La Gironde déclara qu’elle n’enverrait pas, qu’elle marcherait tout

entière sur le Rhin. A Arcis, sur une population de dix mille mâles,

quatre mille s’enrôlèrent. A Argenteuil, tous les hommes partirent...

Voilà quelles nouvelles nous apportaient chaque matin les journaux, et

ils ajoutaient qu’on n’avait plus qu’un embarras, celui du nombre...

Une lettre de mon père, que ses affaires avaient conduit à Vendôme, vint

nous donner une idée exacte de l’enthousiasme des départements.

«Tout se soulève, nous écrivait-il, tout marche!...

»Les citoyens de chaque canton choisissent entre eux ceux qui doivent

partir. Ceux qui ont obtenu cet honneur se rendent au chef-lieu du

district, où on leur donne de la poudre, des balles et une feuille de

route...

»D’uniforme, il n’en est pas question. La France n’en a pas à en donner,

on s’en passera... Il n’est pas besoin d’un uniforme, pour marcher au

combat, pour vaincre ou pour mourir!...»

Mon père ajoutait encore:

«Une grande joie pour moi, c’est que tous les partis abjurent leurs

rancunes... J’ai vu les hommes des opinions les plus opposées se

réconcilier devant l’autel de la Patrie, s’embrasser et partir bras

dessus bras dessous pour le district... Ils ne se souviennent plus que

d’une chose, c’est qu’ils sont Français et que la France est menacée...»

L’émotion de mon parrain M. Goguereau était visible, lorsque je lui lus

cette lettre où éclatait le plus pur patriotisme.

--Dieu veuille, me dit-il, que ton père ne se trompe pas... L’union

seule, en un si grand péril, peut nous sauver... User notre énergie à

des querelles intestines, ce serait ouvrir notre frontière à l’ennemi,

et avant un mois les Prussiens feraient boire leurs chevaux à la

Seine...

Il eût fallu être dépourvu de bon sens pour ne pas reconnaître qu’il

avait mille et mille fois raison, et tous les voisins réunis chez nous,

ce soir-là, et qui l’écoutaient religieusement applaudissaient.

--Rien de si juste! disait Fougeroux. Si nous ne sommes pas d’accord, eh

bien! nous nous arrangerons plus tard, entre nous... Mais écrasons

d’abord l’ennemi.

M. Goguereau, cependant, d’un accent prophétique, poursuivait:

--Ne nous abusons pas, mes amis, ce n’est pas une guerre politique que

nous fait la Prusse... C’est une guerre de races. Les hommes du Nord

s’avancent fatalement vers le Midi, c’est l’immuable loi des

invasions... Ce qu’ils veulent, ces Prussiens, ce qui enflamme leurs

convoitises, c’est notre climat plus doux, notre sol fertile, nos

coteaux où mûrit le raisin... Ce n’est pas une armée, qu’il faut envoyer

contre eux, ni deux, ni trois, c’est la nation tout entière... Les

vaincre ne suffit pas, ils reviendraient plus nombreux, il faut les

écraser... Donc, debout tous, et à la frontière!...

Et tout le monde se levait, et si prodigieux était l’élan, qu’il y avait

des imbéciles pour dire et pour croire que ceux-là même qui l’avaient

provoqué s’en épouvantaient.

Il me semble voir encore le semeur de nouvelles sinistres, M. Laloi,

l’épicier, entrer tout pâle dans notre boutique, nous tirer à part,

Fougeroux et moi, et nous dire en grand mystère:

--Vous savez ce qui arrive?... Tous les députés se sauvent. Vergniaud,

Guadé, Gensonné et Brissot ont déjà pris leur passe-port pour

l’Angleterre.

Fougeroux ne le laissa pas continuer.

--Ce n’était vraiment pas la peine de quitter vos pains de sucre, lui

dit-il, pour venir nous débiter des sottises pareilles!

Et dans le fait, Fougeroux avait raison d’écouter son gros bon sens

plutôt que les cancans dont M. Laloi se faisait l’écho.

Le lendemain même, Brissot publiait dans son journal, le _Patriote

français_, cette noble et fière réponse:

«Les agents de l’étranger--et il n’en est que trop à Paris de ces

misérables--ont seuls pu répandre le bruit de notre fuite... Nous

méprisons trop les lâches qui abandonnent leur poste à l’heure du danger

pour partager leur ignominie.»

