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LE FILS DE CORALIE
COMÉDIE
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du
GYMNASE-DRAMATIQUE, le 16 janvier 1880.
Reprise au même théâtre, le 3 mai 1892.
LE FILS DE CORALIE
COMÉDIE EN QUATRE ACTES EN PROSE
par
ALBERT DELPIT
Nouvelle Édition conforme à la Représentation
[Illustration]
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
1892
Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.
_Il a été tiré à part trente-cinq exemplaires sur papier du Japon,
numérotés à la presse (1 à 35)_
A
MADAME CHARLES BULOZ
_Hommage de ma profonde et respectueuse affection._
ALBERT DELPIT.
Paris, 29 janvier 1880.--3 mai 1892.
PERSONNAGES
Acteurs qui Acteurs qui
ont créé les rôles ont repris ces rôles
MM. MM.
DANIEL[1] GUITRY. RAPHAEL DUFLOS.
BONCHAMP FRANCÈS. NERTANN.
GODEFROY MALARD. NOËL.
LOUIS DE MONTJOIE LANDROL. PAUL PLAN.
CLAUDE MORISSEAU DEMANNE. RICHEMOND.
UN SOLDAT ISMAEL. BRÉBANT.
UN DOMESTIQUE PAUL. SEIGLET.
MMmes. MMmes.
CORALIE[2] AIMÉE TISSANDIER. ANTONIA LAURENT.
EDITH JANE MAY. JEANNE DARLAUD.
CÉSARINE[3] ZÉLIE REYNOLD. DESCLAUZAS.
LYDIE PATALIN ALICE MELCY. ALICE COMTE.
A MONTAUBAN
[1] Le rôle de Daniel doit se jouer en uniforme, petite tenue
d'ordonnance de capitaine d'artillerie, avec la croix.
[2] Le rôle de Coralie doit se jouer avec le costume décrit par
Lydie au premier acte (page 36).
[3] Le rôle de Césarine doit être joué, non par une duègne, mais
par une soubrette marquée (Dorine). Perruque grise ou cheveux
poudrés.
Pour toutes les indications de mise en scène, s'adresser au
régisseur-général du théâtre du _Gymnase-Dramatique_, à Paris.
LE FILS DE CORALIE
ACTE PREMIER
Chez Godefroy. Un salon donnant sur un jardin. A droite et à
gauche des vitrines remplies de curiosités archéologiques. Il
fait jour.
SCÈNE PREMIÈRE
CÉSARINE, MONTJOIE jouant au trictrac; GODEFROY à droite,
endormi, un journal à la main.
MONTJOIE.
Vous me préviendrez quand je pourrai faire ma demande?
CÉSARINE.
Soyez tranquille. (Jetant les dés.) 6 et 5: un trou et deux de mieux.
MONTJOIE.
Vous êtes ma bonne fée. (Jetant les dés.) Bezet.
CÉSARINE.
Je vous adore!... (Jetant les dés.) Quine!... Je bats votre coin... Je
vous adore, parce que vous êtes un homme romanesque. (Jetant les dés.)
2 et as. Ma nièce sera bien heureuse avec vous.
MONTJOIE.
Je voudrais que votre frère, M. Godefroy, qui dort là si profondément,
fût de votre avis. (Jetant les dés.) Carnes!... Mais il en tient pour
mon rival, le capitaine Daniel.
CÉSARINE.
Que vous importe, si la tante... (Jetant les dés.) Encore 2 et as: je
vais remplir... Si la tante et la nièce sont avec vous?
MONTJOIE.
La tante... oui. Mais la nièce?
CÉSARINE.
Ça viendra. Du reste, nous avons à causer sérieusement.
MONTJOIE, souriant.
Si sérieusement?
CÉSARINE.
Je crois bien! (Jetant les dés.) Double as: je tiens par un doublet.
J'ai gagné.
Quatre heures sonnent.
GODEFROY, s'éveillant.
Il doit être quatre heures. (Tirant sa montre.) En effet. Comment,
vous jouez toujours?
MONTJOIE, posant son cornet et se levant.
Nous finissons à l'instant. Je suis battu.
GODEFROY.
Quatre heures? Bonchamp n'est pas encore arrivé? C'est extraordinaire.
CÉSARINE.
Il ne peut tarder: c'est son heure.
MONTJOIE.
O placidité de la vie de Montauban!... Alors, vous dormez tous les
jours?
GODEFROY.
De deux à quatre. Quand on a pâli toute la journée sur des ouvrages
d'archéologie, c'est bien le moins!
MONTJOIE.
Et à quatre heures, tous les jours!...
GODEFROY.
Arrive mon vieil ami Bonchamp, le notaire. C'est réglé comme du papier
à musique.
CÉSARINE.
Vous vous disputez toujours!
SCÈNE II
LES MÊMES, BONCHAMP.
BONCHAMP.
Ne vous dérangez pas: ce n'est que moi. Ma chère Césarine, je suis
votre serviteur. Bonjour, Godefroy, Monsieur de Montjoie, je vous
salue. Je vous annonce une visite.
GODEFROY.
Claude Morisseau?
BONCHAMP.
Oh! il viendra aussi. (Regardant Montjoie, et avec intention.) Claude
et M. de Montjoie sont des habitués. Non. Je veux parler de madame
Patalin. Elle a déjà fait quatorze visites: celle-ci sera la
quinzième.
CÉSARINE.
La belle Lydie? Tant mieux! Elle nous racontera tous les bruits de la
ville.
BONCHAMP.
Elle les inventera au besoin.
GODEFROY, à Bonchamp.
Je veux te montrer une pièce curieuse que j'ai achetée ce matin.
BONCHAMP, railleur, montrant les vitrines.
Pour ton musée d'archéologie?
GODEFROY.
Oui.
BONCHAMP.
C'est inutile.
GODEFROY.
Pourquoi?
BONCHAMP.
Parce que tu sais bien que je ne te prends pas au sérieux... comme
archéologue.
GODEFROY, vexé.
Je me moque pas mal de ton opinion! Je suis un homme indépendant, moi,
au-dessus des préjugés de ce bas monde.
BONCHAMP.
Je te pardonne à cause d'Édith. Comment va-t-elle aujourd'hui?
Montjoie remonte.
CÉSARINE.
Elle est sortie.
GODEFROY.
Je suis furieux contre elle.
BONCHAMP.
Ah bah!
GODEFROY.
Hier, je lui demande pourquoi elle refuse obstinément tous les partis
que je lui présente. Sais-tu ce qu'elle me répond?
BONCHAMP.
Non.
GODEFROY.
Qu'elle ne veut épouser qu'un homme qu'elle aimera! Voilà ce que me
vaut l'éducation qu'elle a reçue de sa tante. Cette petite fille est
devenue romanesque. Un homme qu'elle aimera! La bonne histoire! Et si
elle aime mal?
BONCHAMP.
Sois tranquille, Édith choisira quelqu'un qui sera digne d'elle.
GODEFROY.
Tu prends toujours son parti.
BONCHAMP.
C'est ma filleule; et puis, je la connais, elle est incapable de mal
choisir. Celui qu'elle aimera sera un heureux gaillard. Il épousera
une vraie femme.
GODEFROY.
Toutes les femmes sont de vraies femmes.
CÉSARINE.
Mon Dieu! qu'il est jeune pour son âge!
BONCHAMP, à part.
Heureusement que je sais à quoi m'en tenir.
SCÈNE III
LES MÊMES, ÉDITH.
CÉSARINE.
Ah! la voici!
Édith entre.
MONTJOIE.
Bonjour, mademoiselle.
