyal pour abuser de son pouvoir et molester un officier dont il
ne pouvait s’empêcher de reconnaître le mérite.
Il se contenta donc de remercier froidement Dumouriez de ses avis,
disant qu’il aviserait...
Et il le relégua derechef au camp de Maulde, augmenté toutefois de
quelques troupes qui portaient l’effectif à vingt-trois bataillons, tant
de volontaires que de ligne, et à cinq escadrons de dragons.
Avec douze ou treize mille hommes sous ses ordres, Dumouriez redevint
lui-même, il ne désespéra plus de l’avenir.
Voyant autour de lui ses armées se fondre, tous les liens de la
discipline se relâcher, des régiments entier se débander, il comprit que
le jour était proche où la France se trouverait sans défense contre les
âpres convoitises de ses ennemis...
Et il conçut le projet de former une troupe d’élite qui, à l’heure du
danger de la patrie, deviendrait le cadre d’une armée de salut.
Dès lors, il n’y eut plus une minute de son temps qui ne fut consacrée à
la réalisation de ses desseins.
Du matin au soir, sous le soleil ou sous la pluie, on ne voyait que lui,
à cheval, insoucieux de son vieil uniforme tout délabré.
Il n’était pas un détail d’administration qui échappât à son incessante
vigilance. Les vivres, les munitions, les équipements, il examinait
tout. Ah! ce n’est pas à lui qu’on eût livré pour ses soldats ces fameux
souliers de carton qui furent un des scandales de 93.
Avec une patience infatigable, il formait les instructeurs qui devaient
ensuite former ses troupes.
Et la nuit venue, il réunissait les officiers dans sa tente, et les
leçons continuaient encore.
De même que les soldats il couchait sur la dure, roulé dans son manteau.
Et, le plus souvent, c’est à la marmite de quelque bataillon qu’il
envoyait chercher son dîner.
Le voisinage de l’ennemi, le péril continuel écartaient l’ennui de cette
existence... Et pour lui donner une teinte romanesque, il y avait là les
deux demoiselles Fernig, en costume de hussards, qui faisaient les
fonctions d’aides de camp du général.
Dumouriez avait commencé par former deux corps de flanqueurs de quatre à
cinq cents hommes chacun, qui allaient tous les jours en reconnaissance.
Ils étaient renouvelés tous les huit jours, officiers et soldats,
excepté l’état-major, et pris à tour de rôle dans tous les bataillons,
pour que chacun y passât à son tour, et s’accoutumât à l’ennemi et à la
fatigue.
Chaque commandant de détachement recevait de la main du général une
instruction au dos de laquelle était tracée une carte du pays qu’il
avait à parcourir, où étaient marqués les chemins, les ponts, les
villages, les censes, les moulins, les bois par où il devait passer en
allant et revenant, ainsi que les points d’attaque et les endroits où il
devait laisser des postes.
Ces reconnaissances étaient presque toujours heureuses, et ramenaient au
camp des chevaux, du bétail et des prisonniers.
Il n’y avait au camp ni oisiveté ni cabales.
On n’y était ni Jacobin, ni Girondin, ni Feuillant, on y était soldat.
Le général Dillon qui voyait les troupes placées sous ses ordres
toujours à la veille de se révolter, n’en revenait pas...
Voilà quels prodigieux résultats avait obtenu Dumouriez, et tout à ses
occupations purement militaires, il devait se croire profondément
oublié, quand arriva à Paris la nouvelle terrible de l’invasion
prussienne...
Je vous ai dit, mes amis, la colère de la France, et le puissant effort
qui fit jaillir de notre sol profané des centaines de mille de
volontaires...
Mais à ces soldats de la cause la plus sainte, il fallait un général...
Il fallait un chef dont le génie sût tirer parti de tout ce noble sang
qui ne demandait qu’à se répandre pour le salut de la patrie...
C’est alors que l’Assemblée nationale, c’est alors que les ministres
donnèrent au monde un grand, un sublime exemple de patriotisme.
Leur choix se fixa sur Dumouriez.
Dieu sait s’ils l’aimaient, cependant...
Les ministres revenus au pouvoir étaient précisément les hommes qui en
avait été écartés lorsqu’il avait le portefeuille des affaires
étrangères.
