répondait rien.
Et l’un d’eux lui ayant mis le poing sous le nez pendant qu’un autre
brandissait une pique au dessus de sa tête, pas un des muscles de son
visage ne bougea.
Mais je n’en pus pas supporter davantage, et m’adressant à ces
malheureux:
--N’avez-vous pas honte, m’écriai-je, vibrant d’indignation, de vous
mettre à dix pour outrager une femme!...
Tous se retournèrent, surpris, et l’un d’eux, qui semblait le chef de la
bande, peut-être parce qu’il avait une plus mauvaise figure que les
autres, me toisa d’un air furieux, en disant:
--Toi, citoyen joli-cœur, j’ai un conseil à te donner... Passe ton
chemin!...
Je n’ai jamais été très-endurant, et à ce moment-là, après toutes les
émotions qui me secouaient depuis le matin, j’étais dans une exaltation
qui me transportait hors de moi-même.
Saisissant donc à la poitrine le grossier sans-culotte, je le secouai
rudement en criant de ma plus grosse voix:
--Et moi je vous préviens que le premier qui manquera de respect à
mademoiselle, aura affaire à moi!...
Toute la colère de ces gens aussitôt se tourna contre moi.
--Qu’est-ce que c’est, clamaient-ils, qu’est-ce que c’est que cet
aristocrate, qui vient insulter d’honnêtes patriotes?...
--Ne voyez-vous pas, hurlait le chef, que je tenais toujours, ne
voyez-vous pas qu’il arrive de Coblentz! C’est un émissaire des
Prussiens...
De pareilles accusations, en ce temps-là, suffisaient pour vous conduire
droit au fond de la Seine avec une pierre au cou.
Je n’y songeai même pas.
Écartant d’un vigoureux effort les enragés qui m’entouraient, je me
jetai devant la jeune fille, en appelant:
--A moi! Fougeroux...
Il n’avait pas attendu mon appel, le brave garçon, pour retrousser ses
manches, et il guettait le moment d’intervenir.
Me voyant menacé, il se rua sur le groupe, qu’il rompit d’un seul coup
d’épaules, pendant que ses formidables poings s’abattant sur les deux
plus hargneux de la bande les envoyaient prendre la mesure du pavé.
--Ah! on veut toucher à mon jeune bourgeois!... ricanait-il.
Il y eut parmi les assaillants dix secondes de stupeur... C’est d’un
œil hésitant qu’ils considéraient le torse du formidable champion qui
semblait me tomber du ciel.
Lui, calme autant que s’il eût été devant son pétrin, en profita pour
passer sous mon bras le bras de la jeune fille, et nous poussant:
--Allez, nous dit-il, m’attendre au coin de la rue du Bac... j’en ai
pour une minute à régler le compte de ces braves sans-culottes.
Mais ils étaient déjà revenus de leur surprise, et les trois plus
vigoureux se précipitèrent sur Fougeroux, s’accrochant à ses
vêtements... Il s’en débarrassa d’un tour de reins, aussi aisément qu’un
lion qui secouerait des roquets acharnés à sa peau. Et comme je revenais
à son aide:
--Mais, allez-vous en donc, jarniguié! jura-t-il, vous voyez bien que
vous nous empêchez de nous entendre, les citoyens et moi.
A l’attitude de nos adversaires, je compris que Fougeroux les avait
dégoûtés de la bataille, et que toute leur fureur se passait en
criailleries.
Reprenant donc le bras de la jeune fille, je l’entraînai rapidement le
long de la rue de Grenelle.
Ce qui ne laissait pas que de me surprendre, c’est que durant toute
cette scène, elle était demeurée muette et impassible.
Était-ce sang-froid, était-ce au contraire stupeur? Je ne savais.
Tout en marchant, je l’observais du coin de l’œil. Les couleurs
étaient revenues à ses joues, elle allait d’un pas aisé; jamais, à voir
son calme, on n’eût soupçonné le danger qu’elle venait de courir...
Comme de raison, mille questions se pressaient dans mon esprit.
Qu’était cette jeune fille, et quels étaient ces hommes?...
Qu’avait-elle fait? comment s’était-elle attiré leur colère, et que
voulaient-ils d’elle?
Mais je n’osais interroger... De nous deux, maintenant celui qui
tremblait, c’était moi.
