Malheureusement cette générosité, dont Frédéric-Guillaume avait plein la

bouche, ses soldats ne l’avaient pas au cœur.

Ils avaient pris à la lettre cette phrase abominable du manifeste du duc

de Brunswick, cette phrase qui semble la déclaration de guerre, non d’un

prince civilisé, mais d’un chef de sauvages:

«Les habitants des bourgs, villes et villages, qui _oseraient se

défendre_ contre les troupes de S. M. le roi de Prusse, et tirer sur

elles, soit en rase campagne, soit par les fenêtres ou les portes de

leurs maisons, _seront punis sur le champ suivant la rigueur du droit de

la guerre_, et leurs maisons démolies et brûlées.»

Sierck le premier village français où parurent les uhlans, fut le

premier théâtre de leurs sanglants exploits, et apprit à mesurer la

distance qui sépare l’hypocrisie des chefs de la cruauté de ses soldats.

A Sierck, un bataillon de volontaires de Seine-et-Oise avait été placé

en observation, avec ordre de se replier sur Thionville dès que

paraîtrait l’ennemi.

Les malheureux se gardaient mal, jugeant peut-être la prudence

au-dessous de leur courage, ou plutôt ignorant cet art merveilleux

qu’ont les cavaliers prussiens d’apparaître là où ils savent qu’ils ne

trouveront pas de résistance...

Les volontaires étaient en train de préparer leur soupe, quand tout à

coup ils se virent assaillis, entourés, cernés...

Se défendre... impossible. Ils n’avaient même pas leurs armes à la

portée de la main. Ils se rendirent...

Mais qu’importaient aux uhlans les lois sacrées des peuples civilisés,

qui déclarent inviolable l’ennemi désarmé?...

Parmi ces prisonniers qu’ils viennent de faire, ils choisissent les deux

principaux, le capitaine et un lieutenant du bataillon de Seine-et-Oise,

et à trente qu’ils sont, ils s’acharnent sur ces deux hommes, et à coups

de sabre et de crosse de pistolets, il les tuent...

Ce fut le signal du massacre... Puis, le meurtre ne suffisant plus à

leur férocité, ils y joignent l’insulte. Ils dépouillent le cadavre de

deux volontaires et, après les avoir coiffés d’un bonnet rouge, il les

accrochent à un arbre à l’entrée du village.

Le râle d’agonie de ces malheureux arriva-t-il jusqu’aux oreilles de sa

magnanime majesté Frédéric-Guillaume II?...

Non, assurément... Et d’ailleurs que lui eût importé!...

La fortune souriait à ses glorieuses armes, ses traîtres et ses espions

venaient de lui livrer Longwy...

Il y triompha, mais il se plaignit d’une victoire trop facile... Il ne

voulait pas trop de résistance, mais il en voulait un peu, sinon pour

lui du moins pour l’Europe qui avait les yeux sur son armée.

De là, cette résolution, qui fut prise et exécutée, de jeter quelques

bombes dans Verdun. On en jeta trois cents... Bombes perdues, en vérité,

puisque là encore, la trahison attendait, le doigt sur le loquet de la

porte...

Nouveau triomphe du roi de Prusse, orné cette fois de jeunes filles

effeuillant des roses sous ses pas.

Pauvres jeunes filles, hélas! Pauvres vierges de Verdun!... Elles

devaient bien peu après payer de leur vie ce crime qui était celui de

leurs parents.

Verdun pris, le roi de Prusse l’occupa quelques jours... Il y régna, il

y administra comme dans une de ses villes, comme à Berlin. Il nomma un

gouverneur, un maire, des juges... tous prussiens.

Même, cela fit ouvrir aux émigrés de grands yeux surpris... Peut-être

comprirent-ils que si jamais ce monarque si désintéressé venait à

conquérir la France, il serait bien difficile de lui arracher ce qu’il

aurait conquis.

Ils réclamèrent... Le roi leur fit dire qu’il n’avait pas le temps

d’entendre leurs remontrances, qu’il les écouterait à Paris.

Si quelque chose troublait sa joie, ce n’était assurément pas cela.

C’était la mort héroïque de Beaurepaire, se brûlant la cervelle plutôt

que de capituler, c’était le regard brûlant de Marceau, répondant à ses

prévenances royales: «rendez-moi mon sabre.»

