sautent aux yeux... Les colonnes s’allongent à l’infini, les queues
restent dans les cabarets, et j’ai des quantités de trainards en arrière
de deux ou trois marches...
»Recruter nos troupes de ligne, par les volontaires, braves et plein
d’élan malgré leur insubordination, est le seul moyen que j’imagine de
reconstituer très vivement une armée solide...»
Et ce n’est pas tout encore:
Ce flot d’hommes qui se précipitait vers nos frontières envahies,
roulait son écume, la lie des populations des grandes villes.
Il se rencontra des volontaires, indignes de ce nom qui s’écartaient de
leur bataillon, désertaient leur drapeau, et s’en allaient à l’aventure
à travers la France, maraudant le long des chemins, frappant des
réquisitions les habitants effrayés des petits villages qu’ils
rencontraient.
«Ces malheureux, dit l’emphatique Beurnouville, dans un rapport à Pache,
ne sont plus les enfants de l’honneur, mais les compagnons du crime et
de la débauche... J’en tiens un certain nombre en prison, et j’ai eu
beaucoup de peine à empêcher l’armée indignée d’en faire bonne et
prompte justice.»
Si j’entre dans ces détails, mes amis, c’est qu’il faut que la vérité
soit connue...
C’est qu’il est irritant aussi de voir la légende se substituer à
l’histoire, et d’entendre obstinément déprécier toutes les générations
au profit d’une seule.
On ne cesse de répéter:
--Ah! les hommes de 92!...
Les hommes de 92 n’étaient que des hommes, et partout, en tous les lieux
et en tous temps, l’homme est semblable à lui-même, incompréhensible
amalgame de ce qu’il y a de meilleur et de ce qu’il y a de pire.
Nous avons eu en 92 une page sublime!... S’en suit-il qu’elle doive être
la dernière du livre d’or de la France?...
Hélas! si nous eûmes nos splendeurs, nous eûmes aussi nos misères
cruellement ressenties... On ne voit plus que les splendeurs,
aujourd’hui; à la distance d’un siècle les misères s’effacent... C’est
ainsi que dans la nuit on n’aperçoit pas la fumée du feu qui brille dans
le lointain...
Mais moi je puis vous affirmer que vers le commencement de septembre
1792, la France désespérait presque d’elle-même...
Après ce grand effort de la levée en masse, après cette explosion
terrible de colère. Il y eut une heure d’affaissement et de torpeur...
Les pulsations du cœur de Paris s’arrêtèrent pour ainsi dire.
Chacun se sentait oppressé comme le joueur qui, sur une seule carte,
risquerait tout ce qu’il possède, tout ce qu’il a de plus cher au monde:
honneur, famille, fortune...
Tout ce qu’elle pouvait faire, la France l’avait fait, ses destinées,
désormais, étaient aux mains de la Providence, son sort dépendait d’une
bataille...
Les Prussiens étaient à six marches de Paris, la faible armée de la
Révolution les arrêterait-elle?...
Aussi, mes amis, quelles inexprimables angoisses!... Quelles tortures
quand on songeait combien faibles étaient nos chances et grandes celles
de nos ennemis... Ils étaient tant nous et étions si peu!...
Toute existence sociale était suspendue. On ne vivait plus, on ne
mangeait plus, on ne dormait plus... On attendait la grande nouvelle,
la nouvelle de vie ou de mort. Tout homme qui paraissait à cheval aux
barrières était pris pour un courrier, arrêté et questionné... Il y
avait des gens qui prêtaient l’oreille, croyant, ô folie de l’anxiété,
entendre dans le lointain le grondement sourd du canon.
Il ne fallait rien moins que la grande voix de Vergniaud pour arracher
la France à cette stupeur.
Il parut à la tribune:
«Tous les jours, commença-t-il, j’entends dire: nous pouvons éprouver
une défaite. Que feront alors les Prussiens? Viendront-ils à Paris? Non,
si Paris est dans un état de défense respectable, si vous préparez des
postes où vous puissiez opposer une forte résistance; car alors l’ennemi
craindrait d’être poursuivi et enveloppé par les débris même de l’armée
qu’il aurait vaincue, et d’en être écrasé comme Samson sous les ruines
du temple qu’il renversa... Au camp donc, citoyens, au camp!...
