CÉSARINE.

Ce notaire a des élans de poète!

BONCHAMP.

Et pourquoi pas?

Madame Dubois et Daniel paraissent au fond.

SCÈNE IV

LES MÊMES, CORALIE, DANIEL.

CORALIE.

Est-ce que nous sommes en retard?

GODEFROY.

Pas du tout, chère madame.

CORALIE.

J'ai apporté les pièces nécessaires pour régler nos affaires d'un seul

coup. (Montrant Édith et Daniel.) Ces enfants vont aller se promener

pendant ce temps-là.

CÉSARINE.

Sous ma surveillance rigide! Le temps de mettre un chapeau... Me voici

prête! en route... (A Édith.) Passez devant, vous deux. (A Coralie.)

Je ressemble à un maître d'études qui mène des collégiens à la

promenade!

Tous les trois sortent.

BONCHAMP.

Et nous, aux affaires.

SCÈNE V

CORALIE, GODEFROY, BONCHAMP.

BONCHAMP.

Veuillez vous asseoir, chère madame. (Tous les trois prennent place,

il déplie quelques papiers.) Un contrat de mariage est généralement

chose très embrouillée... Avez-vous remarqué les défiances naïves

qu'on s'y témoigne? La crainte d'être volées que les parties

contractantes ne se cachent pas réciproquement? J'ai souvent fait

cette supposition invraisemblable: une bande de galériens se

constituant en société... anonyme et rédigeant un acte. J'imagine

qu'ils ne prendront pas plus de précautions que les honnêtes gens.

GODEFROY, à Coralie.

Heureusement ce n'est pas notre cas! D'ailleurs Bonchamp réglera tout.

Je m'entends peu aux affaires d'argent, et j'ai peur que vous ne soyez

pas plus avancée que moi. Je ne suis guère qu'un pauvre savant de

province.

BONCHAMP, prenant une feuille de papier et un crayon.

Abandonnons Godefroy à ses méditations scientifiques. Madame, je suis

au courant de tout ce qui concerne Édith. Son père lui donne une somme

ronde de six cent mille francs: il est de plus spécifié qu'elle sera

l'unique héritière de sa tante, mademoiselle Césarine Godefroy. Vous

voyez que, de notre côté, il n'y aura pas beaucoup d'écritures... Du

vôtre...

CORALIE.

Il n'y en aura pas davantage. Mon neveu a une fortune personnelle qui

se monte à neuf cent mille francs environ, je vous remettrai le détail

complet, désignant les coupons de rente qu'il possède. Il sera

spécifié de plus que, moi aussi, je m'engage à lui laisser toute ma

fortune.

BONCHAMP.

Parfaitement. Voilà qui supprime bien des difficultés. Nous adoptons,

je suppose, le régime de la communauté? C'est le plus sage et le plus

logique.

CORALIE.

Le régime de la communauté me convient à merveille.

BONCHAMP.

Alors, chère madame, il ne me reste plus qu'à rédiger le contrat selon

la coutume; pour en finir tout de suite, je vous demanderai les nom,

prénoms et lieux de naissance des père et mère de votre neveu.

CORALIE.

C'est que... je croyais que M. Godefroy vous avait expliqué...

GODEFROY, toussant.

Ah!

BONCHAMP.

On dirait que ma question t'offusque.

GODEFROY, se levant.

Elle ne m'offusque pas. Seulement elle m'oblige à te confier un secret

fort délicat, puisque j'ai cru devoir te le cacher jusqu'à présent;

comme il concerne uniquement Daniel, tu comprendras ma discrétion.

BONCHAMP.

Qu'est-ce que c'est?

GODEFROY.

Madame Dubois ne pourra pas te donner les nom, prénoms et lieux de

naissance des père et mère de son neveu, attendu que Daniel est...

hum!... est... enfant naturel.

BONCHAMP, froidement.

Ah!

GODEFROY, un peu timidement.

Comprends-tu? Très loyalement Daniel est venu me faire son aveu avant

de demander officiellement la main d'Édith. Au premier moment, j'ai

été désagréablement surpris: j'ai même commencé par déclarer à Daniel

que je ne pouvais consentir au mariage. C'est ma sœur qui a insisté.

Elle m'a révélé l'amour d'Édith; elle a fait valoir un tas de

raisons... Bref, j'ai cédé. Est-ce que tu me blâmes?...

