«Citoyen président,
»C’est avec une très grande surprise que j’apprends par les feuilles
publiques, par l’_Ami de la Liberté_, notamment que vous admettez, vous
autres Parisiens, la possibilité d’une armée prussienne s’avançant
jusque sous les murs de la capitale...
»C’est que vous n’avez pas réfléchi, citoyen président, et je le prouve.
Combien, entre la frontière de l’Est et Paris, pensez-vous qu’il y ait
d’arbres, de fondrières, de fossés, de rochers, capables de cacher un
homme à l’affût? Mettons quatre millions...
»Eh bien! il faut que chaque fossé, chaque fondrière, chaque arbre
abrite son patriote armé d’un fusil, prêt à tirer, à tuer ou être tué.
»Pour cette guerre d’embuscades et de buissons, nul besoin d’uniforme,
d’artillerie, de charrois... Un fusil, de la poudre, des balles, et
quelques livres de pain dans un bissac suffisent...
»C’est dans cet équipage que j’entre en campagne ce soir avec mon aîné,
et notre cousin Fichet... Et si les Prussiens s’avancent, tant pis pour
eux... Nous sommes chez nous, n’est ce pas!...
»Que deux millions, qu’un million seulement de patriotes, de ceux qui
sont trop jeunes ou trop vieux pour l’armée nous imitent, et si un seul
Prussien rentre chez lui raconter à son épouse ce qu’il a vu chez nous,
je veux perdre le nom dont je signe:
»Salut et fraternité.
»SATURNIN VAROT.
»Patriote de Landrecies.»
D’unanimes applaudissements accueillirent cette lettre.
--Il a raison, criait-on de toutes parts, il a parfaitement raison.
Et même il fut voté que le citoyen Varot recevrait une lettre de
félicitations et serait mis à l’ordre du jour.
Mais nul, assurément n’était aussi enthousiasmé que Fougeroux. De tous
les moyens de défense proposés, aucun ne l’avait autant frappé et
séduit.
--C’est qu’il est plein de bon sens, ce patriote de Landrecies,
disait-il à mon père, pendant que nous rentrions chez nous. Oui, je
comprends très bien son idée. On empoigne son fusil et son bissac,
c’est simple comme bonjour... Et les canons des Prussiens ne leur
serviraient pas de grand chose...
Il ne fut pas besoin, Dieu merci, de recourir à ce moyen suprême d’un
peuple menacé dans son indépendance et à bout de ressources, mais je me
suis demandé parfois si la lettre du citoyen Varot n’avait pas inspiré
ces francs-tireurs, ces enfants perdus, ces compagnies infernales, qui
plus tard, contre ces mêmes Prussiens, défendirent avec une admirable
intrépidité les passages des Vosges.
Et chaque jour, mes amis, voyait éclore quelque plan de ce genre, tandis
que d’autre part, des exemples d’héroïque dévouement à la patrie étaient
donnés, tels que l’antiquité n’en offre pas de plus magnifiques.
Jamais je n’oublierai une lettre du citoyen Lanthoine qui arracha à
Paris et à la France entière, un cri d’admiration.
Ce citoyen, fort riche, et qui menait une de ces heureuses existences où
trop souvent se détrempent les caractères, écrivait à un journal:
«Citoyen rédacteur,
»Trois de mes amis et moi avons recruté, équipé, armé et monté à nos
frais un escadron de cinq cents cavaliers qui nous ont élu leurs chefs.
»Nous partons aujourd’hui pour la frontière où nous nous mettrons aux
ordres du général en chef; et tant que durera la campagne, nous vivrons
à nos frais.
»Comme évidemment dès la première rencontre notre nombre sera diminué,
nous faisons appel aux citoyens de bonne volonté pour combler les vides.
»Pour être admis à remplacer les morts, il suffit d’être robuste, bon
cavalier, et de savoir manier un sabre... Il faut aussi prêter un
serment ainsi conçu: Je jure de ne rentrer dans mes foyers qu’après que
la patrie aura purgé son territoire des ennemis qui le souillent... Si
la fortune trahissait nos armes, plutôt que de survivre à
l’asservissement de la France, je me donnerais la mort de ma propre
main!...»
Voilà, mes amis, ce qu’était notre enthousiasme quand, le 20 juillet
1792, le bruit se répandit que les Prussiens, décidément, avançaient en
une seule colonne interminable, marchant droit devant eux comme ces
terribles fourmis rouges qui détruisent tout sur leur passage...