On dit qu’il fit venir le chef de son armée d’espions et de traîtres, et

qu’il lui demanda:

--Y a-t-il, en France, beaucoup d’hommes comme ces deux-là?...

L’espion dut répondre: «Non, sire.»

L’événement prouva que si.

Fort des intelligences qu’ils avaient dans Thionville, le roi et le duc

de Brunswick se flattaient que cette place, qui leur avait fermé ses

portes, ne résisterait pas longtemps.

Ce fut leur première déception.

Longwy et Verdun avaient capitulé. Thionville tenait toujours. Bien

plus, à une sommation nouvelle, les assiégés répondirent en plantant sur

leurs remparts un cheval de bois qui avait une botte de foin liée autour

du cou.

Au-dessous, ils avaient écrit: «Quand ce cheval mangera ce foin,

Thionville se rendra.»

Cependant cette déconvenue ne dérangeait nullement le plan du duc de

Brunswick, qui avait résolu de négliger les places fortes, de les

tourner et de marcher droit sur Paris, comme un boulet de canon.

Une division de troupes Autrichiennes fut chargée de bloquer

Thionville...

Et le roi de Prusse s’avança en France, n’ayant qu’une crainte, c’est

que notre armée, cette armée de tailleurs et de savetiers, ne l’attendît

pas et se dispersât à son approche, comme les feuilles sèches au souffle

de l’ouragan...

Et nous, pour contenir ce torrent de barbares faméliques et pillards,

pour résister à ces escadrons d’émigrés frémissants de haine,

qu’avions-nous?...

Ah! mes amis, vous le dire, c’est vous expliquer le désarroi des

ministres, la stupeur de l’Assemblée, le découragement de Kersaint, les

terreurs désordonnées de Paris.

Vous le dire, c’est vous rappeler tout ce que nous devons de

reconnaissance à ces hommes qui ne désespérèrent pas du salut de la

patrie, quand tout était désespéré...

L’armée que nous avions à opposer à l’invasion, l’armée nationale,

jaillie du grand effort de la patrie en danger, n’existait encore que

sur le papier, sur les registres d’enrôlement... Les ateliers

patriotiques n’avaient pas achevé ses uniformes, ses armes n’étaient pas

sorties des mains de l’ouvrier.

Ce qu’on en avait pu mettre sur pied, commençait en hâte dans les camps

et sur nos places publiques son éducation militaire, ou dispersé par

petits pelotons sur toutes les routes de France, doublait les étapes

pour joindre plus tôt l’ennemi.

Notre seule force disponible se composait donc de troupes de ligne,

comme on disait alors grossies de quelques centaines de bataillons de

fédérés de 91, et de gardes nationales non soldées.

Si encore elle eût été solidement unie, cette armée si faible, soumise à

une forte discipline, maniable et enflammée du même patriotisme!...

Hélas! telle n’était pas la situation.

L’émigration, en lui enlevant les deux tiers de ses officiers, l’avait

disloquée. Elle était déchirée par les factions, livrée à une incroyable

licence, dévorée de soupçons et de défiances et travaillée sans relâche

par les ignobles tentatives d’embauchage des espions du roi de Prusse.

«J’ai parmi mes troupes, écrivait Kellermann désespéré, un millier de

scélérats qui n’attendent qu’un coup de fusil pour se débander et

répandre partout la panique, au cri de: sauve qui peut, nous sommes

trahis!...»

Si seulement cette chétive armée, notre suprême ressource et notre

unique espoir eût été réunie en une seule masse!...

On eût pu la lancer à la rencontre de la formidable colonne des

Prussiens ou la rappeler en arrière pour couvrir Paris.

Mais non!...

L’impéritie, la faveur, le désir de fournir à beaucoup l’occasion de se

distinguer, l’espoir de s’assurer des créatures en distribuant des

commandements, et plus que tout cela encore, peut-être, la crainte de

donner trop de prépondérance à un général, avait fait étendre, sans

raison, ni mesure, disséminer, émietter nos forces.

A Lille, à Maubeuge et au camp de Maulde, nous avions trente mille

hommes dont la mission impossible à remplir, assurément, était de

couvrir nos frontières du Nord et des Pays-Bas...

Vingt-trois mille campaient à Sedan.

Vingt mille formaient un corps d’observation à Longeville, appuyés sur

Metz.

Nous en avions enfin de trente à trente-cinq mille, tant à Landeau que

disséminés par toute l’Alsace.

