Il se croyait oublié, et il faut bien le dire, il s’en désolait, quand

M. de Choiseul l’envoya chercher.

Il s’agissait de se rendre en Pologne, et d’y organiser le parti

patriote polonais assez fortement pour le mettre à même de résister aux

entreprises de la Russie, qui déjà préludait à l’effacement de la carte

d’Europe, de ce malheureux pays.

Pour cette mission, un homme d’expédients et de décision était

nécessaire, un homme dévoué, en même temps, et prêt à tout, même à être

désavoué et puni au besoin, car l’expédition devait être tenue

absolument secrète même aux ambassadeurs et agents officiels du

gouvernement français...

Dumouriez accepta toutes les chances et partit.

Son œuvre de six mois est à peine croyable. De rien, du néant, il

tira quelque chose. De quelques soldats épars, il constitua le noyau

d’une armée de l’indépendance. Il improvisa une artillerie avec de vieux

canons de tous les titres, qu’il déterra de droite et de gauche. Il créa

même deux places fortes, dont l’une résista à une sérieuse attaque des

Russes...

Il fit plus. Aidé puissamment par une intriguante, spirituelle au

possible et d’une rare beauté, la comtesse de Mniszeck, il fut sur le

point de mettre un terme aux divisions séculaires des Polonais;

divisions funestes, qui avaient commencé la décadence de la patrie, et

allaient consommer sa ruine.

Si Dumouriez eût réussi, la Pologne serait peut-être aujourd’hui la

puissance prépondérante du nord.

Et il allait réussir, quand le ministre Choiseul fut disgracié.

La politique fut changée... Dumouriez reçut l’ordre de rentrer en France

et revint à Paris, Gros-Jean comme devant, pleurant ses desseins

avortés, mais point découragé...

C’était le temps où s’étendait au-dessus de l’Europe le filet

d’intrigues le plus inextricable qui fut jamais...

Comment aurait-on laissé inactif un homme tel que Dumouriez.

Il n’avait pas débouclé ses malles qu’il fut envoyé en Suède, toujours

en qualité d’agent secret, pour on ne sait trop quelle louche

négociation.

L’aventure, cette fois, tourna mal pour lui... Forcés de le renier, ceux

qui l’employaient le firent arrêter à Hambourg où il levait des troupes,

et jeter à la Bastille.

Il y resta six mois, bien traité, mais fort fracassé par des juges qui

eussent été ravis de lui arracher son secret. Il se défendit si

vertement que l’un d’eux disait: «Ma foi! si c’est un poulet qu’on a cru

nous donner-là, il est diantrement coriace!...»

Sa fermeté lui porta bonheur.

Relâché, il obtint enfin un poste plus digne de lui et au grand jour. Il

fut nommé commandant de Cherbourg, chargé de présider à la fondation de

ce grand port militaire dont il avait le premier conçu la pensée.

Promu au grade de maréchal de camp au tour d’ancienneté, en 1788, il

fut, en 1791, attaché à la 12e division militaire, qui englobait la

Vendée, dont il prévit dès lors, ses lettres en font foi, le

soulèvement.

Rappelé à Paris, en 1792, par le ministre de la guerre, il s’y trouva un

moment réduit à une telle détresse, qu’après avoir vendu son argenterie,

il eût été réduit à vendre ses livres, sans l’aide d’une amie dévouée

et fidèle, qui était la sœur de Rivarol.

Mais ni les soucis de la gêne ni les incertitudes de l’avenir

n’abattaient son courage, et plus que jamais il rédigeait des notes, des

rapports, des mémoires, qu’il faisait parvenir au roi par l’entremise de

son ami Laporte.

Tous ces travaux ne l’empêchaient pas de paraître au club des Jacobins,

de suivre les séances de l’Assemblée, et de se lier avec les députés

Girondins les plus influents, principalement avec Gensonné.

Et voilà comment, le 15 mars 1792, Dumouriez fut nommé ministre des

affaires étrangères...

S’il était encore en France un homme capable de sauver la cause presque

perdue de la vieille monarchie, cet homme assurément c’était Dumouriez.

Mais si le débonnaire et faible Louis XVI en avait eu le vague

pressentiment, ses amis, les ambitieux et les intrigants qui

l’entouraient, furent moins clairvoyants que lui.

