Roland, le ministre de l’intérieur, avait dit, prétendait-on:

--Les nouvelles sont alarmantes, il faut que les ministres et

l’Assemblée quittent Paris!...

--Pour aller où?... demanda Danton.

--A Blois, et nous emmènerons le trésor et le roi...

Clavières et Servan avaient appuyé la proposition de Roland, et aussi et

surtout le député Kersaint, admis à cette conférence parce qu’il

arrivait de Sedan, où il avait été envoyé en mission.

--Oui, il faut partir, s’était écrié Kersaint, car il est aussi

impossible que dans quinze jours Brunswick ne soit pas à Paris, qu’il

l’est que le coin n’entre pas dans la bûche quand on frappe dessus...

Ces bruits étaient exacts, de même qu’il était parfaitement vrai que

Danton, à force de passion et d’éloquence, avait obtenu qu’on ne prit

aucune détermination...

Aussi dans tous les groupes entendait-on dire:

--Avant huit jours... avant trois jours... demain, les Prussiens seront

à Paris, et Dieu sait ce qu’ils feront de nous!...

Les menaces du manifeste du duc de Brunswick troublaient toutes les

cervelles.

Ne déclarait-il pas qu’il traiterait comme rebelle, qu’il jugerait et

exécuterait _sommairement_ tous les Français qui OSERAIENT se défendre,

tous les Français qui avaient embrassé la cause de la Révolution!...

Autant dire qu’il exterminerait Paris, qu’il l’anéantirait...

--Et c’est ce qu’il fera, disaient les trembleurs blêmes, «toute la

population, de même que les troupeaux qu’on mène à l’abattoir, sera

conduite dans la plaine Saint-Denis, et mitraillée sans triage, sans

distinction d’âge, de sexe et de rang...»

Vous le voyez, mes amis, quels que soient les temps, les mêmes calamités

rappellent les mêmes effarements...

Nous étions à la fin du dix-huitième siècle, nous nous étions armé du

scepticisme de Voltaire, et cependant nous reculions soudainement

jusqu’aux époques de Charles VI, alors que l’Anglais envahissait la

France... Que dis-je!... Nous reculions jusqu’aux invasions barbares, en

ces temps où les foules saisies de panique s’enfuyaient en criant:

--Voilà les barbares!... C’est le _fléau de Dieu_ qui approche, c’est le

jugement dernier!...

Danton était inaccessible à ces terreurs.

Au sortir du conseil des ministres, il s’était rendu à l’hôtel de ville.

Là, il rassemble la Commune, et Manuel, le procureur-syndic, inspiré par

lui, se lève et propose que, «tous les citoyens en état de porter les

armes se réunissent au Champ-de-Mars, y campent, et le lendemain

marchent sur Verdun pour purger le sol français des barbares qui le

souillent, ou mourir...»

La commune décrète ensuite.

Que tous les chevaux de luxe pouvant servir aux volontaires qui partent

pour la frontière seront requis...

Qu’un état sera dressé des hommes prêts à partir...

Que le canon d’alarme sera tiré sans discontinuer, le tocsin sonné, la

générale battue...

Informée des mesures que vient de prendre la commune pour la levée en

masse, l’Assemblée bat des mains...

Et Vergniaud, le grand orateur de la Gironde, dont le génie croît avec

le danger de la patrie, s’élance à la tribune et dit:

«Il paraît que le plan des Prussiens est de marcher droit sur Paris en

laissant les places fortes derrière eux... Eh bien! ce projet fera notre

salut et leur perte... Nos armées, trop faibles pour leur résister,

seront assez fortes pour les harceler sur leurs derrières; et tandis

qu’ils arriveront poursuivis par nos bataillons, ils trouveront en leur

présence l’armée parisienne, rangée en bataille sous les murs de la

capitale, et, enveloppés là de toutes parts, ils seront dévorés par

cette terre qu’ils avaient profanée...

»Mais au milieu de ces espérances flatteuses, il est un danger qu’il ne

faut pas dissimuler, c’est celui des terreurs paniques...

»_Nos ennemis y comptent et sèment l’or pour le produire..._

»Et vous le savez, il est des hommes pétris d’un limon si fangeux qu’ils

se décomposent à l’idée du moindre danger...