C’était en tout cent mille soldats, étendus sur un territoire immense,

sans communications entre eux, sans direction, sans plan, et dont la

présence à la frontière était bien inutile, puisque Brunswick avait

forcé leurs lignes, qu’il était déjà hors des atteintes de la plupart

d’entre eux et qu’il s’avançait en plein cœur de la France.

Et de tout les généraux, nul n’avait assez d’autorité, une supériorité

assez unanimement reconnue, assez de dévouement ou d’audace pour

s’emparer sous sa responsabilité d’une situation si périlleuse.

Je dois ajouter que les troupes campées à Sedan n’avaient même pas de

chef du tout.

Leur général, l’homme au cheval blanc, celui que Mirabeau appelait

Cromwel-Grandisson, et d’Antraigues, «le nageur entre deux eaux,»

Lafayette enfin, venait de passer à l’ennemi.

Du jour où il vit que jamais il ne parviendrait à se tailler un fauteuil

de dictateur dans les débris du trône qu’il avait tant contribué à

renverser, la Révolution lui fit horreur.

Et le 21 août, abandonnant ses soldats, il monta à cheval, et suivi de

presque tous ses officiers-généraux, il franchit les avants-postes et se

rendit aux Autrichiens.

Mais il est des hommes que leur chance heureuse protége contre

eux-mêmes...

Les Autrichiens qui eussent dû faire grand accueil à Lafayette, le

mirent en prison et le gardèrent plusieurs années dans les cachots de

Magdebourg et d’Olmutz...

Si bien que l’intérêt de la persécution s’attachant à sa personne, fit

oublier l’odieux de son action...

Quoiqu’il en soit, Lafayette venant de passer aux Autrichiens, il n’y

avait pas à songer à l’opposer à Brunswick.

Beurnonville, Moreton et Duval, qui commandaient à Maulde, à Maubeuge et

à Lille, n’offraient pas, quelque fût d’ailleurs leur talent militaire,

les garanties qu’en exige d’un général en chef.

Kellermann ne s’était pas encore révélé.

Custine, alors en Alsace, était déjà suspect.

Restait le maréchal Luckner, commandant le corps d’armée de Metz, qui

offrait cet avantage d’être étranger,--il était Hanovrien,--et de

n’appartenir à aucun des partis qui se disputaient le pouvoir.

Luckner ne manquait pas d’esprit, mais son âme était petite. Il était

d’une avarice sordide et sans éducation. Parvenu au sommet de la

hiérarchie militaire, son penchant et ses habitudes le ramenaient

toujours à un rôle subalterne. Par exemple, le grand air de Lafayette

lui avait toujours imposé prodigieusement.

Il avait encore l’activité corporelle d’un hussard, mais ses idées

étaient des plus confuses.

De tout le plan de la campagne des Pays-Bas, qui lui avait été confiée,

il n’avait jamais pu se loger dans la tête que l’avant-garde, et à

toutes les explications du ministre de la guerre, il n’avait su que

répéter de son accent tudesque:

--«Oui, oui, moi tourne par la droite, moi tourne par la gauche et

marcher vite.»

Et dans le fait de cette expédition des Pays-Bas, qui, bien conduite,

eût peut-être détourné le torrent de l’invasion prussienne, Luckner

n’avait fait qu’une «housardaille.»

Ce qui l’effrayait, c’était le train de son armée et des équipages.

C’était son objection à tous les mouvements qu’on lui proposait.

Général d’armée, il aurait volontiers passé toute la campagne dans son

camp de Metz, et serait allé de sa personne faire la petite guerre.

Chef d’avant-garde, il aurait mené une armée au bout du monde.

Le matin, il était tout dévoué à la nation, et le soir tout attaché au

roi. Il ne concevait rien à la Révolution. Il confondait tous les objets

et tous les partis, et ne cessait de se plaindre d’être entouré de

factieux.

Il se levait avant le jour, montait à cheval sans autre but que de se

montrer aux soldats, rentrait fort tard, dînait mal, bourrait tout le

monde, signait des lettres qu’il ne lisait pas et se couchait à neuf

heures.

Enfin, pour achever de le peindre, il se croyait le plus grand capitaine

de son temps, depuis la mort de Frédéric-le-Grand, soigneusement

entretenu dans cette persuasion, par son chef d’état-major Berthier, le

futur major-général de l’empire, le futur prince de Neufchâtel.