Mais les plus stupéfaits de l’enthousiasme inouï des volontaires, et de

ces enrôlements innombrables, étaient assurément les recruteurs du quai

de la Ferraille, dont le métier désormais était perdu.

Ces recruteurs était de vieux soudards, presque tous sous-officiers,

portant pour la plupart, les plus étranges surnoms.

Ils s’appelaient Belle-Rose ou La Tulipe, La Ramée ou la

Clé-des-Cœurs.

Chargés de racoler pour le roi, ils rôdaient par la ville ou traînaient

de mauvais lieu en mauvais lieu, faisant sonner dans leur poche les écus

de la prime.

Avaient-ils un homme à leur convenance, ils l’abordaient sous un

prétexte quelconque, lui offraient à boire, l’entraînaient au cabaret et

lui versaient du vin, jusqu’à ce qu’il fut assez ivre pour trinquer à la

santé du roi, et apposer sa signature, ou sa croix s’il ne savait pas

écrire au bas d’un acte d’engagement.

Et le lendemain, l’ivrogne se réveillait soldat, trop heureux s’il ne se

trouvait pas dépouillé de la prime dont on l’avait alléché.

Mais, en dépit de ces manœuvres honteuses, malgré les piéges

grossiers et les ignobles séductions, les hommes manquaient aux

recruteurs, et c’est à grand peine si chaque année ils réunissaient

quelques milliers de simples d’esprit, de pauvres diables mourants de

faim, ou de gredins à bout d’expédients.

Et voilà que tout à coup, à un roulement de tambour, ils voyaient surgir

des armées.

--Voilà un peuple bien changé, disaient-ils... Rien autrefois ne

l’effrayait autant que le service militaire, tandis que maintenant...

Il se trompait.

Ce n’était pas le peuple qui avait changé, mais bien les conditions du

service.

Qu’était le soldat de l’ancienne monarchie? Un paria.

Soldat du roi, ou plutôt de son colonel, que lui importaient les causes

confiées à son courage, en quoi le touchaient-elles?

Il n’avait même pas de drapeau à défendre, car le drapeau, le clocher de

la patrie armée, est une idée de la Révolution, et c’est autour d’une

bannière portant les armes du propriétaire du régiment que se battait le

soldat.

En échange de sa liberté et de son sang, qu’avait-il à attendre? Rien.

L’armée de la monarchie, c’était la noblesse, à qui étaient

exclusivement réservés tous les grades, et qui dévorait, à elle seule,

plus de la moitié du budget de la guerre.

Le reste ne comptait pas.

Qui était soldat, restait soldat ou sous-officier, sans espoir

d’avancement... Et il n’était pas d’application, de courage, de génie

même, capables de combler l’abîme qui séparait le sergent de

l’officier...

Aussi est-ce dans ces rangs sacrifiés que la Révolution trouva et prit

tous les grands généraux qui ont illustré nos armes.

Jourdan, Joubert et Kléber, qui d’abord avaient servi, avaient quitté

l’armée comme une impasse, comme une carrière désespérée.

Augereau était sous-officier d’infanterie.

Hoche était sergent aux gardes.

Marceau était simple soldat.

Et ces héroïques jeunes gens étaient cloués là pour toujours...

Hoche, qui avait vingt et un ans, n’en faisait pas moins son éducation,

comme s’il eût eu le pressentiment de sa destinée. Et comme sa faible

solde ne lui suffisait pas à acheter les livres indispensables, ce grand

homme brodait des gilets d’officier, qu’il allait vendre dans un café...

Le peuple savait cela, et voilà pourquoi il avait en horreur le service

militaire...

Tout changea, le jour où il cessa d’être le soldat du roi et devint le

soldat de la nation.

Ayant reconquis la patrie, fier de ses droits nouveaux, sentant que la

cause qui se débattait était sienne, il sauta sur ses armes...

Et ce n’est pas tout:

Une généreuse émulation, l’ambition la plus avouable enflammait encore

le courage de l’armée de 92.

Elle savait bien qu’il allait falloir choisir dans ses rangs les

officiers qui la commanderaient... Elle comprenait que les grades

allaient être, non le privilége du plus noble, mais la récompense du

plus digne...

Comment donc n’eut-elle pas été invincible...

Mais en 1792, mes amis, l’épreuve n’était pas faite, et la France

ignorait ce que seraient les phalanges héroïques à qui elle allait

confier ses destinées.

Elle se demandait, anxieuse, ce qu’ils feraient au feu, ces volontaires

qui abandonnaient, pour la défendre, l’atelier, la boutique, la charrue,

le foyer de la famille.

