blanc par les démonstrations patriotiques dont ils avaient été l’objet
tout le long de leur route.
Ils étaient logés, quelques-uns chez des patriotes, le plus grand nombre
rue de la Pépinière, à l’ancienne caserne des gardes françaises.
Déjà, depuis quelques jours, on les rencontrait par bandes dans les
rues. Ils se promenaient, hantaient les clubs et se multipliaient si
bien qu’on les eût cru dix mille.
Déjà, même, ils avaient occasionné quelques rires.
Le soir du 13 juillet précisément, huit ou dix d’entre eux voulurent
tout casser chez le restaurateur Cerni, dont l’établissement faisait le
coin de la rue des Moulins. Il est juste d’ajouter qu’ils avaient été
imprudemment provoqués.
Trouvant mauvais le vin qu’on leur servait, ils en avaient demandé de
meilleur, et Cerni leur avait répondu qu’il en avait, mais qu’il le
gardait pour les Prussiens.
C’est notre voisin l’épicier qui, ayant été témoin de l’algarade,
accourut nous la raconter.
Il trouva chez nous cinq ou six commerçants de la rue, qui agitaient la
question de savoir s’ils ouvriraient leur boutique le lendemain.
En digne femme de Jean Coutanceau ma mère dit:
--Je ne fermerai pas, quoi qu’il arrive, un boulanger ne doit jamais
fermer.
Mais son courage n’alla pas jusqu’à me donner, tout d’abord, la
permission d’aller voir la fête.
Elle ne pouvait oublier que l’année précédente, le 27 juillet, le
Champ-de-Mars avait été le théâtre d’une collision sanglante.
--Que veux-tu aller faire là, me répétait-elle; tu es encore trop
jeune, ce n’est pas ta place...
Cependant, j’insistai tant qu’elle finit par céder, mais à la condition
que je me ferais accompagner de notre premier geindre, et que je ne le
quitterais pas...
Ce geindre, nommé Fougeroux, âgé d’une quarantaine d’années, était chez
nous depuis vingt ans, et faisait en quelque sorte partie de la famille.
Il mangeait à notre table, logeait dans notre maison, et c’était ma mère
qui raccommodait ses hardes.
C’était un hercule, avec des épaules larges comme un dressoir, et des
bras qui, à battre la pâte, avaient pris des proportions véritablement
colossales.
Son intelligence n’était pas très développée et il était têtu comme une
mule, mais il était honnête et bon.
Dire qu’il nous était dévoué serait dire trop peu. Son affection pour
mon père, pour ma mère et pour moi surtout, qu’il avait vu naître,
tenait du fanatisme. Quand il avait parlé de son jeune bourgeois, il n’y
avait plus qu’à tirer l’échelle. Et malheur à qui se fût avisé de ne me
point trouver parfait.
Avec cela, Fougeroux était un déterminé sans-culotte. Les affaires
publiques le préoccupaient à un degré d’autant plus étonnant qu’il
n’avait pas la plus vague idée de la révolution qui s’opérait. Son
incessant désespoir était de n’avoir jamais pu apprendre à épeler ses
lettres. Aussi n’était-il sortes de cajoleries qu’il ne me fît pour me
déterminer à lui lire le journal.
Je lui lisais souvent, amplement payé de ma peine par le plaisir que
j’avais à le voir écouter bouche béante et les yeux écarquillés, tout
ces mots qui se suivaient, auxquels il ne comprenait absolument rien
mais qui l’enchantaient.
Son autre passion, dès qu’il avait une heure de libre, était de courir à
une guinguette du quartier, où on serinait, à raison de deux sous la
séance, des chansons patriotiques, la _Carmagnole_ ou _Ça ira_...
L’idée de m’accompagner ne pouvait manquer de ravir Fougeroux.
--Je réponds de lui, bourgeoise, dit-il à ma mère, en retroussant ses
manches, pour montrer ses bras d’athlète, geste qui lui était familier.
Et en effet, le lendemain, 14 juillet, sur les six heures du matin, nous
nous mîmes en route après avoir mangé une bouchée.
Nous nous attendions à trouver les rues pleines de monde; point. Jamais
je n’avais vu Paris si morne.
Nul bruit; pas de marchands comme d’habitude, ni laitières, ni
maraîchers, pas un garçon de boutique lavant le seuil de sa maison.
