--Les nouvelles sont alarmantes, il faut que les ministres et
l’Assemblée quittent Paris!...
--Pour aller où?... demanda Danton.
--A Blois, et nous emmènerons le trésor et le roi...
Clavières et Servan avaient appuyé la proposition de Roland, et aussi et
surtout le député Kersaint, admis à cette conférence parce qu’il
arrivait de Sedan, où il avait été envoyé en mission.
--Oui, il faut partir, s’était écrié Kersaint, car il est aussi
impossible que dans quinze jours Brunswick ne soit pas à Paris, qu’il
l’est que le coin n’entre pas dans la bûche quand on frappe dessus...
Ces bruits étaient exacts, de même qu’il était parfaitement vrai que
Danton, à force de passion et d’éloquence, avait obtenu qu’on ne prit
aucune détermination...
Aussi dans tous les groupes entendait-on dire:
--Avant huit jours... avant trois jours... demain, les Prussiens seront
à Paris, et Dieu sait ce qu’ils feront de nous!...
Les menaces du manifeste du duc de Brunswick troublaient toutes les
cervelles.
Ne déclarait-il pas qu’il traiterait comme rebelle, qu’il jugerait et
exécuterait _sommairement_ tous les Français qui OSERAIENT se défendre,
tous les Français qui avaient embrassé la cause de la Révolution!...
Autant dire qu’il exterminerait Paris, qu’il l’anéantirait...
--Et c’est ce qu’il fera, disaient les trembleurs blêmes, «toute la
population, de même que les troupeaux qu’on mène à l’abattoir, sera
conduite dans la plaine Saint-Denis, et mitraillée sans triage, sans
distinction d’âge, de sexe et de rang...»
Vous le voyez, mes amis, quels que soient les temps, les mêmes calamités
rappellent les mêmes effarements...
Nous étions à la fin du dix-huitième siècle, nous nous étions armé du
scepticisme de Voltaire, et cependant nous reculions soudainement
jusqu’aux époques de Charles VI, alors que l’Anglais envahissait la
France... Que dis-je!... Nous reculions jusqu’aux invasions barbares, en
ces temps où les foules saisies de panique s’enfuyaient en criant:
--Voilà les barbares!... C’est le _fléau de Dieu_ qui approche, c’est le
jugement dernier!...
Danton était inaccessible à ces terreurs.
Au sortir du conseil des ministres, il s’était rendu à l’hôtel de ville.
Là, il rassemble la Commune, et Manuel, le procureur-syndic, inspiré par
lui, se lève et propose que, «tous les citoyens en état de porter les
armes se réunissent au Champ-de-Mars, y campent, et le lendemain
marchent sur Verdun pour purger le sol français des barbares qui le
souillent, ou mourir...»
La commune décrète ensuite.
Que tous les chevaux de luxe pouvant servir aux volontaires qui partent
pour la frontière seront requis...
Qu’un état sera dressé des hommes prêts à partir...
Que le canon d’alarme sera tiré sans discontinuer, le tocsin sonné, la
générale battue...
Informée des mesures que vient de prendre la commune pour la levée en
masse, l’Assemblée bat des mains...
Et Vergniaud, le grand orateur de la Gironde, dont le génie croît avec
le danger de la patrie, s’élance à la tribune et dit:
«Il paraît que le plan des Prussiens est de marcher droit sur Paris en
laissant les places fortes derrière eux... Eh bien! ce projet fera notre
salut et leur perte... Nos armées, trop faibles pour leur résister,
seront assez fortes pour les harceler sur leurs derrières; et tandis
qu’ils arriveront poursuivis par nos bataillons, ils trouveront en leur
présence l’armée parisienne, rangée en bataille sous les murs de la
capitale, et, enveloppés là de toutes parts, ils seront dévorés par
cette terre qu’ils avaient profanée...
»Mais au milieu de ces espérances flatteuses, il est un danger qu’il ne
faut pas dissimuler, c’est celui des terreurs paniques...
»_Nos ennemis y comptent et sèment l’or pour le produire..._
»Et vous le savez, il est des hommes pétris d’un limon si fangeux qu’ils
se décomposent à l’idée du moindre danger...