On ajoutait que leur général en chef, le duc de Brunswick venait
d’adresser un manifeste aux Français.
Comme c’était notre voisin Laloi qui, d’une mine consternée et
mystérieusement était venu conter cela à mon père, nous crûmes à une de
ces fausses nouvelles qu’il avait tant de plaisir à propager.
Nous y crûmes d’autant mieux, que les détails qu’il nous donnait
passaient si bien toute croyance, que mon père lui tourna le dos en lui
disant:
--Tenez, Laloi, une fois pour toutes, fichez-moi la paix... Vous
mériteriez vous et les gens qui débitent des sornettes pareilles, qu’on
vous fessât au coin des rues.
Et cependant, pour cette fois, notre voisin avait raison.
Etant sorti, je ne tardai pas à me procurer un de ces manifestes, que
des gens sortis on ne sait d’où, et payés par on ne sait qui,
distribuaient à profusion...
Il y était dit que Sa Majesté le roi de Prusse, «bien loin de convoiter
nos provinces et de prétendre s’enrichir par des conquêtes, _n’avait en
vue, en faisant la guerre à la France, que le bonheur des Français_...»
Il y était dit que si l’armée prussienne envahissait la France, c’était
pour y rétablir l’ordre et un gouvernement à sa guise...
»Que jusqu’à l’arrivée de S. M. le roi de Prusse à Paris, les gardes
nationales et les autorités étaient rendues responsables de tout
désordre...
»Que les habitants qui OSERAIENT SE DÉFENDRE, seraient punis
sur-le-champ comme _rebelles_, et que leurs maisons seraient démolies ou
brûlées...»
Ah! tenez, après tantôt un siècle, au souvenir seul de ce manifeste
d’une insolence stupide, je sens mon cœur se gonfler de colère...
Qu’il se soit trouvé un roi pour rédiger ce manifeste monstrueux et un
général pour le signer, c’est ce qu’on a peine à comprendre.
N’importe! elle fut, cette proclamation, comme l’étincelle tombant sur
un baril de poudre...
La France entière fut debout, brandissant ses armes, frémissant d’une
rage désormais inapaisable... Quels hommes dégénérés, nous croyaient-ils
donc ces barbares!... Ce fut, comme si chaque citoyen eut reçu un
soufflet sur la joue...
Quoi! une nation oserait proposer à la France de rendre sa capitale sans
combat!...
Des millions de voix répondirent:
--Notre capitale... Viens la prendre...
Et Vergniaud traduisit en un fier et magnifique langage notre pensée à
tous, le jour où il s’écria:
«Faites retentir dans toutes les parties de l’Empire ces mots sublimes:
Vivre libre ou mourir! que ces cris se fassent entendre jusqu’auprès des
trônes coalisés contre vous; qu’on leur apprenne qu’on a compté en vain
sur nos divisions intérieures; qu’alors que la patrie est en danger,
nous ne sommes plus animés que d’une seule passion, celle de la sauver
ou de mourir pour elle; qu’enfin, si la fortune trahissait dans les
combats une cause aussi juste que la nôtre, nos ennemis pourraient bien
insulter à nos cadavres, mais jamais ils n’auraient un seul Français
dans leurs fers.»
Voilà, mes amis, sous l’empire de quelles excitations brûlantes je me
rendis au district pour signer mon enrôlement.
Il est de ces dates qu’on n’oublie pas: c’était le 29 juillet 1792.
Fidèle à sa promesse, mon père m’accompagnait, et rien ne paraissait
plus sur son mâle visage de sa première émotion.
Il avait été décidé, entre nous, que nous ne dirions rien à ma mère
qu’au dernier moment, au moment où le sac au dos et le fusil sur
l’épaule, je quitterais la maison paternelle.
Non qu’elle fût femme à essayer de me retenir... Trop noble était son
âme pour ne pas s’élever à la hauteur des plus pénibles devoirs; mais
nous voulions lui épargner les angoisses de l’attente et le douloureux
effort de dissimuler ses larmes...
Il était neuf heures du matin lorsque nous arrivâmes à la maison
commune.
Tout autour des groupes de patriotes s’entretenaient avec une grande
animation, pendant que d’autres se crevaient les yeux à lire quantité de
ces affiches qu’on placardait matin et soir, et où il était donné des
nouvelles de l’armée, des départements et de l’Assemblée nationale.