De ma vie, je n’avais approché une femme si belle!... Qu’était près
d’elle la fille de M. Despois, l’armurier, notre voisin, qui avait dans
tout le quartier Saint-Honoré un immense renom de beauté!... J’aurais
passé des siècles près de mademoiselle Despois, sans que mon cœur
battît plus vite à un moment qu’à l’autre, tandis que près de
celle-ci!... Puis, celle-ci me semblait extraordinairement imposante, en
dépit de ses vêtements plus que simples. Il y avait en elle tant de
noblesse et tant de grâce en ses moindres mouvements, que près d’elle,
mademoiselle Despois, dont on disait qu’elle avait «un port de reine,»
aurait eu l’air d’une laveuse de vaisselle.
Si je puis aujourd’hui vous dire si exactement mes sensations, jugez de
ce que je dus éprouver alors!...
Je mourais d’envie de lui parler, et je n’osais pas... Je sentais très
bien que je devais dire quelque chose, et ma langue était comme collée à
mon palais... Et plus j’avais conscience du ridicule de ma situation,
plus mon embarras redoublait.
Bien certainement, nous serions allés jusqu’à la rue du Bac sans
échanger une parole, si elle n’eût rompu le silence.
Elle appuya légèrement la main sur mon bras, pour me faire ralentir le
pas, et d’une voix qui me parut douce comme une musique céleste:
--Je vous dois la vie, monsieur, me dit-elle... plus encore, peut-être:
l’honneur. Comment pourrai-je jamais m’acquitter envers vous!...
Je me sentais plus rouge que le feu, et c’est d’une voix étranglée que
je balbutiai quelque chose comme ceci:
--Je suis trop payé, déjà, mademoiselle, par le bonheur d’avoir pu vous
être utile en quelque chose... Ce que j’ai fait n’est rien...
--Comment, rien!... Vous avez risqué votre vie, monsieur.
--Ne le croyez pas, mademoiselle...
--Pardonnez-moi. Ces misérables vous auraient bel et bien massacré, sans
ce robuste... citoyen qui nous est venu en aide.
--Non, mademoiselle, non... Ces gens étaient fort exaltés, c’est vrai,
mais croyez bien qu’au fond ils ne sont pas méchants.
Elle s’arrêta court, et m’examinant attentivement:
--Croyez-vous vraiment ce que vous dites? me demanda-t-elle.
--Assurément.
Pour parler vrai, je ne le croyais qu’à demi et mon accent devait
manquer d’assurance. Elle eût cependant l’air de me croire, et se
remettant à marcher.
--Du moins, poursuivit-elle d’un ton moitié plaisant et moitié attendri,
du moins vous me direz, je l’espère, le nom de mon sauveur pour que je
puisse le joindre à mes prières... Comment vous nommez-vous, monsieur?
--Justin Coutanceau, mademoiselle...
Et poussé par un mouvement de vanité:
--Le prénom de Justin, ajoutai-je, est celui de mon parrain, M.
Goguereau, le député de Paris.
Je sentis que son bras tressaillait sous le mien, et avec une vivacité
singulière:
--Quoi! s’écria-t-elle, vous êtes le filleul de Goguereau!... C’est bien
l’ami de Vergniaud, n’est-ce pas? de Gensonné, de l’ancien ministre
Roland, et de tous les Girondins!...
--Oui, mademoiselle, répondis-je, confondu d’entendre une jeune fille,
une ouvrière, parler de tels hommes comme si elle les eût connus.
Pour la première fois, ma protégée daigna prendre attention à mon humble
personne, et elle m’examina d’un rapide et subtil coup-d’œil.
Mais elle devait être, et fut déroutée, par ma mise, plus recherchée que
celle des jeunes gens de ma condition, et aussi par ma taille et ma
figure, qui me faisaient paraître quatre ou cinq bonnes années de plus
que mon âge.
--Et vous..., citoyen, reprit-elle, vous étudiez sans doute pour devenir
un avocat célèbre, comme ces messieurs de l’Assemblée?
Elle ne disait plus: «monsieur,» elle disait: «citoyen.»
L’ironie était palpable, elle se moquait de l’Assemblée nationale, et de
Justin Coutanceau, par la même occasion.
--Je n’ai pas une ambition si haute, mademoiselle, répondis-je d’un ton
vexé.
Elle avança dédaigneusement les lèvres et murmura:
--Oh! si haute!... si haute!...
--Je vis chez mon père, ajoutai-je, et je n’ai pas encore de profession.
--Et que fait votre père!
--Il est boulanger, mademoiselle.