»Je voudrais qu’on put signaler cette espèce sans âme et à la figure
humaine, et réunir tous les individus dans une même ville, à Longwy, par
exemple, qu’on appellerait la ville des lâches, et là, devenus
l’opprobre du genre humain, ils ne sèmeraient plus l’épouvante chez
leurs concitoyens...
»... Ils ne nous feraient plus prendre des nains pour des géants, et la
poussière qui vole devant un escadron de uhlans pour une innombrable
armée...
»Parisiens, l’heure est venue de montrer votre énergie...
»Pourquoi vos retranchements ne sont-ils pas avancés?...
»Où sont les bêches et les pioches qui ont pour notre grande solennité
d’il y a deux ans, bouleversé le Champ-de-Mars?
»Vous avez montré pour les fêtes une grande ardeur... En auriez-vous
donc moins pour les combats?...
»Vous avez célébré, acclamé, chanté la liberté... Il faut maintenant la
défendre...
»Ce n’est plus des statues qu’il s’agit de renverser, mais un monarque
de chair et d’os, le roi de Prusse, armé de toute sa puissance...
»Je demande donc que l’Assemblée nationale donne le premier exemple et
envoie douze commissaires, non pour faire des exhortations, mais pour
travailler eux-mêmes, et piocher de leurs mains à la face de tous les
citoyens...»
Des applaudissements frénétiques saluent les dernières paroles de
Vergniaud.
Sa proposition est votée d’enthousiasme, et un autre orateur lui succède
à la tribune: Danton.
D’une voix brève et saccadée il rend compte des mesures de salut prises
par la Commune, puis, avec ce geste impérieux qui imposait aux foules
ses terribles volontés:
»Une partie du peuple, poursuit-il, va se porter aux frontières, une
autre va creuser des retranchements et la troisième, avec des piques,
défendra l’intérieur de nos villes.
»Mais ce n’est pas assez: il faut envoyer partout des commissaires et
des courriers pour engager la France entière à imiter Paris; il faut
rendre un décret par lequel tout citoyen soit obligé, sous peine de
mort, de servir de sa personne ou de remettre ses armes...»
Il était deux heures, à ce moment.
Le canon venait de commencer à tonner aux quatre coins de Paris; toutes
les cloches jetaient au vent les lamentations du tocsin, la générale
battait dans les rues...
Danton s’interrompit, levant la main comme pour dire:
--Écoutez...
Et durant plus de deux minutes, il y eut dans l’Assemblée et dans les
tribunes publiques un silence solennel, comme celui qui se fait autour
du lit d’un agonisant.
Alors, lui, de l’accent d’une indomptable énergie:
«Le canon que vous entendez, s’écria-t-il, n’est pas le canon
d’alarme... c’est le pas de charge sur les ennemis de la patrie... Pour
les vaincre, pour les atterrer, que faut-il? De l’audace, et la France
sera sauvée!...»
Ah! mes amis, ce cri sublime du tragique orateur de la Révolution, pour
Paris, pour la France entière, ce fut le cri de la patrie...
Consternée la veille, la grande ville se redressa, saisie d’un désespoir
furieux, plus que jamais menaçante et terrible, honteuse de sa panique
et résolue à la faire payer cher aux Prussiens...
C’est que chacun de nous ne sentait que trop qu’il s’agissait de bien
plus que la vie...
C’était le patrimoine de nos droits et de nos libertés qui allait être
l’enjeu de cette suprême partie, ce patrimoine si chèrement acquis, payé
de tant et de si immenses sacrifices.
Songer qu’on tomberait sous le fer du vainqueur après avoir subi son
insolence, après avoir eu peut-être sa maison en flammes et sa famille
outragée, c’était déjà horrible, n’est-ce pas?...
Ce n’était rien, comparé à cette pensée qui nous poignait le cœur,
qu’il allait s’éteindre sous le pied des chevaux Prussiens, ce foyer
d’une civilisation nouvelle, qui de Paris rayonnait sur le monde.
C’est ainsi que, dans la douleur de ces deux désastres successifs,
Longwy et Verdun, la France puisa l’énergie qui devait assurer sa
victoire...
Justement, le grand élan qui avait suivi la proclamation du danger de la
patrie, s’était insensiblement ralenti...
Beaucoup, qui s’étaient enrôlés, hésitaient à partir... Quelques-uns
discutaient la valeur de leur engagement... D’autres, qui ne cessaient
de réclamer des armes aux refrains furieux du _Ça ira!_ ne les
demandaient certes pas pour voler à la frontière...