Allait-il donc falloir confier à ce soudard étranger les destinées de la

patrie menacée?...

Ah! c’eût été une impiété!... Jamais aux heures du péril suprême, n’a

fait défaut à la France un de ses fils pour la sauver...

Dumouriez fut nommé général en chef.

Gardez dans votre mémoire, mes amis, le nom de Dumouriez...

D’aucuns vous diront que l’homme qui l’a fait illustre ne fut pas exempt

de reproches.

S’ils ont tort ou raison, nous n’avons pas le droit de le rechercher...

Ce qui est sûr, positif, indiscutable, c’est que tel jour Dumouriez a

sauvé la patrie.

Des hommes de son temps, qui vivaient dans son intimité et qui ont eu sa

confiance, racontent qu’il portait en lui le pressentiment de quelque

grande tâche à remplir.

Et eux étaient persuadés qu’il saurait hausser son génie au niveau des

plus grandes et des plus difficiles circonstances.

Doué des aptitudes les plus diverses, brave comme son épée,

prodigieusement instruit, entreprenant, spirituel, habile, dévoré

d’ambition et assoiffé de renommée, Dumouriez semblait fait pour arriver

à tout, et pour y arriver très vite et d’un seul bond.

Il n’en fut pourtant pas ainsi.

Jusqu’à la Révolution, il languit dans les grades subalternes ou dans

les emplois diplomatiques à peine avoués et qui ont une teinte

d’espionnage.

Allez, ce serait une histoire curieuse et étrangement mouvementée que

celle de cet homme si éminemment supérieur, dont la vie jusqu’à

cinquante-six ans, s’usa à se débattre contre une fortune qu’il sentait

bien n’être pas à sa taille, déployant à écarter de son chemin des

toiles d’araignée une énergie à déplacer des montagnes.

C’est qu’entre ses rêves et leur réalisation, un obstacle se dressait,

qui était presque infranchissable alors: sa naissance.

Dumouriez était noble, mais de très petite noblesse de robe, et, avant

1789, grades, cordons, faveurs étaient le patrimoine exclusif de la

noblesse de cour.

Né à Cambrai, en janvier 1739, d’une vieille famille parlementaire de

Provence, Charles-François Dumouriez dut à son père, commissaire des

guerres, le plus honnête des hommes, mais un parfait original, une

éducation supérieure.

Tristes et pénibles furent ses premières années. Jusqu’à sept ans, il

demeura comme noué, traîné sur une chaise roulante et emmaillottée de

fer.

Il fût mort, dans cette armure barbare où l’emprisonnaient l’ignorance

des médecins, sans un digne chantre de la cathédrale de Cambrai, qui,

en ayant pitié, l’emporta chez lui, le délivra, le soigna, et fit de

l’être chétif et à peine viable, un robuste garçon capable de supporter

les plus grandes fatigues.

A dix-sept ans, après trois ans passés au collége Louis-le-Grand, il

avait si bien oublié les infirmités de sa première enfance, qu’il

voulait à toute force entrer chez les jésuites pour devenir missionnaire

et avoir ainsi l’occasion de voyager, de dépenser son besoin d’activité,

de braver des périls inconnus.

Cette «vocation» ne persista pas...

La guerre de sept ans ayant été déclarée, il suivit son père qui venait

d’être nommé intendant de l’armée, qui sous les ordres du maréchal

d’Estrée, devait opérer en Hanovre.

Apprenti commissaire des guerres, Dumouriez trouvait là l’occasion de

s’initier à tous les détails de l’administration militaire,

administration modeste, assurément, mais dont dépendent les armées... et

la victoire;

A ses heures de liberté, il recevait les leçons d’un chef d’état major

de grand talent, M. de Montazet, qui l’avait pris en amitié et s’en

faisait aider dans ses importantes et délicates fonctions.

Mais on ne tarda pas à se battre près de Brême, où se trouvait alors

Dumouriez... L’odeur de la poudre lui monta à la tête.

Il quitta un moment la plume pour le mousquet, et se mêlant à une

compagnie de grenadiers de la légion royale, il chargea l’ennemi et

reçut sa première blessure avec une demi-douzaine de balles dans ses

habits.

La bataille venait de lui révéler sa véritable vocation.