»Eh quoi! tandis que vos frères, vos concitoyens, par un dévouement
héroïque abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus,
leurs femmes, leurs enfants, leurs foyers, demeurerez-vous plongés dans
une molle oisiveté!
»N’avez-vous d’autre manière de prouver votre patriotisme que de
demander comme les Athéniens: Qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui? Au
camp, citoyens, au camp!...
»Tandis que vos frères arrosent peut-être de leur sang les plaines de la
Champagne, ne craignons pas d’arroser de quelques sueurs les plaines
Saint-Denis, pour assurer leur retraite!...»
Il n’était pas de citoyen en état de raisonner un peu, qui n’applaudit
aux éloquentes et énergiques exhortations de Vergniaud.
Les plus simples comprenaient fort bien que les Prussiens seraient
fatalement anéantis jusqu’au dernier, si éblouis de leur facile
victoire, ils osaient se hasarder entre Paris devenu un camp retranché
et la France entière soulevée et armée autour d’eux, coupant leurs
communications, les tuant un à un, et les réduisant à mourir de faim.
«Ils seraient là, écrivait Camille Desmoulins, comme une bande de loups
qui se serait aventurée entre les vagues de la marée montante et des
falaises inaccessibles.»
Oui, mais il eût fallu faire de ce Paris ce camp retranché imprenable,
et c’est ce dont on ne s’occupait pas assez.
On discourait beaucoup, les ingénieurs traçaient des plans et
enfonçaient leurs jalons sur le terrain, chacun avait son projet ou son
idée, qu’il exposait et discutait avec passion... Seulement rien
n’avançait.
Des philosophes expliquaient ces lenteurs et tant d’incurie, en disant
que le génie de notre nation est de se précipiter en avant et non de
s’immobiliser pour la résistance, que la France est le glaive alerte qui
frappe, et non le pesant bouclier qui pare les coups.
Chansons, que tout cela...
Il s’agit bien, vraiment, d’instincts particuliers, quand l’étranger
souille le sol de la patrie de son exécrable présence!... L’expulser par
tous moyens, l’écraser, l’anéantir n’importe comment, voilà le génie
d’un grand peuple et le plus sacré de ses devoirs.
La timidité de plusieurs des administrateurs, chargés des travaux de
défense, ne contribuait pas peu à les ralentir.
--D’abord, vous disaient les uns, rien ne prouve que nous serons vaincus
dans la grande bataille; il faut espérer que nous ne le serons pas...
Et les autres, d’un ton discret de diplomate, ajoutaient:
--Prendre des mesures énergiques pour la défense de la capitale en cas
de malheur est bien difficile... Ne serait-ce pas effrayer la
population et lui donner à penser que nous doutons de la vaillance de
nos soldats et de la victoire?
A quoi de véritables patriotes répondaient:
--Épouvantez la population, s’il le faut, mais, morbleu! sauvez la
patrie. Que craignez-vous? Que les lâches ne s’enfuient? Tant mieux!...
Débarrassés des bouches inutiles, nous tiendrons plus longtemps, nous
qui resterons, résolus à nous ensevelir sous les ruines de notre ville,
plutôt que d’y laisser entrer l’ennemi... Ce n’est pas désespérer de la
victoire que de prévoir un revers... Creusez donc nos fossés profonds
comme des abîmes, élevez nos remparts plus haut que nos clochers;
faites, s’il le faut, dix lieues de désert autour de Paris.
Tout cela ne remuait pas une charretée de terre.
Chose étrange, à une époque où, par suite de la suspension de toute
industrie, tant de gens mouraient de faim, ce n’est qu’à grand peine
qu’on trouvait des ouvriers pour le camp retranché.
C’est alors que Vergniaud, voyant le peu de résultat de son discours,
résolut de prêcher d’exemple.
Un matin, les flâneurs qui venaient quotidiennement inspecter l’état des
travaux, furent tout surpris de voir arriver le grand orateur de la
Gironde, accompagné de deux de ses collègues de l’Assemblée nationale.
Ils mirent habit bas, et s’armant chacun d’une pioche, ils commencèrent
à creuser un fossé, tracé depuis longtemps par les ingénieurs... Et
toute la journée ils travaillèrent aussi rudement que le dernier des
manœuvres.