Résisteraient-ils au choc qu’on disait irrésistible des vieilles bandes

prussiennes?...

Certes, leur résolution était puissante, leur courage grand comme le

danger, leur enthousiasme communicatif vibrait dans toutes les âmes,

mais il est un abîme entre la volonté et le fait. Autre chose est de

dire: Je pars, et je saurai, héros obscur, mourir pour la patrie... et

de le faire.

Quand on les voyait défiler le long des rues, ces enrôlés de la veille,

marchant au pas et chantant:

Petits comme grands, tous sont soldats dans l’âme!

on les applaudissait, mais on leur eût souhaité peut-être plus de

gravité et de recueillement qui sied aux grands sacrifices.

Donc, je dois vous le dire, parce que c’est la vérité, la France était

fiévreuse et inquiète.

Il n’était pas un patriote qui, en passant devant l’Hôtel-de-Ville, ne

se sentit le cœur serré, lorsqu’il y voyait arborée en permanence la

grande bannière tricolore où on lisait: La patrie est en danger.

Il n’était pas un citoyen vraiment digne de ce nom qui n’eût payé de la

dernière goutte de son sang la joie de voir le péril conjuré et cet

étendard fatal enlevé.

C’est que c’était comme un immense crêpe de deuil étendu au-dessus de

Paris, au-dessus de la France!... C’était l’angoisse perpétuelle du

lendemain paralysant tout...

Vous ne rencontriez que des visages mornes ou des yeux étincelants,

selon que les gens s’abandonnaient au découragement ou frémissaient de

colère...

Sans se connaître, on s’abordait, chacun espérant qu’un autre saurait

peut-être quelque chose, qu’il ignorait, de ce qui se passait là-bas,

vers Sierck, vers Longwy, là où nos soldats défendaient le sol sacré de

la patrie.

--Eh bien!... se demandait-on, la grande colonne des Prussiens, où

est-elle?...

Selon les uns, elle demeurait immobile dans ses cantonnements, ou même

reculait... A entendre les autres, elle avançait à grandes journées...

Et comme chacun affirmait tenir ses renseignements de source certaine,

on ne savait que croire, que craindre ni qu’espérer.

Il avait été décrété que des relais seraient établis de la frontière à

Paris, et que matin et soir un courrier apporterait à l’Assemblée

nationale un bulletin de l’armée, lequel serait aussitôt publié.

Mais il arrivait un accident au courrier, ou bien les chevaux

manquaient, ou bien encore un général écrasé de fatigues et de soucis

n’avait pas eu le temps de rédiger son rapport.

Souvent les dépêches ne contenaient que ces trois mots: Rien de nouveau!

Et la fièvre de Paris redoublait. Est-ce possible, se disait-on, qu’il

n’y ait rien de nouveau. Puis, on trouvait toujours les bulletins trop

laconiques. On eut voulu des détails infinis...

Seuls, les effrontés spéculateurs du Palais-Royal, les agioteurs du

Perron, comme on disait alors, ne partageaient pas ces poignantes

émotions... S’ils se préoccupaient des douloureuses anxiétés de Paris,

c’était uniquement pour les exploiter... Pourvu que le cours du louis et

des assignats variât incessamment, ils se tenaient pour satisfaits... Et

ils ne reculaient devant aucune manœuvre pour provoquer ce résultat,

lorsqu’il ne se produisait pas naturellement.

A ce point que «nouvelle du perron» était devenu le synonyme de mensonge

impudent...

Avec tout cela, le nombre des volontaires grossissait toujours.

Et s’il s’en trouvait qui n’avaient pas conscience des devoirs qui leur

étaient imposés, beaucoup, je vous l’affirme, se préparaient froidement

à la terrible partie qu’ils allaient jouer pour la France.

Ils savaient, ceux-là, que présenter intrépidement sa poitrine aux

balles n’est pas tout, et ils s’exerçaient au maniement des armes qui

allaient leur être confiées.

Résolus à mourir, s’il le fallait, ils voulaient que leur mort fut au

moins profitable, et vendre chèrement leur vie.

Parmi ces volontaires, il s’en trouvait une certaine quantité de notre

quartier, mes camarades d’enfance, et je suivais leurs exercices.

Chaque jour nous nous rendions rue des Bons-Enfants, chez un vieux

maître d’armes nommé Sylvain, qui avait été longtemps sergent aux

gardes-françaises, et il nous enseignait ce qu’on enseigne aux

conscrits, lorsqu’ils arrivent au régiment.

