courir à Coblentz, le quartier général de l’émigration, qu’ils
emplissaient du tapage de leurs forfanteries et du scandale de leurs
amusements, la roi et la reine, aux Tuileries, se trouvaient assaillis
de quantité d’ambitieux subalternes, et d’intrigants avides et remuants,
qui, sous prétexte de servir la cause royale, achevaient de la ruiner.
Ces ineptes conspirateurs avaient installé, rue Saint-Nicaise, une
espèce de bureau de recrutement, où ils enrôlaient pour l’armée de
l’invasion, qu’ils appelaient l’armée du roi, tout ce qu’ils
rencontraient sur le pavé de vauriens prêts à tout, et de pauvres
diables mourant de faim.
Le prix de l’enrôlement était de sept cents livres, payables en
assignats hors de France, au quartier général des émigrés. Et en
attendant qu’on pût diriger ces malheureux sur la frontière, on les
logeait dans un mauvais cabaret, à l’enseigne de l’_Ecuelle de bois_,
près des Tuileries.
C’est à la porte de cette auberge que je les ai vus quelquefois, fumant
leur pipe à l’ombre, se moquant sans doute entre eux des niais qui
croyaient avoir acheté leur dévouement.
En parvint-il seulement un seul à Coblentz? Ce n’est rien moins que sûr.
Il y avait à les faire passer à l’étranger de grandes difficultés, et
ceux qu’on expédiait désertaient avant d’arriver à destination et
revenaient à Paris.
C’est par les rumeurs du quartier que je connus ce bureau de
recrutement, mais c’est par moi-même que je constatai l’existence de ce
fameux _Club national_ établi dans une maison du Carrousel, qui fit tant
de bruit à l’époque.
J’avoue, par exemple, que le hasard seul me mit sur sa trace, et d’une
façon bien simple:
Depuis ce fameux soir où ma mystérieuse inconnue m’avait si vivement
planté là, son souvenir obsédait mon esprit à ce point que j’en perdais
le sommeil. Avec quelle amertume je me reprochais ma timidité, et de
n’avoir pas insisté pour qu’elle se fit connaître. Ne me devait-elle pas
cela, après le service que je lui avais rendu. Tandis que je n’étais
même pas sûr de savoir son nom, car rien ne me prouvait que ce nom de
Marie-Thérèse qu’elle m’avait jeté fût le sien... Et cependant, je le
trouvais bien doux à prononcer!... Jamais réunion de syllabes n’avait
eu, pour mon oreille, une telle harmonie.
Comme de raison, je n’aurais pas, pour un empire, bougé de la boutique,
le lendemain de la fête de la Fédération: j’espérais, j’attendais un
billet. Il n’en arriva pas. Il n’en vint pas davantage les deux jours
qui suivirent...
J’étais désolé et furieux, tout ensemble, et la satisfaction de mon
confident Fougeroux m’exaspérait.
--Décidément, répondait-il à mes doléances, décidément elle vaut mieux
que je ne croyais, cette jolie aristocrate. Elle s’est simplement moquée
de vous, M. Justin, et ce rendez-vous n’était qu’un prétexte pour nous
fausser poliment compagnie... Croyez-moi, c’est une fière chance que
vous avez là.
C’était si peu mon opinion, que je me jurai que je retrouverais
l’ingrate, me fallut-il, pour y arriver, fouiller une à une toutes les
maisons de Paris...
On se fait pourtant de ces serments-là, à l’âge que j’avais!...
Mais il n’était pas besoin de telles extrémités, puisque je savais ou
que je croyais savoir plutôt, qu’elle demeurait aux Tuileries.
De ce moment, je passai mes journées à rôder autour du palais, faisant
faction des heures entières devant les guichets, dévisageant toutes les
femmes qui allaient et venaient, me donnant le torticolis à épier les
ombres qui glissaient le long des fenêtres.
Je me disais qu’à force de temps et de patience, je finirais bien par
l’apercevoir, cette jeune fille, dont le souvenir était devenu mon
tourment.
Cependant, je perdais mes peines, quand un matin, en traversant le
Carrousel, je fus heurté assez rudement par un gentilhomme en uniforme
de fantaisie, qui, marchant dans le même sens que moi venait de me
dépasser.
J’ouvrais la bouche pour lui reprocher sa maladresse, mais il se
retourna au même moment, et, en apercevant sa figure, je demeurai béant.