Il n’y eut qu’un cri de stupeur et de colère, dans les antichambres des

Tuileries, quand on connut le nom des membres du nouveau cabinet.

Les rares courtisans demeurés près du roi s’en allaient le long des

corridors, le visage long d’une aune, hochant la tête et répétant:

--C’en est fait, nous avons un ministère sans-culottes.

Cela se disait si haut que Dumouriez l’entendit.

--Sans-culottes, oui, certainement, répondit-il: on en verra que mieux

que nous sommes des hommes.

On ne l’appelait lui-même, que le ministre «bonnet rouge,» parce qu’un

soir, à une séance des Jacobins, on l’avait vu dans une tribune ayant

sur la tête le fameux emblème phrygien.

Peut-être ne s’en était-il pas coiffé beaucoup plus volontiers que Louis

XVI le 20 juin--il l’affirme, du moins, dans ses mémoires,--mais il n’en

était pas à une concession près, lorsqu’il la jugeait opportune.

Ne disait-il pas à ce sujet:

--Si j’étais le roi, je me ferais Jacobin, et Jacobin si furieux que les

plus furieux Jacobins ne seraient plus près de moi que des scélérats

d’aristocrates.

Ce n’est pas avec de tels propos, commentés et envenimés qu’il pouvait

imposer silence aux clabauderies.

Aussi, quand il venait aux Tuileries pour le conseil, tout le monde

s’écartait-il de lui comme d’un pestiféré.

On chuchotait sur son passage, et certains gardes du corps, de ces

«habiles de la main» recrutés dans les académies d’escrime, par Bertrand

de Molleville, lui adressaient des regards provoquants.

A l’occasion, on réveillait pour l’embarrasser et le gêner, des

questions d’étiquette...

Car il y avait une étiquette encore, aux Tuileries, le cérémonial du

pouvoir survivait au pouvoir lui-même, l’apparence à la réalité.

La première fois que Dumouriez parut à la cour, avec Roland, son

collègue du ministère de l’intérieur, la simplicité du costume de ce

dernier, qui avait l’air d’un pédant endimanché, son chapeau rond, et

les rubans qui nouaient ses souliers firent l’étonnement et le scandale

des valets.

Le maître des cérémonies s’approcha de Dumouriez, d’un air inquiet; le

sourcil froncé, la voix basse et contrainte montrant Roland, du coin de

l’œil:

--Eh! monsieur, point de boucles à ses souliers, point de boucles...

Sur quoi Dumouriez avec un grand sang-froid:

--C’est vrai, monsieur, répondit-il, tout est perdu...

Dumouriez était alors au mieux avec Roland, et ce bon accord persista

jusqu’au jour où il déplut à madame Roland, et par contre à tous les

députés Girondins...

La cause de la brouille qui amena la dislocation du ministère, vaut la

peine d’être contée:

En arrivant au pouvoir, les six ministres étaient convenus de dîner

entre eux seuls, les trois jours de conseil de chaque semaine, tour à

tour chez l’un d’entre eux.

Là, chacun apportait son portefeuille, on convenait des affaires qu’on

présenterait au roi, on les discutait à fond et on se formait une

opinion commune.

Cela dura environ un mois, au bout duquel Roland prétendit que chez lui

sa femme fût admise.

Cette prétention fit bondir Dumouriez, et, avec une brusquerie toute

militaire, il répondit que la place de madame Roland était dans son

salon dont «elle faisait les honneurs comme personne.»

Rien ne pouvait blesser plus profondément une femme qui était

l’incarnation même de la vanité, la virilité de son mari et l’Egérie

pieusement écoutée d’un grand parti politique.

Elle se vengea en répétant à qui voulait l’entendre que Dumouriez avait

l’esprit délié mais le regard faux, et qu’il serait prudent de s’en

défier... Qu’il avait de l’esprit et de la bravoure, qu’il était bon

général et capable de grandes entreprises, mais qu’il manquait

absolument de caractère et de moralité.

Elle le déclarait «plaisant avec ses amis, mais prêt à les tromper tous,

galant auprès des femmes, mais peu propre à réussir près de celles qu’un

commerce tendre séduit.»

Enfin elle lui reprochait d’avoir trop d’aptitudes pour les intrigues

ministérielles d’une cour corrompue, et de s’être fait le courtisan du

roi jusqu’au point de descendre à le recréer en lui contant des

gaillardises.