A peine, de loin, en loin, apercevions-nous un petit groupe de bourgeois
suivant le même chemin que nous...
Lorsque nous arrivâmes au Champ-de-Mars, ou au Champ de la Fédération,
comme on disait alors, il était absolument vide.
Fougeroux n’en revenait pas.
--Et dire, répétait-il, qu’il y a deux ans à pareille date, dès quatre
heures du matin, la foule était si drue, que si on eût jeté une épingle
en l’air, elle ne serait pas tombée par terre.
Pour la première fois de ma vie, mes amis, j’allais assister à une
grande solennité populaire. J’étais ému. Tout, dans cette journée,
devait me frapper extraordinairement. Soixante-dix-huit ans se sont
écoulés depuis, eh bien! il n’est pas un détail de cette fête de la
Fédération qui ne soit présent à ma mémoire, comme si elle datait hier.
Sur des monticules de sable disposés en cercle, on avait monté
quatre-vingt-trois petites tentes, ombragées chacune d’un peuplier.
C’était le symbole des quatre-vingt-trois départements, c’était la
France entière, campant en présence de l’ennemi.
Deux bourgeois, qui examinaient comme nous, ne comprirent pas cette
idée, ou ne l’approuvèrent pas, car il y en eut un qui dit tout haut:
--On aurait dû, pendant qu’on y était, planter quarante-quatre mille
peupliers, pour figurer les quarante-quatre mille municipalités...
Il ricanait, et l’intention était si visiblement insultante, que
Fougeroux commençait à relever ses manches, et que je jugeai prudent de
l’entraîner plus loin.
Au centre du Champ-de-Mars, on avait dressé quatre catafalques, figurant
les tombeaux des volontaires qui étaient morts ou qui allaient mourir à
la frontière, pour la défense de la patrie.
Sur un des côtés on lisait: Nous les vengerons!
L’autel de la patrie, formé d’une colonne tronquée, était dressé tout en
haut des gradins construits en 1790. Sur quatre autels plus petits, on
avait placé des urnes funéraires et des brûle-parfums.
A cent toises de l’autel, en allant vers la rivière, s’élevait un grand
arbre, l’arbre de la féodalité, dont toutes les branches étaient
chargées de couronnes, de tiares, de chapeaux de cardinaux, d’écussons,
de mitres d’évêques, de manteaux d’hermine, de casques, d’armoiries et
de parchemins... On devait y mettre le feu.
Une statue de la loi et une statue de la liberté, de grandeur colossale,
et montées sur des roulettes, étaient près de l’arbre.
A droite et à gauche ou avait établi deux tentes très-vastes, destinées,
celle de droite au roi et à l’Assemblée nationale, celle de gauche aux
corps administratifs de Paris.
Enfin, cinquante-quatre pièces de canon bordaient le Champ-de-Mars du
côté de la Seine, et tous les arbres étaient surmontés du bonnet
rouge...
Nous avions tout vu, et cependant l’espace immense où s’élevait le décor
que je vous décris continuait à rester désert...
Ce n’est guère que vers neuf heures que les curieux commencèrent à
arriver. Parmi eux se trouvait un sans-culotte, ami de Fougeroux, lequel
nous apprit que tout le peuple était à la Bastille, où soixante députés
posaient la première pierre d’un monument qu’on devait élever sur les
ruines de la forteresse maudite.
Mon premier mouvement fut de m’écrier:
--Courons à la Bastille!... Courons voir!...
Mais Fougeroux m’arrêta.
--Il est trop tard maintenant, me dit-il, visiblement dépité d’avoir
manqué cette cérémonie. Et, puisque nous sommes ici les premiers
profitons-en pour nous choisir une bonne place d’où nous verrons tout.
Tout à côté des bâtiments de l’École militaire se trouvaient accumulés
des matériaux de construction, destinés à des écuries dont on
apercevait les fondations à fleur de terre.
C’est là que Fougeroux et moi prîmes position, au grand détriment de nos
mains et de nos habits, sur un énorme tas de briques, qui s’élevait bien
à la hauteur d’un premier étage.
Nous finissions de consolider notre installation, quand un petit homme à
figure chafouine, tout de noir habillé, et que je pris pour un clerc de
procureur, vint poliment nous demander une petite place à nos côtés.
Pour toute réponse, je lui tendis la main et il grimpa.