ÉDITH, froidement.
Bonjour, monsieur.
BONCHAMP.
Viens que je t'embrasse!
GODEFROY.
Et moi?
BONCHAMP.
Tu es le père; tu as le temps. J'emmène Édith.
GODEFROY.
Où ça?
BONCHAMP.
Cela m'est égal. Elle et moi, nous faisons tout ce qu'elle veut.
GODEFROY.
Tu m'ennuies, à la fin.
BONCHAMP.
Ça m'est encore égal.
GODEFROY.
Est-elle ma fille, oui ou non?
BONCHAMP.
Mon bon ami, tu as abdiqué tes droits pour étudier l'archéologie. Tant
pis pour toi! C'est ta sœur et moi qui avons élevé Édith, nous sommes
les plus forts.
GODEFROY.
Une jolie idée que j'ai eue là! Césarine l'a bercée avec des romans de
chevalerie et les ouvrages de M. d'Arlincourt; toi, tu la gâtes...
ÉDITH.
Laissez dire papa, mon ami. Allons nous promener.
GODEFROY.
Là! Quelle éducation, mon Dieu!
MONTJOIE.
Me permettez-vous de faire un tour de jardin avec M. Bonchamp et vous,
mademoiselle?
ÉDITH, froidement.
Comme il vous plaira, monsieur. (A sa tante.) Tu ne viens pas? Père et
M. Bonchamp vont se déchirer.
CÉSARINE.
Non, j'ai à causer avec M. de Montjoie.
ÉDITH.
Je vais vous mettre d'accord. Père, tu prendras mon bras gauche. Vous,
mon ami, mon bras droit.
Elle s'éloigne avec Bonchamp.
GODEFROY.
Enfant gâtée! (Au perron.) Attendez-moi donc!...
Il sort.
SCÈNE IV
CÉSARINE, MONTJOIE
CÉSARINE.
Vous auriez mieux aimé suivre ma nièce?
MONTJOIE.
Quelle idée!
Il lui baise la main.
CÉSARINE.
Mon Dieu, que cet homme est séduisant! Ah! si je vous avais rencontré
dans mon jeune temps.., j'aurais été en danger.
MONTJOIE.
Mais non, mais non.
CÉSARINE.
Je vous assure!
MONTJOIE.
Mais non, mais non.
CÉSARINE, baissant la tête.
Oh! je me connais, allez!
MONTJOIE.
Pourquoi voulez-vous donc absolument me poser en don Juan?
CÉSARINE.
Vos aventures sont célèbres! Vous êtes un homme romanesque. Votre père
vous avait laissé cent mille livres de rentes et vous les avez
mangées.
MONTJOIE.
C'est l'histoire éternelle.
CÉSARINE.
Si bien qu'aujourd'hui...
MONTJOIE.
Ma foi, je ne regrette rien. J'ai eu de belles années, tant que j'ai
eu des héritages à recueillir. J'ai dévoré deux tantes chanoinesses,
consommé six cousins podagres, anéanti trois oncles asthmatiques. Ils
ont tous été très gentils. Chacun d'eux a disparu au moment
psychologique. Mon dernier oncle, en me léguant sa fortune, a stipulé
que je changerais mon nom pour le sien. J'avais fait tant de folies
sous le nom de Louis de Bruniquet, que je n'ai pas été fâché de
m'appeler à l'avenir Louis de Montjoie.
CÉSARINE.
Et que vous reste-t-il de ces folies?
MONTJOIE.
Le souvenir. C'est quelque chose! J'ai remarqué que les aventures
d'amour vous plaisaient beaucoup.
CÉSARINE, baissant les yeux.
A mon âge... et quand on n'a pas aimé...
MONTJOIE.
On croque les pommes d'autrui.
CÉSARINE.
En imagination. Cela console de ne pas avoir croqué les siennes quand
on avait des dents. Que voulez-vous? Je suis une vieille fille. J'ai
rêvé d'amour comme une autre: d'amour platonique, bien entendu.
MONTJOIE.
Platonique?
CÉSARINE, avec dignité.
Sachez que c'est celui que les femmes demandent toujours.
MONTJOIE.
Et ne pardonnent jamais.
CÉSARINE.
Aussi, n'ayant pas de roman dans ma vie, je lis ceux qu'on écrit, et
j'écoute ceux qu'on raconte. Connaissez-vous la belle Ipsiboë?
MONTJOIE.
Qu'est-ce que c'est que cette dame?
CÉSARINE.
Une dame très bien: l'héroïne d'un roman de M. d'Arlincourt. Elle est
amoureuse d'Almaric. Almaric, c'est vous.
MONTJOIE.
Comment, Almaric c'est moi?
CÉSARINE.
C'est-à-dire que vous lui ressemblez. Aussi laissez faire et crier.
Vous épouserez ma nièce. Elle sera très heureuse avec vous. Vous êtes
si romanesque! Vous admettrez bien que je connaisse Édith, puisque je
l'ai élevée dans mes idées.
MONTJOIE.
Cependant, ma chère demoiselle, voilà trois mois que je lui fais une
cour assidue.
CÉSARINE.
Les anciens preux attendaient leurs belles pendant des années.
MONTJOIE.
Malheureusement, nous sommes au XIXe siècle.
CÉSARINE.
Une époque de prosaïsme! On se voit, on s'aime, on se marie! Autrefois
on allait en Palestine.
MONTJOIE.
Il n'y a plus de Palestine.
CÉSARINE.
On va à Fontainebleau!
MONTJOIE.
J'ai peur que Mlle Édith ne m'aime pas.
CÉSARINE.
Vous n'avez personne à craindre. Ce n'est pas Claude Morisseau, avec
ses théories extraordinaires... J'ai vu Édith sourire en l'écoutant:
et une jeune fille ne s'éprend que de celui qui la fait rêver. Ce
n'est pas M. Delcroix, ni...
MONTJOIE.
Vous ne parlez pas du seul qui soit à redouter: du capitaine Daniel.
CÉSARINE, éclatant de rire.
Vous êtes fou, mon bon ami. D'abord, c'est un artilleur. Ensuite,
c'est un garçon froid, hautain, cassant, et qui n'a rien de
romanesque. Je suis sûre qu'il n'a jamais eu qu'une petite existence
bourgeoise, très plate et très ordinaire. Il a fait un traité
scientifique sur... Comment appelez-vous ça?
MONTJOIE.
Sur l'_Hérédité physique et morale d'après la doctrine de Darwin_.
CÉSARINE.
Et vous croyez que ma nièce aimera un monsieur qui a fait sur
l'hérédité physique et morale?... Enfin, Édith ne le connaît que
depuis deux mois, et voilà huit jours qu'il n'a point paru à la
maison.
MONTJOIE.
Vous êtes ma providence. J'aime votre nièce pour elle, non pour sa
fortune. Si elle ne veut pas de moi...
CÉSARINE.
Elle voudra de vous!... D'ailleurs, je vais interroger Édith.
Seulement, avant de me prononcer en votre faveur, une question:
Êtes-vous bien corrigé? Oh! je sais ce que je veux dire. Une bonne
petite passion qui ressusciterait après le mariage... C'est ce que je
crains surtout.
MONTJOIE.
Vous avez bien tort, ma chère demoiselle. Certes, j'ai médiocrement
vécu, et vous avez le droit de vous méfier. Remarquez pourtant que le
passé devrait vous être un sûr garant de l'avenir. Quand on a beaucoup
pratiqué les amours faciles, on n'a plus qu'un rêve: être un bon mari
très fidèle et très bourgeois. Vous voyez en moi un don Juan? Eh bien!
toutes les femmes que j'ai rencontrées ne font pas la monnaie d'une
seule Elvire. Oh! mon Dieu, non! En commençant par Mme Rita, danseuse
à l'Opéra, et en finissant par Coralie, ma grande passion.