»Je voudrais qu’on put signaler cette espèce sans âme et à la figure

humaine, et réunir tous les individus dans une même ville, à Longwy, par

exemple, qu’on appellerait la ville des lâches, et là, devenus

l’opprobre du genre humain, ils ne sèmeraient plus l’épouvante chez

leurs concitoyens...

»... Ils ne nous feraient plus prendre des nains pour des géants, et la

poussière qui vole devant un escadron de uhlans pour une innombrable

armée...

»Parisiens, l’heure est venue de montrer votre énergie...

»Pourquoi vos retranchements ne sont-ils pas avancés?...

»Où sont les bêches et les pioches qui ont pour notre grande solennité

d’il y a deux ans, bouleversé le Champ-de-Mars?

»Vous avez montré pour les fêtes une grande ardeur... En auriez-vous

donc moins pour les combats?...

»Vous avez célébré, acclamé, chanté la liberté... Il faut maintenant la

défendre...

»Ce n’est plus des statues qu’il s’agit de renverser, mais un monarque

de chair et d’os, le roi de Prusse, armé de toute sa puissance...

»Je demande donc que l’Assemblée nationale donne le premier exemple et

envoie douze commissaires, non pour faire des exhortations, mais pour

travailler eux-mêmes, et piocher de leurs mains à la face de tous les

citoyens...»

Des applaudissements frénétiques saluent les dernières paroles de

Vergniaud.

Sa proposition est votée d’enthousiasme, et un autre orateur lui succède

à la tribune: Danton.

D’une voix brève et saccadée il rend compte des mesures de salut prises

par la Commune, puis, avec ce geste impérieux qui imposait aux foules

ses terribles volontés:

»Une partie du peuple, poursuit-il, va se porter aux frontières, une

autre va creuser des retranchements et la troisième, avec des piques,

défendra l’intérieur de nos villes.

»Mais ce n’est pas assez: il faut envoyer partout des commissaires et

des courriers pour engager la France entière à imiter Paris; il faut

rendre un décret par lequel tout citoyen soit obligé, sous peine de

mort, de servir de sa personne ou de remettre ses armes...»

Il était deux heures, à ce moment.

Le canon venait de commencer à tonner aux quatre coins de Paris; toutes

les cloches jetaient au vent les lamentations du tocsin, la générale

battait dans les rues...

Danton s’interrompit, levant la main comme pour dire:

--Écoutez...

Et durant plus de deux minutes, il y eut dans l’Assemblée et dans les

tribunes publiques un silence solennel, comme celui qui se fait autour

du lit d’un agonisant.

Alors, lui, de l’accent d’une indomptable énergie:

«Le canon que vous entendez, s’écria-t-il, n’est pas le canon

d’alarme... c’est le pas de charge sur les ennemis de la patrie... Pour

les vaincre, pour les atterrer, que faut-il? De l’audace, et la France

sera sauvée!...»

Ah! mes amis, ce cri sublime du tragique orateur de la Révolution, pour

Paris, pour la France entière, ce fut le cri de la patrie...

Consternée la veille, la grande ville se redressa, saisie d’un désespoir

furieux, plus que jamais menaçante et terrible, honteuse de sa panique

et résolue à la faire payer cher aux Prussiens...

C’est que chacun de nous ne sentait que trop qu’il s’agissait de bien

plus que la vie...

C’était le patrimoine de nos droits et de nos libertés qui allait être

l’enjeu de cette suprême partie, ce patrimoine si chèrement acquis, payé

de tant et de si immenses sacrifices.

Songer qu’on tomberait sous le fer du vainqueur après avoir subi son

insolence, après avoir eu peut-être sa maison en flammes et sa famille

outragée, c’était déjà horrible, n’est-ce pas?...

Ce n’était rien, comparé à cette pensée qui nous poignait le cœur,

qu’il allait s’éteindre sous le pied des chevaux Prussiens, ce foyer

d’une civilisation nouvelle, qui de Paris rayonnait sur le monde.

C’est ainsi que, dans la douleur de ces deux désastres successifs,

Longwy et Verdun, la France puisa l’énergie qui devait assurer sa

victoire...

Justement, le grand élan qui avait suivi la proclamation du danger de la

patrie, s’était insensiblement ralenti...

Beaucoup, qui s’étaient enrôlés, hésitaient à partir... Quelques-uns

discutaient la valeur de leur engagement... D’autres, qui ne cessaient

de réclamer des armes aux refrains furieux du _Ça ira!_ ne les

demandaient certes pas pour voler à la frontière...