--Et... patriote, n’est-ce pas?... C’est-à-dire grand partisan des idées
nouvelles; hantant les clubs et les sections.
C’était, à ce qu’il me parut, une superbe occasion de prendre ma
revanche de ses sarcasmes.
Me drapant donc de toute la dignité dont j’étais capable:
--Vous l’avez dit, mademoiselle, répondis-je, mon père est patriote...
Mon père est de ceux qui pensent que «tous les citoyens sont égaux, et
que s’ils doivent être distingués entre eux, c’est par la vertu et non
par la naissance... Mon père croit que chaque citoyen a des droits et
doit mourir plutôt que de les abandonner...»
Je puis bien vous dire, mes amis, que cette belle phrase, qui était du
citoyen Robespierre, et non de moi, parut égayer singulièrement ma
compagne.
Elle m’interrompit d’un éclat de rire, en disant:
--A merveille!... Je vois que j’ai eu ce rare bonheur d’être secourue
par un philosophe... Je doute seulement, citoyen, que vos beaux
principes eussent suffi à me tirer des mains des patriotes qui voulaient
m’écharper... Les poings du robuste sans-culotte qui est venu à notre
secours m’inspireraient plus de confiance... Vous le connaissez
beaucoup, ce sans-culotte?
--C’est un des geindres... je veux dire un des garçons de mon père.
--Et il vous est dévoué.
--Aveuglément.
--De sorte que, si vous lui commandiez quelque chose, n’importe quoi, il
ne réfléchirait ni ne discuterait..., il obéirait.
--Je le crois, mademoiselle...
Elle parut réfléchir, et moi j’essayai de mettre un peu d’ordre dans mes
idées en déroute.
Si naïf que je fusse, je comprenais bien, désormais, que ce n’était pas
une ouvrière que j’avais au bras, et je n’en admirais que plus son
sang-froid, son courage, et jusqu’à son aisance superbe à se moquer de
moi.
Cependant, nous étions arrivés au coin de la rue du Bac, et je cherchais
des yeux quelque établissement où ma protégée pût réparer le désordre de
sa toilette, désordre dont elle ne s’apercevait pas, mais qui provoquait
les quolibets des passants.
J’allais me décider à la conduire chez un petit traiteur de la rue de
Grenelle, quand j’aperçus de loin Fougeroux, qui arrivait en se
dandinant lourdement selon sa coutume.
J’en eus un mouvement de joie, car, malgré ma confiance en sa force
prodigieuse, songeant au nombre de ses adversaires, et qu’ils pouvaient
se raviser, j’étais inquiet.
J’entraînai donc vivement ma protégée à sa rencontre, et dès qu’il fut à
portée de la voix:
--Eh bien!... lui criai-je.
Il haussa dédaigneusement les épaules, et riant de son large rire, qui
lui fendait la bouche jusqu’aux oreilles:
--Les citoyens ont compris que j’avais raison, répondit-il, et ils m’ont
payé une bouteille.
Puis, s’adressant à notre inconnue:
--Maintenant, toi, citoyenne, lui dit-il, voudrais-tu nous faire le
plaisir de nous dire pourquoi ces braves patriotes t’en voulaient si
fort?
Elle rougit un peu, mais c’est du ton le plus dégagé qu’elle répondit:
--C’est ce qu’ils ont oublié de m’apprendre.
A l’air capable dont Fougeroux hocha la tête, je vis bien que ses
adversaires avaient dû parler, et qu’il était travaillé de défiances.
--A d’autres!... grogna-t-il. Des patriotes sont incapables de malmener,
sans raison, une jeune fille comme toi... Je les ai interrogés, ils
prétendent que tu n’es qu’une aristocrate déguisée, une émissaire de
Coblentz et des Prussiens...
--Ah! ils prétendent cela.
--Mais, oui... Au moment où la reine quittait le champ de la Fédération,
ils t’ont vue te faufiler jusqu’à son carrosse et lui jeter un billet...
Je pensais qu’elle allait essayer de nier: point.
--Et après!... fit-elle audacieusement. Existe-t-il donc une loi qui
défende de remettre un placet à la reine de France!...
Je voyais que la colère la gagnait et je sentais son bras se dégager peu
à peu du mien.
Je frémis à l’idée qu’elle pouvait nous planter là, que je ne saurais
rien d’elle, que je ne la reverrais plus...