Madame Roland, vous le voyez, quand elle entreprenait un ennemi, elle

n’y allait pas de main morte.

Seulement, elle se trompait: ce n’était pas par des gaillardises que

Dumouriez avait séduit Louis XVI--jamais monarque ne fut moins

gaillard--mais par une sorte de franchise brutale, bien affectée à coup

sûr, car il était la politesse même.

Dès la première entrevue, il prit vis-à-vis du roi l’attitude d’un homme

qui ne mâche pas la vérité, comme on dit, et il la mâcha si peu,

qu’après son départ, le roi stupéfait s’écriait:

--Jamais je n’avais rien entendu de pareil.

Reçu par la reine, il continua si bien ce même rôle, que l’altière

Marie-Antoinette rougissant de colère, s’écria:

--Prenez garde, monsieur!... vous êtes tout puissant en ce moment, mais

cela ne durera pas.

Cette explosion qu’il avait provoquée, ne fit rien perdre à Dumouriez de

son sang-froid, et il mena si habilement le reste de l’audience, qu’il

se flattait, en se retirant, de posséder l’entière confiance de la

reine...

Cependant Dumouriez, l’infatigable rédacteur de mémoires, arrivait au

ministère avec tout un plan de réformes en tête.

Lui, qui, depuis trente ans, avec l’ardeur de l’ambition souffrante,

avait tout étudié, la diplomatie, l’administration, l’armée, l’intérieur

et l’extérieur, il voyait partout des améliorations à introduire,

jugeant que pour que la machine politique continuât à fonctionner, il

était indispensable de modifier les institutions dans le sens de la

Révolution...

Enfin, lui qui avait tant enfanté de projets, il allait quitter le

domaine des théories pour celui de la réalité.

C’est vous dire qu’il se mit à l’œuvre avec cette dévorante activité,

qui était un des traits essentiels de son génie, travaillant jusqu’à

effrayer ses employés obligés, bon gré malgré de l’imiter quelque peu.

Debout à quatre heures, à cinq il était dans son cabinet; à six, son

secrétaire général, Bonne-Carrière, venait travailler avec lui. A onze

heures, commençaient les rendez-vous et les audiences qui étaient son

désespoir, à cause du temps qu’il y perdait... A quatre heures, il se

mettait à table. A quatre heures et demie, il rentrait dans son cabinet,

et n’en sortait qu’à minuit ou une heure, pour souper ou se coucher...

Les jours de conseil ou de séance nécessaire à l’Assemblée ou au comité

diplomatique lui apportaient un surcroît de besogne...

Il est vrai qu’un fardeau déjà si lourd à ce moment, du ministère des

affaires intérieures il joignait celui du ministère de la guerre, dont

le titulaire, Degrave, n’avait aucune expérience des armées.

C’était donc Dumouriez qui, au vu et au su de tout le monde, réglait le

mouvement des troupes et l’avance des officiers supérieurs, qui

surveillait le service des places fortes et dressait les plans de

campagne...

Mais la tâche qu’il s’était imposée était au-dessus de la puissance

humaine...

Il avait espéré concilier les intérêts de la Révolution et ce que Louis

XVI appelait ses droits: folies!... Il échoua.

Le 14 juin 1792, le ministère dont il faisait partie fut disloqué,

trois ministres durent se retirer.

Dumouriez prit alors le ministère de la guerre mais juste un mois plus

tard, le 14 juillet, il se vit lui-même obligé de donner sa démission.

On a essayé de flétrir Dumouriez de bien des accusations diverses; on

n’a jamais du moins suspecté sa probité.

Cet officier de fortune, comme on disait alors, cet agent à peine

reconnu des plus troubles intrigues politiques, cet homme qui mena la

vie d’un chevalier d’aventures était désintéressé et méprisait l’argent.

Ses ennemis, lorsqu’il abandonna le pouvoir, essayèrent bien de

l’attaquer de ce côté, mais il leur répondit si victorieusement, que

l’attaque tourna à leur confusion et à sa gloire.

Il résumait exactement sa situation, lorsque d’un ton moitié plaisant et

moitié attristé il disait à son ami Berneron:

--Je me suis enrichi, au ministère, d’un fonds inépuisable d’ennemis.