C’est lui qui, le premier, m’a fait tenir debout, les talons sur la même

ligne, les épaules effacées, qui m’a commandé tête droite et tête

gauche, et qui m’a fait marcher au pas: une!... deux!... une!...

deux!...

Il n’avait pas de fusils pour nous tous, mais les gardes nationaux des

environs se faisaient un plaisir de nous prêter les leurs, que nous

reportions religieusement après chaque leçon...

Et durant des heures, le père Sylvain nous montrait comment on s’aligne

et comment on se tourne, comment on se serre sans se gêner.

Il nous apprenait encore à connaître notre fusil, à démonter et remonter

la batterie, à changer la pierre, à renouveler les amorces, à le charger

vite et bien, à l’épauler, à ajuster, à tirer...

Il nous démontrait la puissance de la baïonnette, l’arme par excellence

des volontaires de 1792, et nous exerçait à la croiser, à la lancer en

avant et à s’en servir pour parer les coups de sabre de la cavalerie.

C’est à ce vieux brave homme que j’ai entendu dire un mot singulier et

profond, qui m’est toujours resté dans la mémoire, et que plus d’une

fois j’ai répété depuis.

Un de nos camarades, que les longueurs parfois fastidieuses de

l’exercice ennuyaient beaucoup, jeta un jour son fusil dans un coin, en

disant:

--C’est assez comme cela de porter arme et de présenter arme... J’en

sais plus qu’il n’en faut pour mourir pour la patrie.

Le père Sylvain rougit jusqu’à la racine des cheveux, et d’une voix

tonnante:

--Mourir, s’écria-t-il, mourir, c’est bientôt dit, citoyen!... Ce n’est

pas de mourir qu’il s’agit, mais de vaincre...

Pour mon compte, je commençais à exécuter fort proprement la charge par

temps et mouvements, quand, un samedi soir, au moment où nous nous

mettions à table, ma mère et moi, mon père entra...

Sa dernière lettre, datée de Blois, ne nous annonçait pas son retour, et

nous l’attendions si peu, que nous ne pûmes retenir un cri.

--C’est pourtant moi! fit-il.

Et comme ma mère, tout émue, s’était dressée, il l’embrassa avec une

effusion de tendresse qui me parut présager quelque malheur.

Cette impression dut être celle de ma mère, car vivement elle demanda:

--Que se passe-t-il, Jean?...

--Rien, répondit-il, rien que je n’aie prévu depuis longtemps... Si je

reviens, c’est que c’est perdre son temps que de courir après du blé qui

se cache...

Déjà son couvert était mis, il s’assit, et tout en mangeant, et de la

façon la plus simple et la plus naturelle du monde:

--Ah! nos affaires ne sont pas brillantes, poursuivit-il... Pauvre femme

aimée, pauvre cher fils, de cent trente mille francs que nous possédions

l’an passé, bien liquides et ne devant rien à personne, c’est à peine si

les deux tiers nous restent. C’est la ruine, dans un temps donné...

Et comme ma mère soupirait:

--Je vous dis cela, ajouta-t-il, pour vous prévenir et non pour me

plaindre... Il ne serait pas digne d’être Français, celui qui songerait

à ses intérêts, quand l’étranger va peut-être fouler le sol de la

France... Nous devons notre sang à la patrie, nous lui devons tout ce

que nous possédons...

Je n’avais jamais douté de l’ardent patriotisme de mon père, et

cependant ses derniers mots me firent tressaillir de joie.

Ils étaient pour moi plus qu’une promesse, la certitude qu’il ne

s’opposerait pas à une résolution que j’avais arrêtée dans mon esprit.

Aussi, notre modeste repas terminé, ma mère étant sortie pour quelques

ordres à donner:

--Père, lui dis-je, tant que tu étais absent, mon devoir était de rester

ici... Mais maintenant que te voici de retour, que dois-je faire?...

Ce que je voulais dire, quelle était ma résolution, mon père le comprit

à l’instant même, car il devint extraordinairement pâle.

Ah! mes amis, ce qu’il ressentait alors, je l’ai ressenti depuis... J’ai

eu le cœur brisé par cette douleur horrible que ne sauraient

soupçonner seulement ceux qui n’ont pas un fils.

Une larme brilla dans ses yeux, mais elle fut aussitôt séchée, et c’est

d’une voix ferme qu’il me dit.