C’est pourquoi, sans rien dire à son père de son projet, un beau matin

il s’engagea dans le régiment d’Escars, celui qui portait cette devise

sur son étendard: _fais ce que dois, advienne que pourra_.

Après ce beau coup, il rentra l’oreille un peu basse, redoutant une

semonce paternelle. Point.

--Tu as bien fait de suivre tes goûts, dit simplement son père.

Alors, lui, radieux:

--J’entre tard au service, s’écria-t-il, mais je ne perdrai pas de

temps. Je vous jure qu’avant quatre ans je serai chevalier de

Saint-Louis ou mort...

Et il partit pour rejoindre, en Basse-Normandie, le régiment d’Escars,

où il entrait comme simple cavalier...

Il n’avait pas oublié la parole donnée à son père, et bientôt, à sa

conduite, il fut aisé de voir qu’il la tiendrait.

Envoyé en Allemagne, on le vit à la suite d’un combat perdu par

l’infatuation du chevalier de Müy, rallier autour de l’étendard de son

régiment les escadrons décimés et débandés, sauver une batterie de cinq

pièces, et couvrir la retraite et le passage difficile d’une rivière de

toute une brigade.

Il avait eu un cheval tué sous lui et avait reçu deux blessures...

Savez-vous, mes amis, quelle fut sa récompense, pour cette action

d’éclat où il avait à vingt ans fait preuve du plus admirable

sang-froid?... Écoutez, car ceci, mieux que tout, vous dira les

difficultés de cette étonnante carrière.

Il reçut une gratification de cent écus, qu’il distribua dans son

escadron.

Mais sa destinée, en un moment de caprice, allait lui ménager pour

l’avenir une revanche bizarre. Elle allait le rapprocher du duc de

Brunswick.

C’était la veille du combat de Closterkamp, la veille de ce combat

immortalisé par le dévouement sublime de d’Assas, jetant à ses soldats

cet avertissement suprême qui devait lui coûter la vie: «A moi,

Auvergne!... Voilà les ennemis.»

Dumouriez, qui était d’ordonnance auprès du comte de Thiars, fut envoyé

par ce général porter un ordre à l’aile gauche de l’armée...

Il venait à peine de dépasser nos colonnes, quand il est assailli par

une vingtaine de hussards ennemis.

Il se défend, il met deux hussards hors de combat, mais son cheval tombe

mort sous lui, et cela si malheureusement, que son pied se trouve pris

dans l’étrier.

Il dégage sa jambe, mais il se trouve retenu par le pied et soutient,

dans cette position, un combat de quatre à cinq minutes contre des

furieux.

Cependant, il parvient à se blottir entre une haie et le cadavre de son

cheval, et blesse encore trois hommes.

Les hussards, alors, s’éloignent de la portée de son sabre, l’entourent

et lui tirent presque à bout portant des coups de carabine et de

pistolet, dont un lui emporte le doigt du milieu de la main droite et le

désarme; un autre l’atteint au bras, un autre à la cuisse, et tous les

autres enfin lui brûlent les sourcils, les paupières et les cheveux, et

lui criblent le visage de grains de poudre...

Il allait succomber, évidemment, lorsqu’un officier supérieur ennemi,

qui survint, le baron Behr, lui sauva la vie, commanda qu’on le porta à

son propre bivouac et lui fit faire un premier pansement.

Dumouriez avait treize blessures, sans compter quantité de coups et de

meurtrissures, sans compter ses grains de poudre au visage qui le

faisaient beaucoup souffrir.

Ce qui l’affectait le plus était de ne pouvoir faire usage de ses bras,

et d’être ainsi à la merci de ceux qui l’entouraient, encore qu’on eût

pour lui les plus grandes attentions.

Le lendemain, il fut présenté au duc de Brunswick, qui l’accueillit en

lui prodiguant les plus grands éloges, mais qui le retint prisonnier...

Il fut retenu ainsi plusieurs semaines, et comme compensation, sans

doute, le duc en lui rendant la liberté, écrivit au marquis de Castries

une lettre où le courage de Dumouriez était porté aux nues.

Certes, le duc de Brunswick ne prévoyait pas que cette lettre serait le

point de départ de la fortune militaire de son jeune prisonnier, ni

qu’il le retrouverait encore, mais général en chef de l’armée française,

alors, et lui barrant le chemin de Paris.

