LE
CAPITAINE COUTANCEAU
EN VENTE A LA LIBRAIRIE DE E. DENTU
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SAINT-OMER.--IMP. H. D’HOMONT.
LE CAPITAINE
COUTANCEAU
PAR
ÉMILE GABORIAU
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS
___
1878
Tous droits réservés
LE CAPITAINE COUTANCEAU
LES VOLONTAIRES DE 92
C’était l’autre soir.
La journée finie, nous étions tous réunis, amis et voisins, chez les
Coutanceau, et nous devisions--les fenêtres ouvertes, à cause de la
grande chaleur.
De braves gens, ces Coutanceau, depuis l’aïeul, le capitaine, un homme
de fer qui passera la centaine, jusqu’au dernier des mioches.
Des gens d’une probité antique, bien connus dans notre quartier, qu’ils
habitent de père en fils depuis plus d’un siècle, si aimés et si
respectés que c’est un honneur dont on est fier que d’être admis chez
eux.
Mais l’autre soir, nous n’étions point gais comme de coutume.
Des nouvelles circulaient, depuis une semaine, qui faisaient les fronts
soucieux.
D’aucuns affirmaient que le roi de Prusse, pendant qu’il passait à
cheval devant le front de ses troupes, avait osé publiquement, en plein
soleil, à la face de tous, écarter d’un geste dédaigneux notre
ambassadeur, le représentant de la France, qui s’avançait vers lui.
--C’est à n’y pas croire, disait M. Dolin, le marchand de bois, c’est à
se demander si l’orgueil n’a pas troublé la raison de ces gens-là.
Il commençait à s’animer, lorsqu’à ce moment de grandes clameurs qui
montaient de la rue lui coupèrent la parole.
Nous nous précipitâmes aux fenêtres.
Une bande de jeunes gens passait, portant un drapeau et criant:
--A Berlin!... A Berlin!... A Berlin!...
Prompt comme l’éclair, un des fils Coutanceau s’élança dehors, et,
lorsqu’il reparut l’instant d’après, il tenait un journal du soir.
Il était un peu pâle, et ses narines frissonnantes, comme il arrive
quand on est secoué par quelque puissante commotion, mais ses yeux
brillaient d’un éclat extraordinaire.
--Ils l’ont voulu! s’écria-t-il, la guerre est déclarée... tenez,
lisez...
Il disait vrai.
Un grand silence se fit, solennel, comme si chacun de nous eût eu la
soudaine vision de ce que représente de grandeurs et de sacrifices,
d’héroïsmes et de souffrances ce mot terrible la guerre.
Mais ce fut l’affaire d’un instant.
Le vieux capitaine Coutanceau, qu’on eût cru assoupi dans son fauteuil,
s’était dressé en pied.
Il s’avança jusqu’au milieu de nous, et d’une voix vibrante, de cette
voix dont il électrisait l’âme de ses soldats:
--Ah! ils le veulent!... s’écria-t-il. Ah! ils nous provoquent et nous
défient!... Eh bien! tant mieux!... A Berlin!
Mais il faudrait connaître le capitaine Coutanceau, pour se faire une
juste idée des émotions qu’il remua en nous.
Celui-là est un des derniers, un des rares survivants de ces héroïques
bataillons qui firent de leur poitrine un rempart à la France menacée.
Successivement il a vu tomber autour de lui tous ceux de sa génération,
et il est resté debout, pareil à ces vieux chênes épargnés par la cognée
qu’on aperçoit de loin en loin s’élevant au-dessus des taillis.
Il doit avoir quatre-vingt-seize ou dix-sept ans, mais c’est à peine si
on lui en donnerait soixante-dix, lorsqu’il sort pour sa promenade
quotidienne, le pied solide encore, la taille droite dans sa longue
redingote de gros drap.
Le voir c’est être frappé de respect, tant éclate sur sa physionomie
sereine toutes les vertus dont il a honoré sa vie, tant reflète sur son
front et la fierté de son âme et la noblesse de son intelligence. Qui
n’a pas la conscience nette, doit se troubler sous le regard perspicace
de ce vieillard qui jamais, j’en jurerais, n’a eu seulement une pensée
dont il eût à rougir.
Et indulgent avec cela, et bon, et faible! Ah! ses petits enfants ont
terriblement abusé de lui quelquefois!
Tel est l’homme qui se dressait au milieu de nous, imposant et sublime
comme si toutes les gloires de la patrie se fussent incarnées en lui.
--Oui, tant mieux! poursuivait-il. A cette heure, je bénis le ciel de
m’avoir accordé une existence si longue... Je verrai donc notre revanche
avant de mourir... la revanche de 1815... Ah! si seulement j’avais
trente ans de moins!... Mais vous êtes là, mes petits-fils, vous êtes
là, Louis et Henri...
D’un même mouvement enthousiaste, les deux jeunes gens serrèrent la main
de leur aïeul.
--Nous comptions te demander la permission de nous engager demain,
grand’père, dirent-ils...
Un sourire éclaira le visage du vieillard: il se reconnaissait.
--Bien, cela, fit-il, très-bien!... Pardieu! il eût fait beau voir qu’on
se fût battu sur le Rhin et qu’il ne se fût pas trouvé un Coutanceau à
la bataille...
Mais il s’interrompit. Il venait de surprendre une larme dans les yeux
de sa fille.
--Pourquoi pleurer Marie-Louise, fit-il d’un ton de reproche... C’est
ici une guerre juste, une guerre nationale, le devoir des enfants est de
partir...
Et plus doucement:
--Réfléchis donc, chère fille, que plus il partira de volontaires, plus
la victoire sera sûre, moins le danger sera grand... La raison et le
devoir sont d’accord... Ah! s’ils se levaient en masse, tous ceux qui
sont en état de porter les armes et de courir à l’ennemi, la guerre
serait finie demain... la Prusse, épouvantée, se rendrait sans combat...
Il ne put s’empêcher de rire à cette idée, et gaiement:
--D’ailleurs, ajouta-t-il, Berlin n’est pas au bout du monde... On y va
très-bien, et même on en revient...
Nous savions tous que le capitaine Coutanceau avait fait les guerres de
la Révolution et de l’Empire, et même nous nous étions souvent étonnés
qu’un homme de sa valeur fût resté dans les grades inférieurs, alors que
tant de ses anciens camarades étaient morts généraux et même maréchaux
de France.