BONCHAMP.

Te blâmer, moi? Tu es fou. Daniel est-il, oui ou non, un honnête

homme? Oui ou non, est-il aimé d'Édith? C'est la seule chose que

j'examine, le reste m'importe fort peu. La bâtardise, en ce temps-ci,

n'est qu'un malheur, ce n'est plus une tache.

GODEFROY, vivement, avec joie.

Que je te serre la main! Ah! tu m'enlèves un poids.

BONCHAMP, haussant les épaules.

Un poids! Seulement cela change mes idées pour le contrat. Loin de moi

la pensée de vouloir être indiscret, chère madame; mais j'ai besoin

d'être fixé. De qui Daniel tient-il sa fortune: de son père ou de sa

mère?

CORALIE, avec beaucoup de calme.

De sa mère, qui était ma sœur. Je vous saurai gré de ne pas

m'interroger trop longuement sur un passé qui m'est toujours

douloureux. Notre famille habitait Paris. Mon père possédait une belle

fortune. Ma pauvre sœur eut le malheur de se laisser séduire par un

de nos cousins qui était marié; elle mourut en mettant son fils au

monde. Quand je devins veuve, je me rattachai à cet enfant, le seul

parent que j'eusse encore. Vous savez le reste, je n'ai plus rien à

vous apprendre.

BONCHAMP.

Je comprends, chère madame, tout ce qu'une pareille conversation doit

avoir de pénible, mais vous me permettrez d'insister sur un point.

Votre neveu n'a pas de nom, car, sans doute, il a été déclaré de père

et mère inconnus. Votre sœur n'étant pas sa mère, légalement parlant,

ne lui a donc pas laissé sa fortune par voie d'héritage naturel. Il a

dû intervenir un testament. Il faut que vous donniez le nom du notaire

chez qui il a été déposé. De plus, votre neveu a eu un tuteur; ses

intérêts ont évidemment été mis en bonnes mains, mais veuillez

remarquer que j'agis ici autant comme officier ministériel que comme

ami. Par conséquent, il ne m'est pas permis de négliger un seul

détail. Vous annoncez l'intention de léguer toute votre fortune à

Daniel, c'est une idée généreuse qui ne m'étonne nullement de vous:

encore faut-il que nous puissions établir votre droit à faire une

pareille libéralité; pour cela, j'ai besoin de l'acte de décès de

monsieur votre mari.

CORALIE.

Mon Dieu, cher monsieur, ma pauvre sœur n'a pas fait de testament;

j'étais son héritière naturelle, la fortune de mon père se partageait

donc entre nous deux; à son lit de mort, elle m'a chargée de veiller

sur les intérêts de son enfant, et de lui remettre purement et

simplement la part qui lui reviendrait. C'est ce que vous appelez, je

crois, un fidéicommis en termes de droit?

BONCHAMP.

Un fidéicommis.

CORALIE.

De même pour la question du tuteur, Daniel n'en a pas eu. Quant à

l'acte de décès de mon mari, je l'ai apporté, pensant en effet qu'il

serait nécessaire.

BONCHAMP.

Il est regrettable, très regrettable qu'il n'y ait pas eu testament.

Certes, en réfléchissant, je comprends tout l'avantage d'un

fidéicommis. Comme vous le dites fort bien, vous étiez l'héritière de

votre sœur, donc sa fortune se transmettait tout naturellement à son

fils. Ce qui me contrarie, c'est la nécessité où nous serons de

remonter plus haut. Monsieur votre père est mort à Paris, chère

madame? Veuillez me donner le nom du notaire de votre famille, je lui

écrirai pour qu'il m'envoie copie du testament par lequel vous avez

hérité.

CORALIE, troublée.

Oh! mon Dieu.

GODEFROY, un peu agacé.

En vérité, mon cher ami, tu me confonds... Pourquoi fais-tu intervenir

le père de madame Dubois à propos du contrat de Daniel?

BONCHAMP.

J'avoue que j'excuse ton étonnement et celui de madame, mais je crois

être dans la sagesse et la raison. Le pire mal des choses

irrégulières, c'est qu'elles prêtent à gloser à tout le monde. Il sera

impossible de cacher la vérité; si tu l'as espéré un moment, tu n'es

qu'un naïf. La publication des bans est une petite machine très

simple, mais très indiscrète. Le premier venu pourra lire: «Promesse

de mariage entre demoiselle Édith-Jeanne Godefroy, fille légitime

de...» et «le sieur Daniel, capitaine d'artillerie, fils de personne».