Devant la porte, une douzaine de gardes nationaux entouraient deux de
leurs camarades, qui, à cheval sur un banc jouaient aux cartes en fumant
leur pipe.
Sur un grand écriteau accroché au mur, on lisait: Le bureau des
enrôlements est à gauche, au fond de la cour.
Ayant suivi cette indication, nous arrivâmes à une salle immense, très
haute de plafond, froide et nue comme une église pillée, où une
trentaine d’hommes de tout âge attendaient leur tour d’inscription.
Tout au milieu, devant une table si petite que les registres des
enrôlements la couvrait entièrement, un employé était assis.
Ah! ce n’était plus l’appareil imposant et théâtral du premier jour.
Rien de moins belliqueux que cet employé, petit homme à figure joufflue,
le nez surmonté de lunettes, très soigné en sa mise mesquine, portant
par dessus son habit vert clair des manches de serge noire.
Il me semble le voir encore, et je ris en pensant à l’air d’importance
dont il inscrivait les volontaires qui se succédaient devant sa petite
table. On eût dit qu’à chaque coup de plume il sauvait la patrie.
Nous étions beaucoup à l’attendre... il n’en allait pas plus vite,
procédant posément et méthodiquement, selon la tradition bureaucratique.
Enfin, mon tour étant arrivé, il me toisa de la tête aux pieds, et d’un
ton rogue:
--Votre nom, me demanda-t-il, votre domicile...
--Justin Coutanceau, demeurant rue Saint-Honoré.
--Quel âge avez-vous?
--Dix-sept ans et demi.
--Peste!... vous avez bien poussé, on vous en donnerait au moins
vingt-deux...
Il m’adressa plusieurs autres questions, écrivant les réponses à mesure,
et finalement il me tendit une plume en me disant de signer:
J’obéis, il me remit mon certificat d’inscription, et nous allions nous
éloigner, quand une grosse voix joyeuse et de nous bien connue, dit
derrière nous:
--A moi, maintenant.
C’était Fougeroux.
Je ne lui avais rien dit, mais il me connaissait, le brave garçon, il
avait surpris certains regards échangés entre mon père et moi, en
présence de ma mère, et ayant deviné mes intentions, il nous avait épiés
et suivis en cachette, se proposant de nous surprendre.
--Comment, tu veux t’enrôler, lui dit mon père.
--Tout juste, bourgeois. D’abord, moi, voyez-vous, l’idée qu’il y a des
Prussiens chez nous, en France, qui veulent nous faire la loi, cela me
rongeait... Quand j’ai compris que M. Justin allait partir, je n’y ai
plus tenu, et me voilà... Nous partirons ensemble... C’est qu’il est
bien jeune, voyez-vous, pour que nous le laissions aller là-bas tout
seul, faire le coup de fusil, marcher des journées entières sous le
soleil ou sous la pluie, dormir sur la terre mouillée sans rien dans le
ventre, souvent... Mais je serai là.
Et s’adressant à l’employé:
--Allons, lui dit-il, inscrivez Pierre Fougeroux, âgé de trente-six ans,
garçon boulanger...
Puis, quand il tint son certificat:
--Et maintenant, interrogea-t-il, quand filons nous..., quand nous
équipe-t-on... où faut-il se présenter?
--On vous fera prévenir.
--Quand?
--Prochainement.
Je voyais bien que le vague de ces réponses ne convenait point à
Fougeroux; sa grosse face devenait cramoisie, et il commençait à parler
très haut et à s’en prendre à ce pauvre diable de scribe, lequel
évidemment n’en pouvait mais, quand une porte au fond de la salle
s’ouvrit et un homme entra à grands pas.
Il n’était guère que de taille moyenne; mais sa stature était
herculéenne, ses épaules rondes étaient aussi larges que celles de
Fougeroux, et le col de sa chemise déboutonné et sa cravate dénouée
laissaient voir un cou énorme et la puissante musculature de sa poitrine
velue.
Il était laid, mais d’une laideur étrange et saisissante... La petite
vérole avait ravagé son visage et brouillé son teint, son nez était
écrasé comme par un coup de poing... mais sa bouche avait une incroyable
expression de mépris et d’audace, ses lèvres charnues semblaient faites
pour laisser couler des flots de lave et ses yeux lançaient des éclairs.