Cela tenait, disait-on, à un drame terrible auquel le capitaine s’était
trouvé mêlé, et qui avait brisé sa carrière--mais personne jamais
n’avait osé le questionner à ce sujet.
Ce soir-là on fut plus hardi.
--Ah! capitaine, insinua son ami le docteur, si vous vouliez...
Il comprit et, clignant de l’œil:
--Je vois bien, fit-il, où vous voulez en venir... Eh bien! je ne dis
pas non... Mais plus tard. Ce soir, je me dois à ces deux enfants qui,
peut-être, avant un mois seront, en face des Prussiens... Je veux leur
dire quels sont ces ennemis à qui ils vont avoir affaire...
On avança son fauteuil, il s’assit et commença:
--Pour vous donner, même par à peu près une idée de Paris dans les
premiers jours du mois de juin 1792, il faudrait, mes amis, une
éloquence que je n’ai pas.
Non, jamais je ne saurais vous rendre la terrible fermentation des
esprits, l’exaltation des espérances, cette fièvre qui s’était emparée
de nous tous et qui nous transportait hors de nous-mêmes.
Alors, on vivait sur la place publique, aux sections, aux clubs, aux
sociétés organisées pour instruire le peuple de ses droits.
Le soir venu, des orateurs s’improvisaient à toutes les bornes des
carrefours, ou des lecteurs de bonne volonté qui lisaient les papiers
publics à la lueur d’une petite chandelle entourée de papier huilé.
Il y avait foule dans les endroits publics, au _café de la Régence_,
rendez-vous des officiers de la garde nationale; au _café de Choiseul_,
dont le propriétaire, Achille Chrétien, un patriote fougueux, mettait à
la porte ceux qui n’étaient pas de son avis; au _café Manouri_, chez
_Procope_ et au _Pavillon de Foi_.
Le pain était bon marché, mais tout travail ayant cessé et tout
commerce, beaucoup souffraient...
Mon père, Jean Coutanceau, qui était maître boulanger, avait sa boutique
rue Saint-Honoré, non loin de la maison de Duplay, le menuisier, l’hôte
et l’ami de Robespierre.
Mais il ne restait guère chez nous.
Toute la nuit il travaillait au pétrin, nu jusqu’à la ceinture, comme
le dernier de ses garçons, mais dès que le pain était défourné, il
remettait son habit et partait pour ne reparaître qu’à l’heure du dîner.
Le soir, il allait régulièrement aux Jacobins et ne rentrait que pour
reprendre sa besogne.
Souvent, je me suis demandé de quel ciment il était bâti, pour résister
à de telles fatigues et à une privation presque constante de sommeil.
Eh bien! ils étaient des centaines et des milliers qui vivaient de cette
vie là, des hommes de fer trempés pour leur œuvre, que la fièvre de
la liberté soutenait.
En d’autres circonstances, ma mère se fût sans doute indignée et
révoltée de cet abandon du foyer.
Mais les idées de mon père étaient les siennes, et si parfois elle était
inquiète, elle mettait son honneur à cacher ses alarmes.
--Il faut que les hommes fassent leur devoir, disait-elle.
Et chaque soir, elle attendait mon père avec une impatience fébrile, et
lorsqu’il arrivait, il fallait qu’il lui racontât toutes les nouvelles,
ce qui se passait aux faubourgs et aux Tuileries, les motions des clubs,
quels orateurs avaient parlé à l’assemblée et ce qu’ils avaient dit.
Le dimanche, cependant, mon père restait au logis.
Il faisait ses comptes et écrivait des réclamations qu’on portait aux
pratiques qui ne nous payaient pas. Il y en avait beaucoup dans ce cas;
il y en avait même tant et tant que, bien loin de gagner de l’argent, il
nous fallait chaque mois prendre quelque chose de notre petit
patrimoine. C’était alors un vilain métier que celui de boulanger.
Ce jour-là, presque toujours, M. Goguereau, le médecin, qui avait été
élu député de Paris aux élections de 1791, venait partager notre modeste
dîner.
C’était un très-vieil ami de notre famille, presque notre parent, car sa
belle-sœur était mariée à un neveu de ma mère, un nommé Moisson,
ébéniste au faubourg Saint-Antoine.
Au dessert, invariablement, mon père descendait à la cave chercher une
bouteille de vieux vin, et tout en la buvant, c’étaient entre M.
Goguereau et lui des discussions interminables. Je ne saisissais pas
toujours parfaitement leurs théories, mais de tout ce qu’ils disaient
ressortait pour moi éclatante comme le soleil cette vérité que la
liberté est le plus précieux des biens et les plus sacrés des droits
d’un homme.
J’avais alors dix-sept ans et j’étais si grand et si vigoureux qu’on
m’en eût donné vingt, pour le moins.
Cependant, mon père n’avait pas voulu faire de moi un boulanger, comme
l’avait été mon grand-père, et comme il l’était lui-même.
Il prétendait me faire donner une éducation supérieure à la sienne, et
chaque matin je me rendais à une classe que tenait derrière Saint-Roch
un père de l’Oratoire, un vieux brave homme qui ne s’occupait pas de
politique, mais seulement de bien bourrer ses élèves de latin,
d’histoire et de géographie.
Je mentirais si je disais que je ne souhaitais pas vivement accompagner
mon père. Mais il n’entendait pas de cette oreille, et toute la journée
il me fallait rester, en tête à tête avec mes livres.
C’est à la seule indulgence de ma mère que je devais de ci et de là
quelques heures de liberté.
Parfois, lorsqu’il s’amassait du monde dans la rue, lorsqu’on entendait
battre le tambour, voyant les angoisses de ma curiosité, la pauvre chère
femme me disait:
--Allons, va voir! et surtout ne sois pas trop longtemps.
Et bien vite je filais.
C’est ainsi que le 20 juin 1792, je vis la grande manifestation qui se
rendait à l’assemblée et qui ensuite envahit les Tuileries.
Ce fut la première émotion terrible et ineffaçable de ma vie, car je
n’avais vu aucune des journées glorieuses et néfastes de la Révolution,
ni la prise de la Bastille, ni les scènes de l’Hôtel-de-Ville, ni la
catastrophe du Champ-de-Mars.
En tête de la première colonne, marchaient Santerre et un homme vêtu en
fort de la halle qu’on me dit être le marquis de Saint-Huruge. En
arrière, à quelques pas, venaient des invalides, traînant sur un char un
haut peuplier tout chargé de feuilles.