A l’Assemblée nationale, la droite et la gauche, les Girondins et les
Jacobins le haïssaient presque également.
Les uns l’accusaient de duplicité et d’ingratitude, les autres le
soupçonnaient d’être tout prêt à trahir la cause de la Révolution.
N’importe!...
Du moment où le salut de la France envahie fut en question, il n’y eut
plus de partis.
Ou plutôt il y eut entre tous les partis une admirable émulation
d’abnégation et de sacrifice.
Chacun mit sa gloire à renoncer à ses opinions les plus fortement
enracinées, chacun répéta le mot de Gensonné:
«--Il n’est pas de rancune que n’efface dans le cœur d’un patriote la
haine de l’étranger.»
Une voix timide s’éleva bien pour dire:
--«Dumouriez est un ambitieux, Dumouriez est un intriguant de l’ancien
régime, qui a gardé des relations suspectes...»
Vingt députés se levèrent pour s’écrier:
--«Qu’importe! s’il est le seul qui puisse arrêter Brunswick.»
Et Danton, alors ministre de la justice prenant la parole:
«--Dumouriez, ajouta-t-il, aime trop la gloire pour ne pas vouloir
vaincre à tout prix.»
Et c’est à l’unanimité qu’on alla chercher Dumouriez au camp de Maulde,
dans la petite position où il était tombé, pour lui confier la défense
nationale.
On écarta ou on lui subordonna tous les maréchaux, tous les officiers
généraux qui pouvaient prétendre à un commandement.
Luckner fut envoyé à Châlons former des recrues.
Dillon et Kellermann reçurent l’ordre d’obéir...
Forces, pouvoir, tout fut concentré dans la main de l’homme dont on
attendait tout...
Promptement informé d’ordinaire de toutes les décisions de l’Assemblée
nationale, Dumouriez ne sut rien cette fois.
Debout à l’une des extrémités du camp, ayant à ses côtés la plus jeune
des demoiselles Fernig, Dumouriez surveillait le travail d’une centaine
de soldats occupés à enfoncer des palissades, lorsqu’une voiture vint
s’arrêter à dix pas de lui.
C’était un vieux carrosse sonnant la ferraille, traîné par deux rosses
efflanquées garnies de harnais d’artillerie.
Trois hommes, revêtus du costume de députés de l’Assemblée nationale, en
descendaient, pendant qu’un quatrième, tout jeune encore, en «pékin,»
celui-là, les jambes enveloppées de peaux de mouton, restait assis ou
plutôt couché sur la banquette du fond.
Ces trois députés étaient Delmas, Dubois-Dubays et Bellegarde.
Le jeune homme qui demeurait dans le carrosse, et à qui la Révolution
allait faire un nom tragique, n’était autre que Couthon, lequel se
soignait alors aux boues de Saint-Arnaud, non loin du camp de Maulde,
d’une paralysie gagnée dans une escapade amoureuse.
Dumouriez les connaissait les uns et les autres, et cependant il ne
bougea pas de sa place...
Telle était alors sa situation qu’il dut croire qu’ils étaient envoyés
pour le faire arrêter...
Eux, cependant, s’avancèrent, et le plus âgé, Bellegarde, tirant un
portefeuille de sa poche, se mit à lire à Dumouriez le décret qui le
nommait général en chef...
Bien des années plus tard, la plus jeune des demoiselles Fernig,
sollicitant un bureau de tabac, a raconté dans la pétition qu’elle
présentait au gouvernement cette scène tout entière.
Dumouriez devint extraordinairement pâle, et, d’une voix étranglée et de
l’air égaré d’un homme qui doute du témoignage de ses sens, il répéta
par deux fois:
--Général en chef!... général en chef!
Bellegarde poursuivit:
--C’est l’armée tout entière qu’on vous confie... De ce moment vous avez
pleins pouvoirs...
Lui dut avoir un éblouissement.
Les sommets entrevus dans ses rêves d’ambition les plus audacieux, il
les atteignait tout à coup, et cela au moment où il s’était cru sur le
point de rouler dans l’abîme.
Mais il se remit vite, grâce au prodigieux empire qu’il avait sur
lui-même, et c’est d’un ton glacé qu’il dit:
--Du moins, citoyens représentants, vous m’accorderez bien vingt-quatre
heures pour me consulter...