Comment en eût-il été autrement.

Il garda son sang-froid lorsque tout le monde perdait la tête, il

prétendit demeurer modéré quand toutes les passions étaient déchaînées.

Arrivé au ministère par l’influence des Girondins, le ministère le

brouilla mortellement avec les Girondins.

Simple lieutenant-général, il était au mieux avec les Jacobins... Devenu

ministre, il amassa sur sa tête toutes les colères, toutes les rancunes

des Jacobins...

Si encore l’armée lui fût restée!... mais pendant qu’il avait eu le

portefeuille de la guerre, il avait poursuivi cette chimère de rendre à

chacun la justice qui lui était due, et n’avait réussi qu’à se faire

autant d’ennemis qu’il y avait d’officiers généraux et de maréchaux...

Il fallait vivre, cependant... force lui fut de reprendre son grade de

lieutenant-général dont les appointements lui donnaient du pain.

Après mûres réflexions, il se décida à reprendre du service sous les

ordres du maréchal Luckner qui venait d’évacuer Courtrai et Menin et se

repliait sur Valenciennes.

C’est donc à Valenciennes que Dumouriez rejoignit l’armée.

Il fut très mal reçu par le vieux maréchal, et plus mal encore, s’il est

possible, par les officiers d’état-major.

Il y avait eu des paris qu’il n’oserait pas joindre cette armée;

d’aucuns même avaient gagé qu’il n’y serait pas reçu.

Berthier, chef d’état-major, ne mit pas à l’ordre son arrivée, quoique

par droit d’ancienneté, il dut prendre aussitôt le commandement de la

gauche.

On ne lui envoya ni le mot d’ordre, ni ordonnances, ni garde d’honneur,

et il resta quelques jours à Valenciennes comme un simple particulier.

Comme il n’y avait ni ennemis en présence, ni plan de campagne, ni même

un ordre de bataille dans cette armée, encore moins de discipline et

d’esprit militaire, il patienta quelques jours sans faire ni plaintes ni

représentations, examinant le désordre de cette armée et l’incapacité de

son chef...

Puis, au bout d’une semaine, il força le maréchal à lui accorder une

audience, pensant le déterminer à abandonner le camp où il avait

concentré son armée, et qui était détestable...

Mais Luckner s’emportant, lui répondit en jurant qu’il n’avait de

conseils à recevoir de personne et qu’il était résolu à envoyer dans une

citadelle le premier officier qui raisonnerait, cet officier eût-il été

ministre des affaires étrangères ou de la guerre.

Ce fameux camp de Famars, enlevé plus tard par les Autrichiens, était

cependant aussi mauvais que possible.

Le voisinage de Valenciennes tenait les troupes dans un état

intolérable d’indiscipline et de débauche.

Officiers, soldats, généraux étaient nuit et jour à la ville.

Ce camp avait en arrière l’Escaut, qu’on n’aurait pu, en cas de malheur,

passer que sur trois points, dont deux, à la moindre affaire, devaient

infailliblement tomber aux mains de l’ennemi.

En avant coulait, il est vrai une petite rivière, la Rouelle, mais elle

était guéable presque partout, et le terrain s’élevant sur les deux

rives en amphithéâtre, donnait un feu égal à l’artillerie.

Tous ces inconvénients préoccupaient tellement Dumouriez, qu’à tous

risques, il força une seconde fois la porte du maréchal, résolu à le

contraindre de se rendre à l’évidence.

Luckner convint de tout, jura après les officiers dont il subissait les

inspirations, les traita d’intrigants et de factieux, pleura et jura que

tout allait prendre désormais une face nouvelle.

Et en effet, pendant le dîner où il avait prié Dumouriez de rester, il

tança vertement ses aides de camp Lameth et Montmorency.

Le résultat de cet acte d’autorité fut que le lendemain, pour la

première fois après huit ou dix jours, Berthier vint rendre sa visite au

général Dumouriez, auquel il devait son avancement, et qui lui dit

sérieusement, mais avec bonté, qu’il était temps de finir cette comédie

et de penser à faire la guerre...

Malheureusement Luckner n’était pas homme à vouloir la même chose huit

jours de suite.

Ses aides de camp reprirent leur empire sur lui et Dumouriez, après une

seconde explication très orageuse, reçut l’ordre de partir sous les

vingt-quatre heures pour aller prendre le commandement du camp de

Maulde.