--Tu veux t’enrôler, Justin?

--Oui mon père.

--Tu vas nous abandonner, ta mère et moi, pour courir à la frontière?

--Oui.

Je craignais une objection, elle ne vint pas.

--C’est ton devoir, en effet, mon fils, me dit simplement mon père. La

patrie est en danger, tu lui offre ta vie, c’est bien... Moi, je lui ai

donné ma fortune, je lui donne aujourd’hui mon enfant... Dieu

tout-puissant, en échange de tant de sacrifices à une sainte et juste

cause, tu nous dois bien la victoire!...

C’est ainsi que parla mon père. Mais ce que je ne puis vous traduire,

c’est son accent qui me remua jusqu’au plus profond de moi-même, c’est

le regard brûlant d’une tendresse infinie dont il m’enveloppa.

Je voulais lui répondre, parler, lui dire ce que je ne sentais que trop;

que mon sacrifice près du sien n’était rien, absolument rien...

impossible; ma langue était comme collée à mon palais.

Lui, cependant, craignant sans doute de me montrer la profondeur de son

émotion, se mit à marcher comme au hasard par la chambre.

Il se versa ensuite un grand verre d’eau, qu’il but, et, revenant à moi:

--Je ne t’aurais jamais conseillé de t’enrôler, Justin, reprit-il, mais,

tiens, je le sens là--et il se frappait la poitrine--si tu ne l’avais

pas fait, je t’aurais peut-être moins aimé... Tu es jeune, tu es

robuste, tu seras bon soldat... Ah! si tu savais seulement manier un

fusil!...

--Je le sais, mon père, non très bien encore, mais assez pour vendre

chèrement ma vie... Je m’exerce tous les jours; j’ai pris des leçons.

Le visage de mon père rayonna, et me serrant la main:

Bien! approuva-t-il, c’est très bien d’avoir fait cela... Ah! que n’en

ont-ils fait autant, tous nos jeunes hommes... Toutes les heures perdues

dans les cafés à discuter les nouvelles, que ne les ont-ils employées à

s’exercer au maniement des armes! La France, à cette heure, rirait bien

des menaces de ces barbares qui prétendent l’envahir.

Il réfléchit, et à demi-voix, comme s’il eût répondu aux objections de

son esprit.

--N’importe! poursuivit-il, la masse aussi est une force, et une force

irrésistible! Ceux qui ne sauraient pas se battre sauraient toujours se

faire tuer, user les munitions de l’ennemi, et faire de leur cadavre un

rempart...

Oui, c’est devant moi, son fils, à la veille de partir, qu’il disait

cela, et aussitôt après:

--Demain, Justin, dit-il, je t’accompagnerai au bureau d’enrôlement.

Mais il se tut, mon parrain, M. Goguereau entrait, qui venait nous

rendre sa visite quotidienne.

Il dut être fort surpris du retour inopiné de mon père, il nous le dit,

mais sa physionomie n’en conserva pas moins l’expression d’une profonde

tristesse.

A ce point que saisi d’inquiétude:

--Serions-nous donc menacé de quelque désastre! m’écriai-je.

Il hocha la tête et s’étant assis:

--Peut-être!... répondit-il. J’arrive du Palais-Royal, et

l’effervescence y est à son comble... Si grande y est la foule qu’on n’y

circule plus... A tout instant, sans raison, sans prétexte, il s’y

engage des rixes et des mêlées... On a renversé les étalages des

marchands des galeries de bois... On se dispute dans les cafés, et il

passe par moments des bandes de gens qui crient on ne sait quoi, et qui

semblent prendre à tâche d’augmenter le désordre...

Il soupira, et d’une voix plus grave:

--On dirait, continua-t-il, que nous ne sommes pas d’accord... Pas

d’accord, quand les Prussiens sont aux portes de Sierk... est-ce

possible! Ah! nous avons été trop généreux, nous avons gardé parmi nous

des amis et des agents de nos ennemis... En Prusse, on n’ignore rien de

ce qui arrive à Paris, nous ne savons rien, nous, de ce qui se passe

chez eux. Ce soir même, j’ai entendu des gens qui ont osé dire que nous

n’étions pas de force à soutenir la lutte et qu’il fallait s’en remettre

à leur générosité... Étaient-ils Français, les gens qui disaient

cela?... Non, n’est-ce pas...

Il ébranla la table d’un formidable coup de poing, et s’animant de plus

en plus.