Imposant donc silence à Fougeroux, dont la grossièreté me révoltait, je
me retournai vers la jeune fille, et du ton le plus humble:
--Croyez, mademoiselle, dis-je, que ce citoyen n’a nullement eu
l’intention de vous offenser... Et la preuve c’est qu’il sera, de même
que moi, trop heureux de vous escorter jusqu’à votre domicile...
Visiblement elle hésita.
--En vérité, citoyen, me dit-elle, je ne sais si je dois accepter votre
offre... je ne vous ai déjà causé que trop d’embarras.
--Je vous en prie, insistai-je.
--Vous le voulez, fit-elle, soit, venez.
Et reprenant mon bras, elle m’entraîna du côté du Pont-Royal, si
rapidement qu’on eût dit qu’elle essayait de distancer Fougeroux,
lequel, les mains dans les poches et sifflant la Carmagnole, marchait
obstinément sur nos talons.
Mais, comme bien vous le pensez, je ne remarquais pas ce détail. Je ne
pouvais détacher mon esprit de cette idée que j’allais être séparé de
cette étrange jeune fille. Et la douleur que j’en ressentais me donnait
du courage.
--Ne saurai-je donc pas, mademoiselle, demandai-je, à qui j’ai eu le
bonheur de rendre service.
--On vous l’a dit, répondit-elle en souriant, à une aristocrate
déguisée.
--Ainsi, vous ne me laisserez même pas l’espérance de vous revoir.
--A quoi bon!...
--Qui sait... je pourrais peut-être vous être utile encore.
Elle s’arrêta, et arrêtant sur moi un regard si intense que tout mon
sang afflua à mon visage:
--Bien vrai, monsieur Justin, murmura-t-elle d’une voix d’une douceur
infinie, bien vrai; si je vous demandais quelque chose, vous me
l’accorderiez...
Ah! elle ne m’appelait plus citoyen, maintenant.
--Je donnerais mon sang pour vous, mademoiselle, m’écriai-je.
Elle réfléchit un moment, puis vivement:
--Eh bien! où demeurez-vous? me demanda-t-elle.
--Rue Saint-Honoré, juste en face de Doniol, le gantier de la reine...
--Doniol... oui, en effet, je vois cela d’ici... Et maintenant, si je
voulais vous faire tenir un billet, comment devrais-je m’y prendre?...
--Adressez-le à Fougeroux, il m’est dévoué, je le préviendrai, il me le
remettra. Fougeroux... vous rappellerez-vous de ce nom?
--Très bien... Alors, c’est entendu. Si vous recevez un billet signé
Marie-Thérèse, vous viendrez au rendez-vous qu’il vous assignera...
--Je vous le jure...
Nous avions alors traversé la Seine, et nous nous trouvions en face du
guichet des Tuileries.
Brusquement la jeune fille abandonna mon bras, et s’adressant à
Fougeroux et à moi:
--Il ne me reste plus, citoyens, nous dit-elle, qu’à vous remercier...
Me voici arrivée... Selon les circonstances, adieu, ou... au revoir.
Et légère comme l’oiseau, elle s’élança sous le guichet du palais et
disparut.
Je ne sais, en vérité, combien de temps je serais demeuré planté sur
mes pieds devant les Tuileries, si Fougeroux ne m’eût arraché à l’extase
où j’étais plongé.
--Allons, allons, fit-il en me tirant par la manche, il est l’heure de
rentrer, monsieur Justin, j’ai ma fournée qui m’attend.
Machinalement, je répondis:
--Oui, va, je te suis.
Mais je ne pouvais m’éloigner de cette place d’où j’avais vu disparaître
cette jeune fille dont la rencontre devait bouleverser ma vie.
Qu’attendais-je?... Qu’elle reparût?... Je savais bien qu’elle ne
reparaîtrait pas. Et je restais, cherchant à m’imaginer l’intérieur de
ce palais, d’après les récits de ceux qui y avaient pénétré le 20 juin.
Qu’y faisait-elle en ce moment? Sans doute elle racontait le danger
qu’elle avait couru, forcée ainsi de s’occuper de moi.
Ah! que c’est beau la jeunesse, mes amis, que c’est beau, et que je
plains ceux qui n’ont pas eu leurs années de généreuses folies et de
radieuses illusions!
Par bonheur, si je divaguais, Fougeroux avait le parfait sang-froid d’un
homme à jeun depuis le matin.
Aussi, tout en me ramenant à la maison par la rue Saint-Nicaise, qui
allait de la Seine à la rue Saint-Honoré.