Si bien que le bruit de cet événement s’étant répandu dans Paris, il
vint, entre midi et six heures, plus de trente mille personnes pour voir
de leurs yeux.
Mon père, Fougeroux et moi, fûmes, je dois l’avouer, de ces curieux...
Mais quand nous reconnûmes Vergniaud et les deux députés ses amis,
remuant la terre, le visage tout en sueur, la honte nous saisit, et
sautant sur une bêche, nous allâmes travailler à côté d’eux...
Des milliers de patriotes nous imitèrent, l’élan était donné.
Singulier peuple que nous sommes!... Donner un coup de main aux
fortifications devint une fureur, une rage... une mode, enfin!
On allait en partie de plaisir piocher à la tranchée, rouler la brouette
ou planter des palissades... C’était le ton, comme autrefois de se
montrer à Longchamps dans un carrosse...
Tout Paris voulut être ouvrier volontaire au camp retranché. On y put
voir ce qui restait de muscadins et de femmes à la mode; car les femmes
s’en mêlèrent. Un jour, toute la Comédie Française y vint, Fleury et
Louise Contat en tête.
Ce qui manquait, c’était les outils, ils ne manquèrent pas bien
longtemps...
Des industriels élevèrent quantité de petites baraques, où ils vendaient
des pelles et des pioches patriotiques.
Des guinguettes aussi s’établirent, où on venait se rafraîchir et même
déjeuner et dîner après avoir joué au terrassier.
Tout cela n’empêchait pas l’angoisse publique de devenir plus poignante,
à mesure qu’on sentait approcher le moment où serait livrée la bataille
décisive...
Ah! si nous n’avions eu que les Prussiens à craindre!...
Mais en 1792, mes amis, la France avait contre elle l’Europe entière,
car les rois qui ne lui faisaient pas ouvertement la guerre conspiraient
sourdement sa ruine.
Le choc terrible qui venait de renverser Louis XVI, avait si
terriblement ébranlé tous les trônes, que tous les monarques de l’Europe
s’étaient coalisés pour étouffer en son berceau, la France, cette
révolution qui émancipait les peuples...
Nos frontières du Nord étaient forcées, nos frontières du Midi étaient
menacées, l’ennemi était partout, de tous côtés...
Les Prussiens, enivrés de leurs succès de Longwy et de Verdun,
s’avançaient en Champagne... Mais les Autrichiens étaient, eux aussi,
entrés en France, et Luckner, un de nos généraux, avait été forcé
d’abandonner les positions qu’il occupait à Longeville, près de Metz,
pour essayer de les arrêter...
Jamais aucun peuple, en aucun temps, ne fut si près de sa perte que nous
l’étions... S’ils eussent triomphé, les coalisés nous destinaient le
sort qu’ils firent peu après subir à la malheureuse Pologne... Avant
d’entrer en campagne, ils avaient tiré au sort entre eux nos dépouilles
futures, l’Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté. C’était la peau du
lion endormi qu’ils se partageaient... et le lion allait se réveiller.
A l’époque dont je vous parle, cependant, les Prussiens seuls causaient
nos angoisses.
Ils étaient, nous le savions, nos ennemis les plus acharnés et les plus
avides. Leur armée était la plus nombreuse... Enfin ils étaient en
Champagne, aux portes de Paris...
Chaque jour, des lettres arrivaient des officiers de notre armée, que
les journaux reproduisaient, et qui nous apprenaient à connaître ces
insolents envahisseurs...
Frédéric-Guillaume II, leur roi, qui avait recueilli la succession du
grand Frédéric, était alors âgé de quarante-huit ans...
Implacable adversaire de la Révolution française, il était d’autant plus
dangereux que la faiblesse de son caractère, son goût immodéré pour le
plaisir, ses superstitions grossières et ses velléités de gloire le
livraient aux intrigues d’indignes favoris ou de courtisanes effrontées.
Son confident le plus influent n’était autre que Rietz, son valet de
chambre, et le mari complaisant d’une de ses maîtresses, Wilhelmine
Encke, celle qui reçut plus tard le titre de comtesse de Lichteneau...