Le peuple ne semblait ni irrité, ni menaçant, mais fort gai, au
contraire et disposé à rire. Je remarquai beaucoup de femmes avec leurs
enfants dans leurs bras.
A plusieurs de ces gens, je demandai où ils allaient et ce qu’ils
comptaient faire, ils me répondirent qu’ils n’en savaient rien; mais
qu’il fallait amener à la raison, M. et madame Véto,--on appelait ainsi
le roi et la reine,--dont la mauvaise volonté perdait la nation.
Jusqu’à quatre heures, je demeurai parmi la foule, et je fus entraîné
par le courant lorsqu’on brisa, faute d’issues, les grilles du
Carrousel, mais je ne pénétrai pas dans les Tuileries. Quand je vis
braquer les canons contre les portes du château, j’eus peur, je vous
l’avoue, et je me sauvai.
Mon père était sombre, quand il rentra le soir.
--Tout va mal! nous dit-il. Que font nos armées? Rien. Et cependant
l’ennemi est aux frontières!... Il est vrai qu’il y a sans doute des
Français indignes de ce nom qui l’appellent de tous leurs vœux... Ah!
malheur aux scélérats qui pactiseraient avec l’étranger!...
Mon père, qui était pourtant un homme humain et honnête, disait cela
d’une telle voix et avec de si terribles regards, que je frémis.
C’est que je ne vous ai pas dit encore que depuis le mois d’avril
précédent les hostilités étaient commencées entre la France et
l’Autriche.
Et, certes, on ne saurait imaginer une guerre entreprise sous des
auspices plus désastreux.
La campagne était à peine ouverte, que déjà l’indiscipline de notre
armée était à son comble.
Luckner, La Fayette, Rochambeau, nos généraux n’avaient pas la confiance
de leurs soldats, on refusait de leur obéir.
Travaillées de sinistres soupçons, nos troupes voyaient la trahison
partout, devant et derrière eux. Deux régiments s’étaient repliés sans
tirer un coup de feu, en criant: Nous sommes trahis.
De tels débuts devaient emplir l’ennemi de confiance. Le mal était
immense, et cependant on ne semblait pas s’occuper d’y porter remède. Et
dans Paris on disait que ce n’était pas le succès de nos armes que
souhaitaient le roi et la reine, M. et madame Véto.
Voilà où en était l’opinion, quand le bruit se répandait que la Prusse,
rompant sa neutralité, s’ébranlait pour marcher contre nous.
Ce fut mon père qui nous apporta cette nouvelle, en sortant d’un club où
on avait lu une lettre apportée de Coblentz, quartier général de l’armée
prussienne.
Ma mère parut consternée.
--Est-ce bien possible, s’écria-t-elle. Quelle raison auraient ces gens
de nous faire la guerre?
--Aucune.
--Alors... pourquoi viendraient-ils?
--Pourquoi! parce qu’ils savent notre frontière dégarnie, parce qu’ils
croient que le dur enfantement de notre liberté nous met à leur merci...
Parce que la Prusse est une nation de proie et qu’elle espère tirer
quelque chose de nous: une forteresse, une ville, une province
peut-être!...
Durant quelques jours, on douta, on voulut douter de cette nouvelle. On
avait tant besoin qu’elle ne fût pas vraie!
D’un autre côté, beaucoup de gens plus honnêtes que clairvoyants,
pensaient que les Prussiens hésiteraient ou même seraient arrêtés par
l’impossibilité de justifier leur agression.
L’anxiété n’en allait pas moins grandissant.
Il me semblait sentir Paris bouillonner et frémir comme une chaudière
immense dont la vapeur cherche une issue.
C’est à peine, désormais, si je voyais mon père. Il prenait ses repas
dehors, ou bien j’étais couché quand il rentrait. Puis c’étaient des
patriotes qui venaient le voir. Ils s’enfermaient dans l’arrière
boutique pour tenir conseil, et si je prêtais l’oreille, je les
entendais répéter d’un ton de fureur concentrée:
--Il faut aviser au moyen de nous sauver nous-mêmes, car le roi et la
reine s’entendent avec l’étranger pour nous livrer.
C’était là ce que j’entendais dire partout...
Or, j’en étais venu insensiblement à passer mes journées dehors. Mon
vieux professeur avait suspendu ses leçons, ma mère ne me demandait plus
compte de mes sorties, j’avais tout mon temps à moi, j’étais mon maître,
j’en profitais insoucieusement comme un enfant que j’étais.
Je m’en allais au hasard par la ville, me mêlant aux groupes, suivant
les manifestations qui se succédaient à propos de tout et à propos de
rien, écoutant, interrogeant, glanant les on-dit.
Mais c’est au Palais-Royal que je finissais toujours par revenir.
Là, sous ces mêmes arbres dont les feuilles, arrachées par Camille
Desmoulins, avaient été le premier signe de ralliement de la Révolution,
là se pressait, autour des nouvellistes et des politiques en plein vent,
une foule haletante de curiosité.
Alors, mes amis, nous n’avions ni les chemins de fer, ni le télégraphe.
Alors les dépêches étaient apportées à franc étrier, et il fallait bien
des jours et bien des relais à un courrier pour venir de la frontière.
C’est vous dire l’impatience dont on était dévoré, le travail des
imaginations et par contre le déluge de nouvelles fausses dont on était
inondé.
Fabriquer des nouvelles était une manie. Il y avait des gens qui s’en
faisaient une renommée et presque un état. Les plus habiles exerçaient
au Palais-Royal, on les connaissait, et dès qu’ils paraissaient, on les
hissait sur un banc et on les écoutait.
Et suivant que c’était tel ou tel qui pérorait, on croyait tout perdu ou
tout sauvé, et c’était des cris de joie absurdes ou des paniques plus
ridicules encore.
Parmi ces beaux donneurs de renseignements, il en est un qu’il me semble
voir encore.
C’était un certain Mouchet, haut comme ma botte, bancroche et bossu,
noir de peau et le nez en vrille qu’on avait surnommé le Diable boîteux.
Il avait une voix si aigre et si perçante qu’on l’entendait sous les
galeries de bois et qu’il faisait taire tous les autres. Il ne manquait
pas d’une certaine faconde, s’étant exercé longtemps au club des
Minimes.