De ce poste, nous dominions si entièrement le Champ-de-Mars, que je
distinguais jusqu’aux canonniers, qui, tout à l’extrémité, sur le bord
de la Seine, s’empressaient autour de leurs pièces.
On avait annoncé que le serment serait prêté sur l’autel de la patrie, à
midi précis.
Onze heures sonnaient, lorsque des salves d’artillerie et des roulements
de tambours annoncèrent l’arrivée du roi.
Il ne tarda pas à paraître... Il était dans un immense carrosse tout
doré, avec la reine, ses enfants et la princesse de Lamballe.
Aux portières, de chaque côté, marchaient les ministres, et ce détail
parut révolter notre compagnon, le petit homme maigre.
--N’est-ce pas une honte, me dit-il, de voir les ministres de la nation
à pied, dans la crotte, confondus parmi les palefreniers et les
laquais!... Il est vrai que c’est l’étiquette!
Je ne répondis pas, car nous étions à une époque où on ne s’ouvrait pas
volontiers à des inconnus, mais j’avoue que j’étais choqué. Et je
compris comment les plus misérables questions de cérémonial peuvent
engendrer des haines atroces.
Du reste, notre inconnu, à nous, semblait connaître la cour sur le bout
du doigt. Il nous nomma toutes les personnes qui suivaient la famille
royale dans deux voitures superbes. Il nous montra le prince de Poix et
M. de Brézé, madame de La Roche-Aymon, madame de Maillé et madame de
Tarente. Les hommes portaient des costumes brodés sur toutes les
coutures, et les femmes étaient en grand habit de gala avec les
coiffures très hautes.
Le cortége, fort imposant, était composé de cavalerie et de troupes de
ligne.
Des grenadiers, volontaires nationaux, escortaient les voitures, et la
marche était fermée par quatre compagnies des grenadiers suisses.
Le roi me parut accablé de lassitude. Il était affaissé plutôt qu’assis
dans le fond de la voiture, ses traits étaient extraordinairement
boursoufflés, on eût dit qu’il dormait... La reine, au contraire, qui
avait une toilette très brillante, redressait la tête d’un air fier, et
ses yeux erraient dans la foule comme pour y compter ses amis et ses
ennemis. On voyait qu’elle avait pleuré.
Une partie des troupes traversa l’Ecole-Militaire, sous le portique du
milieu, pour aller se former dans le Champ-de-Mars.
Le roi et la reine mirent pied à terre, et un moment après nous les
vîmes paraître au balcon, qui était tendu d’un riche tapis de velours
cramoisi brodé d’or.
C’est de là qu’ils devaient assister au défilé du cortége national.
--Nous serons aussi bien qu’eux, me disait Fougeroux ravi.
Mais déjà les canons recommençaient à tonner, les tambours s’étaient
remis à battre, le cortége national approchait.
Presque au même moment, de tous les côtés à la fois et par toutes les
issues, des flots de peuple se ruèrent dans le champ de la Fédération.
Il n’y a que la mer rompant ses digues qui puisse donner idée d’un
pareil spectacle. En un clin d’œil, l’immense espace, presque vide
jusqu’alors, se trouva plein d’une foule compacte, se poussant, se
pressant, se tassant...
Et de toutes les poitrines un même cri sortait, incessant, obstiné,
furieux:
--Vive Pétion!...
Fougeroux se frottait les mains; notre compagnon dit:
--C’est la revanche du maire de Paris.
Je n’écoutais pas, je n’avais pas assez d’yeux pour voir.
Le cortége entrait par la grille de la rue de Grenelle, défilait devant
le balcon de l’Ecole et allait se ranger autour de l’autel de la patrie.
Des gendarmes nationaux ouvraient la marche, immédiatement suivis de
deux ou trois cents musiciens jouant avec une sorte de frénésie l’air
de: _Ça ira!_... Puis, venait un bataillon de volontaires nationaux,
puis deux compagnies de fédérés des départements traînant un canon, puis
un régiment d’hommes armés de piques, puis... plus rien qu’une foule en
délire, où les rangs, les âges, les sexes se confondaient et se mêlaient
en une inexprimable cohue...
--Jamais tous ces gens ne trouveront de place, répétait Fougeroux,
inquiet pour notre fragile édifice de briques...