--Eh bien! commença-t-il, avais-je raison, quand je vous disais que
c’était une aristocrate déguisée, que nous venions de tirer des mains
des patriotes!...
--Rien ne le prouve.
L’allégation était si audacieuse que Fougeroux en fut d’abord interdit.
--Comment, rien ne le prouve! s’écria-t-il ensuite. Une coquine qui se
déguise pour jeter des billets dans la voiture de la reine, qui se moque
de l’Assemblée nationale et qui loge aux Tuileries! Et encore je ne vous
ai pas tout dit. Dès que madame Véto a eu lu le billet, elle l’a déchiré
menu comme balle d’avoine, et après elle a donné un ordre à un officier
à cheval, qui est parti au grand galop... Qu’était-ce que ce billet?
Encore quelque conspiration contre les patriotes?
--Que m’importe! interrompis-je. Des lâches menaçaient une femme, il
était de notre devoir de la défendre.
Si peu clairvoyant que fût Fougeroux, mon emportement l’éclaira.
--Oh!... fit-il du ton d’un homme surpris d’une soudaine découverte.
Oh!... c’est vrai qu’elle est diantrement jolie, la ci-devant...
Jamais l’honnête garçon ne m’avait paru si absolument stupide, je
l’aurais battu.
--Je te prie, lui dis-je, de me faire grâce de tes réflexions.
C’était la première fois de ma vie que je lui parlais brutalement, il
dut être navré.
--Comme cela, insista-t-il, c’est bien vrai: si elle vous écrit, vous
irez à son rendez-vous.
Ce fut mon tour d’être stupéfait.
--Comment sais-tu qu’elle doit m’écrire? dis-je.
--La belle malice!... Je marchais sur vos talons, quoiqu’elle cherchât à
vous éloigner de mes oreilles, la fine mouche, et j’ai tout entendu.
A quoi bon nier, puisque pour dérober à mes parents le secret de cette
correspondance je devais avoir besoin de la complaisance de Fougeroux.
--Si j’avais ce bonheur, répondis-je, qu’elle me donnât un rendez-vous,
je passerais au travers du feu pour y courir.
C’est d’un air consterné que le brave garçon leva les bras au ciel.
--Y pensez-vous, monsieur Justin! s’écria-t-il. Revoir une ennemie de la
nation, une émissaire de Coblentz, une amie de madame Véto.
Il n’était guère, alors, de patriote qui n’eût partagé la répulsion de
Fougeroux, tant était abominable la réputation de Marie Antoinette et
des femmes de son intimité.
Même, beaucoup ont prétendu que c’était la Révolution, que c’était le
peuple, qui avait inventé les calomnies atroces qui se débitaient en 92.
C’est faux.
C’est à Versailles, c’est à la cour que se fabriquaient les pamphlets
immondes qui couraient Paris, et où on racontait les orgies supposées de
la reine, ses prétendues parties fines, ses soi-disant aventures au bal
de l’Opéra.
Comment le peuple n’eût-il pas cru ce que répandaient des gens de la
noblesse. Je le croyais si ferme, pour ma part, que je ne trouvais rien
à répondre à Fougeroux.
Et lui poursuivait:
--D’ailleurs, cher M. Justin, qu’avez-vous à espérer!... Que cette
aristocrate vous aime, vous, le fils à Jean Coutanceau le boulanger?
Vous savez bien que ce n’est pas possible... Donc, si jamais elle vous
assigne un rendez-vous, ce sera pour se moquer ou pour tirer de vous
quelque avantage... C’est que je la connais, moi, cette race!... On me
dirait qu’elle veut vous corrompre, vous enrôler contre la nation, faire
de vous un agent des émigrés et des Prussiens, que je n’en serais pas
surpris.
Et s’exaltant à cette pensée, comme on s’exaltait à cette époque de
fièvre.
--Vous, un agent de l’étranger, s’écriait-il, vous!... Ah! je vous
tuerais avant de ma propre main...
Si les craintes de Fougeroux étaient exagérées, ses soupçons n’étaient
pas non plus sans quelque vraisemblance, je le reconnaissais. Mais la
passion a toujours des sophismes à son service.
Non-seulement je rassurai le digne garçon, mais j’obtins de lui--non
sans peine par exemple--le serment qu’il me garderait le secret.
Il était temps; nous approchions de la maison, et déjà j’apercevais ma
mère, causant devant la porte de la boulangerie avec deux de ses
voisins, M. Doniol, le marchand de gants, et l’épicier Laloi, qui avait
sa boutique au coin de la rue.