La capitulation de Verdun tomba comme de l’huile sur un feu près de

s’éteindre... La flamme du patriotisme se ranima plus vive.

Et, de ce jour, je puis le dire, date le grand, le gigantesque effort.

Du matin au soir, Paris prit l’aspect d’une place forte en état de

siége.

Partout du canon, des munitions, des armes, des soldats... Au

Champ-de-Mars, des bataillons de volontaires s’exerçaient à la

manœuvre et au maniement du fusil. Dans la plaine des Sablons, on

organisait un régiment de cavalerie avec les chevaux de luxe mis en

réquisition...

Le travail était prodigieux, l’activité dévorante...

La nuit, de tous côtés, on apercevait des comme des lueurs d’incendie...

C’était le reflet des forges où nuit et jour on forgeait des armes.

Les églises avaient été transformées en ateliers, où des milliers de

femmes travaillaient incessamment à préparer des tentes, des habits, des

sacs, des effets d’équipement.

Puis, chacun, pour ainsi dire, s’était fait recruteur, prêchant la

guerre sainte. Et de porte en porte, des vieillards s’en allaient,

offrant aux jeunes quelque vieil uniforme, un sabre, un fusil, des

cartouches...

C’est qu’ils voulaient, dans la mesure de leurs forces, parfois au

delà, servir la patrie menacée, ceux qui ne pouvaient lui donner leur

sang.

Les dons patriotiques affluèrent dans des proportions qui vous

paraîtraient à peine croyables.

Deux hommes, à eux seuls, montèrent, armèrent et équipèrent trois

escadrons de cavalerie.

Un fabricant de tissus, Lemoine, donna toute sa fortune, huit cent mille

livres environ, ne réservant qu’une rente de deux cents louis, non pour

lui, mais, «pour sa femme âgée et infirme.»

Gerson, un propriétaire de la Bourgogne, mit ses vignes aux enchères,

pour «le prix en être versé dans les caisses de la nation,» et il se

trouva un financier pour les acheter le double de leur valeur.

Des villages se cotisèrent, qui envoyèrent à l’Assemblée des sommes

fabuleuses--pour le temps--des trente, des quarante, des cent vingt

mille livres--et en or, pas en assignats.

Et cela mieux que tout le reste, vous dit l’universalité du mouvement et

sa profondeur, et de quelle fièvre brûlait le cœur de la France.

Un paysan déterrer ses vieux louis lentement et péniblement économisés

et les donner? L’héroïsme du sacrifice ne saurait aller plus loin. Quand

le paysan a donné son argent, que lui importe son sang, il le

prodigue...

Et sur ces listes infinies de dons patriotiques, que d’offrandes

touchantes!

Ce sont de pauvres femmes de la Halle, qui apportent un jour quatre

mille livres, «produit de la vente de leurs bijoux,» de leurs boucles

d’oreilles, sans doute, et de leurs anneaux de mariage.

C’est une mercière de la rue Saint-Denis, qui offre sa croix d’or...

C’est une pauvre veuve qui donne une timbale et un couvert d’argent,

reliques précieuses d’un enfant qu’elle a perdu.

C’est encore une jeune fille, une ouvrière, qui vend, pour en verser le

prix, dix-huit livres seize sols, un dé d’or dont son fiancé lui avait

fait présent...

Pendant ce temps, chaque jour partaient de Paris cinq cents, mille et

jusqu’à quinze cents volontaires...

Vingt mille partirent ainsi successivement, et il y en eût eu bien

d’autres si on ne les eût retenus...

L’Assemblée nationale fut obligée de renfermer et de faire garder à vue

les typographes qui imprimaient le compte-rendu de ses séances.

Il fallut décréter que tels ouvriers, les serruriers, par exemple,

resteraient à Paris, où ils servaient mieux la nation en forgeant des

armes qu’en courant à la frontière.

Alors, véritablement, du sol de la patrie souillé par les pas de

l’ennemi, surgissent des armées.

La France s’ébranla pour marcher tout entière au-devant des Prussiens,

résolue à les vaincre, ne fût-ce que par le nombre, sûre de les écraser

sous sa masse, fût-ce au prix de torrents de sang et de milliers de

cadavres...