Ce camp, devenu fameux depuis, était destiné à couvrir les plaines si

riches et les prairies qui s’étendent entre Lille, Douai, Valenciennes

et Condé.

Seulement, il répondait mal à son importante destination.

Excellent pour dix ou douze mille hommes, il était des plus dangereux

pour les dix ou douze bataillons qui s’y trouvaient et qui risquaient

incessamment d’être tournés ou coupés.

Le général que venait remplacer Dumouriez avait bien couronné les

hauteurs voisines de sept redoutes et élevé, en avant de Maulde,

quelques mauvais ouvrages en terre, mais il n’y avait pas au camp assez

de troupes pour défendre des fortifications si faibles qu’elles

pouvaient être enlevées à la baïonnette.

Du premier coup d’œil Dumouriez vit bien qu’on l’avait envoyé là

non-seulement pour se débarrasser d’un censeur incommode, mais aussi

avec l’espoir qu’il y recevrait quelque échec. Il le manda même à

quelques personnes à Paris, afin que, si un événement malheureux

arrivait le blâme ne tombât pas sur lui seul.

Pour commencer, il s’établit à Saint-Amand et envoya quelques

observations au maréchal Luckner. Mais, bien loin de lui accorder les

renforts qu’il demandait, le maréchal ne daigna pas lui répondre.

Voyant que bien décidément on l’abandonnait à lui-même, Dumouriez quitta

Saint-Amand et vint s’établir au camp, gagnant ainsi l’amitié des

soldats, qui le voyaient partager leurs privations et leurs fatigues.

Il établit des communications réglées avec les généraux qui commandaient

Douai et Lille, et il alla même les trouver pour concerter des

mouvements combinés en cas de besoin.

Il figura par des petits postes la chaîne des grands postes qui auraient

été nécessaires pour couvrir cette frontière. Il fit élever des

batteries à la tête de la ville de Saint-Amand, et il rendit plus vive

la petite guerre contre Tournay, Bury et Leuze, pour faire croire qu’il

était en forces. Enfin, il fortifia Orchies, et y plaça un bataillon

emprunté à la garnison de Douai.

Comme de raison, il rendait compte de toutes ces dispositions à Luckner,

qui les approuvait.

Cependant, il poursuivait toujours sa petite guerre, et il y obtenait

des succès dont on parlait d’autant plus que c’était le seul point par

où l’ennemi ne pénétrait pas encore sur notre territoire et où nous

soutenions encore l’offensive.

Partout ailleurs, et jusqu’aux alentours de nos armées, des hordes

faméliques et pillardes de uhlans ravageaient le pays, mettant à sac les

villages, incendiant les fermes isolées, massacrant les habitants sans

défense; se conduisant enfin en bandits de grande route plutôt qu’en

soldats d’une nation qui se piquait de civilisation.

C’est ainsi que, par des alertes continuelles et par des combats de

chaque jour, Dumouriez habituait les troupes du camp de Maulde à une

exacte discipline.

C’est ainsi qu’il leur donnait cet entrain à l’attaque et cette solidité

sous le feu qui les distinguèrent tant que dura la campagne.

On avait cru lui nuire; on lui fournit simplement l’occasion de montrer

des qualités de patience qu’on ne soupçonnait guère chez un homme qui

était tout de premier mouvement.

Il est vrai que, tout en faisant fonction «d’officier instructeur»--car

c’est ainsi qu’il se qualifiait,--Il travaillait à un projet d’invasion

dans les Pays-Bas. Porter la guerre chez l’ennemi qui l’avait apportée

chez nous, et le forcer ainsi à évacuer notre territoire était chez lui

une idée fixe.

«Plus j’étudie la question sur le terrain même, écrivait-il à un de ses

amis de Paris, plus je me persuade que le plan de campagne dicté par moi

au commencement de la guerre était le bon.

»Impéritie ou mauvaise volonté, les généraux ne l’ont pas suivi, le

déclarant impraticable...

»Il y faudra bien revenir, et j’envoie à ce sujet des notes au ministre

de la guerre...»