CÉSARINE, vivement.
Qu'est-ce que c'était que madame ou mademoiselle Coralie?
MONTJOIE, embarrassé.
C'est assez difficile à dire.
CÉSARINE.
Une cocotte?
MONTJOIE.
Une cocotte... et je l'ai aimée follement. Jugez de ma naïveté! Elle
m'a fait souffrir, comme de raison, et m'a mangé un peu de mon cœur
et beaucoup de mon argent. En la quittant, j'étais ruiné; l'héritage
de mon oncle est venu à point. Après un long voyage, je me suis
retiré à Montauban, où je caresse l'espérance d'un bonheur si calme.
CÉSARINE.
Ce qui ne vous empêche pas...
MONTJOIE, à part.
D'être romanesque! Elle y tient.
CÉSARINE.
Confiez-moi le soin de vos affaires. Elles iront bien.
MONTJOIE.
Hum! le capitaine Daniel plaît beaucoup à M. Godefroy.
CÉSARINE.
Aussi, vous aimez ma nièce, et vous égratignez quelquefois son père.
MONTJOIE.
Il m'agace.
CÉSARINE.
Voilà trente ans qu'il m'agace, moi! et je le supporte!
MONTJOIE.
Il se croit un grand collectionneur, et il encombre son musée de
bêtises.
CÉSARINE.
Cela vaut mieux que d'en faire.
MONTJOIE.
Oh! il cumule!... Il se croit au-dessus des préjugés...
CÉSARINE.
Parce qu'il en a peur.
MONTJOIE.
Et des questions d'argent...
CÉSARINE.
Parce qu'il est riche. Rassurez-vous. L'important est de savoir au
juste ce que pense Édith. Envoyez-la-moi. Je vais l'interroger.
MONTJOIE.
Merci. Vous me direz toute la vérité? J'ai du courage. Si elle ne
m'aime pas...
CÉSARINE.
Allez la chercher dans le jardin.
MONTJOIE.
Tout de suite. (Il se dirige vers le perron.--S'arrêtant.) Je n'aurai
pas été bien loin: la voici.
Édith paraît.
SCÈNE V
LES MÊMES, ÉDITH.
ÉDITH.
Au secours, monsieur de Montjoie, au secours!
CÉSARINE.
Bon Dieu! qu'y a-t-il?
MONTJOIE.
Vous n'avez pas l'air bien effrayée.
ÉDITH.
Mon père et M. Bonchamp vont se dévorer. J'ai compté sur vous pour
séparer ces deux ennemis qui s'adorent.
MONTJOIE.
C'est beaucoup d'honneur que vous me faites. Mais si j'échoue?
ÉDITH.
Oh! vous réussirez. Ma tante prétend que vous êtes un homme...
irrésistible.
MONTJOIE, à part.
Elle me raille. (Saluant.) Mademoiselle. (A Césarine.) Je tremble
comme un collégien. Je reviendrai ce soir pour connaître mon sort.
CÉSARINE.
Nous comptons sur vous pour dîner.
Il sort.
SCÈNE VI
ÉDITH, CÉSARINE.
CÉSARINE.
Et maintenant, à nous deux, ma belle... Viens t'asseoir là, sur mes
genoux. Comment trouves-tu M. de Montjoie?
ÉDITH, souriant.
Je ne le trouve pas.
CÉSARINE.
Tu l'as vu souvent, cependant!
ÉDITH.
Oui, mais je ne l'ai jamais regardé.
CÉSARINE.
Cette petite a des réponses qui me confondent. Mais il est très bien;
et puis si romanesque! Je t'ai fait lire _Ipsiboë_. Tu ne trouves pas
qu'il ressemble à Almaric?
ÉDITH.
Ma chère tante, tu es la meilleure femme du monde, mais ton idéal
n'est pas le mien. Je me suis promis de n'épouser jamais qu'un homme
que j'aimerais... et je ne l'aime pas.
CÉSARINE.
Ah! le pauvre homme! Et moi qui le protège!
ÉDITH, embrassant sa tante.
Tu ne le protégeras plus, voilà tout.
CÉSARINE.
Comme tu vas! comme tu vas! Tu changeras peut-être d'idée.
ÉDITH.
Cela m'étonnerait.
CÉSARINE.
Voyons, prends-moi pour confidente. Pour ne pas aimer M. de Montjoie,
il faut que tu en aimes un autre.
ÉDITH.
Oui.
CÉSARINE, se frappant le front.
Le capitaine Daniel!
ÉDITH.
Oui.
CÉSARINE.
Et je ne le savais pas!
ÉDITH.
Tu ne me l'as jamais demandé.
CÉSARINE.
Pouvais-je me douter d'une telle aberration! Un homme froid, hautain,
qui n'a rien de romanesque? Ah! ce n'est pas celui-là qui a eu la
moindre aventure!
ÉDITH.
Tant mieux, si je suis la première de sa vie.
CÉSARINE.
Et puis, c'est un artilleur. Que feras-tu d'un pareil homme?
ÉDITH.
J'en ferai mon bonheur.
CÉSARINE.
Compare-le seulement à son rival!
ÉDITH.
Oh! je ne compare pas Daniel... je le sépare.
CÉSARINE.
Toi que j'avais si bien élevée! Je vois que je m'étais méprise sur ton
caractère. Je ne te connaissais pas.
ÉDITH.
C'est bien possible, je ne me connaissais pas moi-même.
CÉSARINE.
Un homme que tu as vu pour la première fois il y a deux mois!
ÉDITH, l'embrassant.
Alors, tu ne me parleras plus de M. de Montjoie?
CÉSARINE.
Soit, mais je ne m'engage pas à soutenir l'artilleur.
ÉDITH.
Je ne te demande que la neutralité.
CÉSARINE, dramatiquement.
Malheureuse enfant! (Curieusement.) T'a-t-il dit qu'il t'aimait?
ÉDITH.
Jamais!
CÉSARINE.
Tu vois bien!
ÉDITH.
Mais je suis sûre qu'il m'aime.
CÉSARINE.
Pourquoi?
ÉDITH.
Précisément parce qu'il ne me l'a pas dit.
CÉSARINE.
Tu es folle!
ÉDITH, souriant.
Tu crois?
CÉSARINE.
On ne l'a pas vu depuis huit jours.
ÉDITH.
Je sais pourquoi.
CÉSARINE.
Comment le sais-tu?
ÉDITH.
Je l'ai deviné. Écoute bien. Il est allé chez sa tante, madame Dubois,
qui habite le bourg de Vic-sur-Cère, dans le Cantal. Il y a passé la
semaine. Tu comprends qu'il ne pouvait pas lui-même demander ma main.
C'est la raison de son voyage. Il ne m'a pas écrit une seule fois,
mais je suis certaine qu'il reviendra aujourd'hui ou demain avec sa
tante, et aussitôt il priera mon père de lui fixer un rendez-vous.
CÉSARINE.
De quelle façon t'y es-tu prise pour deviner cela?
ÉDITH.
Je me suis demandé ce que j'aurais fait, si j'avais été à sa place.
CÉSARINE.
Imaginations!
ÉDITH.
Nous verrons bien!
Godefroy paraît à gauche, accompagné de Bonchamp, et suivi d'un
soldat.
SCÈNE VII
LES MÊMES, GODEFROY, BONCHAMP, UN SOLDAT.
