C'est le vieux jeu, comme dirait notre ami Morisseau: aujourd'hui les

Coralies font fortune. Elles économisent pour l'avenir. Au besoin les

fourmis emprunteraient de l'argent à ces cigales corrigées par La

Fontaine. Je les aimais mieux autrefois. Leur jeunesse disparue, elles

disparaissaient elles aussi. Aspasie devenait ouvreuse de loges, et

Laïs marchande des quatre saisons. Maintenant, elles ont maison de

ville et maison des champs, un compte-courant à la Banque et des

actions de chemin de fer. Elles vieillissent tout doucement sans se

presser, et un beau jour, elles marient leur héritier dans une bonne

famille.

DANIEL.

Riches ou pauvres, elles n'en finissent pas moins méprisées. N'est-il

pas vrai, ma tante? Et je ne sais vraiment pas si elles méritent autre

chose: mépris d'autant plus impitoyable qu'elles l'ont plus

audacieusement bravé. M. de Montjoie a raison. Elles feraient mieux de

disparaître en pleine jeunesse, laissant à quelques-uns le souvenir de

leur beauté. L'expiation involontaire pourrait leur mériter le pardon;

mais la courtisane vieille et riche... quelle honte et quel dégoût!

CORALIE, défaillante.

Oh! mon Dieu...

MONTJOIE.

Est-ce que vous êtes souffrante, madame?

CORALIE, se redressant.

Moi!

Elle regarde Montjoie bien en face.

MONTJOIE, à part.

C'est elle!

UN DOMESTIQUE, entrant, à Godefroy.

Mademoiselle fait dire à monsieur que le café est servi au billard.

GODEFROY.

Ce n'est pas trop tôt. (A Coralie.) Venez-vous, chère madame?

CORALIE, elle hésite un moment, puis, rapidement et très bas, mais

énergiquement, à Montjoie.

Attendez-moi ici. J'ai à vous parler.

Elle s'éloigne au bras de Godefroy.

LYDIE, au bras de Claude.

Et que faites-vous? un tableau ou un opéra?

CLAUDE.

Un opéra, madame. Ah! c'est que la peinture m'ouvre en musique des

aperçus tout à fait nouveaux: dorénavant, voici comment je procéderai

pour travailler quand j'aurai l'idée d'une partition. Je prendrai une

toile de vingt-cinq; je mettrai du rouge, du violet, du marron, du

noir, du bleu et du vert; au milieu, une grande tache jaune: le jaune,

c'est le ténor!

BONCHAMP, à Daniel.

Ce diable de Morisseau! Il est bête et il m'amuse toujours. (A

Montjoie.) Vous ne venez pas au billard?

MONTJOIE.

Si, si, tout à l'heure.

BONCHAMP, s'en allant et riant.

Maintenant, le jaune, c'est le ténor!

SCÈNE V

MONTJOIE, seul.

Coralie! c'est Coralie! Et je la retrouve après douze ans, bonne

fermière, tante d'un homme honorable, bien posé dans le monde.

«Attendez-moi ici. J'ai à vous parler!» Quel éclair dans ses yeux...

(Il s'assied.) Raisonnons froidement. Ce mariage devient impossible.

Je suis convaincu que Daniel ignore tout; mais enfin, Godefroy ne

donnera pas sa fille au neveu d'une Coralie. Le scandale éclate; et

moi, je parais; je demande la main d'Édith. (Se levant.) Oh! oh! voilà

une vilaine pensée! Je prendrai garde.

SCÈNE VI

CORALIE, MONTJOIE.

CORALIE, au fond du théâtre, à part.

Il faut que je sauve Daniel, et à tout prix.

MONTJOIE, réfléchissant.

Qu'est-ce que cette femme va me dire?

CORALIE, elle va vers Montjoie et lui prend la main.

Comme je suis heureuse de vous voir! C'est le passé qui soudainement

ressuscite en vous. Car c'est un ami que je retrouve, n'est-ce pas?

J'ai souffert autant que vous de notre rupture, mais sans cela vous

étiez perdu!... Du moins, n'ai-je pas voulu rester où nous nous étions

connus. On a dû vous le dire: j'ai quitté Paris, presque aussitôt, et

me suis condamnée à vivre comme une paysanne, emportant votre souvenir

en moi!