Il nous avait entendu, car, s’adressant à Fougeroux:
--Qu’est-ce tu veux? lui dit-il d’un ton brusque, des habits de soldat?
La patrie n’en a pas à donner à ses volontaires... Elle n’a même pas de
souliers à leur mettre aux pieds, pas de pain pour les nourrir... Elle
aura tout cela, le jour où les citoyens comprendront toute la
signification de ce mot, notre unique salut: patriotisme.
J’ai gardé dans ma mémoire les paroles textuelles de cet homme... Elles
n’avaient rien, me direz-vous, d’extraordinaire... Soit, mais il les
prononçait d’un tel accent que j’en fus bouleversé...
Et je ne fus pas le seul, car Fougeroux demeura béant, et mon père
s’approchant:
--Je t’ai compris, citoyen, dit-il à l’homme... Je ne suis pas riche,
mais n’importe!... Je prends l’engagement d’équiper et d’armer mon fils,
mon garçon que voici, et deux volontaires pauvres... Avant quinze jours
ils seront en route.
L’homme enveloppa mon père d’un regard étonnant de douceur et de
bienveillance, et lui serrant la main:
--Ah! tu es un patriote, toi, fit-il, et si jamais tu as besoin de
moi...
Des clameurs confuses qui s’élevaient de la rue l’interrompirent, et
l’employé se penchant vers lui vivement, lui dit:
--C’est encore de ces maudits volontaires... tous les jours il en vient
crier devant la porte, et même quelques-uns entrent qui me traitent très
mal... Ils prétendent que, puisqu’ils sont enrôlés, on leur doit les
moyens de partir...
--Je vais leur parler... dit l’homme.
Il sortit, en effet, de son pas massif, et nous le suivîmes.
Quatre ou cinq cents volontaires au moins étaient massés devant la
maison commune, chantant avec une sorte de frénésie le: Ça ira!...
A la vue de l’homme, ils se turent.
Lui, aussitôt, monta sur un des bancs de pierre placés à droite et à
gauche de la porte, et d’une voix qui tonnait comme un bourdon de
cathédrale:
--«Ce n’est pas vos chants, commença-t-il, qui chasseront les
Prussiens... Que demandez-vous?»
Un seul et même cri lui répondit:
--Des armes!...
Il eut un geste si terrible qu’un frisson courut dans la foule, et avec
une violence qui vous électrisait:
--«Et si j’en pouvais faire avec ma chair vous en auriez sur l’heure...
La patrie n’en a pas... Que ceux qui en veulent, volent à la
frontière... Là, chaque soldat qui meurt laisse échapper son arme...
Qu’ils la ramassent et s’en servent pour venger sa mort.»
Ces paroles, vous les trouverez dans toutes les histoires, et c’est à
cette occasion qu’il les prononça.
--Vive Danton!... cria la foule.
C’était lui, que je ne connaissais pas... Vivement je me détournai pour
le voir encore, il était descendu de son banc et avait disparu.
Du moment où mon père avait promis, rien au monde n’était capable de
l’empêcher de tenir sa promesse, sinon l’impossibilité flagrante, le cas
de force majeure.
Il avait dit qu’il équiperait et armerait quatre volontaires, ce fut
désormais son unique préoccupation.
Le malheur est qu’il n’y avait à Paris ni équipements ni armes.
Et ici, mes amis, je ne vous parle pas d’équipements d’une certaine
façon plutôt que de telle autre, je ne vous parle pas d’armes
particulières.
A la lettre, il était impossible de se rien procurer de ce qui est
indispensable à un soldat.
Les boutiques des armuriers étaient vides; vides, les magasins de
fabricants d’uniformes.
Quant à trouver un ouvrier qui consentit à travailler de son métier, il
n’y fallait pas songer.
L’atelier avait été déserté pour la place publique, pour les cafés et
les cabarets, pour les abords de l’Assemblée nationale.
La terrasse des Feuillants était trop étroite pour les groupes qui s’y
tassaient et qu’eut vainement essayé de disperser la garde nationale.
Que faisait dehors, me demanderez-vous, tout ce peuple de la
capitale?...
Rien!...
Remué jusqu’en ses profondeurs, jusqu’en ses boues, haletant
d’angoisses, dévoré de soupçons, il se débattait dans le vide,
triomphant ou consterné, selon qu’un imbécile criait: victoire! ou:
sauve qui peut!...