GODEFROY, très animé, tient une lettre à la main. A Bonchamp.
Tiens, laisse-moi tranquille, tu m'exaspères. (Au soldat.) C'est M.
Daniel qui vous a remis cette lettre?
LE SOLDAT.
Oui, monsieur.
GODEFROY, lisant tout haut.
«Monsieur, je viens de passer la semaine chez ma tante, Mme Dubois,
qui habite le bourg de Vic-sur-Cère, dans le Cantal. Me voici de
retour avec elle. Je vous serais reconnaissant de vouloir bien
m'accorder un rendez-vous...»
ÉDITH, bas à sa tante.
Me suis-je trompée de beaucoup?
CÉSARINE.
Tu es sorcière.
GODEFROY, au soldat.
Dites au capitaine qu'il peut venir. Je l'attends. (Le soldat sort. Il
se frotte les mains.) Il sera bientôt ici, puisqu'il demeure en face.
BONCHAMP.
Pourquoi te frottes-tu les mains?
GODEFROY.
Parce que je suis content.
BONCHAMP.
Évidemment. Mais pourquoi es-tu content?
GODEFROY.
Parce que... (A Édith.) Mon enfant, tu devrais aller faire un bout de
toilette, un rien. Nous aurons probablement ce soir du monde à dîner,
et...
ÉDITH.
Je comprends.
Elle sort.
SCÈNE VIII
LES MÊMES, moins ÉDITH.
GODEFROY.
Je ne suis pas fâché d'avoir éloigné Édith. Mes chers amis, sachez que
je suis au comble de mes vœux.
BONCHAMP.
Bah!
GODEFROY.
Cela ne vous étonne pas de voir que le capitaine sollicite gravement
un rendez-vous au lieu de venir comme d'habitude?
CÉSARINE.
En effet.
BONCHAMP.
Moi pas. Il va te demander la main d'Édith. Tu la lui donneras et tu
feras bien. C'est un brave garçon.
CÉSARINE.
Tu marierais ta fille avec cet artilleur?
GODEFROY.
Certainement!
CÉSARINE.
Mon frère, vous allez!...
GODEFROY.
Eh bien, oui. Je suis ton frère; tout le monde le sait. Ce n'est pas
la peine de le répéter... Tu ferais bien mieux de me tutoyer.
D'ailleurs, depuis un mois, j'indiquais à Daniel par tous les moyens
possibles que sa recherche serait agréée. Il avait l'air de ne pas
comprendre. On eût dit qu'il n'osait pas.
CÉSARINE.
Quand on n'ose pas,... c'est mauvais signe.
BONCHAMP.
Allons, voyons, ma bonne amie...
CÉSARINE.
Et ce sera de ta faute, s'il arrive un malheur. Je t'avais prévenu. Tu
as accueilli ce M. Daniel presque sans le connaître.
GODEFROY.
Sans le connaître! Il est capitaine à vingt-cinq ans!
CÉSARINE.
La belle avance! Othello était amiral: ça ne l'a pas empêché
d'assassiner sa femme!
BONCHAMP.
O Shakespeare!
CÉSARINE.
Tu lui as ouvert ta maison sans avoir eu le temps de l'apprécier.
GODEFROY.
Je l'apprécie, puisque je sais qu'il est millionnaire.
CÉSARINE.
C'est un garçon hautain, cassant, incapable d'éprouver des sentiments
passionnés. Il a fait un traité sur l'hérédité physique et morale!
BONCHAMP.
Et puis pas romanesque.
CÉSARINE.
Il manque de surface. Où est sa famille? On ne l'a jamais vue. Daniel!
Il s'appelle Daniel!... Est-ce que c'est un nom, ça? Ce garçon est,
j'en jugerais, d'une famille de paysans, enrichie dans le commerce des
bestiaux. Belle alliance pour ma nièce!
GODEFROY.
Assez, Césarine!
CÉSARINE, avec colère.
Godefroy!
GODEFROY.
Tu peux t'indigner, me maudire et même me déshériter, cela m'est,
parbleu! bien égal. Daniel!... tout court, tu entends?... Daniel me
plaît; c'est un homme de cœur, estimé de ses chefs, aimé de ses amis.
Si Édith le trouve à son goût, c'est une affaire réglée. Certes, je
soupçonne bien qu'il ne sort pas de la cuisse de Jupiter. Je suis de
ton avis sur ce point-là; une fois n'est pas coutume. Cette tante
qu'il nous amène est, j'imagine, une vraie paysanne, probablement
enrichie dans le commerce des bestiaux, comme tu dis. Est-ce que nous
sommes des Montmorency, nous autres? D'ailleurs, tu connais mes idées.
Je t'ai mille fois répété que j'étais un homme indépendant, au-dessus
des préjugés. Je prendrai le capitaine pour gendre, si, comme je
l'espère, Édith y consent. Tant vaut l'intelligence, tant vaut
l'homme.
CÉSARINE.
Quand l'homme vaut un million!
BONCHAMP, serrant la main de Godefroy.
Mon compliment. Tu as parlé trois minutes sans dire une bêtise.
UN DOMESTIQUE, annonçant.
Le capitaine Daniel!
GODEFROY.
Enfin!
SCÈNE IX
LES MÊMES, DANIEL.
GODEFROY.
Vous voici donc, mon cher!
DANIEL, saluant.
Monsieur... (Saluant Césarine.) Je vous présente mes hommages,
mademoiselle.
CÉSARINE, sèchement.
Vous êtes bien bon, monsieur. (Elle le lorgne.) Édith l'aime... Il n'a
pourtant rien d'extraordinaire.
GODEFROY.
Madame votre tante est arrivée avec vous?
DANIEL.
Oui, monsieur.
GODEFROY.
J'espère que nous aurons bientôt le plaisir de la connaître. Mais
pourquoi diable me demander un rendez-vous de façon solennelle? Est-ce
que ma maison ne vous est pas ouverte?
DANIEL.
C'est que j'ai à vous parler de choses graves.
GODEFROY, souriant.
Un entretien particulier?
DANIEL.
Oui, monsieur.
CÉSARINE, sèchement.
Je vois que je suis de trop et je me retire.
DANIEL.
Non, mademoiselle; vous êtes la sœur de M. Godefroy, et, comme telle,
je vous prie de vouloir bien rester.
BONCHAMP.
Je vous laisse. (A Daniel.) Vous savez que je vous suis acquis, mon
cher capitaine. Si vous avez besoin de moi...
DANIEL.
Je le sais, monsieur, et vous remercie du fond du cœur.
Bonchamp sort.
SCÈNE X
DANIEL, GODEFROY, CÉSARINE.
GODEFROY.
Maintenant que nous sommes entre nous, mon cher ami... Mais
asseyez-vous d'abord, je vous prie.
Godefroy et Césarine s'asseyent.--Daniel reste debout.
DANIEL.
Quand j'ai eu l'honneur de vous être présenté, il y a deux mois, au
bal de la Préfecture, vous avez été assez bon pour m'accueillir de
tout cœur. Votre maison m'a été ouverte. Puis, les semaines ont
passé, et un jour j'ai senti que je n'avais pu voir mademoiselle votre
fille sans l'aimer...
Il s'arrête un peu ému.
GODEFROY, bas à Césarine.
J'étais sûr qu'il allait faire sa demande!
CÉSARINE, à part.
Décidément, il n'a rien d'extraordinaire.
DANIEL.
Avant d'aller plus loin, monsieur, permettez-moi de vous adresser une
question. Dans mes rapports avec vous, ai-je agi autrement que ne doit
le faire un galant homme?
GODEFROY, riant.
Quelle idée!