Cette figure, je l’avais déjà vue quelque part, j’en étais sûr. Mais où?
Un effort de mémoire me mit sur la voie.
Ce gentilhomme n’était autre que ce faux ouvrier dont l’exaltation
m’avait tant frappé dans les tribunes de l’Assemblée législative le jour
du discours de Vergniaud.
Cloué littéralement sur place par la stupeur, je le suivis des yeux et
je le vis entrer dans une maison à vingt pas de moi.
Machinalement, je me rapprochai de cette maison pour l’examiner, et en
moins de cinq minutes, je comptai plus de soixante personnes qui y
entraient, après avoir dit quelques mots à un vieil homme debout sur la
porte.
En un temps où dix journaux, tous les matins, dénonçaient chacun son
complot, je devais être et je fus assailli des plus sinistres soupçons.
Au lieu donc de m’éloigner, j’attendis, et, au bout d’une demi-heure je
vis ressortir tous les gens que j’avais vus arriver. Seulement, ils
avaient échangé leur costume contre des haillons et s’étaient coiffés du
bonnet rouge...
Une fois dehors, ils ne semblaient pas se connaître et s’éloignaient par
groupes de trois ou quatre.
Mais leur point de réunion était arrêté d’avance, je ne tardai pas à en
acquérir la certitude.
M’étant attaché au pas de deux de ces singuliers sans-culottes, je les
vis gagner la terrasse des Feuillants, où tous les autres ne tardèrent
pas à les rejoindre... Puis, quand ils furent en nombre, ils se
présentèrent aux portes de l’Assemblée nationale, où ils furent admis.
J’en avais trop fait pour ne pas poursuivre jusqu’au bout l’aventure, et
d’ailleurs la curiosité m’aiguillonnait jusqu’à me faire oublier
Marie-Thérèse.
Je pénétrai donc, à mon tour, dans la salle de l’Assemblée, et je
reconnus tous ces hommes disséminés dans les galeries publiques, avec
tant d’art, pour paraître très nombreux, qu’on eût dit que des places
leur avaient été réservées.
Bientôt un orateur parut à la tribune... C’était un député Girondin. Les
sans-culottes de la place du Carrousel ne lui laissèrent pas articuler
dix paroles... Il essaya de lutter, de tenir tête à l’orage, inutiles
efforts. Le président agitait sa sonnette à la briser... en vain.
Des députés se levèrent pour imposer silence aux perturbateurs, ils
furent couverts de huées... le complot était évident.
Épouvanté, je descendis quatre à quatre, et j’envoyai un huissier
chercher mon parrain M. Goguereau.
Dès qu’il parut, et avant qu’il pût me demander ce que j’avais et
pourquoi j’étais si pâle, je l’entraînai dans un coin, et d’une voix
émue, je lui racontai ce que je venais de découvrir.
Il m’écouta, les sourcils froncés, et même une larme roula dans ses
yeux.
Puis, lorsque j’eus achevé:
--Ce que tu me dis là, Justin, fit-il, je le savais et tous mes
collègues le savent... Oui, il est des hommes qui ont formé le dessein
de tuer la liberté par les excès qu’ils commettent en son nom... S’ils
triomphaient, à l’heure où l’ennemi se presse à la frontière, c’en
serait fait de la révolution et peut-être de la France... Mais nous
veillons, et le moment est proche où seront déjouées leurs criminelles
espérances... Et toi, mon enfant, n’ébruite pas ce que tu as surpris, il
n’y a déjà que trop de causes de défiances et de désordres...
J’avais trop le respect de mon parrain pour ne pas me taire, puisqu’il
me le recommandait.
Mais Fougeroux n’était pas quelqu’un pour moi, ma confiance en lui était
entière et absolue, je ne vis nul inconvénient à lui raconter ce que
j’avais surpris.
J’en eus quasi regret, tant fut terrible l’émotion qu’il en ressentit.
Il est vrai que cela me mettait à même de juger de l’effet que pouvaient
produire sur les rudes patriotes du faubourg ces histoires de complots
incessamment colportées, et qui allaient grossissant de bouche en
bouche.
Ce garçon si honnête, qui était la bonté même, qui n’eût pas, comme on
dit, fait de mal à une mouche, devint livide; ses yeux étincelèrent, et
remuant les bras terriblement:
--Il faudrait pourtant en finir, s’écria-t-il avec tous ces
conspirateurs, avec M. Véto et ces aristocrates de malheur!... Nous
prennent-ils donc décidément pour un bétail qui est leur propriété!