Un silence.--Pendant cette tirade, Montjoie a été tour à tour

étonné et inquiet.--Lorsque Coralie a fini, il fait un geste

d'admiration.

MONTJOIE, souriant.

Quelle merveilleuse comédienne vous faites!

CORALIE, brusquement, changeant de ton.

C'est vrai, j'ai joué la comédie; mal, à ce qu'il paraît, puisque je

ne vous ai pas trompé. Que voulez-vous? Je tiens à ce que vous ne

divulguiez pas mon secret: je m'y suis prise comme j'ai pu. Soyons

brefs: la situation est bien nette. Vous êtes le rival de Daniel; si

vous racontez mon passé, son mariage est rompu, et il ne supporterait

pas ce coup. Donc, rien ne me coûtera pour vous écarter de son chemin.

MONTJOIE.

Vous l'aimez donc bien, votre neveu?

CORALIE, ardemment.

Si je l'aime?

Un silence.

MONTJOIE, presque bas, avec une sorte de déférence.

Je vous demande pardon... je n'avais pas deviné que c'était votre

fils.

CORALIE.

Oui, Daniel est mon fils! Son bonheur est entre vos mains: je ne vous

laisserai pas le briser, dussé-je me supprimer pour que mon enfant ait

la route libre. Je suis une misérable, soit. Nous sommes des

drôlesses, nous autres, c'est convenu. On nous écrase dès que nous ne

sommes plus une machine à plaisir; mais mon fils est un homme

d'honneur, lui! Je ne veux pas qu'il souffre.

MONTJOIE.

Malheureusement il est millionnaire, et ce n'est pas moi qui vous

apprendrai d'où vient cette fortune.

CORALIE.

Scrupules d'amoureux éconduit! Daniel écarté, vous n'avez plus de

rival.

MONTJOIE.

Des scrupules? Certes j'en ai. Je ne veux pas qu'une honnête fille

achète des diamants, et roule carrosse avec de l'argent gagné...

CORALIE.

Je comprends! il vaut mieux que cette honnête fille épouse un

gentilhomme ruiné, n'est-il pas vrai?

MONTJOIE.

Il vaut mieux qu'elle épouse le premier venu que le fils de Coralie!

CORALIE.

Oh!

MONTJOIE, plus doucement.

Vous avez tort, je vous le jure, de me traiter en ennemi. J'ai pu vous

parler tout d'abord sur un ton mal poli; j'ai changé quand j'ai su que

vous étiez une mère qui défendait le bonheur de son enfant. Soyez

convaincue que je suis dirigé par ma conscience, non par mon intérêt.

Vous en doutez?

CORALIE.

Oui.

MONTJOIE.

A votre aise. J'ai le sentiment que je remplis un devoir, et cela me

suffit, je l'avoue, car je me contente de ma propre estime. Aussi

pourrai-je prévenir M. Godefroy sans me reprocher rien.

CORALIE.

Vous lui diriez!...

MONTJOIE.

La vérité tout entière.

CORALIE, écrasée.

Daniel en mourra.

MONTJOIE, hochant la tête.

On ne meurt pas d'amour.

CORALIE.

Vous ne le connaissez pas: il en mourra! Vous ne savez pas quelle

tendresse, quelle passion couvent dans cette âme. Il ne vit que pour

elle, que par elle. Depuis deux mois, j'ai mesuré la puissance de son

amour. Il a rêvé ce bonheur, il y touche; si on le lui arrache...

(Elle s'arrête suffoquée par les larmes; puis d'un ton suppliant.)

Écoutez, je ne suis pas intéressante, moi, je le sais bien. Je suis

une fille perdue, ma vie est pleine de hontes; je ne vous parlerai

donc pas de ce que je souffre, ce n'est que juste. Mais Daniel!

qu'a-t-il fait de mal? A-t-il commis une seule faute qui mérite un

châtiment? Il a dans le cœur toutes les noblesses, toutes les

puretés, toutes les loyautés que je n'ai jamais connues. Le hasard a

greffé sa vertu sur mon vice. On l'estime et on l'aime. Il s'est

conquis une large place au soleil; il a donc bien gagné le droit

d'être heureux. Pourquoi briser sa vie? pourquoi le désespérer? Je

vous en supplie, ayez pitié de lui! Moi je ferai ce que vous

ordonnerez; je disparaîtrai, s'il le faut. Édith ne me verra plus...