Ils l’interrompirent.
--Il n’y a pas à réfléchir, dirent-ils.
Jamais Dumouriez n’avait été soumis à une si terrible épreuve. Elle le
surprenait lui que rien encore n’avait surpris.
D’un geste brusque, il enfonça son chapeau sur ses yeux et se mit à
marcher comme au hasard, en proie aux plus terribles perplexités.
Puis, tout à coup, revenant sur les représentants, il arrêta sur eux ses
petits yeux qui vous fouillaient jusqu’au fond de l’âme, et d’un accent
qui trahissait toutes ses défiances:
--Qui me donnera des garanties? interrogea-t-il.
--Quelles garanties? demandèrent les autres, comme s’ils n’eussent pas
compris.
--Je puis être... malheureux.
--Eh bien?...
--Ne m’accusera-t-on pas de trahison?
Aucun des députés ne répondit.
Mais du fond du carrosse, s’éleva la voix du paralytique Couthon, qui
avait tout entendu, et qui criait:
--Quoi!... la nation t’appelle et tu hésites!... La patrie est en
danger, et tu songes à toi!...
Dumouriez demeura un moment pensif... Puis, lui dont la parole avait
d’ordinaire l’abondance et la verve méridionale, il dit lentement et en
pesant sur chaque mot pour en souligner la valeur:
--C’est plus que la vie que vous me demandez, citoyens représentants,
c’est peut-être l’honneur. Allez, je ne m’aveugle pas et je mesure bien
le poids de l’effrayante responsabilité dont on me charge... Que je sois
vaincu,--et je dois l’être,--et mon nom passera à la postérité accolé à
l’ignoble épithète de traître.
--Qu’importe!... interrompit Couthon.
--Et bien! oui, en effet, qu’importe!... Vergniaud m’a tracé ma conduite
le jour où il s’écriait à la tribune: «Périsse notre mémoire, mais que
la France soit sauvée!...» Citoyens représentants, je ferai mon
devoir... j’accepte.
Cependant, le bruit s’était répandu par tout le camp de l’arrivée de
trois représentants du peuple en mission.
Les soldats avaient vu avec étonnement d’abord, puis avec inquiétude,
cette voiture qui traversait la ligne.
Et à tous, la même idée était venue:
On vient enlever notre général!...
--Ah! c’est ce que nous ne souffrirons pas! s’étaient-ils dit.
Et sautant sur leurs armes, ils s’étaient précipités vers le théâtre de
l’entrevue, et au nombre de plusieurs milliers, haletants d’attention,
ils entouraient Dumouriez et les envoyés de l’Assemblée nationale.
Mais lorsqu’ils eurent compris ce dont il s’agissait, quand ils furent
certains qu’on élevait à la dignité de général en chef leur général à
eux, lorsqu’ils entendirent Dumouriez répondre: J’accepte!...
Oh! alors leur joie déborda en une immense clameur.
--Vive la nation! Vive Dumouriez!... Aux Prussiens! aux Prussiens!...
Dans le fait, il n’était pas un de ces soldats qui ne se sentît flatté
au fond de son cœur du choix de l’Assemblée, pas un qui ne fût
persuadé qu’il rejaillirait sur lui de la gloire de ce général à qui
tous étaient dévoués jusqu’au fanatisme.
Il est vrai que la réflexion ne tarda pas à abattre cette grande joie.
--Maintenant qu’il va commander toutes les armées, pensèrent-ils, notre
général va nous quitter!...
C’est pourquoi, dès que les représentants se furent éloignés, toutes les
troupes se rassemblèrent autour de la tente de Dumouriez, le conjurant
de rester quand même à leur tête...
Comment n’eût-il pas été ému de ces témoignages d’attachement de ces
volontaires qu’il avait cependant soumis à la plus rude discipline.
Il leur promit qu’il ne les quitterait pas.
C’était effectivement son premier projet.
Maître absolu, désormais, sans discussion ni contrôle, il ne pouvait pas
ne pas reprendre ses plans jusqu’ici contrariés d’une guerre offensive.
Battre Brunswick en France et le rejeter hors de notre territoire,
Dumouriez ne le croyait pas possible, mais il était persuadé qu’un grand
coup frappé dans les Pays-Bas y appellerait fatalement les Prussiens...