DANIEL.
C'est que plusieurs fois j'ai voulu causer avec vous de ma position,
de ma fortune, de ma famille...
GODEFROY.
C'est inutile.
DANIEL.
Permettez-moi d'insister.
GODEFROY.
C'est inutile, vous dis-je! Vous êtes riche, bien de votre personne,
officier, décoré, dans une situation superbe...
DANIEL.
Vous m'avez toujours interrompu de cette manière-là! Pourtant
aujourd'hui il faut que nous abordions cette question. Ma tante,
madame Dubois, est arrivée ce matin à Montauban. Elle viendra vous
adresser officiellement une demande en mariage. Auparavant...
GODEFROY.
Auparavant, je n'ai rien à apprendre. Votre vie est au grand jour,
n'est-il pas vrai? Vous aimez ma fille, et j'espère qu'elle vous
aimera. Que faut-il de plus? Vous êtes d'une famille de paysans, hein?
Je l'ai deviné. Que m'importe! Je suis un homme indépendant, au-dessus
des préjugés! C'est vous qu'Édith épousera, non votre famille. Si
vous étiez pauvre, je vous la donnerais tout de même. (Césarine tousse
très fort. Godefroy reprend, avec dignité.) Tu dis?
CÉSARINE.
Je ne dis rien, je tousse. Continue.
GODEFROY.
J'ajouterai même que je voudrais que vous eussiez quelque chose de
grave à me confier, capitaine, pour vous prouver le cas que je fais de
vous.
DANIEL.
J'ai, en effet, quelque chose de grave à vous confier.
CÉSARINE, à part.
J'en étais sûre!
DANIEL.
Je n'ai pas de famille, monsieur, parce que je n'ai jamais eu ni père
ni mère. Je suis enfant naturel.
GODEFROY, se levant.
Enfant naturel!
CÉSARINE, à part.
Tiens! tiens! tiens! il a donc un roman dans sa vie, ce garçon?
GODEFROY.
Enfant naturel! et je ne l'apprends qu'aujourd'hui! Comment! vous êtes
venu dans ma maison, vous avez jeté les yeux sur ma fille, et vous
n'avez pas eu la sincérité...
DANIEL.
Lorsque j'ai eu l'honneur d'être reçu chez vous, j'ignorais que je
dusse aimer mademoiselle votre fille. Je n'avais donc rien à vous
confier.
GODEFROY.
Mais depuis, monsieur!
DANIEL.
Depuis, j'ai voulu plusieurs fois aborder cette question, vous m'avez
toujours interrompu dès les premiers mots; et tout à l'heure encore.
GODEFROY.
Il fallait insister!
DANIEL.
J'ai cru que vous aviez pris des renseignements. Au régiment, on
n'ignore pas mon secret: l'armée est une grande famille dont tous les
membres doivent se connaître entièrement, étant solidaires les uns des
autres. Le jour où l'on a fait allusion à ma naissance, je l'ai avouée
sincèrement, estimant que je n'ai ni à m'en cacher ni à en rougir. Je
n'avais pas de nom; j'ai tâché de m'en faire un.
GODEFROY.
Moi, je ne savais rien, monsieur; autrement je vous aurais fait
comprendre...
DANIEL.
Que je devais renoncer à l'espoir de votre alliance? Mon Dieu,
monsieur, je ne suis pas un enfant, je connais la vie et les hommes:
j'ai déjà eu le temps d'en souffrir. Vous entendant constamment parler
de votre indépendance d'esprit, j'ai cru que vous vouliez m'indiquer
ainsi que la tache de ma naissance n'en était pas une à vos yeux.
GODEFROY.
Certes, monsieur, je suis un esprit libéral, mais...
CÉSARINE, lorgnant Daniel.
Un enfant de l'amour! il est très bien.
DANIEL.
Vous m'avez dit souvent que vous vous mettiez au-dessus des préjugés.
CÉSARINE.
Des préjugés des autres, pas des siens.
GODEFROY.
C'est cela, des préjugés des autres, pas des miens! (Se reprenant.)
Qu'est-ce que tu me fais donc dire, Césarine? Je vois que vous ne
connaissez pas la province, monsieur. Si je vous donnais ma fille, les
rues de Montauban se dépaveraient toutes seules pour me jeter des
pierres! Dans nos petites villes, on est d'un rigorisme impitoyable.
Probablement parce que chacun est ennuyé de ses propres affaires, tout
le monde s'occupe de celles du voisin. Que voulez-vous que j'y fasse?
Si j'habitais Paris, je ne dis pas, mais Montauban! Ce n'est pas votre
faute... s'il y a... hum!... une irrégularité dans votre naissance.
Mais enfin, je ne pouvais pas me douter... Il n'y a pas moyen... on
gloserait, on crierait; non, vraiment, il n'y a pas moyen.
DANIEL.
Je me retire, monsieur.
CÉSARINE, le lorgnant toujours.
Il est bien mieux que Montjoie.
DANIEL.
Il ne me reste plus...
Il s'arrête ému.
CÉSARINE, même jeu.
Un enfant de l'amour! En effet il a quelque chose...
DANIEL, reprenant.
Il ne me reste plus qu'à vous faire agréer mes excuses pour l'ennui
que je vous cause. Pardonnez-moi, car je suis bien malheureux.
CÉSARINE, même jeu.
Il est malheureux!... Ah! il me plaît de plus en plus.
DANIEL.
Je préfère ne plus revoir mademoiselle Édith. Daignez lui expliquer,
mademoiselle, qu'un empêchement imprévu...
Il porte la main à ses yeux.
CÉSARINE, à part.
Il souffre: il est parfait.
DANIEL, saluant,
Monsieur, mademoiselle...
CÉSARINE.
Restez donc.
GODEFROY, sévèrement.
Césarine!
CÉSARINE.
Laisse, laisse, je sais ce que je fais. Restez donc, monsieur Daniel.
Eh! mon Dieu, est-ce qu'on s'en va comme cela, tout de suite, sans
avoir eu le temps de causer?
DANIEL.
Mademoiselle...
CÉSARINE.
Oui, mon frère n'est pas si méchant qu'il en a l'air. Il est assez
raisonnable pour comprendre qu'on ne décide pas en cinq minutes une
affaire aussi grave qu'un mariage. C'est bien le moins qu'on y
réfléchisse mûrement, sagement... Édith aime Daniel, Montauban dira ce
qu'il voudra; il faut qu'elle l'épouse.
GODEFROY.
Votre conduite, mademoiselle, est de la dernière inconvenance!
CÉSARINE.
Si tu savais combien cela m'est égal! (A Daniel.) Oui, Édith vous
aime; je mentirais en vous disant que j'ai été ravie lorsque j'ai
reçu sa confidence. Non, je n'ai pas été ravie... Mon excuse, c'est
que je ne vous connaissais pas encore. Eh bien, faisons connaissance.
Madame Dubois est votre seule parente?
DANIEL, gravement.
Oui, mademoiselle. C'est la sœur de ma mère, qui est morte en me
mettant au monde. La pauvre créature avait été séduite à seize ans, à
l'âge où une femme ne sait pas se défendre, et j'ai gardé pour elle
une tendresse infinie: je l'ai vue si souvent avec ma pensée! J'ai été
élevé à la campagne. Lorsque j'eus grandi, on me fit entrer au collège
d'Aurillac, où j'ai continué mes études. Ma tante est la seule
personne qui se soit occupée de moi. Sans elle, j'eusse été bien
réellement seul au monde. J'atteignais ma onzième année, quand elle
s'installa en Auvergne, à mes côtés. Elle venait d'éprouver de grands
chagrins; j'étais l'unique affection qui lui restât. Elle me l'a
prouvé noblement, je vous le jure. Aucune mère n'a été meilleure ni
plus tendre. Aussi je me trompais un peu quand je vous disais tout à
l'heure que je n'en avais pas eu: c'était renier la chère femme.