Lui-même devait le reprendre plus tard, ce plan de campagne, et en

démontrer l’excellence par le succès... Mais alors, disgracié et sans

influence, il ne pouvait que s’indigner de voir des incapables, laisser

échapper l’occasion qu’il eût été si prompt à saisir... Et, comme

toujours, son indignation se répandait en projets et en notes.

--Toi, lui disait en plaisantant son ami Beurnonville, plutôt que de ne

pas rédiger des mémoires, tu en rédigerais pour Dieu le père, sur l’art

de gouverner le Paradis.

Il est vrai que, de ses jours de mauvaise fortune, Dumouriez avait

conservé le secret de tout faire concourir à la réussite de ses plans.

On en peut voir l’exemple passablement romanesque au camp de Maulde

même.

Dans le village de Mortagne, vivait un greffier nommé Fernig, qui avait

été maréchal-des-logis de hussards.

Ce greffier avait cinq enfants: un fils, qui était officier dans un des

régiments de Dumouriez, et quatre filles.

Deux de ces filles, âgées l’une de vingt-deux ans, l’autre de dix-sept,

petites, délicates, bien élevées et modestes, avaient suivi plusieurs

fois les détachements du camp de Maulde qui allaient en reconnaissance

et avaient fait bravement le coup de feu.

L’une d’elles, la plus jeune, était-elle, comme on l’a dit, la maîtresse

de Dumouriez?... Le bruit en courait si bien au camp, que les soldats ne

l’appelaient jamais que la générale. Lui l’a toujours nié.

Ce qui est sûr, c’est que la bravoure de ces deux héroïnes lui servit à

exalter le courage de nos de ses troupes. Comment un grenadier eût-il pu

concevoir la pensée de reculer, quand il voyait deux jeunes filles

s’élancer en avant sans souci de la fusillade!...

Les demoiselles Fernig devinrent même si célèbres que la Convention leur

accorda une pension, et qu’un représentant en mission à l’armée

écrivait dans un de ses rapports:

«Elles se sont distinguées dans toutes les actions, et se sont montrées

plus extraordinaires encore par leur pudeur et leur vertu que par leur

courage... Les soldats ont pour elles autant de respect que d’amitié, et

on ne saurait trop proposer ces belles patriotes pour exemple à nos

jeunes volontaires...»

Malheureusement nos autres généraux étaient loin d’avoir le génie de

Dumouriez et de comprendre comme lui leur devoir.

C’est en ce moment où chacun aurait dû rester à son poste pour défendre

la partie des frontières qu’il avait reconnues avec des troupes

pareillement accoutumées au pays, que le ministre de la guerre et le

maréchal Luckner arrangèrent le mouvement le plus extraordinaire et le

plus dangereux: c’était de transporter le maréchal Luckner à Metz, et de

faire venir à Valenciennes l’armée de Metz.

Ce mouvement dégarnissait pendant plusieurs jours les frontières et

affaiblissait les deux armées par une marche de quatre-vingt lieues en

plein mois de juillet.

Une combinaison politique qui n’aboutit pas, pouvait seule l’expliquer.

Quoiqu’il en soit, le 10 juillet, pendant que Dumouriez était occupé à

faire tracer différents petits ouvrages pour les fortifications

d’Orchies, il reçut un courrier de Luckner qui lui ordonnait de se

rendre sur-le-champ à Valenciennes.

Il partit en toute hâte.

Le maréchal lui fit le meilleur accueil, et non sans un certain embarras

lui apprit le mouvement qui devait commencer, dès le lendemain à la

pointe du jour.

Puis, sans laisser à Dumouriez le temps d’ouvrir la bouche:

--Je laisse ici, ajouta-t-il, en manière de correctif, toute mon

arrière-garde, composée de six bataillons et de cinq escadrons... Je ne

touche ni au camp de Maulde ni aux garnisons de Maubeuge et de

Dunkerque... Le tout forme un effectif assez considérable pour parer à

toutes les éventualités pendant les huit ou dix jours que dureront les

marches... Vous garderez le commandement de toutes ces troupes et du

département du Nord, jusqu’à l’arrivée du général Dillon à qui vous

aurez à le remettre.

Dumouriez avait toutes sortes de raisons pour être blessé de servir sous

les ordres de Dillon, officier de mérite, d’ailleurs très brave et très

loyal, mais dévoré d’ambition et trop fougueux pour rien ménager.

Le capitaine Coutanceau · 第 11 / 14 段