Vous ne répondez rien? Vous êtes trop cruel! Vous voyez pourtant

combien je souffre!

MONTJOIE.

Pauvre femme!

CORALIE.

C'est vrai. Je vous ai menti, j'ai essayé de vous tromper, j'ai joué

une comédie; voulez-vous que je m'humilie?... Je me mets à vos

pieds... Vous craignez que je ne tienne pas mes promesses? Jurez-moi

de ne rien dire... et je me tue.

MONTJOIE.

Vous tuer!... C'est dans les romans que la mort arrange tout. Dans la

vie, ce n'est pas un dénouement; ce n'est qu'un incident. Franchement,

je vous plains; vous m'avez ému, et puis je suis le rival de votre

fils. Je sais bien qu'en avertissant la famille Godefroy, je remplis

un devoir; mais j'ai beau me raisonner, je suis un peu mécontent de

moi.

CORALIE, avec joie.

Ah!

MONTJOIE.

Que puis-je faire pour vous?

CORALIE.

Garder le silence.

MONTJOIE.

Je n'en ai pas le droit.

CORALIE.

Mais que reprochez-vous à mon fils?

MONTJOIE.

Eh! vous le savez bien!

CORALIE, amèrement.

Vous lui reprochez d'être mon fils... Ce n'est pourtant pas sa faute.

MONTJOIE.

Ah! s'il était pauvre!...

CORALIE.

Oui... oui, je comprends. Vous ne voulez pas qu'il apporte en dot les

amours de Coralie? Je ne pensais pas à cela! C'est naturel: comment

pourrais-je avoir le sentiment de ce qui est honnête? Et cependant je

me révolte à cette idée que ma honte rejaillirait sur lui. Il me

semblait que tout son honneur suffisait à racheter toute mon

infamie... Je vous en supplie, aidez-moi à chercher, à trouver quelque

chose.

MONTJOIE.

C'est bientôt dit. On ne sort pas facilement d'une pareille impasse.

Répondez-moi en toute franchise: Daniel se croit votre neveu?

CORALIE.

Oui. J'ai entassé les mensonges. Je lui ai raconté que notre famille

était riche et que j'avais géré sa fortune; j'ai inventé un roman; je

lui ai montré de fausses lettres, de faux témoignages. J'aurais fait

pis, s'il l'avait fallu! Il m'a crue; c'est un honnête homme.

MONTJOIE.

Eh bien, le seul conseil que je puisse vous donner, c'est de lui

révéler tout. Dites-lui que vous êtes sa mère: il souffrira beaucoup

en apprenant la vérité; mais il comprendra que ce mariage est

impossible, il se retirera de lui-même, il n'y aura pas de scandale,

et l'on ignorera toujours que madame Dubois s'est appelée Coralie.

CORALIE.

Que j'aille lui avouer!... Vous ne savez donc pas les ruses dont je me

suis servie pour qu'il pût me vénérer à l'égal d'une sainte! Je me

suis retirée au fond de l'Auvergne, j'y ai vécu seule; mes uniques

joies étaient de connaître ses succès. Quand il a reçu son ruban

rouge, je me suis dit:--«Ce héros, c'est à moi, à moi, Coralie!»

Pendant la guerre, je le savais loin, dans ces plaines couvertes de

neige, au milieu des balles, des obus, souffrant de la faim, souffrant

du froid, exposé à des dangers toujours nouveaux. Certes, j'endurais

mille morts à la pensée de le perdre! Mais j'avais une âpre joie de la

rude tâche qu'il accomplissait. Il se gagnait de l'honneur! Et

soudainement j'irais lui révéler!... Vous voyez bien que c'est

impossible! Mon Daniel apprendre qu'il est le fils de Coralie!... Vous

ne songez pas à cela. Il croit que sa mère n'a commis qu'une seule

faute, qu'elle est morte en le mettant au monde. La tendresse qu'il

n'a pu avoir pour elle, il l'éprouve pour moi; après la vie que j'ai

menée, je réalise ce rêve d'être aimée, respectée par mon fils, et je

renoncerais d'un coup à cet amour et à ce respect? Mieux vaudrait me

tuer tout de suite: au moins il me pleurerait!

MONTJOIE.