Et cependant, il en arrivait toujours... C’étaient des bataillons de
sans-culottes, coiffés de bonnets rouges, brandissant des miches au bout
de leurs piques... des groupes de petites filles en blanc, couronnées de
fleurs... des troupes de femmes portant des bannières où on lisait:
_Honneur aux braves morts à la prise de la Bastille, ou encore Aux
armes! Vengeons ceux qui meurent à la frontière!..._
Et les tambours battaient toujours, les cuivres mugissaient, les canons
tiraient à coups si précipités que leur fumée fermait l’horizon... Et
au-dessus de tout, s’élevait de plus en plus formidable le même cri:
--Vive Pétion!...
C’était comme le mot d’ordre de la journée...
On le voyait sur tous les drapeaux. Des milliers d’hommes avaient écrit
à la craie sur leur bonnet ou sur leur chapeau: Pétion ou la mort!...
D’où j’étais, en me penchant, je pouvais apercevoir le roi.
Il était immobile comme une statue, regardant d’un œil morne cette
marée humaine qui montait toujours...
C’étaient les sections qui défilaient... Le 104e régiment passa,
précédant des fédérés qui portaient les _tables de la loi_ et un modèle
en plâtre de la Bastille... Puis vint la section Saint-Marceau, dont la
musique jouait: _Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille..._
Enfin, le triomphateur de la journée, Pétion lui-même, parut à la tête
de la municipalité.
Ses habits étaient en désordre, sa coiffure dérangée, il était pâle
comme la mort et semblait près de défaillir, écrasé sous le poids de
son triomphe...
Il s’appuyait au bras d’un ami, et par moments faisait un geste de la
main, comme pour dire: «Grâce!... assez!...» Mais ce geste, loin de
calmer les acclamations, redoublait leur violence.
Quand il passa devant notre tas de briques, Fougeroux se dressa, et
agitant son chapeau, clama d’une voix de tonnerre! «Pétion ou la
mort!...» Puis, se retournant vers moi:
--Ah! on se ferait tuer pour cet homme-là, me dit-il.
J’étais bouleversé; cependant je ne pus m’empêcher de sourire et je lui
demandai:
--Pourquoi?...
Il parut embarrassé, puis haussant les épaules:
--Je ne sais pas, me répondit-il, mais n’importe: Vive Pétion!...
Le tour était venu de l’Assemblée nationale. Elle s’avançait, formant un
bataillon compacte de huit cents hommes, ayant à sa tête son président,
qui était, ce jour-là, Aubert-Dubayer.
L’Assemblée s’arrêta, devant le portique de l’Ecole-Militaire, et le roi
descendit, pour se rendre, au milieu d’elle, jusqu’à l’autel de la
patrie...
Lorsque les députés se remirent en marche, la reine quitta le balcon, et
quand elle reparut l’instant d’après, elle tenait une longue vue, dont
elle se servit pour suivre le roi...
De notre tas de briques, nous le distinguions à son habit brodé... Il
avançait péniblement, ballotté par la foule comme une coquille de noix
par les vagues... Deux fois je le perdis de vue... puis enfin il apparut
au sommet de l’autel de la patrie.
Je le vis lever la main pour prêter serment...
Tous les canons éclatèrent à la fois, les tambours roulèrent et une
acclamation s’éleva, formidable, à faire crouler le ciel.
L’instant d’après, le roi avait disparu, et je crus apercevoir comme une
mêlée au bas des gradins...
Je sus, le soir, ce que c’était: Le président de l’Assemblée avait
proposé au roi de mettre le feu à l’arbre de la Féodalité, et le roi
avait refusé en disant:
--C’est inutile... Il n’y a plus de féodalité en France.
N’importe! le programme était rempli... ou à peu près.
Un escadron de cavalerie se mit en mouvement au pas, et cette
manœuvre permit au roi de regagner sans encombre l’Ecole-Militaire.
Il se montra au balcon, et quelques timides: Vive le roi! le saluèrent,
aussitôt étouffés sous des: Vive Pétion! plus furieux que jamais.
L’instant d’après, nous le vîmes remonter en carrosse et s’éloigner...
Il s’agissait de nous retirer nous-mêmes, et en vérité ce n’était pas
chose aisée, que de traverser diagonalement le Champ de Mars, pour
gagner une des grilles.
Le départ du roi n’avait en rien diminué la cohue, et l’exaltation, s’il
est possible, augmentait.