Les quatre années que Dumouriez s’était accordées n’étaient pas

écoulées, quand il reçut la croix de Saint-Louis. On lui donna de plus

une compagnie à ce régiment d’Escars qui l’avait vu simple cavalier...

Il n’avait pas vingt-trois ans...

Mais je m’aperçois, mes amis, que j’en aurais pour plus d’une journée,

si j’entreprenais de vous conter en détail l’existence aventureuse de

cet homme, un des plus extraordinaires, à coup sûr, de notre histoire.

Oui, certes, il me faudrait plus d’un jour pour vous dire ses luttes,

ses voyages, ses duels, ses multiples intrigues, ses amours en Espagne

et l’étrange et touchant roman de son mariage.

Je ne m’attacherai donc qu’à l’essentiel.

Commandant d’une compagnie du régiment d’Escars et chevalier de

Saint-Louis à un âge où tant d’autres viennent à peine d’être mis au

port d’armes, Dumouriez devait croire au plus brillant avenir...

Croyance illusoire, au moins pendant bien des années.

Survint la paix de 1763, et il se trouva mis en non activité, ou plutôt

brusquement mis à la réforme, en même temps qu’un millier de braves

officiers qui venaient de faire la guerre de sept ans.

Quel prix retirait-il de tant d’intelligence déployée, de ses campagnes,

de ses actions d’éclat, de ses vingt-deux blessures?

Un brevet de pension de six cents livres.

Un autre eût désespéré, lui non.

«A travers les nuages de l’adversité, écrit-il à un de ses amis, je

voyais toujours briller mon étoile.»

Le malheur est qu’il fallait vivre.

Et c’est alors que les inéluctables nécessités de chaque jour, plus

encore que la dévorante activité de son imagination, le lancèrent dans

les voies ténébreuses de la diplomatie occulte.

«On m’a reproché, dit-il dans une autre lettre à son ami Fabvier,

d’avoir été peu scrupuleux sur les moyens de m’élever.

«J’aurais bien voulu voir mes censeurs à ma place.

«Comme si j’avais eu le choix des moyens!...»

Toujours est-il qu’au retour d’un voyage en Italie, qu’il avait

entrepris et accompli à pied et presque sans argent, il adressa au

ministère Choiseul un mémoire sur les «voies et moyens pour unir

étroitement l’île de Corse à la France.»

Mal reçu par le ministre, le trouvant opposé à ses vues et rien moins

qu’au courant de la question, Dumouriez s’emporta si fort et s’oublia si

bien, qu’il n’eut rien de mieux à faire en sortant de l’audience que de

mettre vite la frontière entre lui et une lettre de cachet plus que

probable.

Mais M. de Choiseul se ravisa.

Il manda Dumouriez, et après lui avoir donné la satisfaction d’une

réparation publique, il le nomma aide-maréchal-général-des-logis du

corps d’armée que la France envoyait en Corse, et lui fit payer une

forte gratification d’entrée en campagne.

Lui, du moment où son amour-propre était satisfait, ne marchanda pas

plus son zèle qu’il n’épargna sa personne.

Et l’intelligence, la bravoure et l’activité qu’il déploya dans cette

pénible guerre de Corse, eussent suffi à assurer la réputation d’un

homme moins enguignonné que lui.

C’est qu’il était,--l’aveu est un de ses plus cruels ennemis,--il était

un de ces instruments trop précieux pour que ceux qui les emploient

tirent jamais volontairement de l’obscurité.

Les prodiges qu’il avait accomplis en Corse ne firent que mettre de

nouveaux bâtons dans les roues de sa fortune.

Revenu à Paris avec le duc de Lauzun, pour donner au roi les détails de

la conquête de l’île de la Corse, il se vit reçu en serviteur dont on se

débarrasserait de grand cœur, si on avait seulement l’ombre d’un

prétexte.

Il était trop délié pour ne pas comprendre tout ce qu’il peut tenir de

menaces dans un sourire de cour.

Aussi se tint-il coi, vivant de trois mille livres de revenu qui

venaient de lui échoir par la mort de son père, et d’une pension que lui

avait fait octroyer le duc de Choiseul.

Sa société se composait alors presque exclusivement d’artistes et de

gens de lettres; il passait gaiement la soirée avec eux, et comme il

fallait bien que son activité trouvât une issue, il employait ses nuits

à rédiger des projets de campagne.

Le capitaine Coutanceau · 第 10 / 14 段