Mais l’immense sacrifice accepté froidement d’avance, devait être

inutile.

Dans les rangs de cette armée, qui était le peuple même, marchaient

encore inconnus les héros dont l’occasion allait révéler le génie.

Pour conduire à la victoire de la liberté ces légions de volontaires,

partis au chant de la _Marseillaise_, Dieu leur devait et leur donna de

ces capitaines dont un seul, en d’autres temps eût suffi pour illustrer

un pays...

Il leur donna Kellerman, Macdonald, Masséna, Desaix, Hoche, Marceau,

Davoust, Ney, Bernadotte, Jourdan, Augereau, Moncey, Joubert, Victor,

Lefebvre, Kléber, Oudinot, Mortier, toute cette foule enfin de glorieux

soldats qui enseignaient d’exemple à vaincre ou à mourir.

Je vois votre surprise, mes amis...

Vous vous demandez comment nous pouvions craindre avec de si

prodigieuses ressources, comment nous doutions de la victoire, nous

sentant appuyés sur tout un peuple debout...

Croyez-moi, nous étions excusables en 1792.

La France d’alors ne se peut mieux comparer qu’à ce géant qui n’ayant

jamais essayé ses forces s’effrayait des menaces d’un enfant.

Nous n’avions expérimenté, nous autres, ni l’ascendant des idées, ni la

puissance d’une nation qui combat pour son indépendance et ses libertés.

Nul, d’ailleurs, n’ignorait qu’une force ne vaut qu’autant qu’elle est

organisée, réglée, répartie, dirigée...

Et le désordre était partout, nous nous débattions au milieu des ruines.

De l’ancienne monarchie, que nous restait-il? Rien. Ou plutôt elle ne

nous avait légué que des embarras et des obstacles. Tous les ressorts

étaient disloqués et rompus, de cette machine compliquée qui s’appelle

un gouvernement régulier.

Et lorsque tout était à improviser, vous m’entendez, tout absolument, le

temps manquait... Ce n’était pas par mois, qu’il nous fallait compter,

ce n’était pas par semaines ni par jours... c’était par minutes.

Si encore l’ivresse de la liberté nouvellement conquise n’eût pas égaré

les meilleurs esprits!...

Tous ces fédérés, qui arrivaient par centaines et par milliers, avaient

fait le sacrifice de leurs intérêts, de leurs affections et de leur

vie... nullement celui de leur volonté.

Ils prétendaient n’obéir qu’à eux seuls, c’est-à-dire aux officiers

choisis et élus par eux.

Et ces officiers, si remarquables d’ailleurs que fussent leurs qualités

personnelles, leur patriotisme et leur bravoure, ignoraient presque tous

les premiers et les plus vulgaires éléments de l’art militaire.

Être assimilés aux troupes de ligne révoltait les volontaires... Ils se

fâchaient dès qu’on leur disait que sans discipline il n’est pas

d’armée, partant pas de victoire. L’idée de subordination, dans leur

imagination défiante, était inséparable de l’idée de despotisme.

Je me rappelle qu’un de mes parents, un homme superbe, de vingt ans,

maître corroyeur, nommé Lefort, qui avait été élu commandant d’un

bataillon, disait gravement à mon père:

--Jamais les sans-culottes que je commande ne subiront les ordres d’un

général, je ne les subirais pas moi-même...

--Cependant, objectait mon père, pour tenir campagne, pour livrer

bataille...

--Eh bien!... qu’est-il besoin d’un général!... Je conduis mes hommes à

l’ennemi... ce n’est pas difficile, n’est-ce pas?... Je commande en

avant... nous nous précipitons et nous sommes vainqueurs, et nous ne

sommes pas tués...

En vain, pendant tout une soirée, nous nous tuâmes, mon père et moi, à

expliquer à cet entêté qu’il n’est d’efforts efficaces que ceux qui sont

concertés... Vainement nous nous épuisâmes à lui démontrer qu’une

bataille est une action immense dont chaque épisode doit être réglé par

un chef suprême utilisant à propos toutes les ressources...

Il nous écoutait attentivement, hochant même la tête d’un air

d’approbation; puis, quand nous pensions l’avoir convaincu:

--Tout cela est bel et bon, nous disait-il, mais notre idée à nous

autres est de marcher comme je vous l’ai dit...