Son autre conseiller intime était Rodolphe de Bischofswerder... Celui-là
était son rose-croix, un chef d’illuminés, qui devait son influence à
des scènes de sorcellerie. Quand Frédéric-Guillaume avait soupe,
Bischofswerder lui faisait apparaître des fantômes, l’ombre de César,
par exemple, qui prédisait au roi de Prusse l’empire de Charlemagne.
Sans répudier la reine sa femme, sans éloigner Wilhelmine Encke,
Frédéric-Guillaume II avait épousé en plein soleil la comtesse d’Enhof.
Il est vrai qu’en même temps qu’il leur donnait ce scandale inouï, il
imposait à ses sujets _l’édit de conscience_, qui avait la prétention de
réformer l’enseignement religieux.
Tel était Frédéric-Guillaume II, tel était ce souverain qui, tout
enflammé de l’espoir d’une proie magnifique, s’avançait au cœur de la
France...
Et certes, il ne doutait pas du succès, d’un succès prompt et glorieux.
Comment en eût-il douté, après tous les témoignages de servile
admiration dont il s’était vu l’objet.
Son voyage, de Berlin jusqu’à notre frontière, n’avait été qu’une longue
marche triomphale.
Partout, des acclamations requises le saluaient victorieux avant le
combat; les maisons se tapissaient de drapeaux, on jonchait la route de
bouquets et de lauriers.
A Erfurth, où il avait couché une nuit, des illuminations et des feux
d’artifice avaient célébré son arrivée... Aux portes de la ville, on lui
avait élevé un arc de triomphe et il y avait pu lire cette inscription
due à l’ingénieuse courtisanerie d’un de ses favoris:
A FRÉDÉRIC-GUILLAUME II
_Qu’il vive, pour sa gloire_
=Il anéantira les Français=
Anéantir les Français, s’emparer de leurs provinces!... Quel rêve pour
un roi de Prusse, pour le chef de la nation de proie, pour l’héritier
des traditions de conquête à tout prix, par la force ou par la ruse,
_per fas et ne fas_ du grand Frédéric!...
Et ce rêve splendide, l’entourage de Frédéric-Guillaume prenait à tâche
de l’entretenir.
Circonvenues par l’or de la coalition, ses maîtresses le poussaient vers
la France.
Rietz, son valet de chambre et son confident, lui garantissait la
victoire.
N’avait-il pas entendu l’illuminé Bischofswerder, au moment de l’entrée
en campagne, dire, après une revue, aux généraux réunis:
«N’achetez pas trop de chevaux, messieurs... La comédie ne durera pas
longtemps... Déjà les fumées de la liberté se dissipent à Paris...
L’armée des avocats sera bientôt anéantie, et nous serons de retour dans
nos foyers pour l’automne...»
Et ces belles espérances, le généralissime de S. M. le roi de Prusse, le
duc de Brunswick les partageait...
Et cependant il avait la réputation d’un sage, celui-là, d’un politique
avisé et d’un philosophe, il avait gagné des batailles et s’était
garanti des désordres de la cour dissolue où il avait été élevé.
Il connaissait le monde autrement que par ses flatteurs... Souverain, il
avait voyagé en simple particulier, il avait visité la France et s’était
arrêté plusieurs mois à Paris...
Mirabeau, qui avait été à même d’étudier le duc de Brunswick dans sa
capitale même, nous a laissé de lui ce portrait:
«... Sa figure annonce profondeur et finesse... Il parle avec précision
et élégance, il est prodigieusement laborieux, instruit, perspicace...
Religieusement soumis à son métier de souverain, il a compris que
l’économie était son premier devoir... Sa maîtresse, mademoiselle de
Hartfeld, est la femme la plus raisonnable de la cour... Véritable
Alcibiade, il aime les grâces et les voluptés, mais elles ne prennent
jamais sur son travail et sur ses devoirs, même de convenance. Est-il à
son rôle de général Prussien, personne n’est aussi matinal, aussi actif,
aussi minutieusement exact... Ce prince n’a que cinquante ans. Son
imagination brillante et sa verve ambitieuse se prennent facilement de
premier mouvement, mais sa méfiance des hommes et le soin de sa
réputation le ramènent bientôt aux hésitations de l’expérience et à une
circonspection peut-être excessive...»
