Presque tous étaient jeunes et brûlants d’un enthousiasme chauffé à

blanc par les démonstrations patriotiques dont ils avaient été l’objet

tout le long de leur route.

Ils étaient logés, quelques-uns chez des patriotes, le plus grand nombre

rue de la Pépinière, à l’ancienne caserne des gardes françaises.

Déjà, depuis quelques jours, on les rencontrait par bandes dans les

rues. Ils se promenaient, hantaient les clubs et se multipliaient si

bien qu’on les eût cru dix mille.

Déjà, même, ils avaient occasionné quelques rires.

Le soir du 13 juillet précisément, huit ou dix d’entre eux voulurent

tout casser chez le restaurateur Cerni, dont l’établissement faisait le

coin de la rue des Moulins. Il est juste d’ajouter qu’ils avaient été

imprudemment provoqués.

Trouvant mauvais le vin qu’on leur servait, ils en avaient demandé de

meilleur, et Cerni leur avait répondu qu’il en avait, mais qu’il le

gardait pour les Prussiens.

C’est notre voisin l’épicier qui, ayant été témoin de l’algarade,

accourut nous la raconter.

Il trouva chez nous cinq ou six commerçants de la rue, qui agitaient la

question de savoir s’ils ouvriraient leur boutique le lendemain.

En digne femme de Jean Coutanceau ma mère dit:

--Je ne fermerai pas, quoi qu’il arrive, un boulanger ne doit jamais

fermer.

Mais son courage n’alla pas jusqu’à me donner, tout d’abord, la

permission d’aller voir la fête.

Elle ne pouvait oublier que l’année précédente, le 27 juillet, le

Champ-de-Mars avait été le théâtre d’une collision sanglante.

--Que veux-tu aller faire là, me répétait-elle; tu es encore trop

jeune, ce n’est pas ta place...

Cependant, j’insistai tant qu’elle finit par céder, mais à la condition

que je me ferais accompagner de notre premier geindre, et que je ne le

quitterais pas...

Ce geindre, nommé Fougeroux, âgé d’une quarantaine d’années, était chez

nous depuis vingt ans, et faisait en quelque sorte partie de la famille.

Il mangeait à notre table, logeait dans notre maison, et c’était ma mère

qui raccommodait ses hardes.

C’était un hercule, avec des épaules larges comme un dressoir, et des

bras qui, à battre la pâte, avaient pris des proportions véritablement

colossales.

Son intelligence n’était pas très développée et il était têtu comme une

mule, mais il était honnête et bon.

Dire qu’il nous était dévoué serait dire trop peu. Son affection pour

mon père, pour ma mère et pour moi surtout, qu’il avait vu naître,

tenait du fanatisme. Quand il avait parlé de son jeune bourgeois, il n’y

avait plus qu’à tirer l’échelle. Et malheur à qui se fût avisé de ne me

point trouver parfait.

Avec cela, Fougeroux était un déterminé sans-culotte. Les affaires

publiques le préoccupaient à un degré d’autant plus étonnant qu’il

n’avait pas la plus vague idée de la révolution qui s’opérait. Son

incessant désespoir était de n’avoir jamais pu apprendre à épeler ses

lettres. Aussi n’était-il sortes de cajoleries qu’il ne me fît pour me

déterminer à lui lire le journal.

Je lui lisais souvent, amplement payé de ma peine par le plaisir que

j’avais à le voir écouter bouche béante et les yeux écarquillés, tout

ces mots qui se suivaient, auxquels il ne comprenait absolument rien

mais qui l’enchantaient.

Son autre passion, dès qu’il avait une heure de libre, était de courir à

une guinguette du quartier, où on serinait, à raison de deux sous la

séance, des chansons patriotiques, la _Carmagnole_ ou _Ça ira_...

L’idée de m’accompagner ne pouvait manquer de ravir Fougeroux.

--Je réponds de lui, bourgeoise, dit-il à ma mère, en retroussant ses

manches, pour montrer ses bras d’athlète, geste qui lui était familier.

Et en effet, le lendemain, 14 juillet, sur les six heures du matin, nous

nous mîmes en route après avoir mangé une bouchée.

Nous nous attendions à trouver les rues pleines de monde; point. Jamais

je n’avais vu Paris si morne.

Nul bruit; pas de marchands comme d’habitude, ni laitières, ni

maraîchers, pas un garçon de boutique lavant le seuil de sa maison.