La capitulation de Verdun tomba comme de l’huile sur un feu près de
s’éteindre... La flamme du patriotisme se ranima plus vive.
Et, de ce jour, je puis le dire, date le grand, le gigantesque effort.
Du matin au soir, Paris prit l’aspect d’une place forte en état de
siége.
Partout du canon, des munitions, des armes, des soldats... Au
Champ-de-Mars, des bataillons de volontaires s’exerçaient à la
manœuvre et au maniement du fusil. Dans la plaine des Sablons, on
organisait un régiment de cavalerie avec les chevaux de luxe mis en
réquisition...
Le travail était prodigieux, l’activité dévorante...
La nuit, de tous côtés, on apercevait des comme des lueurs d’incendie...
C’était le reflet des forges où nuit et jour on forgeait des armes.
Les églises avaient été transformées en ateliers, où des milliers de
femmes travaillaient incessamment à préparer des tentes, des habits, des
sacs, des effets d’équipement.
Puis, chacun, pour ainsi dire, s’était fait recruteur, prêchant la
guerre sainte. Et de porte en porte, des vieillards s’en allaient,
offrant aux jeunes quelque vieil uniforme, un sabre, un fusil, des
cartouches...
C’est qu’ils voulaient, dans la mesure de leurs forces, parfois au
delà, servir la patrie menacée, ceux qui ne pouvaient lui donner leur
sang.
Les dons patriotiques affluèrent dans des proportions qui vous
paraîtraient à peine croyables.
Deux hommes, à eux seuls, montèrent, armèrent et équipèrent trois
escadrons de cavalerie.
Un fabricant de tissus, Lemoine, donna toute sa fortune, huit cent mille
livres environ, ne réservant qu’une rente de deux cents louis, non pour
lui, mais, «pour sa femme âgée et infirme.»
Gerson, un propriétaire de la Bourgogne, mit ses vignes aux enchères,
pour «le prix en être versé dans les caisses de la nation,» et il se
trouva un financier pour les acheter le double de leur valeur.
Des villages se cotisèrent, qui envoyèrent à l’Assemblée des sommes
fabuleuses--pour le temps--des trente, des quarante, des cent vingt
mille livres--et en or, pas en assignats.
Et cela mieux que tout le reste, vous dit l’universalité du mouvement et
sa profondeur, et de quelle fièvre brûlait le cœur de la France.
Un paysan déterrer ses vieux louis lentement et péniblement économisés
et les donner? L’héroïsme du sacrifice ne saurait aller plus loin. Quand
le paysan a donné son argent, que lui importe son sang, il le
prodigue...
Et sur ces listes infinies de dons patriotiques, que d’offrandes
touchantes!
Ce sont de pauvres femmes de la Halle, qui apportent un jour quatre
mille livres, «produit de la vente de leurs bijoux,» de leurs boucles
d’oreilles, sans doute, et de leurs anneaux de mariage.
C’est une mercière de la rue Saint-Denis, qui offre sa croix d’or...
C’est une pauvre veuve qui donne une timbale et un couvert d’argent,
reliques précieuses d’un enfant qu’elle a perdu.
C’est encore une jeune fille, une ouvrière, qui vend, pour en verser le
prix, dix-huit livres seize sols, un dé d’or dont son fiancé lui avait
fait présent...
Pendant ce temps, chaque jour partaient de Paris cinq cents, mille et
jusqu’à quinze cents volontaires...
Vingt mille partirent ainsi successivement, et il y en eût eu bien
d’autres si on ne les eût retenus...
L’Assemblée nationale fut obligée de renfermer et de faire garder à vue
les typographes qui imprimaient le compte-rendu de ses séances.
Il fallut décréter que tels ouvriers, les serruriers, par exemple,
resteraient à Paris, où ils servaient mieux la nation en forgeant des
armes qu’en courant à la frontière.
Alors, véritablement, du sol de la patrie souillé par les pas de
l’ennemi, surgissent des armées.
La France s’ébranla pour marcher tout entière au-devant des Prussiens,
résolue à les vaincre, ne fût-ce que par le nombre, sûre de les écraser
sous sa masse, fût-ce au prix de torrents de sang et de milliers de
cadavres...