Quoi! plutôt que de reconnaître nos droits, ils sont allés chercher
l’étranger comme un particulier irait chercher la garde pour mettre à la
raison ses domestiques révoltés!... Rappelez-vous ce que je vous dis
aujourd’hui, M. Justin, c’est une trahison qui leur coûtera cher!...
Je le calmai, parce que mon influence sur lui était toute puissante,
mais en moi-même, je me disais:
--Les autres, ceux des faubourgs, qui les calmera?... Qui peut se
flatter, après les avoir mis en branle, de les arrêter à son gré; de
leur dire: Vous n’irez pas plus loin, et d’être écouté!
Fougeroux m’avait bien promis d’être discret, mais je ne tardai pas à
reconnaître que mon secret était celui du drame, tout le monde le
connaissait.
Les journaux ne cessaient de dénoncer le _Club national_ de la rue du
Carrousel, et _l’Ami de la Vérité_,--une feuille relativement
modérée,--publia une liste de ses principaux membres et de longs détails
sur sa constitution et son but.
Il s’y rencontre, écrivait-il, des militaires, des journalistes, un
ancien ministre, des chanteurs publics, enfin des affidés de toutes
conditions, prêts à revêtir tous les travestissements pour se faufiler
partout, dans les comités de l’Assemblée nationale, dans toutes les
sociétés patriotiques, et jusqu’aux Jacobins.
On y trouve des applaudisseurs gagés, des orateurs forts en gueule qui
débitent les discours qu’on leur apprend par cœur, des motionneurs
chargés d’inspirer les groupes, des lecteurs de place publique, des
distributeurs d’écrits, des observateurs et enfin toute une armée de
faux sans-culottes...
L’_Ami de la Vérité_ ajoutait que ce club national coûtait à la cour
cent soixante-quatre mille livres par mois...
Le jour même où furent imprimées ces révélations, il y eût dans les
tribunes publiques de l’Assemblée une rixe où deux hommes furent laissés
pour morts, entre les sans-culottes à gourdins et les fédérés des
départements.
Car les fédérés étaient toujours à Paris, et il en arrivait chaque
matin...
Il avait été décidé qu’ils ne feraient qu’assister à la fête de la
Fédération et qu’ils partiraient ensuite, mais on les laissait sans
ordres.
Et les gens, selon leurs opinions, affirmaient qu’ils étaient retenus
par la cour dans la crainte qu’ils n’arrêtassent l’invasion prussienne,
ou encore que chacun des partis qui déchiraient l’Assemblée prétendait
les garder pour les enrôler au service de ses ambitions et de ses
rancunes...
En attendant, on leur donnait trente sous par jour, et ils passaient
leurs journées à l’Assemblée nationale, leurs soirées dans les clubs,
leurs nuits n’importe où, pourvu qu’ils y eussent la licence de faire
tapage.
Il m’arriva de causer avec plusieurs d’entre eux, et je constatai qu’ils
étaient extraordinairement montés.
Avaient-ils tort?... Non, tel n’est pas mon avis.
Quoi! brûlants du plus pur enthousiasme patriotique, ils avaient tout
quitté, pays, famille, amis, intérêts, pour marcher à l’ennemi, et on
les laissait à Paris... Quoi! on avait déclaré la patrie en danger, et
on n’utilisait pas les forces vives de la nation!...
De même que Fougeroux, ils répétaient: Il faut en finir!...
Et la province n’était guère moins agitée.
Mon père nous écrivait que les achats de grains devenaient de plus en
plus difficiles. Encore que la récolte eût été bonne, on n’en voyait
presque pas paraître sur les marchés. Ceux qui en avaient, le cachaient,
les uns, par peur, les autres, par spéculation. Ceux qui se décidaient à
en montrer quelques sacs, exigeaient de l’or en échange. De l’or!... on
eût dit qu’il avait émigré, il n’y avait plus que les agioteurs qui en
avaient plein leurs poches. Tout se payait avec des assignats, d’autant
plus dépréciés qu’il en circulait beaucoup de faux.
De là un renchérissement extraordinaire du blé qui faisait souffrir les
populations et les exaspérait.
Dans une bourgade des environs de Chartres, mon père avait vu une bande
de gens armés envahir le marché, taxer arbitrairement le grain, et
l’enlever à ce prix.