A défaut du roi, quatre députés, Jean Debry, Gensonné, Antonelle et
Garreau, étaient allés mettre le feu aux matières inflammables dont on
avait entouré l’arbre de la Féodalité, et le peuple s’étouffait pour le
voir brûler, battant des mains chaque fois que la flamme atteignait un
des emblèmes dont il était chargé.
De notre place, nous ne distinguions qu’un tourbillon de fumée noire et
d’étincelles; mais cela suffisait pour transporter Fougeroux.
--Très-bien! criait-il. Ça ira, ça ira..
Mais notre compagnon, le petit bonhomme au nez pointu, était plus
difficile à contenter.
--Imbéciles! grommelait-il, qui croient, en brûlant le simulacre,
anéantir la réalité!...
Moi qui savait combien le salpêtre était rare, et qu’on organisait des
explorations dans les caves de Paris pour s’en procurer, je pensais:
--Toute cette poudre qu’on brûle, on ferait bien mieux de la réserver
pour les Prussiens!...
C’est que Dieu sait ce que l’on en perdait... Aux sourdes détonations
des canons du bord de l’eau, se joignaient de tous côtés les
pétillements de la mousqueterie. Tous les hommes armés de fusils,
volontaires nationaux ou fédérés des départements, déchargeaient leurs
armes en l’air. On ne s’entendait plus; on se serait cru au fort d’une
bataille. L’odeur de la poudre vous saisissait à la gorge, et au-dessus
du Champ de la Fédération, planait un nuage immense de poussière et de
fumée, dans lequel tourbillonnaient comme des papillons blancs les
enveloppes des cartouches.
A vingt-cinq toises de nous était arrêtée une charrette, sur laquelle on
avait établi une presse, et des ouvriers en manche de chemise, coiffés
du bonnet rouge, imprimaient et distribuaient à profusion des chansons
patriotiques.
En face de l’Ecole Militaire, des volontaires avaient, je ne sais
comment, déblayé un assez large espace, et on y dansait des rondes, au
son de musiques véritablement enragées...
Jamais je n’avais vu, jamais je n’ai vu depuis chose pareille... Paris
entier était là, Paris saisi de vertige, délirant, fou.
Alors je compris la contagion des grandes passions qui bouleversent les
masses... Je sentais la fièvre me gagner, mes idées se brouillaient;
j’éprouvais comme un vague besoin d’imiter tous ces gens que je voyais
là, de crier, de me démener...
Malheureusement, je me sentais aussi défaillir... Il était quatre
heures, et je n’avais rien pris de la journée qu’une croûte de pain et
un doigt de vin blanc.
Fougeroux me vit si blême qu’il s’en inquiéta.
--Il faut rentrer coûte que coûte, me déclara-t-il résolument, la
bourgeoise doit être inquiète.
C’était bien mon avis, mais mesurant de l’œil la distance à parcourir
et l’effroyable épaisseur de la foule, je me sentais découragé.
--Si nous nous engageons dans cette cohue, répondis-je, nous serons
peut-être des heures pour nous en tirer.
--Essayons toujours, gronda Fougeroux, en retournant ses manches et en
faisant mine de descendre de notre tas de briques.
Mais notre compagnon à mine chafouine l’arrêta en nous disant:
--Permettez, citoyens... un service en vaut un autre. Grâce à vous, j’ai
très-bien vu, je vais, en échange, vous tirer d’ici... Le peuple,
voyez-vous, ça me connaît... Laissez-moi seulement passer devant.
Il se laissa glisser à terre, et nous l’imitâmes, mais sans avoir
grande confiance en ses promesses...
Même Fougeroux me dit:
--C’est un farceur, ce citoyen, vous verrez qu’il compte tout simplement
sur mes coudes.
Il se trompait.
A peine nous étions-nous jetés dans la foule, qui se referma sur nous,
que se manifesta le singulier pouvoir de ce petit homme, que j’avais
pris pour un clerc de procureur.
Il glissait dans la mêlée, comme une anguille dans la vase, sans effort,
pour ainsi dire, échangeant à tout moment des signes de reconnaissance
avec des gens qu’il trouvait sur son passage.
Apercevait-il un groupe où l’exaltation paraissait plus grande, vite il
s’y faufilait, et là, on lui faisait place, on s’écartait autant que
s’écarter était possible, et même, on le saluait...
Fougeroux, sur les talons de qui je marchais, en était confondu, et il
se retournait en grommelant:
--Ah ça! bourgeois, qu’est-ce que ce citoyen?