Du sang-froid et n'exagérons rien. Vous ne vous attendiez guère à me

rencontrer à Montauban, n'est-il pas vrai? Songez qu'un hasard comme

celui qui nous réunit, une rencontre fortuite, un mot imprudent, une

ennemie d'autrefois, peuvent éveiller les soupçons de Daniel, troubler

son esprit, lui révéler tout! C'est alors que vous souffririez! Vous

l'aimez? il vous prendrait en haine. Il vous mépriserait, lui qui

vous respecte, car en lui imposant la moitié de l'argent, vous lui

imposez la moitié de la honte!

Daniel et Édith paraissent.

CORALIE.

Lui!

MONTJOIE.

Ne craignez rien.

SCÈNE VII

LES MÊMES, ÉDITH, DANIEL.

ÉDITH.

Nous venons en ambassadeurs. Mon père se plaint de votre absence,

qu'on a remarquée et regrettée.

MONTJOIE, à Daniel.

Madame votre tante et moi nous nous étions attardés à causer d'un ami

commun. (A Coralie.) Je vous remercie d'avoir bien voulu me faire la

grâce de m'en parler.

ÉDITH, à Coralie.

Je vais vous conduire au billard. (A Montjoie.) Ne venez-vous pas,

monsieur?

MONTJOIE.

Je vous prie de vouloir bien m'excuser auprès de monsieur votre père;

mais ma migraine a un peu augmenté: je préfère me retirer.

ÉDITH, à Coralie.

Venez-vous?

CORALIE.

Il est inutile que vous m'accompagniez, ma chère enfant. Restez avec

Daniel qui n'a pas encore été seul avec vous de toute la journée.

C'est par ici, n'est-ce pas?

ÉDITH.

Oui; tout droit.

CORALIE, elle salue de la tête M. de Montjoie.--A Édith.

A tout à l'heure!

Elle sort.

SCÈNE VIII

LES MÊMES, moins CORALIE.

MONTJOIE, prenant son chapeau.

Il ne me reste plus qu'à vous présenter mes hommages, mademoiselle.

(Il salue Édith.) Au revoir, capitaine.

DANIEL.

Au revoir, monsieur.

Montjoie fait quelques pas vers la porte; puis tout à coup,

s'arrêtant.

MONTJOIE.

Au fait, puisque j'ai le plaisir de vous rencontrer, capitaine,

voulez-vous me permettre de vous demander un conseil?

DANIEL, étonné.

A moi?

MONTJOIE.

Pourquoi non? Je vous tiens pour un parfait galant homme, et sur

certaines questions délicates on est toujours heureux d'avoir l'avis

d'un galant homme.

Daniel s'incline.

ÉDITH, souriant.

Mais non celui d'une jeune fille. Je vais vous laisser...

MONTJOIE.

Veuillez demeurer, mademoiselle. En vérité, je serais trop humilié de

vous mettre en fuite. D'autant que l'affaire n'a rien de mystérieux.

Je comptais demander à M. Godefroy, à M. Bonchamp leur opinion. Mais

vous aviez tant de monde ce soir que je n'ai pu les aborder.

Imaginez-vous qu'il m'arrive l'aventure la plus désagréable. L'un de

mes amis, de Marseille, M. Merlin, dont vous m'avez peut-être entendu

parler...

ÉDITH.

Non, je ne crois pas.

MONTJOIE.

Peu importe; eh bien, l'un de mes amis de Marseille, M. Merlin, m'a

écrit ce matin qu'il allait marier sa fille avec un jeune homme dont

vous me permettrez de taire le nom. Il croit que son futur gendre est

de bonne maison. Or, je connais des détails très tristes ignorés de

tous. Le père de ce jeune homme a subi une peine infamante...

ÉDITH.

Oh! mon Dieu!

MONTJOIE.

Et j'avoue que, depuis ce matin, j'hésite sans oser prendre un parti.

Les fiancés s'adorent. Révéler la vérité au père, c'est rompre leur

mariage.

ÉDITH.

Pauvres jeunes gens!

MONTJOIE.

La taire, c'est peut-être indélicat. Oh! ma conscience est très

tatillonne. Dois-je parler, dois-je garder le silence? Que feriez-vous

à ma place, capitaine?

DANIEL.

Je dirais la vérité.

MONTJOIE, avec émotion.

Ah! Cependant les fautes sont personnelles, et parce qu'un individu

est coupable, il ne s'ensuit pas que son fils soit un malhonnête

homme.