Ce Mouchet avait la spécialité des nouvelles désastreuses.
Il n’était guère d’après-midi qu’il ne nous annonçât que nos soldats
venaient d’être mis en pleine déroute. Et si quelqu’un faisait seulement
mine de douter, tout de suite il tirait de sa poche et lisait une lettre
qu’il venait, jurait-il, de recevoir de l’armée, à l’instant même.
Il s’était, par surcroit, donné l’emploi de dénoncer quotidiennement le
général La Fayette, lequel n’était guère en odeur de patriotisme, et qui
était bien loin déjà du temps où on arrachait pour s’en faire des
reliques les crins de son cheval blanc.
Le malheur est que cet intarissable parleur n’inventait pas toujours.
Il disait vrai, par exemple, en annonçant que le duc de Bade avait mis
les Autrichiens dans Kehl, et qu’on craignait un complot pour livrer
Strasbourg. Il disait vrai en affirmant que l’Alsace, debout et
frémissante, demandait en vain des armes pour marcher à l’ennemi.
C’est de même par Mouchet que j’appris les trop réels malheurs des
Flandres.
Là, le vieux Luckner, le général de la Révolution, n’était pas à la
hauteur de son rôle. Poussé par Dumouriez, il s’était d’abord avancé et
avait pris Courtrai et deux places fortes. Puis, tout à coup, comme s’il
eût été effrayé de sa témérité et de son succès, il s’était replié en
hâte jusque sous le canon de Lille, après en avoir fait juste assez pour
compromettre les amis et les partisans de la France.
--Or, concluait Mouchet, de sa voix glapissante, or, je le demande aux
braves sans-culottes qui m’écoutent, pourquoi cette retraite?... Parce
que M. Véto l’a ordonnée. La trahison est visible, on veut donner aux
Prussiens le temps d’arriver.
Ce qu’il ne disait pas, ce Mouchet, c’est que, pour tenir tête à tête à
l’armée autrichienne, Luckner n’avait pas quarante mille hommes,
brûlants d’enthousiasme, c’est vrai, mais sans aucune instruction
militaire, à peine organisés, sans vivres, presque sans munitions.
C’est l’objection qui me vint, et le soir, je la soumis à mon père, mais
lui, pourpre d’indignation, et les poings crispés.
--Et à qui donc s’en prendre, s’écria-t-il, si notre frontière est
ouverte, si les cadres de nos armées sont vides, si nos soldats manquent
de tout, si nos généraux sont des poltrons ou des incapables, à qui donc
s’en prendre, sinon à celui qui a juré de défendre la France, qui en a
les moyens, et qui ne le fait pas?...
C’est pourtant juste, pensais-je, mon père a raison.
Mais lui, s’animant poursuivait:
--On devait établir un camp entre la frontière et Paris. Où est-il ce
camp? Ce ne sont cependant pas les soldats qui manquent.
Ah! ce n’était que trop évident; la France était en péril, les plus
simples ne s’y trompaient pas. Mais ce péril, comment le prévenir?...
Hélas! comment eût-on été d’accord sur les moyens, quand on ne l’était
pas sur les causes, chaque parti accusant l’autre de trahison.
Enfin, le 30 juin, le député Jean Debry lut à l’Assemblée un rapport sur
les mesures à prendre en cas de danger de la patrie.
Accueilli par des applaudissements presque unanimes, le rapport fut mis
en discussion et ne tarda pas à devenir l’objet d’une lutte passionnée
et qui menaçait de durer longtemps.
Mon père, je l’ai compris depuis, ne se rendait pas bien compte de
l’énorme gravité des débats; il s’indignait de ces lenteurs.
--A chaque jour qu’on perd, grondait-il, les Prussiens peuvent faire une
étape.
Voilà où en étaient les choses, lorsque, le soir du 2 juillet, juste
comme j’aidais nos garçons à mettre les volets de la boutique, je vis
arriver le vieil ami de mes parents, M. Goguereau, le député.
--Mon cher Coutanceau, dit-il à mon père, je sais que depuis longtemps
vous désirez entendre Vergniaud; il doit prendre la parole demain; si
vous le voulez, je viendrai vous chercher, ainsi que le jeune citoyen
qui est là,--et il me montrait,--et je vous ferai placer.
Si mon père fut content, et remercia, il ne faut pas le demander.
Dès huit heures, le lendemain, il avait fait faire sa barbe et avait
passé son plus bel habit. J’avais mis pareillement mes plus beaux
effets, avec une chemise à gros jabot selon la mode d’alors.
A l’heure dite M. Goguereau arriva, et nous partîmes.
Ah! bien nous en prit, d’être avec un député. Jamais je n’ai vu
affluence de monde comme celle qui se pressait autour de l’Assemblée. Le
bruit s’était répandu la veille que Vergniaud devait prononcer un
discours, et c’était à qui pourrait entendre le grand orateur de la
Gironde. Mais il y avait des gardes à toutes les portes, qui barraient
le passage...
La consigne n’était pas pour nous. M. Goguereau se nommait, en disant:
«Ces citoyens sont avec moi,» et on s’empressait de nous laisser passer.
Ainsi il nous guida le long des couloirs, puis il nous ouvrit la porte
d’un petit escalier, et finalement il nous introduisit dans les
tribunes.
Elles étaient pleines à crouler d’auditeurs--de femmes surtout--et ce
n’est pas sans soulever une tempête de récriminations, que nous
réussîmes, mon père et moi, à conquérir--c’est bien l’expression--deux
pauvres petites places au bout d’une banquette.
J’étais horriblement mal à l’aise, et surtout martyrisé par un chapiteau
de colonne qui me meurtrissait les reins dès que je me dressais. Mais je
ne souffrais de rien, tant j’étais saisi de la majesté du spectacle que
j’avais sous les yeux pour la première fois.
Quels hommes siégeaient dans cette assemblée, mes amis, il est inutile,
n’est-ce pas, que je vous le dise. Leurs noms sont dans toutes les
mémoires, et ils vivront autant que leur œuvre,--œuvre immense,
qui nous a fait ce que nous sommes, et que presque tous, hélas! ont
scellée de leur sang.
De ma place, je planais au-dessus d’eux tous.
Je voyais les députés de la gauche--de la Montagne--échanger des regards
enflammés, des paroles irritées et des gestes menaçants, avec ceux de la
droite. Je voyais ceux du centre--du Marais, comme on disait
alors--essayer de s’interposer entre des rancunes implacables.