Ce n’est que deux ans plus tard, après le déblocus de Landau, si je ne

m’abuse, que je revis mon parent Lefort.

Il était capitaine de grenadiers. Nous passâmes une journée ensemble, et

comme je le voyais mener ses hommes un peu... militairement, je lui

rappelai ses opinions et ses discours d’autrefois.

De ma vie, je n’ai vu un homme rire de meilleur cœur.

--C’est pourtant vrai, me répondit-il, je vous ai dit toutes ces

bêtises-là... et le pis est que je les pensais... Ce que c’est pourtant

que de vouloir raisonner sur des choses qu’on ignore!... Mais les plus

courtes folies sont les meilleures, et la mienne n’a guère duré... Nous

n’avions pas rejoint l’armée depuis trois fois vingt-quatre heures, que

je m’étais jugé... Je rassemblai donc mes volontaires, et après leur

avoir fait former le cercle: «Mes enfants, leur dis-je, pourquoi

m’avez-vous nommé votre commandant? Parce que je suis un honnête homme,

n’est-ce pas, un bon vivant et un gaillard que ne fera jamais bouder une

balle prussienne... Je vous remercie de l’honneur... Malheureusement,

comme je ne suis pas seulement capable de commander un à gauche par

quatre, comme le premier caporal venu m’en remontrerait, si je vous mène

au feu, je suis dans le cas de vous faire tous massacrer sans profit

pour la patrie. C’est pourquoi je m’en vais de ce pas aller trouver le

général en chef et le prier de nous nommer un commandant qui sache son

métier et nous apprenne le nôtre, qui est de tuer le plus possible et

d’être tué le moins qu’on peut... Si ça vous va, tant mieux! sinon, tant

pis! Et là-dessus: Vive la nation! et rompez le cercle...» Et aussitôt

dit, aussitôt fait. Kellermann nous envoya un solide lapin qui savait sa

théorie comme une dévote son _pater_, et je devins simple grenadier

comme les camarades... Un mois après j’étais sergent, me voici

capitaine, avant cinq ans, si un boulet ne m’emporte pas, je serai

général, et je saurai mon métier...

Mais tous les volontaires n’avaient pas ce bon sens et cette bonne foi.

Il n’y en eut que trop qui ne surent pas reconnaître ou ne voulurent pas

avouer que le courage sans discipline ne sert de rien. Et Kellermann,

Beurnouville et Custine n’eurent que trop à se plaindre de

l’insubordination des fédérés qui arrivaient au camp de Châlons.

Il y en eut d’autres qui ne s’étaient pas parfaitement rendu compte du

sacrifice qu’ils faisaient à la patrie, qui partirent pour la frontière

comme pour une partie de plaisir et que les premières privations

étonnèrent et irritèrent jusqu’à la révolte.

Si j’avais sous la main les journaux du mois de septembre 1792, je vous

lirais une pétition qu’adressait à l’Assemblée nationale le bataillon

d’une petite ville de l’ouest...

Mais je suis assez sûr de ma mémoire pour vous la citer textuellement:

«Citoyens législateurs, écrivaient ces soldats, un peu plus que naïfs,

nous venons vous dénoncer notre général, qui ne peut être qu’un traître

vendu aux Prussiens, ou un aristocrate...

»Voici quatre nuits qu’il nous fait coucher en plein champ, sur la terre

nue, sans couverture, et cela, par une bruine épaisse qui nous mouille

et nous refroidit jusqu’aux os... Aussi, sommes-nous presque tous

atteints de maux de gorge...

»Ce traître, la nuit dernière, a poussé la perfidie jusqu’à nous

empêcher d’allumer des feux, sous prétexte que leurs lueurs révéleraient

notre position aux Prussiens... comme si se cacher de l’ennemi n’était

pas indigne d’un patriote.

»Nous n’avons depuis deux jours d’autres vivres que la farine dont nous

faisons une sorte de bouillie d’autant plus détestable que nous manquons

totalement de sel... Pas de vin, pas de viande, pas d’eau-de-vie, rien

enfin!...

»Il est clair, citoyens législateurs, que l’aristocrate qui nous

commande a formé le projet exécrable de nous affaiblir, de nous

exténuer, pour nous livrer plus aisément à l’ennemi...

»Nous vous demandons sa mise en jugement...»