Mais l’immense sacrifice accepté froidement d’avance, devait être
inutile.
Dans les rangs de cette armée, qui était le peuple même, marchaient
encore inconnus les héros dont l’occasion allait révéler le génie.
Pour conduire à la victoire de la liberté ces légions de volontaires,
partis au chant de la _Marseillaise_, Dieu leur devait et leur donna de
ces capitaines dont un seul, en d’autres temps eût suffi pour illustrer
un pays...
Il leur donna Kellerman, Macdonald, Masséna, Desaix, Hoche, Marceau,
Davoust, Ney, Bernadotte, Jourdan, Augereau, Moncey, Joubert, Victor,
Lefebvre, Kléber, Oudinot, Mortier, toute cette foule enfin de glorieux
soldats qui enseignaient d’exemple à vaincre ou à mourir.
Je vois votre surprise, mes amis...
Vous vous demandez comment nous pouvions craindre avec de si
prodigieuses ressources, comment nous doutions de la victoire, nous
sentant appuyés sur tout un peuple debout...
Croyez-moi, nous étions excusables en 1792.
La France d’alors ne se peut mieux comparer qu’à ce géant qui n’ayant
jamais essayé ses forces s’effrayait des menaces d’un enfant.
Nous n’avions expérimenté, nous autres, ni l’ascendant des idées, ni la
puissance d’une nation qui combat pour son indépendance et ses libertés.
Nul, d’ailleurs, n’ignorait qu’une force ne vaut qu’autant qu’elle est
organisée, réglée, répartie, dirigée...
Et le désordre était partout, nous nous débattions au milieu des ruines.
De l’ancienne monarchie, que nous restait-il? Rien. Ou plutôt elle ne
nous avait légué que des embarras et des obstacles. Tous les ressorts
étaient disloqués et rompus, de cette machine compliquée qui s’appelle
un gouvernement régulier.
Et lorsque tout était à improviser, vous m’entendez, tout absolument, le
temps manquait... Ce n’était pas par mois, qu’il nous fallait compter,
ce n’était pas par semaines ni par jours... c’était par minutes.
Si encore l’ivresse de la liberté nouvellement conquise n’eût pas égaré
les meilleurs esprits!...
Tous ces fédérés, qui arrivaient par centaines et par milliers, avaient
fait le sacrifice de leurs intérêts, de leurs affections et de leur
vie... nullement celui de leur volonté.
Ils prétendaient n’obéir qu’à eux seuls, c’est-à-dire aux officiers
choisis et élus par eux.
Et ces officiers, si remarquables d’ailleurs que fussent leurs qualités
personnelles, leur patriotisme et leur bravoure, ignoraient presque tous
les premiers et les plus vulgaires éléments de l’art militaire.
Être assimilés aux troupes de ligne révoltait les volontaires... Ils se
fâchaient dès qu’on leur disait que sans discipline il n’est pas
d’armée, partant pas de victoire. L’idée de subordination, dans leur
imagination défiante, était inséparable de l’idée de despotisme.
Je me rappelle qu’un de mes parents, un homme superbe, de vingt ans,
maître corroyeur, nommé Lefort, qui avait été élu commandant d’un
bataillon, disait gravement à mon père:
--Jamais les sans-culottes que je commande ne subiront les ordres d’un
général, je ne les subirais pas moi-même...
--Cependant, objectait mon père, pour tenir campagne, pour livrer
bataille...
--Eh bien!... qu’est-il besoin d’un général!... Je conduis mes hommes à
l’ennemi... ce n’est pas difficile, n’est-ce pas?... Je commande en
avant... nous nous précipitons et nous sommes vainqueurs, et nous ne
sommes pas tués...
En vain, pendant tout une soirée, nous nous tuâmes, mon père et moi, à
expliquer à cet entêté qu’il n’est d’efforts efficaces que ceux qui sont
concertés... Vainement nous nous épuisâmes à lui démontrer qu’une
bataille est une action immense dont chaque épisode doit être réglé par
un chef suprême utilisant à propos toutes les ressources...
Il nous écoutait attentivement, hochant même la tête d’un air
d’approbation; puis, quand nous pensions l’avoir convaincu:
--Tout cela est bel et bon, nous disait-il, mais notre idée à nous
autres est de marcher comme je vous l’ai dit...