Déjà cette scène déplorable avait eu lieu à Etampes, l’année précédente,
et le maire de la ville, Simoneau, avait été tué en essayant de
s’opposer à cette taxe forcée, violation inique de la liberté de
commerce.
Même l’Assemblée nationale avait décrété qu’en souvenir de son
dévouement à la loi, un monument lui serait élevé sur une des places
d’Etampes, et que son écharpe serait suspendue aux voûtes du Panthéon
français.
Mais près de Chartres, il ne se trouvait pas de Simoneau, et mon père
s’était vu arracher des mains le blé qu’il venait d’acheter pour les
deux tiers du prix qu’il l’avait payé.
Sa lettre trahissait une tristesse profonde et de sinistres
appréhensions.
«Je ne suis pas sensible, nous disait-il à la fin de sa lettre, à une
perte d’argent, et je plains plus que je ne maudis les malheureux qui me
l’ont fait subir, mais si nous en sommes-là, au mois de juillet, que
sera-ce cet hiver...»
Cet effroi d’un avenir qui s’assombrissait de plus en plus, était celui
de tous les hommes de bon sens, et arrêtait toutes les affaires. Plus
d’industrie, plus de commerce, plus de travail, rien...
Courir aux nouvelles, lire les journaux, suivre les séances de
l’Assemblée et des clubs, pérorer, discuter, s’inquiéter des projets de
la cour encore plus que de ceux de l’ennemi, piquer sur des cartes la
marche de l’armée prussienne, voilà toute l’occupation de Paris.
A voir la population oisive qui circulait dans les rues, qui emplissait
les promenades et les places publiques, on eût dit une ville de rentiers
et que chacun avait sa fortune faite.
Jamais la misère n’avait été si affreuse.
Que de fois, pendant que je restais à la boutique, assis dans le
comptoir, que de fois j’ai vu se coller contre les vitres le hâve et
maigre visage de quelque pauvre patriote exténué de besoin.
L’instant après, un homme entrait timidement, à qui la honte ramenait un
peu de sang aux joues, et qui d’une voix à peine intelligible
balbutiait:
--Citoyen, je n’ai pas mangé depuis avant-hier.
Jamais, ni ma mère ni moi, nous n’avons eu l’affreux courage de refuser
une livre de pain à qui nous la demandait. Mon père d’ailleurs, ne l’eût
pas souffert.
Et Dieu sait, cependant, s’il était grand le nombre de ceux qui venaient
nous tendre la main. C’était comme une procession, à certains jours, et
j’ai vu des fournées entières s’en aller ainsi morceau à morceau.
Fougeroux, parfois s’en fâchait.
--Vous êtes trop bonne, madame Coutanceau, disait-il, on abuse...
Ma mère ne répondait pas, elle pleurait.
--Quel métier, Seigneur! gémissait-elle, que le métier de boulanger, par
cette grande misère... Nous ne pouvons pourtant pas nourrir tous ceux
qui ont faim!
Non, nous ne le pouvions pas, et le peu que nous faisions était encore
énorme pour nous, et insensiblement diminuait le petit avoir péniblement
gagné par mes parents.
Mais mon père ne songeait pas à se plaindre. Il n’était pas de ceux qui
n’avaient vu dans la Révolution qu’une occasion de se pousser et
d’assouvir leurs convoitises. Patriote ardent et sincère, il avait fait,
je lui ai entendu dire souvent, le sacrifice de sa fortune, et il était
prêt à faire celui de sa vie, pour le maintien des droits de l’homme...
Croyez que les généreuses idées de mon père étaient alors celles d’un
grand nombre de citoyens. Si les agioteurs et les intrigants
continuaient à étaler un luxe impudent au Palais-Royal, les honnêtes
gens supportaient fièrement les privations. On ne rougissait pas d’être
pauvre.
Je me rappelle avoir entendu mon parrain, M. Goguereau, nous décrire un
dîner où il avait été invité, chez un restaurateur des Champs-Élysées et
qui avait été, nous disait-il, extraordinairement servi.
Il s’y trouvait trois députés, dont un ancien ministre, et leurs femmes,
en tout six convives: la carte ne s’était pas élevée à quinze francs...
Cependant, les grands événements approchaient; nous étions au 22
juillet.
S’il est dans notre histoire une date héroïque, mes amis, c’est cette
date du 22 juillet 1792, et il n’est pas d’âme vraiment française qui la
puisse oublier.