CÉSARINE, fondant en larmes, à son frère.
Tu n'es donc pas ému, toi?
GODEFROY.
Ému... ému!
CÉSARINE.
Continuez!
DANIEL.
Ma famille était riche. Ma mère m'avait laissé en mourant cinq ou six
cent mille francs. Ma tante se chargea de faire valoir et d'augmenter
ma petite fortune... Elle sentait sans doute qu'il fallait me mettre
en état de compenser un jour l'irrégularité de ma naissance: c'était
sa tâche à elle. La mienne était de travailler résolument, et
d'arriver au premier rang, si je pouvais. Lorsque je suis entré à
l'École polytechnique, j'ai dû fournir mes papiers de famille. Hélas!
pour moi, c'était bien simple: une feuille déclarant qu'à telle date
un enfant nommé Daniel était né de père et mère inconnus. Quelques-uns
de mes camarades furent au courant de ma situation; je crois cependant
que la plupart l'ignorèrent. Certains me témoignèrent de la froideur;
je m'éloignai d'eux, sans leur en vouloir: je les plaignais de ne pas
comprendre qu'étant plus heureux que moi ils devaient m'en aimer
davantage. Je sortis de l'École dans les premiers; je préférai devenir
soldat, m'imaginant qu'il me serait plus aisé de conquérir ainsi une
illustration personnelle. Puis l'armée me serait une famille, et je
gardais l'espoir constant d'une prompte action d'éclat. J'ai toujours
pensé que le sang versé pour le pays est un commencement de noblesse.
Je fus assez heureux pour me distinguer pendant la guerre, et j'obtins
un avancement rapide. Tout marchait donc selon mes désirs;
j'entrevoyais la réalisation prochaine de mon rêve, quand un hasard
changea ma vie, bouleversa mes idées, et m'ouvrit un nouvel horizon:
je rencontrai votre fille, et je l'aimai.
CÉSARINE.
Il est bien plus romanesque que tous les Montjoie du monde!
DANIEL.
Que vous dirais-je que vous ne sachiez déjà? Je lui ai appartenu dès
la première minute. Quand j'ai voulu raisonner mon sentiment, il était
trop tard, et c'est alors que la pensée me revint de ma position
difficile. Je m'interrogeai froidement pour savoir si je pourrais
oublier: il ne me fallut pas longtemps pour démêler la vérité. Jusqu'à
ce moment je n'avais vécu que par l'ambition; ambition noble, je le
dis franchement, puisqu'il s'agissait pour moi de monter si haut que
nul ne pût avoir la fantaisie de mesurer d'où je venais. Ce fut fini;
gloire rêvée, noblesse conquise disparurent; je ne pensais plus qu'à
elle, je ne vivais plus que pour elle. Tout mon cœur était enfermé
dans votre maison. Quand j'apercevais mademoiselle Godefroy dans la
rue, je la saluais, je la regardais passer, et j'emportais du bonheur
en moi pour toute la journée. Vingt fois l'aveu de mon amour a brûlé
mes lèvres: je l'ai retenu; il m'aurait semblé commettre une mauvaise
action. Et cependant je n'ai pas été surpris quand mademoiselle
Césarine m'a dit que sa nièce m'aimait. Comment ne se fût-elle pas
sentie enveloppée par ma tendresse! Voilà ma confession tout entière.
Pardonnez-moi d'avoir plaidé ma cause si longuement... Mais à la seule
idée que je la perdais, j'ai cru...
Il s'essuie les yeux.
CÉSARINE, à son frère.
Osez donc refuser votre fille à un capitaine qui pleure! Je vous donne
ma nièce, monsieur! (A Daniel.) Mais, mon cher garçon, vous êtes tout
uniment le neveu de mes rêves! Et je m'imaginais que vous n'étiez pas
romanesque, vous qui êtes un roman à vous tout seul!
GODEFROY.
Eh! tu vas, tu vas... Certainement Daniel est un parti excellent. Ce
n'est pas moi qui dirai le contraire. Sa réputation est intacte:
d'accord. Mais, que diable!... un enfant naturel...
CÉSARINE.
Tiens! tu n'es pas digne d'être mon frère! Je soutiens, moi, que cette
naissance illégitime est un avantage... Aux temps glorieux de la
chevalerie, le bâtard était réputé gentilhomme. Il me suffira de citer
l'exemple bien connu de l'illustre Roscelin, né des amours de la belle
Zénire et de Tristan de Léonnois. Daniel n'a pas de famille! Nous
serons la sienne. De cette façon nous ne perdrons Édith qu'à moitié.
Ne me parlez pas de ces gendres suivis d'une ribambelle de
beaux-pères, de belles-mères et de belles-sœurs!
GODEFROY.
Mais Montauban? Que dira Montauban, ma bonne amie?
CÉSARINE.
C'est l'opinion de Montauban qui te fait peur? Quitte Montauban, va à
Paris! D'ailleurs nous pouvons rester ici et faire le mariage sans
éclat, on n'y verra rien.
GODEFROY.
Es-tu sûre au moins qu'Édith l'aime?
CÉSARINE.
Si j'en suis sûre! Si j'en suis sûre? (Elle sonne.--Un domestique
entre.) Tu vas voir! Priez mademoiselle de descendre au salon. Son
père et moi désirons lui parler.
DANIEL, avec transport.
Oh! mademoiselle...
CÉSARINE.
Vous voilà bien ému, mon pauvre garçon. Je gage que vous voudriez me
jurer une gratitude éternelle. Inutile. Qu'Édith soit heureuse, et
nous sommes quittes.
SCÈNE XI
LES MÊMES, ÉDITH, puis BONCHAMP.
ÉDITH.
Tu me fais appeler, père?
GODEFROY.
Oui, mon enfant. J'ai une grande nouvelle à t'annoncer. Le capitaine
Daniel m'a demandé ta main.
Bonchamp paraît au fond.
ÉDITH, émue.
Ah!
GODEFROY.
Tu es étonnée, hein?
ÉDITH.
Non. (Un peu plus bas.) Je suis heureuse.
Godefroy s'assied sans mot dire.
DANIEL.
Édith...
CÉSARINE.
Ç'aurait été dommage de les séparer! Sont-ils assez gentils tous les
deux!... Est-ce que nous ne verrons pas madame votre tante?
DANIEL.
Je vais la faire prévenir et la prier de me rejoindre ici. (Regardant
Édith.) Elle sera si heureuse de vous connaître!
ÉDITH.
Voulez-vous que nous l'attendions au jardin?
DANIEL.
Vous n'avez que des idées charmantes.
Ils sortent lentement.
BONCHAMP, à Godefroy, qui est toujours assis et silencieux.
A quoi penses-tu donc toi?
GODEFROY, se levant et vivement.
Je pense... je pense que je me suis trop occupé de rares vieilleries,
et pas assez de ma maison; que l'archéologie est une belle chose, mais
qu'il faut de temps en temps redescendre à ses contemporains; je
pense qu'on a bien tort de ne pas élever soi-même ses enfants! Enfin,
je compare ce qui est avec ce qui pourrait être, et je pense qu'il est
bien heureux que ma fille se soit éprise d'un honnête homme!
BONCHAMP.
Bravo! Tu as de temps en temps des bouffées de raison qui font oublier
tes folies.