--La générosité des Prussiens!... poursuivit-il, quelle dérision...

Généreux, ces barbares qui ne cherchaient qu’un prétexte pour fondre sur

nous pour nous écraser des forces qu’ils accumulaient en silence depuis

des années... Allez, allez, c’est toujours le sang germain qui demande

compte au sang gaulois de siècles de domination et de suprématie... On

parle d’hypocrites protestations de désintéressement qu’ils répandent

en Europe... Fiez-vous-y... Je vous l’ai déjà dit, ce qu’ils veulent de

nous, c’est deux ou trois provinces... Justes dieux! demander à la

France une de ses provinces autant vaudrait demander à chacun de nous de

se laisser couper la main... Entrer vainqueurs à Paris... voilà leur

rêve, mais croyez que la gloire ne leur suffirait pas... Le jour où on

les a soulevés, on leur a montré Paris, comme une proie magnifique à

dépecer... Là-bas, leur a-t-on dit, vous trouverez l’assouvissement de

toutes vos convoitises, une chère exquise, des vins comme vous n’en avez

bu, et les femmes tremblantes seront à vos genoux... Et ils avancent

avec l’espoir de rentrer chez eux pliant sous le butin...

Mes cheveux se dressaient, en l’écoutant, et je frémissais d’une colère

comme jamais je n’en avais ressenti... Alors, je comprenais la haine, la

vengeance, cette fureur aveugle qui fait qu’on se jette sur son ennemi

sans souci de la vie, pourvu qu’on prenne la sienne.

--Non, ils ne viendront pas à Paris, m’écriai-je, non, jamais, car nous

serions un million d’hommes pour le défendre, un million qui, à défaut

de fusils, nous battrons avec des bâtons, avec des faulx et avec des

fourches, avec les pierres du chemin...

--Bien, approuvait mon parrain, très bien!... C’est ainsi que tout homme

de cœur doit parler, et, en France, Dieu merci, ce ne sont pas les

hommes de cœur qui manquent...

Quant à cela, il avait bien raison, il n’y avait aucun mérite alors à

faire le sacrifice de sa vie; quiconque eût paru seulement hésiter eût

été montré au doigt.

Une vingtaine de jeunes gens de je ne sais quel petit village, ayant

refusé de s’enrôler, les jeunes filles envoyèrent à chacun une

quenouille.

A Paris, c’était une autre histoire:

Souvent, quand il passait des bandes de jeunes gens, chantant à tue-tête

des chants patriotiques les boutiquiers sortaient de chez eux, et, leur

barrant le passage, demandaient:

--Êtes-vous enrôlés?

--Oui.

--Montrez-nous, en ce cas, votre certificat d’inscription.

S’ils le montraient, tout était dit, on leur donnait des poignées de

main et on les laissait passer.

Si, au contraire, ils répondaient qu’ils n’étaient pas enrôlés, ou s’ils

n’avaient pas de certificat à montrer:

--Alors nous vous défendons de chanter, disaient les boutiquiers...

Ceux-là seuls ont le droit de chanter des hymnes patriotiques qui sont

résolus à courir à la frontière mourir pour la patrie.

Résistaient-ils, les bourgeois se fâchaient, certains que tous les

passants prendraient parti pour eux.

Mais neuf fois sur dix les chanteurs répondaient:

--Ah! il faut nous enrôler pour avoir le droit de crier à notre aise...

Eh bien, nous y allons...

Et ils y allaient.

Mais quoi qu’on fît, quoi qu’on pût faire, rien ne paraissait étrange,

tant les âmes s’exaltaient jusqu’au délire, en songeant à tout ce que

représentaient peut-être de misère, de douleurs et d’humiliations ces

cinq mots terribles: _La patrie est en danger!_

Tout ce qu’ils enfantaient de chimériques projets ou de conceptions

ridicules, il me faudrait des journées pour vous le dire...

Et cependant, puisque je m’efforce de vous donner une idée de ces temps

d’impérissable gloire, il est certains traits que je ne saurais vous

passer sous silence.

Un soir que j’étais allé avec mon père et Fougeroux aux Cordeliers,

voilà que tout à coup, au milieu de la séance, le président se lève.

--Citoyens, dit-il, je demande à vous donner communication de la lettre

d’un patriote de Landrecies, qu’on me remet à l’instant.

--Lisez, lui cria-t-on de toutes parts, lisez.

Le capitaine Coutanceau · 第 5 / 14 段