On attendait surtout des nouvelles.
Nouvelles de qui, de quoi, d’où?...
Est-ce qu’on savait!...
Il ne s’était rien passé... n’importe! On voulait le bulletin du
néant...
Et de toutes les bornes un orateur surgissait, demandait ce qu’on avait
fait, disant ce qu’on eût dû faire, déclarant absurdes toutes les
mesures et s’offrant carrément de sauver la patrie, si on voulait avoir
confiance en lui...
Voilà comment vers la fin d’août nous étions encore à Paris, Fougeroux
et moi et les deux volontaires dont s’était chargé mon père, et qui
étaient un serrurier et un clerc de procureur de notre quartier.
Mais que de choses, que d’événements pendant ce mois, qui nous parut, à
nous impatients, aussi long qu’un siècle.
Les Marseillais étaient arrivés à Paris, le dix août avait eu lieu, et
Danton, selon son expression, avait été porté au ministère par un boulet
de canon; Danton, l’homme qui proposait aux enrôlés enragés de
combattre, de courir au champ de bataille pour s’y armer des fusils des
morts...
Les Marseillais dont je vous parle étaient cinq cents volontaires, qui,
pour répondre à l’appel de Barbaroux et de Rebecqui, députés des
Bouches-du-Rhône, venaient de traverser la France.
Ils étaient arrivés à Paris le 30 juillet, et il me semble les voir
encore à la barrière de Charenton, reçus par deux bataillons de fédérés
des départements, et par une députation de Jacobins, ayant en tête
Héron, de la Bretagne, et Fournier l’Américain...
Quel fut leur rôle, à Paris, j’étais trop jeune pour le bien comprendre.
Ce que je vis, c’est que ces méridionaux, exaltés par les ovations qui
les avaient accueillis tout le long d’une route de plus de deux cents
lieues, se laissèrent aller à de certains excès regrettables.
Il y en eut qui, dans les rues, arrachaient aux passants les cocardes de
soie tricolore qu’ils portaient au chapeau, les obligeant à y substituer
des cocardes de laine.
Puis, un soir, à la suite d’un banquet qui leur avait été offert aux
Champs-Elysées, ils dégainèrent et se jetèrent sur des grenadiers de la
section des Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pères.
Mais il faut tout dire...
Pendant que les Marseillais buvaient au salut de la patrie, et à la
victoire de nos soldats, à un restaurant qu’on appelait: _Le grand Salon
du couronnement de la Constitution_, ils avaient entendu partir d’une
guinguette voisine, nommée le _Jardin royal_, des éclats de rire
moqueurs et des cris de: Vive le roi!
Cruellement offensés en leur patriotisme, se croyant insultés et bravés,
ils avaient brisé les treillages qui séparaient les deux établissements,
et une lutte s’était engagée, lutte fratricide, à laquelle applaudissait
une héroïne alors aussi célèbre que Théroigne de Méricourt, la fameuse
reine Audu.
J’étais aux Champs-Elysées, ce soir-là, avec mon père et mon parrain, et
ce n’est pas sans un frisson que je vis ce dernier se jeter au plus fort
de la mêlée pour séparer les combattants.
Ils ignoraient qui il était, et des deux côtés on appuyait des canons de
pistolet sur ses tempes et on le menaçait d’épées nues.
Mais que lui importait la mort, à ce député de Paris... Qui sait même si
son souhait le plus ardent n’était pas de mourir ainsi sur le champ
d’honneur du devoir.
Ah! c’était un spectacle terrible que de voir cet homme à cheveux
blancs, la tête nue, les habits en désordre, ballotté entre ces furieux
en armes, rempart vivant entre ces haines furibondes, impassible quand
sa chair eût dû frémir au contact glacé du fer.
Pour lui, offrir sa poitrine n’était pas une figure de rhétorique.
Il voulait parler, il parla... Il sut contraindre à l’écouter ces hommes
qui semblaient incapables de rien entendre...
«Insensés, leur criait-il, ne comprenez-vous donc pas que nos discordes
sont la joie de nos ennemis et font toute leur audace!... Quoi! pendant
que nos volontaires pleurent de rage de n’avoir pas d’armes, vous, assez
heureux pour en posséder, vous les tournez les uns contre les autres!...