Je n’avais pas assez d’yeux pour regarder le président, immobile sur son
fauteuil comme une statue, la main sur le manche d’ébène de sa sonnette.
Derrière lui, dans un réduit grillé d’une douzaine de pieds carrés il me
semblait apercevoir des ombres qui s’agitaient. Là, se tenaient des
journalistes qui venaient de trouver le secret d’écrire aussi vite que
l’on parle et qu’on appelait, pour cette raison, des logotachygraphes.
C’est dans cette loge que quelques jours plus tard, le 10 août, Louis
XVI, chassé des Tuileries, devait venir chercher un refuge.
A la tribune où on montait par un escalier assez roide, était alors un
petit homme maigre, qui parlait avec des gestes de convulsionnaire du
salut public, l’unique et la suprême loi, disait-il.
On ne l’écoutait guère.
A tout bout de phrases les autres députés l’interrompaient, et dans les
tribunes les conversations continuaient tout haut, comme à la Halle...
Même, non loin de mon père et de moi, il y avait des gens qui buvaient
et mangeaient, sans façon, comme s’ils eussent été chez eux.
A la fin, cependant, cet orateur si peu écouté descendit de la tribune.
Et je vis s’avancer pour le remplacer, un homme tout jeune encore, au
regard doux, à la physionomie pensive.
Autour de moi on chuchotait:
Vergniaud! Vergniaud!...
Ce qui me frappait en lui, c’était la grâce familière de sa démarche,
une certaine nonchalance d’attitude et je ne sais quel inexprimable
charme qui vous attirait vers lui et faisait qu’on l’aimait et qu’on
souhaitait d’être son ami.
Mais quand son pied frappa le parquet de la tribune, comme pour en
prendre possession, il fut transfiguré... L’orateur surgissait de
l’homme... Il m’apparut tel qu’un dieu, sur le Sinaï de la liberté, le
front éblouissant d’éclairs.
Le silence s’était fait, profond, intense.
Au-dehors, même, les grondements sourds de la foule se taisaient.
Lui, un peu pâle d’abord, et violemment ému d’une virile émotion, il
promena son regard autour de la salle..., son bras se leva d’un geste
impérieux, ses lèvres s’entr’ouvrirent... Il parla.
Le discours qu’il prononça ce jour-là, mes amis, marque une date dans
les fastes de l’éloquence humaine--une date dans l’histoire de notre
Révolution.
Vous le trouverez, ce discours, dans tous les livres.
Mais ce que les livres ne vous diront pas, c’est cette parole inspirée,
cette voix puissante et grave, qui avait des caresses divines, quand il
adjurait ses collègues de s’unir pour le salut de la patrie, et qui
vibrait comme le métal des cloches quand montait son indignation.
Dédaigneux des ménagements de la prudence, il alla droit au fait.
Ce que la France pensait et disait tout bas, il le cria d’une voix si
forte que le trône chancelant de Louis XVI en fut renversé...
Après avoir déroulé l’effrayant tableau des calamités de la France, il
disait l’immensité et l’imminence du péril, et aussi l’incurie
criminelle du pouvoir. Il montrait l’ennemi à nos portes, les émigrés en
armes à la frontière, l’invasion menaçante, et le roi paralysant de son
veto toutes les mesures de salut public, le roi n’osant défendre
formellement à ses généraux de vaincre, mais leur enlevant hypocritement
les moyens de vaincre.
«Appelez, ô mes collègues, disait-il, appelez, tous les Français à
sauver la patrie... Montrez leur l’immensité du gouffre... Ce n’est que
par un effort extraordinaire qu’ils pourront le franchir!...»
Un frisson électrique parcourait l’Assemblée, à ces accents inspirés du
grand orateur... Chacun avait cru entendre sonner le glas de la patrie
agonisante.
Alors il me fut donné de connaître l’empire de la parole humaine.
Dans cette assemblée, l’instant d’avant si divisée, et agitée de tant de
passions contraires, on eût dit que tous les cœurs battaient à
l’unisson pour un même désir, pour une seule pensée.
Sur les bancs de la gauche, à droite, au centre, dans les galeries, on
applaudissait avec une sorte de frénésie.
Pâle, les dents serrées, les yeux brillants de larmes, mon père
m’étreignit le bras à le briser.
--Ce n’est pas un homme qui parle, me disait-il, j’ai entendu la voix de
la patrie elle-même... Maintenant, j’ai bon espoir.
Et cependant, à trois ou quatre places de moi, j’avais remarqué un
auditeur dont la contenance contrastait singulièrement avec
l’enthousiasme de tous.
C’était un très jeune homme, vêtu comme les ouvriers de la plus pauvre
condition.
Il était assis au premier rang, et, chaque fois qu’on prononçait le nom
du roi, je voyais parfaitement ses doigts se crisper de rage contre le
bois de balustrade.
Par moments, il bondissait, se levait à demi et se penchait vers la
salle comme pour jeter une insulte à la face de l’orateur.
D’autre fois, il portait la main droite sous ses habits, d’un geste si
convulsif, qu’on eût dit qu’il y cherchait une arme.
Si extraordinaire était son manége que, malgré moi-même, je me pris à
l’examiner avec toute l’attention dont j’étais capable.
Évidemment les habits misérables qu’il portait n’étaient pas ses habits
ordinaires. La blancheur de ses mains, les soins que trahissaient ses
cheveux blonds, la finesse du peu qu’on apercevait de son linge, tout en
lui trahissait l’aristocrate.
Mais qu’était-il venu faire là? Pourquoi ce déguisement et ces gestes
désordonnés?
A une époque où les plus noires défiances empoisonnaient toutes les
relations, où il n’était question que de trahisons et de complots, où on
ne parlait que d’ennemis du peuple, d’espions de l’étranger et
d’émissaires des émigrés, il y avait là de quoi me faire travailler
prodigieusement l’esprit.
J’allais peut-être faire part de mes soupçons à mon père, quand le
jeune homme se retourna. Sa figure qui respirait l’audace et l’énergie,
était de celles qu’on n’oublie pas. Nos yeux se rencontrèrent, et il me
semble éprouver encore l’étrange sensation que je ressentis au choc de
son regard. J’eus comme la certitude que cet individu se trouverait mêlé
à ma vie, et serait pour quelque chose dans ma destinée.
Si forte fut la sensation que je me tus.