A peine, de loin, en loin, apercevions-nous un petit groupe de bourgeois

suivant le même chemin que nous...

Lorsque nous arrivâmes au Champ-de-Mars, ou au Champ de la Fédération,

comme on disait alors, il était absolument vide.

Fougeroux n’en revenait pas.

--Et dire, répétait-il, qu’il y a deux ans à pareille date, dès quatre

heures du matin, la foule était si drue, que si on eût jeté une épingle

en l’air, elle ne serait pas tombée par terre.

Pour la première fois de ma vie, mes amis, j’allais assister à une

grande solennité populaire. J’étais ému. Tout, dans cette journée,

devait me frapper extraordinairement. Soixante-dix-huit ans se sont

écoulés depuis, eh bien! il n’est pas un détail de cette fête de la

Fédération qui ne soit présent à ma mémoire, comme si elle datait hier.

Sur des monticules de sable disposés en cercle, on avait monté

quatre-vingt-trois petites tentes, ombragées chacune d’un peuplier.

C’était le symbole des quatre-vingt-trois départements, c’était la

France entière, campant en présence de l’ennemi.

Deux bourgeois, qui examinaient comme nous, ne comprirent pas cette

idée, ou ne l’approuvèrent pas, car il y en eut un qui dit tout haut:

--On aurait dû, pendant qu’on y était, planter quarante-quatre mille

peupliers, pour figurer les quarante-quatre mille municipalités...

Il ricanait, et l’intention était si visiblement insultante, que

Fougeroux commençait à relever ses manches, et que je jugeai prudent de

l’entraîner plus loin.

Au centre du Champ-de-Mars, on avait dressé quatre catafalques, figurant

les tombeaux des volontaires qui étaient morts ou qui allaient mourir à

la frontière, pour la défense de la patrie.

Sur un des côtés on lisait: Nous les vengerons!

L’autel de la patrie, formé d’une colonne tronquée, était dressé tout en

haut des gradins construits en 1790. Sur quatre autels plus petits, on

avait placé des urnes funéraires et des brûle-parfums.

A cent toises de l’autel, en allant vers la rivière, s’élevait un grand

arbre, l’arbre de la féodalité, dont toutes les branches étaient

chargées de couronnes, de tiares, de chapeaux de cardinaux, d’écussons,

de mitres d’évêques, de manteaux d’hermine, de casques, d’armoiries et

de parchemins... On devait y mettre le feu.

Une statue de la loi et une statue de la liberté, de grandeur colossale,

et montées sur des roulettes, étaient près de l’arbre.

A droite et à gauche ou avait établi deux tentes très-vastes, destinées,

celle de droite au roi et à l’Assemblée nationale, celle de gauche aux

corps administratifs de Paris.

Enfin, cinquante-quatre pièces de canon bordaient le Champ-de-Mars du

côté de la Seine, et tous les arbres étaient surmontés du bonnet

rouge...

Nous avions tout vu, et cependant l’espace immense où s’élevait le décor

que je vous décris continuait à rester désert...

Ce n’est guère que vers neuf heures que les curieux commencèrent à

arriver. Parmi eux se trouvait un sans-culotte, ami de Fougeroux, lequel

nous apprit que tout le peuple était à la Bastille, où soixante députés

posaient la première pierre d’un monument qu’on devait élever sur les

ruines de la forteresse maudite.

Mon premier mouvement fut de m’écrier:

--Courons à la Bastille!... Courons voir!...

Mais Fougeroux m’arrêta.

--Il est trop tard maintenant, me dit-il, visiblement dépité d’avoir

manqué cette cérémonie. Et, puisque nous sommes ici les premiers

profitons-en pour nous choisir une bonne place d’où nous verrons tout.

Tout à côté des bâtiments de l’École militaire se trouvaient accumulés

des matériaux de construction, destinés à des écuries dont on

apercevait les fondations à fleur de terre.

C’est là que Fougeroux et moi prîmes position, au grand détriment de nos

mains et de nos habits, sur un énorme tas de briques, qui s’élevait bien

à la hauteur d’un premier étage.

Nous finissions de consolider notre installation, quand un petit homme à

figure chafouine, tout de noir habillé, et que je pris pour un clerc de

procureur, vint poliment nous demander une petite place à nos côtés.

Pour toute réponse, je lui tendis la main et il grimpa.