DANIEL.

J'estime qu'en toutes circonstances, il faut être très soucieux de

l'honneur de ses amis. N'est-ce pas votre avis, Édith?

MONTJOIE.

Alors, si vous étiez dans ma situation?

DANIEL.

Je n'hésiterais pas. Je crois qu'il faut toujours remplir son devoir

sans regarder aux conséquences. D'ailleurs, si ce mariage est rompu,

la faute n'en sera pas à vous. Le père de la jeune fille n'a qu'à

pardonner à son futur gendre le crime qu'il n'a pas commis.

MONTJOIE.

Certes; mais je ne puis m'empêcher de voir le résultat de ma

révélation. Ces deux jeunes gens s'aiment: voilà deux cœurs brisés

peut-être, et par ma faute.

ÉDITH, gravement.

Ne craignez rien, monsieur. Si leur amour est sincère et immuable,

leur séparation n'aura qu'un temps: ces amours-là renversent tous les

obstacles.

DANIEL.

Chère Édith!

MONTJOIE.

Je n'ai qu'à m'incliner, mademoiselle. Mais vous, capitaine,

reconnaissez qu'il est pour le moins bien douloureux de rejeter sur un

honnête homme le poids de la faute commise par... par son père.

DANIEL.

C'est douloureux, il est vrai, mais vous aurez obéi à votre

conscience[A]. Remarquez que vous avez bien voulu me demander d'abord

mon avis sur un cas spécial. Je vous ai dit en toute loyauté ce que je

pensais. A présent, la conversation dévie; vous vous en prenez à la

grande question de la responsabilité. Permettez-moi de garder le

silence, car j'ai là-dessus des idées tellement particulières qu'elles

vous sembleraient trop paradoxales.

[A] A la représentation, on peut couper la scène à partir de ces

mots: _Remarquez que vous avez_, etc., jusqu'à la fin de la

tirade de Daniel (page 62), finissant par ces mots: _d'avoir fait

le pédant pendant cinq minutes_.

MONTJOIE, vivement.

Pas du tout! J'attache la plus grande importance à connaître votre

opinion tout entière.

DANIEL.

C'est que j'ai à traiter un sujet un peu... scientifique, et devant

mademoiselle Édith...

ÉDITH.

N'est-ce que cela? Je vais m'asseoir au piano, je ne vous entendrai

pas.

DANIEL.

Vous me pardonnez?

ÉDITH, s'éloignant et allant au piano.

A vous!

DANIEL.

Eh bien, je vous dirai que j'ai étudié le système de Darwin sur

l'origine des espèces, et j'en ai tiré des conclusions cruelles, mais

logiques. Vous savez que le naturaliste anglais a divisé tout ce qui

vit, homme, animal ou plante, en deux grands partis: celui des

vaincus, celui des vainqueurs. Telle espèce sera vaincue, parce

qu'elle est dénuée de moyens de défense; telle autre, victorieuse,

parce qu'elle est constituée pour triompher. Les animaux héritent de

leurs ascendants leur faiblesse ou leur force. Eh bien! je crois, pour

ma part, que ce que la science a reconnu exact au point de vue

physique est vrai au point de vue moral. On hérite non seulement la

beauté ou la laideur des formes, mais encore les vertus et les vices.

Il y a bien des chances pour que le fils d'un honnête homme soit un

honnête homme, pour que le fils d'une coquine soit un coquin, de même

que le petit du lion est fatalement brave et le petit de l'hyène

fatalement lâche. Le principe héréditaire de la noblesse n'a pas

d'autres fondements, et même dans notre bourgeoisie contemporaine, où

l'idée d'honorabilité a remplacé l'idée de noblesse, vous ne verrez

presque jamais une famille sans reproche s'allier à une famille tarée.

C'est injuste, c'est épouvantable, d'accord. Vous ne nierez pas

l'évidence. Je vois que ma théorie vous surprend beaucoup: n'y

attachez, si vous voulez, que l'importance d'une fantaisie

philosophique originale. (Allant à Édith.) J'ai fini ma tirade,

mademoiselle, et de nouveau je vous demande pardon d'avoir fait le

pédant pendant cinq minutes.

Montjoie est resté sur le devant de la scène.

MONTJOIE, très ému, à part.