D’ailleurs les galeries se vidaient.
Vergniaud venait de descendre de la tribune et de quitter la salle, et
tout le monde se précipitait dehors pour l’attendre et l’acclamer au
passage. Mon père m’entraîna.
Mais c’est en vain qu’à l’exemple de plusieurs milliers de personnes,
nous restâmes plantés sur nos jambes devant la grande porte, l’orateur
de la Gironde avait dû s’échapper par quelque porte latérale.
Beaucoup pour se dédommager de ce contre-temps, se donnèrent rendez-vous
à la comédie française, où on fit une ovation à mademoiselle Candeille,
qui était la maîtresse de Vergniaud.
Le lendemain, 4 juillet, l’Assemblée décréta:
Que dès que le péril deviendrait extrême, le Corps législatif le
déclarerait lui-même, par cette formule solennelle: _La patrie est en
danger_.
Qu’à cette déclaration tous les citoyens seraient tenus de remettre aux
autorités les armes par eux possédées, pour qu’il en fût fait une
distribution convenable.
Que tous les hommes, jeunes ou vieux, en état de servir, seraient
enrôlés...
Une immense acclamation de Paris entier salua le décret de l’Assemblée.
La nouvelle s’en était répandue avec la rapidité d’une traînée de poudre
jusqu’à l’extrémité des faubourgs. Le soir, au coin des rues, les
groupes étaient plus animés que de coutume, et les marchands de journaux
chargés de leurs feuilles encore humides, partaient en criant:
«Achetez, pour lire le décret qui sauve la patrie!...»
Était-elle donc sauvée, en effet? Il y en avait qui le croyaient,
attribuant ainsi à l’Assemblée le pouvoir de changer, par la seule
manifestation de sa volonté, une situation terrible.
Comme il arrive dans toutes les crises violentes, je voyais, non sans un
étonnement profond, les gens passer soudainement de l’abattement le plus
extrême à une confiance presque sans bornes.
Mon père ne se possédait pas de contentement.
--Il faudra mettre un gigot au four, commanda-t-il à ma mère, j’amènerai
souper quelques bons patriotes, et nous viderons une bouteille au
bonheur de la nation...
Le soir, en effet, il arriva avec trois de ses amis, dont le grand
Fortier, le marchand de toiles, qui fut tué un mois plus tard, à la
prise des Tuileries, le 10 août.
Leur persuasion était que les Prussiens, quand ils sauraient la ferme
attitude de l’Assemblée, et l’impossibilité où serait le roi de
favoriser leur invasion, s’arrêteraient.
C’est ce dont ne semblait nullement convaincu M. Goguereau, le
représentant, qui était de ce souper.
--Ne nous hâtons pas de chanter victoire, disait-il, de peur d’être
obligés de déchanter.
Cependant tout ce qu’il nous apprit n’était pas fait pour diminuer notre
assurance.
C’est de lui que nous sûmes positivement que, de tous les points de la
province, des gardes nationaux fédérés se mettaient en marche, en armes
et avec du canon, pour aller former un camp aux environs de Soissons.
On en attendait cinq cents de Marseille et trois cents de Brest, qui
devaient déjà être en route.
Tous devaient passer par Paris et y assister à la grande fête
patriotique qui se préparait pour le 14 juillet, anniversaire de la
prise de la Bastille.
--Vous voyez donc bien, disait mon père, que tout s’arrangera... Allons,
allons, le commerce va reprendre et l’argent va reparaître... et ma foi!
je n’en serai pas fâché, car j’ai des pratiques dont la «taille»
s’allonge à faire trembler.
A l’air dont M. Goguereau secouait la tête, je voyais bien qu’il ne
disait pas tout ce qu’il pensait, lui qui connaissait le dessous des
cartes.
Mais à quoi bon désoler les gens à l’avance!...
L’aveuglement de mon père était si obstiné, qu’il nous annonça la
résolution où il était de partir en tournée pour acheter du blé, comme
il faisait tous les ans à l’époque de la moisson.
Et, en effet, le lendemain, quoi que pût lui dire ma mère, il voulut se
mettre en route, et je l’accompagnai jusqu’à la rue du Coq, où était le
bureau de la voiture qui faisait le service entre Paris et Chartres, où
il se rendait.
Je puis vous affirmer, mes amis, que vous ririez bien si j’avais le
pouvoir de vous mettre tout à coup en présence de cette diligence, qui
excitait alors mon admiration, et dont on disait qu’il ne se ferait rien
de mieux, ni de plus commode, ni de plus rapide.
C’était un grand coffre carré, haut huché sur roues, peint en bleu clair
et percé de petits guichets larges comme les deux mains.
Cela mettait quatorze heures à faire le trajet. On partait de la rue du
Coq à trois heures de l’après-midi, et on arrivait à Chartres sur les
cinq heures du matin. C’était un voyage.
Resté seul à Paris avec ma mère, et plus que jamais libre de ma
personne, je m’étais bien promis de devenir un des auditeurs assidus de
l’Assemblée nationale, ce qui devait m’être facile, avec la protection
de M. Goguereau...
Hélas! le jour où j’y retournai, je pus reconnaître combien avaient été
chimériques les espérances de mon père et de ses amis.
La question de savoir en quelles formes la déclaration du danger de la
patrie serait faite avait été résolue, c’est vrai.
Mais il restait à décider s’il y avait ou non lieu de proclamer
sur-le-champ la patrie en danger.
Et sur cette question qui ne me semblait pas à moi, naïf, présenter
l’ombre d’un doute, la discussion avait repris avec une âpreté toute
nouvelle. Deux députés, surtout, qu’on me dit être, l’un l’évêque du
Cher, Torné, l’autre Pastoret, représentant de Paris, faisaient assaut
de violence.
L’irritation grandissait, quand soudain arriva un message du roi
annonçant à l’Assemblée que les hostilités de la Prusse étaient
imminentes et qu’une armée de cinquante-deux mille Prussiens s’avançait
vers notre frontière...
Je renonce, mes amis, à vous donner une idée de la tempête de
ricanements et de huées qui accueillit cette notification.
--C’est encore un piége, criait un député, l’armée prussienne n’est pas
de cinquante-deux mille, mais de cent mille hommes.
--Sans compter vingt mille émigrés disait un autre.
--Et c’est quand ils sont à Coblentz que le roi avertit les
représentants de la nation!...