A la façon dont elle vint à moi, la pauvre chère femme, et dont elle me
jeta les bras autour du cou pour m’embrasser, je compris qu’elle avait
été terriblement alarmée de ma longue absence.
Comment ne l’eùt-elle pas été, avec tous les bruits sinistres qui
avaient agité Paris. N’était-on pas allé jusqu’à dire que les Suisses
avaient tiré sur le peuple, et qu’il était resté un millier de morts sur
le carreau.
--Or, je vous le demande, répétait tristement M. Doniol, comment
voulez-vous qu’on vende gants avec des affaires pareilles!
C’était M. Laloi qui s’était empressé de conter ces sottises à ma mère,
et je le lui reprochai, sans en être étonné. C’était un de ces êtres
malfaisants qui ne sont jamais si heureux que quand ils ont une mauvaise
nouvelle à vous apprendre. Poltron, avec cela, comme un lièvre, et
dissimulant mal sa lâcheté sous des airs de fier-à-bras.
Jusqu’en janvier 1792, il s’était appelé Leroi, comme défunt son père,
mais une émeute ayant eu lieu ce mois-là, le 25, je crois, à cause de la
cherté extraordinaire du sucre, et une bande de femmes ayant bouleversé
sa boutique, il s’était imaginé que son nom y était pour quelque chose,
et s’était empressé de changer Leroi en Laloi.
Cet imbécile n’était pas venu à la fête du Champ-de-Mars, mais il était
allé le matin, avec sa section, assister à la pose de la première pierre
du monument qu’on devait élever sur l’emplacement de la Bastille.
Et même, il avait rapporté de cette cérémonie une tabatière qu’il
montrait fièrement, et qui était tournée dans du bois provenant des
démolitions.
C’était un certain Palloy, lequel s’intitulait Palloy le Patriote, qui
faisait ce commerce. Chargé de démolir la terrible forteresse, il
s’était imaginé de la débiter en menus souvenirs patriotiques, et l’idée
lui rapportait gros.
Dans les pierres, il faisait sculpter des Bastilles en miniature; avec
les bois de charpente, il fabriquait des cannes, des tabatières ou des
éventails; il transformait les ferrures en boucles de souliers ou de
chapeau.
C’est donc par notre voisin l’épicier que nous sûmes ce qu’avait été la
cérémonie.
Il nous expliqua comment, sous la première pierre, on avait placé une
boîte de cèdre contenant la déclaration des droits gravée sur une table
d’airain, une copie de la constitution, des monnaies et des assignats...
Mais ce qui l’émerveillait le plus, c’est que le mastic employé pour
sceller la pierre, avait été composé avec des cendres d’anciens titres
de noblesse...
--Tout cela, soupirait M. Doniol, ne fera pas vendre une paire de
gants!...
J’étais jeune, je ne pouvais m’empêcher de rire des gémissements de
notre voisin, et cependant, il était bien naturel qu’il s’affligeât. Ce
n’est pas quand une nation se sent menacée dans son existence même,
qu’elle songe à s’acheter des gants.
Et on peut dire que l’immense péril de la France grandissait d’heure en
heure.
Alors, les journaux commençaient à donner sur les Prussiens des
renseignements précis. On savait que leur armée était de
quatre-vingt-dix mille hommes, tous vieux soldats, commandés par le duc
de Brunswick, qui passait alors pour le meilleur général de l’Europe,
ayant fait ses preuves sous le grand Frédéric, pendant la guerre de
Sept-Ans.
On savait aussi que le roi de Prusse s’avançait avec son armée.
Mais ce qui portait à son comble l’exaspération, c’était la certitude où
on était que mêlés à ces étrangers, marchaient pour combattre la patrie,
vingt-deux mille gentilshommes émigrés, parmi lesquels les frères et les
amis du roi.
Comment, après cela, eût-on cru à la sincérité du roi, en admettant
qu’il eût été sincère!...
--Il est avec nous par force, disaient les patriotes; il est clair que
son cœur est avec les Prussiens, avec ces nobles qui composaient
autrefois sa cour, et c’est pour leur triomphe que sont tous ses
vœux...
Et il faut bien le reconnaître, le roi et la reine semblaient prendre à
tâche de ne négliger aucune imprudence pour accréditer ce bruit qu’ils
pactisaient avec l’étranger.