De ce poste, nous dominions si entièrement le Champ-de-Mars, que je

distinguais jusqu’aux canonniers, qui, tout à l’extrémité, sur le bord

de la Seine, s’empressaient autour de leurs pièces.

On avait annoncé que le serment serait prêté sur l’autel de la patrie, à

midi précis.

Onze heures sonnaient, lorsque des salves d’artillerie et des roulements

de tambours annoncèrent l’arrivée du roi.

Il ne tarda pas à paraître... Il était dans un immense carrosse tout

doré, avec la reine, ses enfants et la princesse de Lamballe.

Aux portières, de chaque côté, marchaient les ministres, et ce détail

parut révolter notre compagnon, le petit homme maigre.

--N’est-ce pas une honte, me dit-il, de voir les ministres de la nation

à pied, dans la crotte, confondus parmi les palefreniers et les

laquais!... Il est vrai que c’est l’étiquette!

Je ne répondis pas, car nous étions à une époque où on ne s’ouvrait pas

volontiers à des inconnus, mais j’avoue que j’étais choqué. Et je

compris comment les plus misérables questions de cérémonial peuvent

engendrer des haines atroces.

Du reste, notre inconnu, à nous, semblait connaître la cour sur le bout

du doigt. Il nous nomma toutes les personnes qui suivaient la famille

royale dans deux voitures superbes. Il nous montra le prince de Poix et

M. de Brézé, madame de La Roche-Aymon, madame de Maillé et madame de

Tarente. Les hommes portaient des costumes brodés sur toutes les

coutures, et les femmes étaient en grand habit de gala avec les

coiffures très hautes.

Le cortége, fort imposant, était composé de cavalerie et de troupes de

ligne.

Des grenadiers, volontaires nationaux, escortaient les voitures, et la

marche était fermée par quatre compagnies des grenadiers suisses.

Le roi me parut accablé de lassitude. Il était affaissé plutôt qu’assis

dans le fond de la voiture, ses traits étaient extraordinairement

boursoufflés, on eût dit qu’il dormait... La reine, au contraire, qui

avait une toilette très brillante, redressait la tête d’un air fier, et

ses yeux erraient dans la foule comme pour y compter ses amis et ses

ennemis. On voyait qu’elle avait pleuré.

Une partie des troupes traversa l’Ecole-Militaire, sous le portique du

milieu, pour aller se former dans le Champ-de-Mars.

Le roi et la reine mirent pied à terre, et un moment après nous les

vîmes paraître au balcon, qui était tendu d’un riche tapis de velours

cramoisi brodé d’or.

C’est de là qu’ils devaient assister au défilé du cortége national.

--Nous serons aussi bien qu’eux, me disait Fougeroux ravi.

Mais déjà les canons recommençaient à tonner, les tambours s’étaient

remis à battre, le cortége national approchait.

Presque au même moment, de tous les côtés à la fois et par toutes les

issues, des flots de peuple se ruèrent dans le champ de la Fédération.

Il n’y a que la mer rompant ses digues qui puisse donner idée d’un

pareil spectacle. En un clin d’œil, l’immense espace, presque vide

jusqu’alors, se trouva plein d’une foule compacte, se poussant, se

pressant, se tassant...

Et de toutes les poitrines un même cri sortait, incessant, obstiné,

furieux:

--Vive Pétion!...

Fougeroux se frottait les mains; notre compagnon dit:

--C’est la revanche du maire de Paris.

Je n’écoutais pas, je n’avais pas assez d’yeux pour voir.

Le cortége entrait par la grille de la rue de Grenelle, défilait devant

le balcon de l’Ecole et allait se ranger autour de l’autel de la patrie.

Des gendarmes nationaux ouvraient la marche, immédiatement suivis de

deux ou trois cents musiciens jouant avec une sorte de frénésie l’air

de: _Ça ira!_... Puis, venait un bataillon de volontaires nationaux,

puis deux compagnies de fédérés des départements traînant un canon, puis

un régiment d’hommes armés de piques, puis... plus rien qu’une foule en

délire, où les rangs, les âges, les sexes se confondaient et se mêlaient

en une inexprimable cohue...

--Jamais tous ces gens ne trouveront de place, répétait Fougeroux,

inquiet pour notre fragile édifice de briques...