Il est de fait que, dans mon âme et conscience, je ne savais comment
qualifier cette communication tardive, d’un fait connu de l’Europe
entière, qui était l’unique sujet d’entretien de Paris, qui avait motivé
le foudroyant discours de Vergniaud et le décret qui en avait été la
suite...
L’Assemblée ne daigna pas s’en occuper, et les débats continuaient,
quand un orateur nouveau parut à la tribune.
C’était un vieillard de la figure la plus noble, avec cet air de
mansuétude que l’imagination prête aux Apôtres.
Je demandai son nom. On me répondit que ce député n’était autre que
Lamourette, ancien grand vicaire de l’évêque d’Arras et alors évêque
constitutionnel de Lyon.
Vénéré de ses collègues, il obtint le silence, et, d’une voix émue:
«On vous a proposé, commença-t-il, on vous proposera encore des mesures
extraordinaires, pour parer aux dangers de la France... A quoi bon! si
vous ne savez pas rétablir dans votre propre sein la paix et l’union...
J’entends dire que ce rapprochement est impossible... Ces mots me font
frémir; ils sont une injure à cette Assemblée... Les honnêtes gens ont
beau être divisés d’opinion, il est un terrain de patriotisme et
d’honneur où ils se rencontrent toujours... Ah! celui qui réussirait à
vous réunir tous, serait le véritable vainqueur de la Prusse et de
Coblentz!...»
Après bientôt un siècle, mes amis, je suis sûr de vous citer
textuellement les paroles de cet homme de bien, tant elles se gravèrent
profondément dans ma mémoire...
--Celui-ci a grandement raison, pensais-je, et il songe aux intérêts de
la France et non à ceux de ses rancunes ou de son ambition.
Et l’émotion qui s’était emparée de moi, je voyais bien que tout le
monde la partageait.
Lui, cependant, d’un accent irrésistible poursuivait:
«Jurons de n’avoir qu’un seul esprit, qu’un seul sentiment; jurons de
nous confondre en une seule et même masse d’hommes libres. Le moment où
l’étranger verra que ce que nous voulons nous le voulons tous, sera le
moment où la liberté triomphera, et où la France sera sauvée!...»
Il n’avait pas achevé que tous les députés étaient debouts et, la main
étendue, prêtaient le serment proposé.
Toutes les rancunes s’étaient fondues à la chaleur de ce patriotisme.
Puis, un cri de concorde et de fraternité se fait entendre, et d’un
mouvement spontané, tous les partis se mêlent et se confondent. Les
hommes des factions les plus opposées se jettent dans les bras de leurs
ennemis. Condorcet, en ce moment, entrait dans la salle, Pastoret qui le
haïssait, court à lui et l’embrasse. Il n’y a plus de côté gauche, ni de
côté droit, ni de centre, il n’y a plus que l’Assemblée nationale...
Cependant, une députation, ayant à sa tête Lamourette, s’était hâtée
d’aller porter au roi un extrait du procès-verbal.
Il se hâta d’accourir et je le vis entrer, précédé de ses ministres,
pâle, attendri, ému, pouvant à peine croire à cette incroyable et
soudaine réconciliation.
--Je ne fais qu’un avec vous, balbutia-t-il, notre union sauvera la
France...
Et dans les tribunes publiques et au dehors, mille cris d’allégresse
répondaient; tout le monde avait des larmes dans les yeux...
La séance levée, cependant, lorsque je traversai la terrasse des
Feuillants pour regagner la maison paternelle, je fus croisé par deux
hommes dont l’un disait à l’autre:
--On s’embrassait aussi la veille de la Saint-Barthélemy.
L’exclamation de ces deux hommes me révolta si fort que, pour un peu, je
leur aurais cherché querelle.
--Ceux-là, pensais-je, sont de ces êtres haineux qui jugent les autres
d’après eux.
Et, en effet, comment ne pas se sentir véritablement réjoui après ce que
je venais de voir et en présence du spectacle que j’avais sous les yeux.
Le roi, de retour aux Tuileries, s’est empressé de faire ouvrir le
jardin qu’il tenait fermé depuis les scènes du 20 juin, et un peuple
immense s’y était précipité et se pressait sous les fenêtres du château
en criant à pleins poumons: Vive le roi!...
Je vous le demande, mes amis, n’était-ce pas à s’y méprendre!
Et la preuve, c’est que ma mère, à qui je racontai en rentrant ce qui se
passait, me dit, la pauvre femme:
--Il faut écrire à ton père, il verra que la tranquillité va revenir, et
il fera des achats plus considérables.
J’écrivis, en effet, à l’adresse que mon père nous avait assignée, à
l’hôtel de la Nation, tenu par un nommé Servan, qui descendait toujours
chez nous, quand il venait à Paris faire ses provisions.
Niais que j’étais!... Mon père n’avait pas reçu ma lettre que déjà tout
était changé et redevenu pire qu’avant.
Ce beau rêve de concorde avait duré ce que durent les rêves, une nuit.
Paris, à son réveil, bafoua d’un éclat de rire immense un projet qu’il
jugea beaucoup trop beau pour être réalisable.
Dès le matin, des crieurs s’étaient répandus dans les rues, offrant pour
deux sous la Grande Pantalonnade sentimentale de ces Messieurs de
l’Assemblée, pamphlet plus injurieux que spirituel, composé par les
rédacteurs du _Journal du Diable_.
Les chansons ne tardèrent pas à s’en mêler, car en aucun temps on ne
rima davantage.
Il me semble voir encore un grand vieux tout dépenaillé, qui se tenait
devant Saint-Roch, abrité sous un large parapluie, et qui chantait une
longue complainte dont le refrain était:
Encore un baiser, Lamourette,
Encore un baiser!...
Enfin, des députés que j’avais vu de mes yeux, dans les bras l’un de
l’autre, s’embrassant comme du pain, écrivirent aux journaux pour
démentir le fait.
Cette scène de réconciliation n’avait-elle donc été qu’une hypocrisie
préméditée des partis, désireux d’endormir leurs mutuelles défiances?...
N’était-elle, comme d’aucuns l’insinuaient, qu’une comédie convenue
entre le roi et l’évêque de Lyon pour détourner les esprits de la
discussion de la loi du danger de la patrie, et laisser ainsi aux
Prussiens le temps d’arriver?
M. Goguereau, que je me permis d’interroger, m’affirma que ce n’était ni
l’un ni l’autre.