La France, ce jour-là pour la première fois, fit l’épreuve de son
énergie, et sûre de ses forces, reprit pour ainsi dire possession
d’elle-même.
Il n’était pas six heures du matin, lorsque je fus éveillé en sursaut
par un grand bruit, dont il me fut tout d’abord impossible de me rendre
compte.
J’écoutai... Le bruit se renouvela et les vitres de ma chambre
tremblèrent... Il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était une salve
d’artillerie.
Palpitant, la sueur au front, je me jetai à bas de mon lit, je me vêtis
en un tour de main et d’un bond je fus dans la boutique.
Elle était pleine de voisins, qui causaient avec une animation
extraordinaire, mêlés à nos ouvriers dont le travail venait de finir.
--Qu’est-ce, m’écriai-je, qu’y a-t-il?
Fougeroux s’avança vers moi, et, d’un accent où vibrait son
patriotisme:
--Il y a, répondit-il, que M. Véto a été obligé de céder... On promulgue
aujourd’hui le décret qui proclame la patrie en danger.
Fou que j’étais!... Tout entier à l’obsédant souvenir de Marie-Thérèse,
j’avais oublié!...
Furieux contre moi-même, j’allais m’élancer dehors, quand l’honnête
Fougeroux me barra le passage.
--Attendez-moi, M. Justin, dit-il, je vous accompagne.
L’instant d’après, en effet, dès qu’il eut tout ordonné pour que la
boulangerie ne souffrit pas de son absence, nous sortions ensemble.
Déjà, la rue Saint-Honoré était pleine de monde et des crieurs publics
vendaient aux passants l’ordre et la marche de la cérémonie.
La Commune avait voulu que la promulgation fût faite avec une solennité
austère, qui répondit à l’effrayante gravité des circonstances, et elle
avait chargé Sergent du programme.
Artiste médiocre, Sergent était allé demander des inspirations à Danton,
et il s’est surpassé.
On sentait un puissant souffle révolutionnaire dans l’ordonnance de
cette solennité, et il n’était pas un détail qui ne fut admirablement
choisi pour frapper les imaginations et exalter le patriotisme.
David, qui depuis a été l’ordonnateur de Robespierre, a fait plus
grandiose, il n’a jamais fait mieux ni surtout plus juste.
Les canons du Pont-Neuf avaient annoncé la solennité par cette salve de
trois coups qui m’avait éveillé.
Ils continuèrent à tirer d’heure en heure, toute la journée, jusqu’à
sept heures du soir.
Des détonations profondes leur répondaient... C’était l’artillerie de
l’Arsenal qui faisait écho.
Les six légions de la garde nationale de Paris avaient été convoquées à
la place de Grève, et c’est là que nous les trouvâmes, Fougeroux et moi,
attendant des ordres, l’arme au pied.
A huit heures précises, on les divisa en deux colonnes qui prirent
chacune en même temps, une direction différente, pour porter dans tout
Paris la proclamation.
Chaque cortége avait en tête un escadron de cavalerie, avec tambours,
trompettes, et six pièces de canon.
Quatre huissiers à cheval, en grand costume, portaient des drapeaux où
on lisait: _Liberté-Egalité-Constitution-Paris_.
Douze officiers municipaux ceints de leur écharpe, suivaient, groupés
autour d’un garde national à cheval qui soutenait une immense bannière
tricolore, où on avait écrit, en grosses lettres, ces mots effrayants et
sauveurs:
LA PATRIE EST EN DANGER
Puis venaient encore six pièces de canon, roulant sur le pavé avec un
bruit sinistre, et les légions de la garde nationale.
Un escadron de cavalerie fermait la marche.
A tous les carrefours, sur les ponts et sur les places, le cortége
s’arrêtait.
Les huissiers agitaient leurs drapeaux et un long roulement de tambours
commandait le silence...
Alors un officier municipal se détachait du groupe, et se haussant sur
son cheval pour être entendu de plus loin, lisait l’acte de l’Assemblée
législative.
Puis, par deux fois il répétait:
_La patrie est en danger!... La patrie est en danger!..._
Pour nous tous, c’était la voix même de la France menacée, faisant au
dévouement de ses enfants un suprême appel.
Aussi, à chaque proclamation, un frisson terrible courait dans la foule,
pareil à la rafale qui couche les épis de blé.