Et cependant, il en arrivait toujours... C’étaient des bataillons de

sans-culottes, coiffés de bonnets rouges, brandissant des miches au bout

de leurs piques... des groupes de petites filles en blanc, couronnées de

fleurs... des troupes de femmes portant des bannières où on lisait:

_Honneur aux braves morts à la prise de la Bastille, ou encore Aux

armes! Vengeons ceux qui meurent à la frontière!..._

Et les tambours battaient toujours, les cuivres mugissaient, les canons

tiraient à coups si précipités que leur fumée fermait l’horizon... Et

au-dessus de tout, s’élevait de plus en plus formidable le même cri:

--Vive Pétion!...

C’était comme le mot d’ordre de la journée...

On le voyait sur tous les drapeaux. Des milliers d’hommes avaient écrit

à la craie sur leur bonnet ou sur leur chapeau: Pétion ou la mort!...

D’où j’étais, en me penchant, je pouvais apercevoir le roi.

Il était immobile comme une statue, regardant d’un œil morne cette

marée humaine qui montait toujours...

C’étaient les sections qui défilaient... Le 104e régiment passa,

précédant des fédérés qui portaient les _tables de la loi_ et un modèle

en plâtre de la Bastille... Puis vint la section Saint-Marceau, dont la

musique jouait: _Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille..._

Enfin, le triomphateur de la journée, Pétion lui-même, parut à la tête

de la municipalité.

Ses habits étaient en désordre, sa coiffure dérangée, il était pâle

comme la mort et semblait près de défaillir, écrasé sous le poids de

son triomphe...

Il s’appuyait au bras d’un ami, et par moments faisait un geste de la

main, comme pour dire: «Grâce!... assez!...» Mais ce geste, loin de

calmer les acclamations, redoublait leur violence.

Quand il passa devant notre tas de briques, Fougeroux se dressa, et

agitant son chapeau, clama d’une voix de tonnerre! «Pétion ou la

mort!...» Puis, se retournant vers moi:

--Ah! on se ferait tuer pour cet homme-là, me dit-il.

J’étais bouleversé; cependant je ne pus m’empêcher de sourire et je lui

demandai:

--Pourquoi?...

Il parut embarrassé, puis haussant les épaules:

--Je ne sais pas, me répondit-il, mais n’importe: Vive Pétion!...

Le tour était venu de l’Assemblée nationale. Elle s’avançait, formant un

bataillon compacte de huit cents hommes, ayant à sa tête son président,

qui était, ce jour-là, Aubert-Dubayer.

L’Assemblée s’arrêta, devant le portique de l’Ecole-Militaire, et le roi

descendit, pour se rendre, au milieu d’elle, jusqu’à l’autel de la

patrie...

Lorsque les députés se remirent en marche, la reine quitta le balcon, et

quand elle reparut l’instant d’après, elle tenait une longue vue, dont

elle se servit pour suivre le roi...

De notre tas de briques, nous le distinguions à son habit brodé... Il

avançait péniblement, ballotté par la foule comme une coquille de noix

par les vagues... Deux fois je le perdis de vue... puis enfin il apparut

au sommet de l’autel de la patrie.

Je le vis lever la main pour prêter serment...

Tous les canons éclatèrent à la fois, les tambours roulèrent et une

acclamation s’éleva, formidable, à faire crouler le ciel.

L’instant d’après, le roi avait disparu, et je crus apercevoir comme une

mêlée au bas des gradins...

Je sus, le soir, ce que c’était: Le président de l’Assemblée avait

proposé au roi de mettre le feu à l’arbre de la Féodalité, et le roi

avait refusé en disant:

--C’est inutile... Il n’y a plus de féodalité en France.

N’importe! le programme était rempli... ou à peu près.

Un escadron de cavalerie se mit en mouvement au pas, et cette

manœuvre permit au roi de regagner sans encombre l’Ecole-Militaire.

Il se montra au balcon, et quelques timides: Vive le roi! le saluèrent,

aussitôt étouffés sous des: Vive Pétion! plus furieux que jamais.

L’instant d’après, nous le vîmes remonter en carrosse et s’éloigner...

Il s’agissait de nous retirer nous-mêmes, et en vérité ce n’était pas

chose aisée, que de traverser diagonalement le Champ de Mars, pour

gagner une des grilles.

Le départ du roi n’avait en rien diminué la cohue, et l’exaltation, s’il

est possible, augmentait.