Et, dans ce cas, c’est surtout sur ses soldats du camp de Maulde qu’il
comptait pour une de ces entrées en campagne dont la hardiesse et la
rapidité déconcertent l’ennemi.
La nuit même qui suivit la communication des députés, le plan de
campagne de Dumouriez fut arrêté dans son esprit, rédigé et envoyé sous
forme de mémoire à l’Assemblée nationale.
Et dès le lendemain, il s’employait avec sa foudroyante activité à
organiser son armée d’invasion et à lui donner des chefs...
Malheureusement, ce dernier point présentait d’énormes difficultés...
Les généraux lui obéiraient-ils?... Et s’ils n’osaient pas se révolter
ouvertement ne mettraient-ils pas à suivre ses instructions cette
maladresse habile qui fait avorter les combinaisons les mieux
calculées...
Mais chez Dumouriez, le général de génie était doublé d’un diplomate de
premier ordre.
Intéresser au succès une douzaine de généraux, ménager les
amours-propres et caresser les prétentions, utiliser les rivalités,
éveiller et tenir en haleine toutes les ambitions, devait n’être qu’un
jeu pour l’ancien agent secret de M. de Choiseul, pour l’homme qui avait
été un moment sur le point de reconstituer la Pologne...
Sa première tentative fut un coup de maître.
Il décida Dillon, son ancien, Dillon qui, bien évidemment, se croyait
plus de droits que lui à la direction suprême de la guerre, Dillon avec
qui constamment il s’était trouvé en opposition, et dont la veille
encore il n’était que le lieutenant, il le décida à entrer dans ses vues
et à concourir à l’exécution d’un plan dont la veille encore il se
moquait au milieu des rires de son état-major...
Mais il était écrit que toujours des événements imprévus traverseraient
le projet favori de Dumouriez.
Il avait tout disposé pour se jeter sur les Pays-Bas; ses lieutenants
avaient reçu leur ordre de marche; on avait distribué aux troupes les
vivres de campagne. La confiance était absolue, l’enthousiasme immense,
et le mouvement devait commencer le surlendemain...
Quand arriva au camp de Maulde un nouvel émissaire de l’Assemblée, sans
caractère officiel, il est vrai, mais qui n’en apportait pas moins le
dernier mot du ministère...
Cet émissaire était Westermann.
Alsacien de naissance, dissimulant sous les apparences d’une bonhomie de
paysan l’esprit délié d’un diplomate consommé, Westermann était l’ami de
Danton, ministre de la justice alors, et tout puissant, ami dévoué et
fidèle jusqu’à la mort.
Nommé lieutenant-colonel après le 10 août, où il avait été le bras de la
Révolution armée, Westermann gardait la tête froide à une époque où le
délire emplissait tous les cerveaux.
Il comprenait la situation, et osait dire, à un moment où c’était une
audace, que la discipline seule, et une discipline de fer, pouvait
reconstituer notre armée, qui seule pouvait nous sauver.
Il voulait qu’on exigeât des moindres officiers certaines connaissances,
et qu’on ne distribuât pas les grades aux plus bruyants parleurs... Il
prétendait que le soldat qui reçoit un ordre doit l’exécuter et n’est
pas un esclave parce qu’il obéit... Il soutenait que chasser un général
uniquement parce qu’il était noble, était stupide... Il s’indignait
d’entendre qualifier de traître tout officier malheureux...
Un tel homme devait ressentir pour Dumouriez une vive sympathie.
Aussi, les vit-on se promener bras dessus bras dessous pendant plus
d’une heure devant la tente du général en chef.
Que se disaient-ils?... Voilà ce que tout le camp se demandait.
Impossible de rien entendre, de saisir même un mot de l’entretien. Les
factionnaires tenaient les curieux à distance.
Même, les demoiselles Fernig essayèrent vainement de forcer la consigne.
Envoyé par Danton, Westermann venait apprendre à Dumouriez les premiers
succès du duc de Brunswick et les trahisons de Longwy et de Verdun...
Il venait lui dire que l’heure était passée de la guerre offensive, que
les Prussiens arrivaient au cœur de la France, qu’ils menaçaient
Paris, qu’il fallait essayer de les anéantir à tout prix.