Ce n’est que deux ans plus tard, après le déblocus de Landau, si je ne
m’abuse, que je revis mon parent Lefort.
Il était capitaine de grenadiers. Nous passâmes une journée ensemble, et
comme je le voyais mener ses hommes un peu... militairement, je lui
rappelai ses opinions et ses discours d’autrefois.
De ma vie, je n’ai vu un homme rire de meilleur cœur.
--C’est pourtant vrai, me répondit-il, je vous ai dit toutes ces
bêtises-là... et le pis est que je les pensais... Ce que c’est pourtant
que de vouloir raisonner sur des choses qu’on ignore!... Mais les plus
courtes folies sont les meilleures, et la mienne n’a guère duré... Nous
n’avions pas rejoint l’armée depuis trois fois vingt-quatre heures, que
je m’étais jugé... Je rassemblai donc mes volontaires, et après leur
avoir fait former le cercle: «Mes enfants, leur dis-je, pourquoi
m’avez-vous nommé votre commandant? Parce que je suis un honnête homme,
n’est-ce pas, un bon vivant et un gaillard que ne fera jamais bouder une
balle prussienne... Je vous remercie de l’honneur... Malheureusement,
comme je ne suis pas seulement capable de commander un à gauche par
quatre, comme le premier caporal venu m’en remontrerait, si je vous mène
au feu, je suis dans le cas de vous faire tous massacrer sans profit
pour la patrie. C’est pourquoi je m’en vais de ce pas aller trouver le
général en chef et le prier de nous nommer un commandant qui sache son
métier et nous apprenne le nôtre, qui est de tuer le plus possible et
d’être tué le moins qu’on peut... Si ça vous va, tant mieux! sinon, tant
pis! Et là-dessus: Vive la nation! et rompez le cercle...» Et aussitôt
dit, aussitôt fait. Kellermann nous envoya un solide lapin qui savait sa
théorie comme une dévote son _pater_, et je devins simple grenadier
comme les camarades... Un mois après j’étais sergent, me voici
capitaine, avant cinq ans, si un boulet ne m’emporte pas, je serai
général, et je saurai mon métier...
Mais tous les volontaires n’avaient pas ce bon sens et cette bonne foi.
Il n’y en eut que trop qui ne surent pas reconnaître ou ne voulurent pas
avouer que le courage sans discipline ne sert de rien. Et Kellermann,
Beurnouville et Custine n’eurent que trop à se plaindre de
l’insubordination des fédérés qui arrivaient au camp de Châlons.
Il y en eut d’autres qui ne s’étaient pas parfaitement rendu compte du
sacrifice qu’ils faisaient à la patrie, qui partirent pour la frontière
comme pour une partie de plaisir et que les premières privations
étonnèrent et irritèrent jusqu’à la révolte.
Si j’avais sous la main les journaux du mois de septembre 1792, je vous
lirais une pétition qu’adressait à l’Assemblée nationale le bataillon
d’une petite ville de l’ouest...
Mais je suis assez sûr de ma mémoire pour vous la citer textuellement:
«Citoyens législateurs, écrivaient ces soldats, un peu plus que naïfs,
nous venons vous dénoncer notre général, qui ne peut être qu’un traître
vendu aux Prussiens, ou un aristocrate...
»Voici quatre nuits qu’il nous fait coucher en plein champ, sur la terre
nue, sans couverture, et cela, par une bruine épaisse qui nous mouille
et nous refroidit jusqu’aux os... Aussi, sommes-nous presque tous
atteints de maux de gorge...
»Ce traître, la nuit dernière, a poussé la perfidie jusqu’à nous
empêcher d’allumer des feux, sous prétexte que leurs lueurs révéleraient
notre position aux Prussiens... comme si se cacher de l’ennemi n’était
pas indigne d’un patriote.
»Nous n’avons depuis deux jours d’autres vivres que la farine dont nous
faisons une sorte de bouillie d’autant plus détestable que nous manquons
totalement de sel... Pas de vin, pas de viande, pas d’eau-de-vie, rien
enfin!...
»Il est clair, citoyens législateurs, que l’aristocrate qui nous
commande a formé le projet exécrable de nous affaiblir, de nous
exténuer, pour nous livrer plus aisément à l’ennemi...
»Nous vous demandons sa mise en jugement...»