Eh bien! mes amis, il se trouva un membre de l’Assemblée nationale, pour

appuyer cette étrange pétition... Il demanda une enquête, et qui peut

savoir ce qu’il eût demandé, si sa voix n’eût pas été couverte par un

immense éclat de rire...

Je dois ajouter que moins de deux mois plus tard, ceux qui avaient signé

la pétition ne s’en vantaient pas...

C’est vers cette époque qu’un matin des conscrits du bataillon de

Saint-Laurent se présentent tumultueusement à Kellermann.

--Citoyen général, lui dit l’orateur de la troupe, on nous a donné des

souliers si mal ajustés et d’un cuir si grossier que nous souffrons des

pieds.

Lui les regarde, avec ce flegme étonnant qui ne le quittait jamais, et

les montrant à quelques grenadiers de la Moselle debout près de lui:

--Avez-vous jamais vu, leur dit-il, des mâtins d’aristocrates pareils...

La patrie leur donne des souliers et ils ne sont pas encore contents!...

...Mais c’est le côté le moins grave et même comique, en quelque sorte,

de notre situation, que je vous expose ici...

Ces conscrits qu’effrayait un rhume, qui s’indignaient parce que leurs

chaussures les blessaitent, baptisés au feu de Valmy et de Jemmapes,

allaient devenir ces grenadiers indomptables qui, vingt années durant,

promenèrent à travers l’Europe, dans les plis de notre drapeau

tricolore, nos idées d’affranchissement et de liberté.

Nous avions, en 1792, d’autres sujets d’inquiétude.

Si prodigieux avait été le mouvement d’hommes provoqué par les appels de

l’Assemblée nationale, que le nombre constituait presque un danger...

L’armée risquait de devenir cohue.

Dans leur empressement d’accueillir quiconque se présentait pour

défendre la patrie, les municipalités avaient trop oublié qu’un soldat

doit être en état de porter l’arme qui lui est confiée, et de s’en

servir avec succès.

Des feuilles de route avaient été délivrées sans discernement ni mesure

à un nombre incroyable d’enfants, de vieillards et d’infirmes, qui, bien

loin d’être utiles, paralysaient tous les efforts des organisateurs de

la défense.

Le 20 août 1792, un mois jour pour jour avant Valmy, Kellermann écrivait

aux commissaires de l’Assemblée:

«Si le patriotisme suffisait pour faire mordre la poussière à l’ennemi,

je vous dirais que nous pouvons braver l’Europe. Malheureusement, il

n’est pas d’enthousiasme, si brûlant qu’on le suppose, qui ne s’éteigne

après deux jours de jeûne, et nous jeûnons ici. Les vivres manquent,

les bouches inutiles nous ruinent.»

Deux jours plus tard, le même général dépêchait au ministre Servan un

courrier extraordinaire avec cette lettre:

«Arrêtez, sans retard, le mouvement des volontaires sur le camp.

»La plupart de ces soldats, sans armes, sans gibernes et déguenillés de

la façon la plus pitoyable, ne peuvent ni ne sauraient être de la

moindre utilité... Qu’on les lance contre l’ennemi quand tout sera

désespéré, j’y consens... Mais en ce moment, il y aurait une barbarie

dont je suis incapable, à exposer ces pauvres gens à des coups de fusil

qu’ils ne sont pas dans le cas de rendre... Livrés à eux seuls, surtout

avec des chefs élus par eux, les volontaires ne peuvent en rien

concourir au bien de la chose... J’ai pris le parti de les renvoyer sur

les derrières avec des instructeurs qui, en un mois, m’en feront des

soldats... En attendant, j’incorpore les meilleurs et les plus solides

dans les troupes de ligne, où ils seront incomparables...»

Biron de son côté, écrivait au même Servan:

«Les gardes nationales non soldées forment des troupes admirables,

calmes et solides...

»Les volontaires nationaux sont appelés à rendre d’immenses services, et

ils sauveront peut-être la patrie, si on parvient à leur persuader

qu’ils sont soldats et que tous les devoirs de l’état militaire sont

renfermés dans l’obéissance passive... Nous n’en sommes pas là,

malheureusement... Leurs officiers, qu’on leur laisse la liberté de

nommer, jusqu’au grade de lieutenant-colonel, inclusivement, n’ont sur

eux aucune influence...

Le capitaine Coutanceau · 第 8 / 14 段