A défaut du roi, quatre députés, Jean Debry, Gensonné, Antonelle et

Garreau, étaient allés mettre le feu aux matières inflammables dont on

avait entouré l’arbre de la Féodalité, et le peuple s’étouffait pour le

voir brûler, battant des mains chaque fois que la flamme atteignait un

des emblèmes dont il était chargé.

De notre place, nous ne distinguions qu’un tourbillon de fumée noire et

d’étincelles; mais cela suffisait pour transporter Fougeroux.

--Très-bien! criait-il. Ça ira, ça ira..

Mais notre compagnon, le petit bonhomme au nez pointu, était plus

difficile à contenter.

--Imbéciles! grommelait-il, qui croient, en brûlant le simulacre,

anéantir la réalité!...

Moi qui savait combien le salpêtre était rare, et qu’on organisait des

explorations dans les caves de Paris pour s’en procurer, je pensais:

--Toute cette poudre qu’on brûle, on ferait bien mieux de la réserver

pour les Prussiens!...

C’est que Dieu sait ce que l’on en perdait... Aux sourdes détonations

des canons du bord de l’eau, se joignaient de tous côtés les

pétillements de la mousqueterie. Tous les hommes armés de fusils,

volontaires nationaux ou fédérés des départements, déchargeaient leurs

armes en l’air. On ne s’entendait plus; on se serait cru au fort d’une

bataille. L’odeur de la poudre vous saisissait à la gorge, et au-dessus

du Champ de la Fédération, planait un nuage immense de poussière et de

fumée, dans lequel tourbillonnaient comme des papillons blancs les

enveloppes des cartouches.

A vingt-cinq toises de nous était arrêtée une charrette, sur laquelle on

avait établi une presse, et des ouvriers en manche de chemise, coiffés

du bonnet rouge, imprimaient et distribuaient à profusion des chansons

patriotiques.

En face de l’Ecole Militaire, des volontaires avaient, je ne sais

comment, déblayé un assez large espace, et on y dansait des rondes, au

son de musiques véritablement enragées...

Jamais je n’avais vu, jamais je n’ai vu depuis chose pareille... Paris

entier était là, Paris saisi de vertige, délirant, fou.

Alors je compris la contagion des grandes passions qui bouleversent les

masses... Je sentais la fièvre me gagner, mes idées se brouillaient;

j’éprouvais comme un vague besoin d’imiter tous ces gens que je voyais

là, de crier, de me démener...

Malheureusement, je me sentais aussi défaillir... Il était quatre

heures, et je n’avais rien pris de la journée qu’une croûte de pain et

un doigt de vin blanc.

Fougeroux me vit si blême qu’il s’en inquiéta.

--Il faut rentrer coûte que coûte, me déclara-t-il résolument, la

bourgeoise doit être inquiète.

C’était bien mon avis, mais mesurant de l’œil la distance à parcourir

et l’effroyable épaisseur de la foule, je me sentais découragé.

--Si nous nous engageons dans cette cohue, répondis-je, nous serons

peut-être des heures pour nous en tirer.

--Essayons toujours, gronda Fougeroux, en retournant ses manches et en

faisant mine de descendre de notre tas de briques.

Mais notre compagnon à mine chafouine l’arrêta en nous disant:

--Permettez, citoyens... un service en vaut un autre. Grâce à vous, j’ai

très-bien vu, je vais, en échange, vous tirer d’ici... Le peuple,

voyez-vous, ça me connaît... Laissez-moi seulement passer devant.

Il se laissa glisser à terre, et nous l’imitâmes, mais sans avoir

grande confiance en ses promesses...

Même Fougeroux me dit:

--C’est un farceur, ce citoyen, vous verrez qu’il compte tout simplement

sur mes coudes.

Il se trompait.

A peine nous étions-nous jetés dans la foule, qui se referma sur nous,

que se manifesta le singulier pouvoir de ce petit homme, que j’avais

pris pour un clerc de procureur.

Il glissait dans la mêlée, comme une anguille dans la vase, sans effort,

pour ainsi dire, échangeant à tout moment des signes de reconnaissance

avec des gens qu’il trouvait sur son passage.

Apercevait-il un groupe où l’exaltation paraissait plus grande, vite il

s’y faufilait, et là, on lui faisait place, on s’écartait autant que

s’écarter était possible, et même, on le saluait...

Fougeroux, sur les talons de qui je marchais, en était confondu, et il

se retournait en grommelant:

--Ah ça! bourgeois, qu’est-ce que ce citoyen?