Balancer n’était pas possible.
Dumouriez répondit qu’il allait quitter le camp de Maulde et courir à
Sedan prendre le commandement de l’armée que venait d’abandonner
Lafayette.
Il passa donc la nuit à contremander les mouvements ordonnés et à dicter
de nouvelles instructions, promettant,--ce que personne ne crut,--qu’il
serait de retour dans six semaines, et qu’il ferait encore cette année
l’expédition de la Belgique...
Il y eut comme une émeute au camp dès qu’on apprit qu’il allait
s’éloigner.
Mais il sut calmer ses soldats, qui demandaient à grands cris à le
suivre. Il leur expliqua l’utilité de leur présence à Maulde, et comment
ils retarderaient et embarrasseraient sa marche.
Et enfin, au jour, il partit à franc étrier, avec Westermann, suivi d’un
seul aide de camp, de la plus jeune des demoiselles Fernig et de
Baptiste, son fidèle valet de Chambre.
En arrivant à Sedan, il trouva le mal beaucoup plus grand qu’on ne lui
avait dépeint.
L’armée était partagée en deux corps:
L’avant-garde, de six mille hommes, occupait sur la rive droite de la
Meuse, sur les hauteurs de Vau, une sorte de camp dont la défense eût
exigé pour le moins quarante mille hommes.
Le corps d’armée, qui ne comptait pas dix-huit mille soldats était campé
à trois lieues en arrière, sur les hauteurs qui dominent Sedan.
Jamais position ne fut plus mal choisie.
Tout le monde le comprenait si bien que la consternation était générale.
Les soldats regardaient tous les officiers comme des traîtres et
prenaient ce prétexte pour ne conserver ni discipline ni obéissance.
Les officiers, de leur côté, craignaient tant leurs soldats qu’ils
n’osaient rien commander.
Personne ne donnait d’ordres, les vivres n’arrivaient plus, les
munitions manquaient, des régiments entiers s’éparpillaient jusqu’à deux
lieues à la ronde pour marauder.
Et certainement, si le duc de Brunswick eût poussé sur Sedan seulement
dix mille hommes, l’armée française se débandait, se réfugiait dans les
places fortes ou s’enfuyait jusque sous Paris.
Arrivé sans équipages, Dumouriez commença par se procurer un cheval
frais, et tout aussitôt passa ses nouvelles troupes en revue.
On les avait de longue main prévenues contre lui.
Aussi leur trouva-t-il à toutes l’air singulièrement découragé.
L’attitude de la cavalerie surtout était déplorable.
Passant devant une compagnie de grenadiers d’un régiment de ligne,
Dumouriez en entendit un qui disait en le montrant:
--C’est pourtant ce chien-là qui a fait déclarer la guerre!...
C’était, en effet, un bruit qu’on avait fait courir pour le rendre
odieux. Il le savait. Aussi s’arrêta-t-il et, toisant les grenadiers.
--Y a-t-il quelqu’un, demanda-t-il, assez lâche pour être fâché de la
guerre?...
Croyez-vous gagner la liberté sans vous battre?...
Ce mot fit un très bon effet et ranima tout le monde.
Mais n’importe! la situation n’en était pas moins désespérée.
L’armée était sans généraux, sans officiers supérieurs, divisée par les
factions et près de se révolter.
Les soldats, ne connaissant pas leur nouveau général, se défiaient
d’autant plus de lui qu’il n’avait jamais eu de grand commandement et
passait pour être un homme de plume bien plus qu’un homme d’épée.
Lui-même ne connaissait ni un des régiments ni un des officiers de cette
armée.
Il n’avait pour le seconder ni officiers généraux ni état-major.
Jamais il n’avait étudié le pays qu’il était chargé de défendre.
De quelque côté qu’il se tournât, il n’apercevait que terreur, défiances
ou mauvaise volonté.
Le sort de Longwy et de Verdun lui disait combien peu il devait compter
sur la résistance des places fortes.
Sedan, d’ailleurs, n’était pas dans le cas de tenir huit jours, et
Mézières n’était pas en meilleur état.
Enfin, il n’avait en tout et pour tout que vingt-trois mille hommes
démoralisés, à opposer à cent mille soldats, les meilleurs de l’Europe,
conduits par un général illustre.