Le flot de l’invasion monte, et pour un vivat vous en venez aux
mains!... Faut-il donc que je vous relise l’insultant manifeste de
Brunswick!... La France ne doit plus avoir qu’une pensée, qu’une haine,
qu’un cri: dehors les barbares!... Il serait voué à l’exécration des
races futures, le malheureux qui verserait une goutte de sang Français,
pendant que les Prussiens souillent notre sol.»
Mais ce n’est que bien imparfaitement que je vous traduis les paroles de
mon parrain... Tous les journaux d’alors les rapportèrent, et on
pourrait les y retrouver...
Ce que je puis vous dire, c’est que je vis les sabres rentrer au
fourreau, honteux d’en être sortis... C’est que les Marseillais
voulurent rendre hommage à l’homme courageux qui les avait rappelés au
devoir, c’est qu’ils l’escortèrent jusqu’à sa maison en chantant l’hymne
sublime dont ils firent, les premiers, retentir les échos de Paris...
Cet hymne, mes amis, c’était la Marseillaise.
Comment il fut trouvé, ce chant sacré de la patrie armée, à Strasbourg,
à deux pas de l’ennemi, dans l’atmosphère brûlante des bataillons
volontaires... nul ne l’ignore.
Les volontaires partaient le lendemain au jour, pour marcher à
l’ennemi... Le maire de Strasbourg, Diétrich, les réunit à un banquet où
vinrent leur serrer la main les officiers de la garnison... Les
demoiselles Diétrich et nombre de jeunes filles de l’Alsace, assistaient
à ce repas d’adieu, quelques-unes le cœur bien gros et dissimulant
mal leurs larmes.
Vers la fin, pendant que se choquaient les verres, on voulut chanter des
chants patriotiques... mais lesquels?... Ce n’était pas la sauvage
_Carmagnole_ ni le colérique _Ça ira!_ qui pouvaient traduire les
émotions de ces convives unis en une communion fraternelle avant
d’affronter, au nom sacré de la liberté, les balles de l’ennemi...
On chercha un refrain, et un des volontaires s’écria: «Aux armes!...»
«Aux armes!...» Ces deux mots disaient tout. Un officier de vingt ans,
Rouget de l’Isle, s’en empara... Il se précipite dehors et l’instant
d’après le visage inspiré par le génie de la révolution, il rentrait en
chantant:
Allons enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé...
Ce fut comme un éclair du ciel... Ce chant qu’ils entendaient pour la
première fois, ils le reconnurent, ils le savaient en quittant la table,
ils le répandirent par toute la France, par le monde entier...
Et certes, il était temps qu’il fût trouvé l’hymne de la patrie en
danger, le chant qui électrise les bataillons et gagne les batailles...
Les Prussiens avaient marché, pendant le mois d’août...
Le 27, on apprit à Paris qu’ils avaient passé la frontière, qu’ils
avaient impitoyablement pendu à Sierck quelques pauvres paysans
coupables d’avoir défendu leur pays, et enfin qu’ils s’étaient emparés
de Longwy.
Paris eut un instant de stupeur.
Longwy pris!... Longwy au pouvoir des Prussiens!...
Allons donc!... Personne n’y voulait croire... Les prophètes de malheur
de la veille étaient devenus les plus obstinés sceptiques du lendemain.
Longwy, disait-on, était défendu par des soldats français, donc les
Prussiens n’y sont pas...
Ceux-là même qui avaient proclamé le danger de la patrie doutaient...
Car en le proclamant, c’est à peine s’ils y croyaient, ou du moins ils
le supposaient bien éloigné encore. Ils avaient voulu surtout prendre
leurs précautions contre l’improbable. Et pas du tout, ce qui de leur
part n’avait été qu’un acte de prévoyance devenait une mesure de salut.
Car à la fin, il fallut bien se rendre à l’évidence.
La nouvelle apportée par un courrier ne tarda pas à être confirmée de
dix côtés à la fois.
Les Prussiens étaient bien réellement à Longwy.
Oh! mes amis, j’assistai ce jour-là à un mouvement sublime. Foulé le
long du Rhin par le sabot des chevaux barbares, le sol de la patrie
tressaillit jusqu’à la Méditerranée.
De même que s’il eût ressenti la secousse d’un tremblement de terre,
chaque citoyen s’élança hors de sa maison, ses armes à la main, éperdu
de colère et criant:
--Où sont-ils?