Nous ne tardâmes pas à l’apprendre.

Au moment où nous traversions un bataillon de sectionnaires, huit ou dix

se mirent à crier, et tous les autres répétèrent:

--Vive Goudril!...

Tout nous était expliqué. Je le connaissais ce Goudril, maintes fois

j’avais vu son nom dans les journaux, et j’avais entendu cent fois mon

père en parler comme d’un scélérat fort dangereux.

C’était un ancien clerc de Danton, chassé par Danton, qui avait été un

moment au service de Marat et qui, pour le moment, rédigeait une espèce

de journal dépassant de beaucoup en ignominie le _Père Duchêne_,

l’immonde feuille d’Hébert.

Il s’était en outre improvisé tribun, et s’était fait une sorte de

renom, par la violence ordurière de son langage et l’excentricité de ses

motions.

En ce moment, il me parut jouir délicieusement de ce renom, et je

m’ébahissais à voir de quel air superbe il distribuait des poignées de

main.

Puis, comme on le priait de parler, il avisa les épaules d’un énorme

sectionnaire, s’y hissa et commença un discours...

Et positivement, on en entendait quelque chose, malgré l’effroyable

vacarme, tant il forçait sa voix aigre et perçante comme un fifre.

Il n’était pas d’ailleurs le seul à se livrer à cet exercice étrange,

et, en me haussant sur la pointe des pieds, je pouvais apercevoir à

quelque distance cinq ou six orateurs qui péroraient pareillement du

haut de ce qu’on appelait alors une «tribune patriotique...»

Mais nous ne restâmes pas longtemps à l’écouter.

Voyant que bien décidément il nous oubliait:

--Mettez-vous derrière moi, bourgeois, me dit Fougeroux, tenez-moi

solidement, et en route.

Durant un moment, grâce aux puissantes épaules de mon compagnon, tout

alla bien. Mais quand nous arrivâmes aux grilles, comme beaucoup de gens

voulaient sortir, et se précipitaient, je crus qu’il nous faudrait

battre en retraite. Littéralement on s’y étouffait, et par moments nous

entendions des cris déchirants.

Enfin, une vigoureuse poussée nous dégagea, et nous nous trouvâmes sains

et saufs rue de Grenelle, Fougeroux avec ses vêtements tout déchirés,

moi ayant perdu mon chapeau dans la bagarre.

Nous avançâmes assez loin dans la rue, pour nous mettre à l’abri de la

foule, et n’en pouvant plus, nous nous assîmes sur les marches d’une

maison pour reprendre haleine.

Nous y étions bien depuis cinq minutes, quand tout à coup, d’une rue qui

nous faisait presque face, nous vîmes sortir en courant de toutes ses

forces, une femme toute jeune--une jeune fille, plutôt, vêtue comme

l’étaient alors les cuisinières.

Dix ou douze hommes déguenillés, armés de piques pour la plupart, et

dont quelques-uns avaient des figures atroces, la poursuivaient...

La malheureuse avait bien une quinzaine de pas d’avance, mais la frayeur

troublait sa raison et l’aveuglait, car au lieu de tourner d’un côté ou

de l’autre de la rue de Grenelle, elle poursuivit sa course tout droit,

et vînt donner et s’abattre contre la maison devant laquelle nous étions

assis...

Les hommes aussitôt l’entourèrent, en l’accablant d’injures et en

proférant les plus terribles menaces.

Je dois en convenir, mes amis, à cette époque héroïque, mais étrangement

troublée que j’essaie de vous faire connaître, il ne se passait guère de

jour que la rue ne fût le théâtre de quelque scène de désordre ou de

violences.

Et on y était si bien accoutumé, que les gens qui revenaient du Champ de

la Fédération ne daignaient seulement pas s’arrêter pour voir ce dont il

s’agissait.

Plus curieux et moins blasé, je m’étais vivement approché.

Déjà la jeune fille s’était redressée et appuyée fortement au mur, comme

si elle eût espéré qu’il s’ouvrirait miraculeusement pour lui livrer

passage, elle faisait face à ses ennemis. Bien qu’elle fût d’une pâleur

mortelle et que ses cheveux s’échappassent en désordre de son bonnet de

linge, elle me parut d’une beauté merveilleuse, et ses grands yeux noirs

rencontrant les miens, je me sentis bouleversé.

Le capitaine Coutanceau · 第 2 / 14 段