Nous ne tardâmes pas à l’apprendre.
Au moment où nous traversions un bataillon de sectionnaires, huit ou dix
se mirent à crier, et tous les autres répétèrent:
--Vive Goudril!...
Tout nous était expliqué. Je le connaissais ce Goudril, maintes fois
j’avais vu son nom dans les journaux, et j’avais entendu cent fois mon
père en parler comme d’un scélérat fort dangereux.
C’était un ancien clerc de Danton, chassé par Danton, qui avait été un
moment au service de Marat et qui, pour le moment, rédigeait une espèce
de journal dépassant de beaucoup en ignominie le _Père Duchêne_,
l’immonde feuille d’Hébert.
Il s’était en outre improvisé tribun, et s’était fait une sorte de
renom, par la violence ordurière de son langage et l’excentricité de ses
motions.
En ce moment, il me parut jouir délicieusement de ce renom, et je
m’ébahissais à voir de quel air superbe il distribuait des poignées de
main.
Puis, comme on le priait de parler, il avisa les épaules d’un énorme
sectionnaire, s’y hissa et commença un discours...
Et positivement, on en entendait quelque chose, malgré l’effroyable
vacarme, tant il forçait sa voix aigre et perçante comme un fifre.
Il n’était pas d’ailleurs le seul à se livrer à cet exercice étrange,
et, en me haussant sur la pointe des pieds, je pouvais apercevoir à
quelque distance cinq ou six orateurs qui péroraient pareillement du
haut de ce qu’on appelait alors une «tribune patriotique...»
Mais nous ne restâmes pas longtemps à l’écouter.
Voyant que bien décidément il nous oubliait:
--Mettez-vous derrière moi, bourgeois, me dit Fougeroux, tenez-moi
solidement, et en route.
Durant un moment, grâce aux puissantes épaules de mon compagnon, tout
alla bien. Mais quand nous arrivâmes aux grilles, comme beaucoup de gens
voulaient sortir, et se précipitaient, je crus qu’il nous faudrait
battre en retraite. Littéralement on s’y étouffait, et par moments nous
entendions des cris déchirants.
Enfin, une vigoureuse poussée nous dégagea, et nous nous trouvâmes sains
et saufs rue de Grenelle, Fougeroux avec ses vêtements tout déchirés,
moi ayant perdu mon chapeau dans la bagarre.
Nous avançâmes assez loin dans la rue, pour nous mettre à l’abri de la
foule, et n’en pouvant plus, nous nous assîmes sur les marches d’une
maison pour reprendre haleine.
Nous y étions bien depuis cinq minutes, quand tout à coup, d’une rue qui
nous faisait presque face, nous vîmes sortir en courant de toutes ses
forces, une femme toute jeune--une jeune fille, plutôt, vêtue comme
l’étaient alors les cuisinières.
Dix ou douze hommes déguenillés, armés de piques pour la plupart, et
dont quelques-uns avaient des figures atroces, la poursuivaient...
La malheureuse avait bien une quinzaine de pas d’avance, mais la frayeur
troublait sa raison et l’aveuglait, car au lieu de tourner d’un côté ou
de l’autre de la rue de Grenelle, elle poursuivit sa course tout droit,
et vînt donner et s’abattre contre la maison devant laquelle nous étions
assis...
Les hommes aussitôt l’entourèrent, en l’accablant d’injures et en
proférant les plus terribles menaces.
Je dois en convenir, mes amis, à cette époque héroïque, mais étrangement
troublée que j’essaie de vous faire connaître, il ne se passait guère de
jour que la rue ne fût le théâtre de quelque scène de désordre ou de
violences.
Et on y était si bien accoutumé, que les gens qui revenaient du Champ de
la Fédération ne daignaient seulement pas s’arrêter pour voir ce dont il
s’agissait.
Plus curieux et moins blasé, je m’étais vivement approché.
Déjà la jeune fille s’était redressée et appuyée fortement au mur, comme
si elle eût espéré qu’il s’ouvrirait miraculeusement pour lui livrer
passage, elle faisait face à ses ennemis. Bien qu’elle fût d’une pâleur
mortelle et que ses cheveux s’échappassent en désordre de son bonnet de
linge, elle me parut d’une beauté merveilleuse, et ses grands yeux noirs
rencontrant les miens, je me sentis bouleversé.