Dans un autre passage de sa correspondance secrète, Mirabeau nous montre
le duc de Brunswick comme «dominé, surtout, et avant tout, par une
frayeur extraordinaire de perdre ou seulement de compromettre l’énorme
réputation militaire qu’il s’était acquise pendant la guerre de sept
ans...»
Si donc le roi de Prusse eût conservé quelques doutes, ils se fussent
dissipés devant l’assurance de son généralissime, lequel, non moins
présomptueux que Bischofswerder, le rose-croix, disait à ses officiers:
«Surtout, messieurs, pas d’embarras, pas de dépense... Ce n’est pas une
campagne que nous entreprenons, mais une simple promenade militaire...»
Il est vrai que Brunswick, lui aussi, avait été rassasié jusqu’au
dégoût,--ce sont les propres expressions de sa lettre--de basses
adulations et de louanges anticipées...
Il n’avait pas encore quitté Coblentz, que déjà on ne l’appelait plus
que _le bras droit des rois et le héros du Rhin_...
Il faut ajouter encore qu’autour du roi de Prusse se pressaient les
émigrés, si remuants, si exigeants et si pleins de jactance que
l’empereur d’Autriche les avait éloignés de son quartier général.
Quel rôle jouaient-ils, ces nobles qui avaient abandonné aux Tuileries
le roi et la reine, pour courir implorer contre la Révolution l’aide et
l’assistance de l’étranger? Ils ne le comprenaient pas.
Ce que l’étranger exigerait de la France après une invasion victorieuse,
quand ils lui tiendraient l’épée sous la gorge, les émigrés ne se le
demandaient pas. Peut être avaient-ils pris pour argent comptant ces
hypocrites protestations de désintéressement dont les envahisseurs
masquent toujours leur avidité.
Ou plutôt, non: les émigrés ne songeaient qu’à la restauration de leurs
priviléges, à leurs intérêts compromis, à la satisfaction de leurs
convoitises, de leurs rancunes et de leurs mesquines ambitions.
Ils promettaient monts et merveilles à Frédéric-Guillaume... Ils lui
promettaient à Paris une guerre civile qui tendrait la main à
l’invasion.
A les entendre, la France les appelait de tous ses vœux, ils y
avaient laissé un parti puissant obéissant à un mot d’ordre, un parti
qui, dès le premier signal, se lèverait, troublant la paix des villes et
la discipline des armées, prêt à trahir la patrie au profit de
l’étranger, de l’ennemi...
Fiers de leur nombre, car ils étaient plus de vingt mille... Fiers de
leurs régiments de cavalerie, qui portaient l’habit bleu des gardes du
corps, le gilet rouge, la culotte de nankin et la cocarde blanche et
noire, les émigrés disaient qu’à eux seuls ils réduiraient la
Révolution.
L’armée française ne les troublait guère. Ils n’avaient pas assez de
quolibets pour ce «ramassis de tailleurs et de savetiers,» comme ils
disaient.
Et ils sollicitaient _l’honneur_ de marcher à l’avant-garde de l’armée
prussienne, l’_honneur_ de la guider à travers la France pour lui ouvrir
la route et provoquer les trahisons...
Frédéric-Guillaume n’avait pas besoin de leurs tristes services pour
être exactement informé de tout ce qui se faisait chez nous.
S’il acceptait la complicité des émigrés, s’il se réjouissait d’en
profiter, il comptait plus encore sur les émissaires à sa solde.
Suivant en cela des traditions nationales, que la Prusse a bien
perfectionnées depuis, il avait fait précéder son invasion d’une
avant-garde plus dangereuse pour nous que des batteries d’obusiers.
De la frontière à Paris, les espions prussiens s’étaient abattus en
nuées, comme des sauterelles.
On en trouvait partout, aux sections, dans les clubs et jusque dans les
tribunes de l’Assemblée nationale.
Avec une audace et une obstination incroyables, ils se faufilaient à
travers tous les obstacles. Nos arsenaux, nos magasins d’équipements
n’avaient pas de secrets pour eux. Tous les travestissements leur
étaient bons, dès qu’il s’agissait de lever le plan de nos forteresses
ou de vérifier l’état de nos armements.
On en arrêta sur les routes, en train de compter les volontaires qui
passaient pour rejoindre l’armée.
Mêlés au rebut de la population, ils organisaient le tumulte de la rue.