Et c'est le fils de Coralie qui parle ainsi! Pauvre garçon! (Il

regarde un instant Daniel, qui cause avec Édith.) Cet honnête homme

souffrirait trop, je me tairai. (Haut.) Vous ne sauriez croire,

monsieur, combien vos paroles loyales m'ont ému. (Il lui tend la

main.--A Édith.) Je vous ai déjà fait compliment de votre mariage,

mademoiselle. Permettez-moi d'insister. Il y a certains hommes qu'on

estime plus à mesure qu'on les connaît davantage.

Il salue et sort.

SCÈNE IX

ÉDITH, DANIEL.

DANIEL.

Enfin, nous sommes seuls!

ÉDITH.

Et nous n'avons pas pu nous parler depuis ce matin.

Elle lui tend les deux mains.--Ils restent quelques instants à se

regarder, charmés.

DANIEL.

Je suis bien heureux!...

ÉDITH.

Je suis bien heureuse!...

DANIEL.

Je me rappelle la première fois que je vous ai vue. C'était à ce bal.

Vous aviez une robe de satin blanc uni, pas un bijou; une seule fleur

dans les cheveux, ici, à droite. Vous étiez très calme. Plusieurs

personnes sont venues vous parler. Vous répondiez d'une façon

distraite, on voyait bien que votre pensée était ailleurs. Jusque-là,

vous aviez refusé de danser. Je me suis fait présenter à vous et nous

avons causé... De quoi? Je ne sais plus. Je ne faisais pas attention

à ce que je disais, je vous regardais et j'étais heureux. Quand vous

m'avez quitté ce soir-là, il m'a semblé qu'une partie de moi-même s'en

allait. Si quelqu'un m'avait vu, il se serait dit: «Daniel est fou.»

Je n'étais pas fou: je vous aimais.

ÉDITH.

Moi, j'ai demandé qui vous étiez. On m'a répondu: «--C'est lui qui

s'est battu si héroïquement sous les murs de Metz.» Alors j'ai songé

que vous deviez être bon, puisque vous étiez brave. Vous m'avez

quittée pendant dix minutes, mais je sentais que vous me regardiez de

loin. Je vous ai regardé aussi. Ma tante est venue me chercher pour

partir; j'étais toute troublée, mon regard avait croisé le vôtre.

Alors, elle m'a demandé si j'étais souffrante. J'ai hoché la tête en

souriant. Je n'étais pas souffrante: je vous aimais.

DANIEL.

Mon Dieu! Vous pouviez ne pas être à ce bal; moi-même je pouvais ne

pas m'y rendre; et c'en était fait, nous ne nous connaissions pas, et

cela me paraît impossible quand j'y pense.

ÉDITH.

C'était impossible en effet. Je m'étais formé un idéal de noblesse et

de loyauté: nous devions nous rencontrer; quand je l'ai trouvé en

vous, cela ne m'a pas étonnée: je vous attendais.

DANIEL.

Chère Édith! quand je pense que votre père a failli répondre non! Et

je vous aurais perdue, et nous nous serions aimés sans pouvoir nous le

dire!

ÉDITH.

Mais non! De même nous devions nous rencontrer, de même nous devions

nous appartenir. Si mon père vous avait répondu: non, je vous aurais

attendu.

DANIEL.

Combien de temps?

ÉDITH.

Toujours.

DANIEL.

Toujours! Un bien grand mot. L'oubli vient si vite!

ÉDITH.

Quand on oublie celui qu'on aime, c'est qu'on ne l'a jamais aimé.

DANIEL.

Édith!

ÉDITH.

Vous avez entendu M. de Montjoie parler tout à l'heure de ces deux

jeunes gens qui s'aiment et seront peut-être séparés? J'ai songé qu'un

pareil malheur pouvait nous atteindre. Eh bien, si une impossibilité

se dressait entre nous, ce serait pour moi la souffrance, mais pas le

renoncement. Je vous garderais là, bien vivant, dans mon cœur. Vous

m'appartiendriez par la pensée, et ma pensée, nul n'a le pouvoir de la

détruire. Je vivrais loin de vous, mais sans cesser de me souvenir;

car si je comprends la séparation, je n'admets pas l'oubli. Si je

n'avais pas été à vous, je n'aurais été à personne.

DANIEL.

Rien ne nous séparera jamais.

ÉDITH.

Rien.

DANIEL.