SCÈNE XII
LES MÊMES, LYDIE.
LYDIE, à Césarine.
Bonjour, ma chère demoiselle.
CÉSARINE.
Vous êtes jolie comme un cœur.
GODEFROY.
Vous savez que nous vous gardons à dîner.
LYDIE.
Ce soir?... Mais...
GODEFROY.
Pas de mais. C'est une fête de famille. Édith est fiancée
d'aujourd'hui.
LYDIE.
Avec le capitaine, n'est-ce pas?
CÉSARINE.
Vous voyez, ma chère belle, qu'il n'y a pas moyen de refuser. Otez ce
chapeau. Qu'y a-t-il de nouveau à Montauban?
Lydie arrange ses cheveux devant la glace sans rien dire.
BONCHAMP, à part.
Elle ne dit rien? (A Lydie.) Est-ce que vous êtes malade, chère
madame?
LYDIE.
Non. Pourquoi?
BONCHAMP.
On vous interroge sur les nouvelles, vous avez fait quatorze visites
et vous gardez le silence.
LYDIE.
Non pas, monsieur mon ennemi.
BONCHAMP.
Aussi cela m'étonnait.
LYDIE.
J'ai une grosse nouvelle, au contraire: l'arrivée de madame Dubois, la
tante du capitaine. Elle est venue par l'express de Périgueux; elle
avait deux colis; elle a pris l'omnibus à la gare; elle a donné
quarante-cinq sous de pourboire au conducteur; c'est une très jolie
femme, et une toilette! Figurez-vous la toilette des riches fermières
d'Auvergne. (A Césarine.) La robe courte, en étoffe ancienne couleur
marron; à la taille un tablier noir, en soie épaisse et lourde; dans
le corsage un fichu de crêpe de Chine rouge, et au cou un collier d'or
ravissant. Voilà! Elle dîne avec nous?
GODEFROY.
Oui.
BONCHAMP.
Savez-vous si... elle aura faim?
UN DOMESTIQUE, annonçant.
Madame Dubois!
SCÈNE XIII
LES MÊMES, CORALIE.
GODEFROY, allant vers elle.
Madame, je suis vraiment heureux d'être le premier à vous recevoir.
Nous vous attendions. (Présentant les personnages les uns après les
autres.) Ma sœur; notre amie, madame Patalin; mon vieux camarade,
maître Bonchamp, notaire à Montauban.
CORALIE.
Je vois que mon neveu n'est pas ici, monsieur, et je suis vraiment
confuse...
GODEFROY, allant vers le perron.
Il est au jardin avec ma fille... Arrivez donc!... arrivez donc!
(Redescendant.) Les voici, madame!
SCÈNE XIV
LES MÊMES, ÉDITH, DANIEL, puis MONTJOIE.
ÉDITH, elle va droit à Coralie.
Bonjour, ma tante. Voulez-vous me permettre de vous embrasser? Vous
êtes un peu à moi, puisque vous êtes à Daniel.
CORALIE.
Chère enfant... Soyez bénie! vous qu'il aime... et qui l'aimez...
MONTJOIE, entrant.
Vous êtes nombreux, ce soir.
GODEFROY.
Ah! vous voici, mon cher. Je veux vous annoncer.
CÉSARINE, passant entre eux.
Laisse donc... (Bas à Montjoie.) Du courage!
MONTJOIE, tressaillant.
Ah! est-ce que...
CÉSARINE.
Vous aviez raison. Elle aimait le capitaine.
MONTJOIE, il passe la main sur ses yeux; après un petit silence, à
Édith.
On vient de m'apprendre la grande nouvelle, mademoiselle. Je sais
quelqu'un qu'elle afflige, mais qui n'en fait pas moins des vœux
sincères pour votre bonheur.
ÉDITH.
Monsieur...
MONTJOIE, il baise la main. Daniel se rapproche. Montjoie se tourne
vers lui.
Voulez-vous me faire l'honneur de me serrer la main, capitaine?
CÉSARINE, à Montjoie.
A la bonne heure! vous vous êtes exécuté courageusement!
GODEFROY, à Montjoie.
Mon cher ami, je veux vous présenter à notre nouvelle alliée. (Coralie
se rapproche du fond.) M. de Montjoie, madame Dubois.
CORALIE, reculant effarée.
Bruniquel!
LE DOMESTIQUE, annonçant.
Monsieur est servi.
GODEFROY, à Coralie, lui offrant le bras.
Madame...
CORALIE, tremblante.
Merci... merci...
Les couples se forment et passent dans la salle à manger.
Montjoie est resté le dernier.
MONTJOIE, à part, et suivant Coralie des yeux.
C'est étrange. La tante du capitaine qui ressemble à Coralie!
LYDIE, touchant le bras de Montjoie.
Eh bien, quand vous voudrez.
MONTJOIE.
Oh! pardon, madame...
La toile tombe.
ACTE DEUXIÈME
Même décor.
Il fait nuit. Les lustres sont allumés.
SCÈNE PREMIÈRE
CORALIE, DANIEL.
Au lever du rideau, Coralie est assise songeuse.
DANIEL, entrant au fond et allant embrasser Coralie.
Je viens te tenir compagnie.
CORALIE.
Merci, mon enfant.
DANIEL.
Je regrette que tu n'aies pas voulu faire un tour de jardin, comme
tout le monde, en sortant de table.
CORALIE.
Je suis un peu fatiguée.
DANIEL.
En effet, tu es pâle; tu m'as paru inquiète, et même absorbée pendant
le dîner. Tu n'es pas malade, au moins?
CORALIE.
Non, merci, cher enfant.
DANIEL, souriant.
Comment trouves-tu Édith?
CORALIE.
Ravissante.
DANIEL.
Alors, elle te plaît?
CORALIE.
Infiniment. Mais ce que j'aime le plus en elle, c'est son regard, doux
et pourtant ferme, loyal et sincère. Il illumine son visage. Que de
femmes jolies paraissent laides! C'est qu'elles ne sont point animées
par le rayon des yeux. Une belle figure doit être bien éclairée, comme
une toile de maître.
DANIEL.
Tu me rends bien heureux.
CORALIE.
Mais parle-moi un peu des habitués de la maison. Tu sais, je désire
être au courant. Depuis que j'habite la campagne, je suis devenue une
vraie paysanne: je ne veux pas commettre une maladresse. Ce M. de...
de... Montjoie, y a-t-il longtemps qu'il habite Montauban?
DANIEL.
Je sais qu'il a quitté Paris depuis douze ans.
CORALIE, à part.
C'est pour cela qu'il ne m'a pas reconnue. (Haut.) Il courtisait
Édith? Bon, il ne doit pas t'aimer. Je me méfierai de lui.
DANIEL.
Pourquoi? M. de Montjoie ne peut me faire ni bien ni mal, à toi non
plus.
CORALIE, vivement.
C'est que je pense à ta naissance. Moi, personnellement, je n'ai rien
à craindre. C'est pour toi seulement que j'ai peur. Tu me reproches
quelquefois d'être un peu inquiète, cela tient aux préoccupations qui
me hantent depuis la mort de ta pauvre mère. Je juge peut-être le
monde très mal, mais je redoute ses méchancetés gratuites. Tu es
jeune, beau, riche. Il n'en faut pas tant pour susciter les jalousies
des envieux. Quel est cet artiste, sur lequel tu ne m'as donné que peu
de détails? Un Parisien aussi échoué en province?
DANIEL, riant.
Claude Morisseau? Un bon fou... envieux et rancunier, je le reconnais.