--Pourquoi donc, me dit-il, n’aurions-nous pas été sincères!... La haine
n’est pas si douce!... Nous avons été émus et entraînés... Toutes les
assemblées sont exposées à des surprises sentimentales de ce genre...
Je vous donne l’explication telle qu’elle m’a été donnée. Ce qui
n’empêche qu’une célébrité de ridicule est demeurée attachée à cette
scène, qui m’avait tiré des larmes... Encore aujourd’hui, un «baiser
Lamourette» est le synonyme de comédie et de trahison.
Mais précisément parce qu’ils étaient furieux d’avoir été dupes d’un
mouvement de leur cœur, les partis n’en étaient devenus que plus
acharnés.
Une mesure qu’on ne manqua pas de dire provoquée par la cour devait
d’ailleurs attiser encore les colères.
Je l’appris, au matin, d’un ouvrier, qui était entré dans notre boutique
acheter un pain. Comme il me semblait exaspéré, je lui demandai ce qu’il
avait:
--J’ai, me répondit-il, que le directoire de Paris vient de suspendre
Pétion de ses fonctions, et veut le poursuivre comme organisateur de la
manifestation du 20 juin.
C’était si grave que, tout d’abord, je crus à une de ces fausses
nouvelles comme on en lançait dix par jour dans la circulation.
Frapper Pétion, le maire de Paris, l’homme le plus populaire du
moment... était-ce possible.
C’était vrai. Le premier passant m’apprit que le roi, au lieu d’annuler,
comme il le pouvait, cette décision, venait de la notifier à
l’Assemblée, en lui laissant «le soin de statuer sur l’événement.»
--C’est encore une trahison! criaient les sans-culottes, furibonds.
--Quelle épouvantable maladresse! gémissaient les patriotes paisibles.
Mais le sentiment général était que la cour n’eût point hasardé ce coup
de partie, si elle n’eût été sûre de l’approche des Prussiens.
Quoi qu’il en soit, c’est au milieu de ce déchaînement de l’opinion, que
fut enfin présentée à l’Assemblée par Hérault de Séchelles, la
déclaration du danger de la patrie.
C’était le 11 juillet 1792.
Le rapport entendu, les conclusions furent adoptées, et, aussitôt après,
le président se levant, prononce d’une voix émue et au milieu d’un
silence effrayant, la formule solennelle:
«Citoyens, la patrie est en danger.»
L’effet, je me le rappelle, fut terrible.
Il n’y eut pas un cri dans les tribunes publiques, pas un mot, pas un
geste.
Et quand la séance fut levée, la foule, turbulente d’ordinaire, et qui
emplissait les escaliers du tumulte de ses discussions, la foule
s’écoula muette et consternée.
Cependant, les patriotes étaient satisfaits.
--Voilà enfin un acte, disaient-ils, et qui vaut un peu mieux que les
embrassades de l’autre jour... Ça ira, maintenant; il faudra bien que M.
Véto marche droit.
Mais c’est en vain que le lendemain on attendit les grandes mesures du
salut public.
La déclaration demandée le 30 juin, formulée le 4 juillet et votée le
11, ne devait être proclamée que le 22 juillet. Il fallut tout ce temps
pour obtenir du pouvoir exécutif l’autorisation nécessaire.
Je vous laisse à penser si pendant ces onze jours les esprits se
montèrent. Je voyais, pour ainsi dire, l’exaltation augmenter d’heure en
heure...
La veille, les ministres en masse avaient donné leur démission et
avaient été remplacés par d’autres. Bast! on n’y avait pas pris garde.
Ce n’est assurément pas sur eux qu’on comptait.
J’avais acheté une carte des frontières, et tous nos voisins venaient la
consulter. Et il fallait que je leur montre Coblentz, où était,
disait-on, l’armée prussienne, et nous calculions les journées de marche
qu’il y a pour une grande troupe de la frontière à Paris.
Les gens, d’ailleurs, répétaient comme un verset d’Evangile, une phrase
du dernier discours de Robespierre aux Jacobins.
«Dans des circonstances aussi critiques, avait-il dit, les moyens
ordinaires sont dérisoires: Français, sauvez-vous vous-mêmes.»
--Voilà, pensais-je, qui est parler!
Mais la préoccupation de l’étranger ne faisait pas oublier Pétion.
M. Goguereau, qui avait promis à mon père de venir nous voir tous les
jours, en son absence, était obligé de se cacher pour tenir sa promesse,
tant les gens des environs qui le connaissaient l’assaillaient de
questions indiscrètes.
De tous côtés Paris signait des pétitions en faveur de son maire. Il y
en eut une, celle des ouvriers du bâtiment, qui réunit quarante mille
signatures. On en faisait circuler une dans notre quartier: j’y mis mon
nom, et nos trois garçons, ne sachant pas écrire, y apposèrent leur
croix.
Pour un empire je n’aurais pas manqué la séance où Pétion parut à la
barre de l’Assemblée.
Il s’avança la tête haute. Jamais homme ne ressembla moins à un accusé
qui vient se disculper.
«Mon crime, commença-t-il, est d’avoir empêché le sang de couler...»
On ne le laissa pas poursuivre...
Il avait été disgracié par la cour, l’Assemblé l’admit aux honneurs de
la séance, et décréta «que le maire de Paris serait rétabli dans ses
fonctions, et que le pouvoir exécutif serait tenu d’exécuter le décret
dans la journée même.»
C’était le 13 juillet 1792.
Le lendemain allait avoir lieu la fête de la Fédération.
Instituée pour perpétuer le souvenir de la prise de la Bastille, cette
fête du 14 juillet inspirait aux meilleurs patriotes les plus vives
appréhensions.
Paris était alors comme un baril de poudre, et chacun sentait bien qu’il
suffirait de la moindre étincelle pour déterminer une formidable
explosion.
Or, quel serait le résultat d’une explosion?... C’est ce que nul n’était
capable de dire avec quelque certitude.
Qui pouvait garantir que l’ivresse ne tournerait pas à la fureur et
qu’on ne compromettrait pas en un jour le patrimoine précieux des
libertés conquises!
Ce qui augmentait l’anxiété, c’était la présence à Paris d’un certain
nombre de Fédérés de la province.
Les cinq cents Marseillais qu’on attendait n’étaient pas arrivés encore,
mais il était venu des Bretons et des Lyonnais.