Il n'y a que deux mois que je vous aime, et je mourrais de vous

perdre!

ÉDITH.

Rien que deux! Mon amour est plus ancien que le vôtre, puisque moi je

vous connaissais... avant de vous connaître.

DANIEL, couvrant sa main de baisers.

Je suis bien heureux!

ÉDITH.

Je suis bien heureuse!

La toile tombe.

ACTE TROISIÈME

Même décor. Une grande table au milieu de la scène, le lendemain,

de jour.

SCÈNE PREMIÈRE

GODEFROY, CÉSARINE.

Césarine lisant un journal de romans.--Godefroy furette dans ses

vitrines.

GODEFROY, lui montrant un objet.

Sais-tu ce que c'est que ça?

CÉSARINE, prenant l'objet et le tournant avec dédain.

Ça?

GODEFROY.

Oui, un paysan m'a apporté hier soir ce morceau de fer rouillé et

bossué: tout autre n'aurait vu là dedans...

CÉSARINE, l'interrompant.

Qu'une vieille boîte de sardines!

GODEFROY.

C'est une lampe à crochet du douzième siècle, entends-tu? Tu ignores

sans doute qu'à cette époque les habitants du Montalbanais étaient

sous la dépendance des abbés de Montauriol; ceux-ci, voulant

continuer à exercer leur droit de...

CÉSARINE.

Tiens! laisse-moi tranquille; tu m'agaces.

GODEFROY.

Césarine!

CÉSARINE.

Veux-tu que je te dise la vérité? Tu me rappelles cet avoué de

Toulouse que Bonchamp a beaucoup connu. Un jour qu'il se promenait au

Pirée, il ramassa une coquille d'huître énorme, et la mit dans sa

vitrine, en écrivant dessous: «Elle servit peut-être à exiler

Aristide!»

GODEFROY.

Et dire qu'elle est ma sœur!

CÉSARINE.

Au lieu de débiter des sornettes, parlons raison. Quand doit venir

madame Dubois?

GODEFROY.

Pour le contrat? d'un moment à l'autre... Bonchamp, étant le seul

occupé, a choisi son heure, hier soir, en nous quittant.

CÉSARINE.

Lui as-tu révélé?...

GODEFROY.

Quoi?

CÉSARINE.

Ce qui concerne Daniel?

GODEFROY.

L'irrégularité de sa naissance? Non, que veux-tu? Bonchamp est un

bien vieil ami. Je n'ai pas osé: je crains qu'il ne s'étonne, qu'il ne

me blâme.

CÉSARINE.

Tu le connais bien peu.

SCÈNE II

LES MÊMES, BONCHAMP, une serviette sous le bras.

BONCHAMP.

Tu vas bien. Bonjour, ma chère amie. Madame Dubois n'est pas là?

Bravo, je vois que j'arrive le premier. Elle est très bien, la tante

de Daniel.

GODEFROY, vivement.

Alors, elle te plaît?

BONCHAMP.

Beaucoup, bien que je l'aie vue hier pour la première fois. Elle adore

son neveu. Elle m'a parlé de lui avec une émotion touchante.

GODEFROY.

Aussi, plus j'y réfléchis, plus je suis satisfait de mon futur gendre.

Je suis bien obligé d'en convenir, jamais je n'aurais osé espérer pour

Édith un aussi beau parti.

BONCHAMP.

Je ne sais pourquoi tu me chantes cette antienne. On croirait, ma

parole, que je n'ai pas toujours été de cet avis-là. Le vrai mérite de

Daniel, c'est, à mes yeux, moins sa fortune que sa personne. Il est

intelligent, loyal et droit; je le crois incapable de mensonge; enfin

il adore Édith. Serait-il pauvre et sans position que j'applaudirais à

ton choix des deux mains.

SCÈNE III

LES MÊMES, ÉDITH.

ÉDITH, entrant vivement.

Voici madame Dubois. J'étais à la fenêtre par hasard...

BONCHAMP, souriant.

Par hasard?

ÉDITH, très confuse.

Mon parrain...

Elle s'éloigne et va au fond, près du perron, regardant.

GODEFROY, à Bonchamp.

Tu ris; ça la trouble.

BONCHAMP.

Ah l'amour, l'amour, l'amour!

Le Fils de Coralie: Comédie en quatre actes en prose · 第 2 / 5 段