Figure-toi qu'il a remporté en son temps le prix de Rome... le prix de
peinture. Un beau matin, il s'éveilla grisé d'harmonie, déclarant que
rien ne ressemble plus à la peinture que la musique. Il est à
Montauban l'apôtre du réalisme à outrance. Il s'intitule musicien
symboliste. D'ailleurs, il viendra ce soir comme d'habitude. Tu
l'entendras exposer ses théories extravagantes.
SCÈNE II
LES MÊMES, ÉDITH, qui entre la première, un bouquet à la main,
suivie de LYDIE au bras de MONTJOIE et de CÉSARINE au bras de
BONCHAMP.
ÉDITH, à Coralie, lui offrant les fleurs.
Je vous apporte votre part de la promenade. C'est le jardin qui vous
souhaite la bienvenue. (Elle l'embrasse.) Vous avez eu tort de ne pas
venir avec nous; la soirée est superbe.
CORALIE.
Merci, chère enfant.
LYDIE.
Oh! superbe!
CÉSARINE, à Lydie.
Et moi qui la prenais pour une paysanne!
LYDIE.
Elle est très distinguée.
CÉSARINE.
Et puis, elle a un je ne sais quoi dans le regard... On sent tout de
suite que cette femme a connu les orages de la passion! (A Montjoie.)
Vous êtes bien absorbé, vous?
MONTJOIE.
Je vous demande pardon; un peu de migraine. (A part.) Il est
impossible que ce soit Coralie; et cependant cette ressemblance est
extraordinaire.
BONCHAMP, à Édith qui cause au fond avec Daniel.
Où est donc ton père?
ÉDITH.
Avec un paysan qui lui a apporté une antiquité.
Elle s'assied au fond avec Daniel.
BONCHAMP, haussant les épaules.
Ah! mon Dieu!
LYDIE, regardant Daniel et Édith.
Sont-ils assez gentils, nos amoureux! A propos, vous savez que madame
Daricourt plaide en séparation!
CÉSARINE.
Ce n'est pas étonnant: elle est si laide!
LYDIE.
Je la trouve charmante. Elle a une jolie oreille.
BONCHAMP.
C'est ce qu'on dit toujours d'une femme laide: «Elle a une jolie
oreille!»
CÉSARINE.
Et on ajoute: «Et puis, elle aime tant sa mère!»
BONCHAMP.
D'ailleurs, elle embellit.
LYDIE.
Et quand les femmes laides se mettent à être jolies, elles sont
ravissantes.
SCÈNE III
LES MÊMES, GODEFROY et CLAUDE MORISSEAU.
GODEFROY.
On ne sert donc pas le café ce soir?
CÉSARINE.
Que veux-tu? Édith est accaparée par Daniel. (A Édith.) Tu peux bien
quitter ton fiancé pendant dix minutes; tu auras ton mari pendant
toute la vie. J'ai besoin de toi pour servir le café au billard.
Allons, viens.
ÉDITH, souriant à Daniel.
Vous voyez, on m'enlève.
CÉSARINE, joignant les mains, et sortant avec Édith.
Quel bonheur! un roman dans ma famille!
Pendant ces trois répliques, Claude a salué à droite et à gauche;
Godefroy le prend par la main et le mène à Coralie.
SCÈNE IV
LES MÊMES, moins ÉDITH et CÉSARINE.
GODEFROY, à Coralie.
Chère madame, je vous présente le grand homme de Montauban, notre ami
Claude Morisseau.
CLAUDE, d'un ton doctoral.
Musicien symboliste.
CORALIE.
Musicien? Mon neveu me disait pourtant que vous étiez peintre,
monsieur.
CLAUDE.
La musique, c'est la même chose que la peinture.
CORALIE.
Ah! (A part à Daniel.) Tu avais raison; il est un peu fou.
CLAUDE, il la regarde un moment.--A Montjoie.
Cette dame, c'est la tante du capitaine Daniel?
MONTJOIE.
Oui.
CLAUDE.
Savez-vous à qui je trouve qu'elle ressemble? A Coralie, votre
Coralie, cette belle fille qui faisait florès à Paris il y a une
quinzaine d'années.
MONTJOIE, à part.
Ah! ah! lui aussi.
CLAUDE.
Seulement, Coralie était blonde.
MONTJOIE, à part.
Cela ne prouve rien.
CLAUDE.
Et puis ce costume?
MONTJOIE, à part.
Un déguisement.
CLAUDE.
En effet, c'est bien la même allure. Vous savez, le coup d'œil de
l'artiste!
MONTJOIE, à part.
Il est impossible que ce soit elle... Et cependant, si c'était elle...
Il faut que je m'en assure.
LYDIE.
Que complotez-vous donc là avec M. Morisseau?
MONTJOIE.
Nous causions de Paris... (Se tournant vers Coralie.) et d'une
Parisienne. Vous ne vous êtes pas promenée tout à l'heure avec nous,
madame; le temps est délicieux.
CORALIE, un peu troublée.
Même en été, je crains l'air du soir.
MONTJOIE.
Vous avez raison. Avec vos robes de gaze, mesdames, vous ne vous
méfiez pas assez. Il est vrai que le Seigneur Dieu vous a bâties bien
plus solidement que nous. J'ai vu des femmes décolletées risquer vingt
fois la mort en souriant; des femmes du monde, s'entend, car pour les
autres, il est des grâces d'état.
GODEFROY.
L'endurcissement du vice.
MONTJOIE.
Oh! le vice ne durcit pas la peau. J'ai connu pour ma part une
personne très jolie, qui, après un bal échevelé, se plongeait dans un
bain d'eau glacé! Elle s'appelait Coralie.
CORALIE, à part.
Il m'a reconnue! De l'audace! ou Daniel est perdu. (Haut à Montjoie,
froidement.) Qu'est-ce que c'est que cette Coralie dont vous parliez,
monsieur?
MONTJOIE.
Mademoiselle Édith n'est plus là, je peux continuer. Coralie a été
l'une des grandes passions de ma vie. Oh! mon Dieu, je ne m'en cache
point. Tout homme, à une heure donnée, peut faire et fera une bêtise.
Elle appartenait à la grande famille des Manon Lescaut, mais des Manon
Lescaut qui ont réussi. Ses mots défrayaient les petits journaux
parisiens; on décrivait ses toilettes; ses diamants étaient célèbres:
en un mot une cocotte.
GODEFROY.
Une courtisane; je préfère courtisane, c'est plus distingué!
CLAUDE, avec dédain.
Courtisane? C'est vieux jeu. Aujourd'hui nous disons une...
LYDIE.
Chut! vous êtes en bonne compagnie.
GODEFROY.
Et vous avez aimé une de ces filles-là, monsieur de Montjoie? Cela
m'étonne de votre part.
DANIEL.
Je connais peu l'existence de Paris, mais je suis de l'avis de M.
Godefroy. Qu'on ait un caprice pour une de ces femmes, soit; mais de
l'amour... je proteste.
CORALIE, à part.
Oh!
MONTJOIE, à part.
Elle a tremblé. (Haut.) Vous en parlez bien à votre aise. On voit,
capitaine, que vous n'avez jamais approché l'une de ces puissantes
séductrices. Leur amour, c'est la robe de Nessus. J'en parle
sciemment. J'ai adoré Coralie pendant quatre mois, soit quatre cent
mille francs.
GODEFROY, stupéfait.
Cent mille francs par mois! Elle allait bien, la gaillarde! Mais que
faisait-elle donc de votre argent?
MONTJOIE.
Des rentes tout simplement.
GODEFROY.
Des rentes? Je croyais qu'elles finissaient toutes à l'hôpital.
MONTJOIE.