A cette pensée de la patrie en danger, chacun se sentait menacé en son
existence même, en son honneur, en sa famille, en sa liberté...
Et aux salves de l’artillerie, aux appels lugubres des trompettes, un
cri immense, le cri de tout un peuple répondait:
--Aux frontières!... Aux frontières!...
Ah! on n’oublie jamais ces émotions poignantes, quand on les a
ressenties!...
Je n’avais pas un fil de sec sur moi, mes dents claquaient, les oreilles
me tintaient, et il me montait au cerveau comme des bouffées de flamme.
Ce jour-là je compris l’exaltation des martyrs, l’ivresse sainte du
sacrifice, je compris tout ce qu’on peut éprouver de joie à verser pour
la défense du sol sacré de la patrie la dernière goutte de son sang.
Ému d’une émotion non moins profonde que la mienne, Fougeroux me serrait
le poignet à le briser.
Il était blême, de grosses larmes roulaient le long de ses joues, et
c’est d’une voix à peine articulée qu’il balbutiait:
--Maintenant les Prussiens peuvent venir, la France les recevra!...
Mais ce n’était pas tout que d’exalter jusqu’au délire le sentiment
national.
De tous côtés des amphithéâtres avaient été dressés pour recevoir les
enrôlements.
Il y en avait à la Place Royale, au Parvis Notre-Dame, à l’Estrapade,
place Maubert et au Carré Saint-Martin.
Chacun d’eux se composait d’une estrade grossièrement charpentée,
recouverte d’une tente pavoisée de banderolles et de drapeaux
tricolores, ornée de couronnes et de branches de chêne. On y arrivait
par un escalier de quatre à six marches.
Une large planche, posée sur des tambours servait de table.
Trois officiers municipaux et six notables recevaient les engagements,
les enregistraient et délivraient à chaque volontaire un certificat
d’inscription.
Une triple rangée de gardes nationaux isolaient l’amphithéâtre et en
défendaient l’accès.
Et, certes, c’était une sage mesure que d’entourer ainsi les estrades.
La foule s’y ruait avec un si furieux enthousiasme que les factionnaires
avaient mille peines à la modérer et à la contenir.
Près de moi, j’entendis une vieille femme me dire:
--Ils ne se presseraient pas plus quand il s’agirait d’entrer en
paradis.
Elle avait raison. C’était à qui franchirait le premier le roide
escalier, à qui tiendrait son certificat d’inscription et l’agiterait en
l’air en criant: _Vive la Nation!_...
A tout instant, il fallait qu’un officier municipal se levât pour calmer
le tumulte.
--Patientez, répétait-il. Que diable! nous ne pouvons cependant pas vous
inscrire tous à la fois!...
Ce qui n’empêche que las de s’étouffer au bas de l’escalier, des
impatients cherchaient à escalader l’estrade.
De tous côtés, on entendait des gens crier: «Inscrivez-moi, je suis un
tel, âgé de tel âge, demeurant telle rue, tel numéro... D’autres
écrivaient leur déclaration au crayon, sur des morceaux de papier qu’ils
jetaient aux officiers municipaux.
Tout se confondait en un même délire, en un pareil élan, les conditions
et les âges. C’était bien l’égalité absolue devant le danger de la
patrie. Il n’y avait plus là des inférieurs et des supérieurs, des
riches et des pauvres, il n’y avait que des citoyens réclamant un même
droit, celui de défendre leur pays...
Il en venait de tout jeunes, des enfants, qui s’efforçaient de prouver
qu’ils avaient seize ans, l’extrême limite d’âge fixée par l’Assemblée,
et qui se retiraient désespérés de n’être pas admis...
Il se présentait des vieillards, qui brandissaient des armes entre leurs
mains débiles, jurant que la vue de l’ennemi leur rendrait toute leur
énergie, qu’ils étaient encore assez robustes pour combattre et qu’en
tout cas ils sauraient mourir.
Les partants, eux, chantaient, quand le soir, les officiers municipaux
les conduisaient à l’Hôtel-de-Ville. Ils criaient à la foule émue:
--Chantez donc avec nous!
Il y eut le premier jour près de cinq mille enrôlements... Il avait été
impossible d’en inscrire davantage.
Et ce qui s’était fait à Paris, le même jour et à la même heure, se
répéta dans toutes les communes de France.
Et partout où se fit entendre le cri de détresse de la patrie, un
dévouement pareil répondit.