Eh bien! mes amis, il se trouva un membre de l’Assemblée nationale, pour
appuyer cette étrange pétition... Il demanda une enquête, et qui peut
savoir ce qu’il eût demandé, si sa voix n’eût pas été couverte par un
immense éclat de rire...
Je dois ajouter que moins de deux mois plus tard, ceux qui avaient signé
la pétition ne s’en vantaient pas...
C’est vers cette époque qu’un matin des conscrits du bataillon de
Saint-Laurent se présentent tumultueusement à Kellermann.
--Citoyen général, lui dit l’orateur de la troupe, on nous a donné des
souliers si mal ajustés et d’un cuir si grossier que nous souffrons des
pieds.
Lui les regarde, avec ce flegme étonnant qui ne le quittait jamais, et
les montrant à quelques grenadiers de la Moselle debout près de lui:
--Avez-vous jamais vu, leur dit-il, des mâtins d’aristocrates pareils...
La patrie leur donne des souliers et ils ne sont pas encore contents!...
...Mais c’est le côté le moins grave et même comique, en quelque sorte,
de notre situation, que je vous expose ici...
Ces conscrits qu’effrayait un rhume, qui s’indignaient parce que leurs
chaussures les blessaitent, baptisés au feu de Valmy et de Jemmapes,
allaient devenir ces grenadiers indomptables qui, vingt années durant,
promenèrent à travers l’Europe, dans les plis de notre drapeau
tricolore, nos idées d’affranchissement et de liberté.
Nous avions, en 1792, d’autres sujets d’inquiétude.
Si prodigieux avait été le mouvement d’hommes provoqué par les appels de
l’Assemblée nationale, que le nombre constituait presque un danger...
L’armée risquait de devenir cohue.
Dans leur empressement d’accueillir quiconque se présentait pour
défendre la patrie, les municipalités avaient trop oublié qu’un soldat
doit être en état de porter l’arme qui lui est confiée, et de s’en
servir avec succès.
Des feuilles de route avaient été délivrées sans discernement ni mesure
à un nombre incroyable d’enfants, de vieillards et d’infirmes, qui, bien
loin d’être utiles, paralysaient tous les efforts des organisateurs de
la défense.
Le 20 août 1792, un mois jour pour jour avant Valmy, Kellermann écrivait
aux commissaires de l’Assemblée:
«Si le patriotisme suffisait pour faire mordre la poussière à l’ennemi,
je vous dirais que nous pouvons braver l’Europe. Malheureusement, il
n’est pas d’enthousiasme, si brûlant qu’on le suppose, qui ne s’éteigne
après deux jours de jeûne, et nous jeûnons ici. Les vivres manquent,
les bouches inutiles nous ruinent.»
Deux jours plus tard, le même général dépêchait au ministre Servan un
courrier extraordinaire avec cette lettre:
«Arrêtez, sans retard, le mouvement des volontaires sur le camp.
»La plupart de ces soldats, sans armes, sans gibernes et déguenillés de
la façon la plus pitoyable, ne peuvent ni ne sauraient être de la
moindre utilité... Qu’on les lance contre l’ennemi quand tout sera
désespéré, j’y consens... Mais en ce moment, il y aurait une barbarie
dont je suis incapable, à exposer ces pauvres gens à des coups de fusil
qu’ils ne sont pas dans le cas de rendre... Livrés à eux seuls, surtout
avec des chefs élus par eux, les volontaires ne peuvent en rien
concourir au bien de la chose... J’ai pris le parti de les renvoyer sur
les derrières avec des instructeurs qui, en un mois, m’en feront des
soldats... En attendant, j’incorpore les meilleurs et les plus solides
dans les troupes de ligne, où ils seront incomparables...»
Biron de son côté, écrivait au même Servan:
«Les gardes nationales non soldées forment des troupes admirables,
calmes et solides...
»Les volontaires nationaux sont appelés à rendre d’immenses services, et
ils sauveront peut-être la patrie, si on parvient à leur persuader
qu’ils sont soldats et que tous les devoirs de l’état militaire sont
renfermés dans l’obéissance passive... Nous n’en sommes pas là,
malheureusement... Leurs officiers, qu’on leur laisse la liberté de
nommer, jusqu’au grade de lieutenant-colonel, inclusivement, n’ont sur
eux aucune influence...