Répandus dans tous les quartiers, ils promenaient partout, à la même
heure, les mêmes fausses nouvelles. Alarmistes par excellence, ils
épouvantaient les lâches en énumérant les forces irrésistibles,
assuraient-ils, de l’armée prussienne, prêchant l’inutilité de la
résistance et les avantages d’une prompte soumission à un vainqueur
généreux.
Et on n’élevait pas un épaulement au camp de Paris, on n’y creusait pas
un fossé que Frédéric-Guillaume n’en reçut le dessin...
C’est à ce point que Lanverdale affirme dans ses mémoires, qu’entre
Paris et le quartier général du roi de Prusse, un service de courriers
était organisé, plus rapide que celui qui mettait en communication notre
armée et l’Assemblée nationale...
Et cependant, vous pouvez m’en croire, à ce métier d’espion pour le
compte de S. M. le roi de Prusse, en 92, on jouait gros jeu...
Toutes ces circonstances, vous devez le comprendre, mes amis, exaltaient
jusqu’au délire la confiance de ces Prussiens, qui, au mépris de toute
justice, envahissaient notre territoire.
Depuis Frédéric-Guillaume, jusqu’au dernier goujat des cantines, il
n’était pas un homme de toute cette armée qui ne se tint pour assuré de
coucher à Paris avant quinze jours.
Tous les mémoires du temps--et ils sont nombreux--qui rapportent les
projets et les conversations des états-majors, sont unanimes sur ce
point.
A Coblentz, au _Café des trois couronnes_, le passe-temps favori des
émigrés était de jouer des dîners et des parties de plaisir payables à
Paris.
Les officiers prussiens, gens remplis de prudence, quêtaient de tous
côtés des renseignements sur la façon de vivre en France, et
particulièrement à Paris. Ils s’informaient du prix de toutes choses,
des modes et des bons endroits.
Beaucoup étaient munis d’une sorte de guide, où étaient indiqués, étape
par étape, les meilleurs gîtes, les bons hôtels des villes que l’armée
devait traverser, les vins qu’il fallait boire selon le pays.
J’ai eu entre les mains un de ces itinéraires, trouvé dans la poche
d’un officier tué à Valmy. Le pauvre diable y avait noté les adresses
d’une table d’hôte à trois livres, rue Saint-Honoré, et d’une maison
meublée rue du Bouloi... A la suite, était une longue liste d’objets de
toilette et de fantaisie que sa maîtresse et ses sœurs l’avaient
chargé de leur rapporter.
Enfin, beaucoup des chefs de l’armée avaient écrit à Paris pour qu’on
leur retint des logements, et si forte était leur persuasion qu’ils les
occuperaient, qu’ils avaient fait verser des arrhes par leurs agents...
Gœthe, que le roi de Prusse traînait à sa suite, pour qu’il fût
l’historiographe de ses conquêtes, Gœthe a raconté dans sa
correspondance les transports d’orgueil de son souverain.
C’était la veille de l’invasion, et l’armée prussienne tout entière
était campée sur notre frontière...
Tant loin qu’il put s’étendre, on ne distinguait que baïonnettes,
casques et armures, reluisant au soleil.
Au centre, était massée une artillerie formidable que devait alimenter
un parc immense de caissons et de fourgons.
Au premier plan, s’alignaient droits et raides comme un mur, les
régiments de la garde, les vieux grenadiers de Frédéric-le-Grand, tous
hommes de six pieds, restes des vieilles bandes qui avaient conquis la
Silésie, que le soleil et la glace, les journées de marcher sans pain,
les nuits sur la terre mouillée, avaient endurci et bronzé.
Ceux-là passaient pour des soldats invincibles, les premiers de l’Europe
pour la discipline, qui en faisait autant d’automates, et par leur
mépris de la mort qu’ils avaient tant de fois bravée.
A midi, Frédéric-Guillaume parut à cheval, suivi du duc de Brunswick,
escorté de tout un escadron d’officiers emplumés et dorés.
Il se posta sur un tertre élevé, et contemplant autour de lui ce
fourmillement terrible d’hommes et de chevaux qui emplissait l’horizon,
le vertige de l’orgueil lui monta au cerveau et il s’écria:
--La France est à moi!... Je serai généreux!...
C’est le lendemain de cette revue que l’armée prussienne entra en
France.