Sois bien persuadé que les cancans iront bon train. J'entends ces

braves gens d'ici: (Avec l'accent du Midi.) «Té! Il est bien riche

pour un bâtard.» «Eh! pécaïré! qui sait ce qu'aura fait mademoiselle

sa mère?» Le second jour, une âme charitable insinuera que ladite

fortune est d'origine douteuse; le troisième, ce doute deviendra une

certitude; le quatrième, on fournira les détails les plus inattendus.

Allons donc! cela me révolte par avance! Avoue franchement la

situation. La franchise est le sauf-conduit de l'honneur. Tu inviteras

tout Montauban à la signature du contrat: il est nécessaire que chacun

puisse dire que les choses se font honnêtement entre honnêtes gens que

nous sommes. «Le capitaine Daniel apporte neuf cent mille francs,

laissés par mademoiselle X... sa mère, laquelle avait hérité de ses

père et mère, ainsi qu'il ressort de tel testament déposé chez maître

X..., notaire à Paris. Il apporte en outre la fortune à venir de sa

tante madame Dubois, veuve de M. Dubois, etc... etc...» De cette façon

les commérages tomberont d'eux-mêmes. On saura que la fortune de ton

gendre est de source pure, que la famille de sa mère était riche, que

le mari de sa tante était riche; les plus malveillants seront

condamnés au silence, car nul n'osera dire qu'étant né en dehors du

mariage, Daniel est riche en dehors de l'honneur!

CORALIE, écrasée.

Tout est perdu!

BONCHAMP.

Vous ne dites rien, chère madame.

CORALIE, très troublée, se levant.

Je dis que...

BONCHAMP, à part.

Comme elle est troublée! (Haut.) Enfin, quelle est votre opinion?

CORALIE, toujours très émue.

Mon opinion est... est, au contraire, d'éviter le bruit. Moi, je

serais d'avis de n'inviter personne à la signature du contrat. Je puis

vous remettre l'acte de décès de mon mari ainsi que le détail de... de

la fortune qu'il m'a laissée. Quant au testament de mon père, il n'en

a pas fait.

BONCHAMP.

Le notaire de votre famille a gardé la minute de la liquidation; vous

voyez que rien n'est plus facile que de se procurer la preuve que je

désire. (L'épouvante a gagné peu à peu Coralie.--A part.) Oh! oh! il

y a quelque chose. (Haut) C'est pourtant bien simple.

CORALIE.

Oui, mais je suis forcée de vous demander quelques jours, car, en

vérité, je ne m'attendais pas à ces difficultés. Le temps d'écrire à

mon notaire...

BONCHAMP, avec intention.

Donnez-moi son nom: ces démarches-là nous regardent, nous autres.

C'est moi qui écrirai.

CORALIE.

Vous voulez?...

BONCHAMP, même jeu.

Quelle raison auriez-vous de refuser?

CORALIE, vivement.

Je ne refuse pas. Je vous communiquerai tous ces renseignements-là

demain.

BONCHAMP, toujours avec insistance.

Je préférerais en finir immédiatement, d'autant que nous désirons tous

que ces enfants soient mariés le plus vite possible..

CORALIE.

Votre conversation de jurisprudence m'a un peu étourdie, et pour

l'instant...

GODEFROY.

Voulez-vous passer dans la chambre de ma sœur? Elle donne sur le

jardin.

CORALIE.

Volontiers. (A part.) Que faire?

BONCHAMP.

Je vous serais obligé de me remettre le plus tôt possible ce que je

vous demande.

CORALIE.

Oui, oui... (A part.) Je trouverai!

SCÈNE VI

BONCHAMP, GODEFROY.

BONCHAMP.

Veux-tu que je te dise mon opinion?

GODEFROY.

Sur quoi?

BONCHAMP.

Sur madame Dubois. Je ne serais pas étonné qu'elle fût, non la tante,

mais la mère de Daniel.

GODEFROY.

La mère de Daniel! Qu'est-ce que tu me chantes là?

BONCHAMP.

C'est le seul moyen d'expliquer son trouble, ses hésitations, lorsque

je lui demandais tout à l'heure certaines pièces que je crois

nécessaires.

GODEFROY.

La mère de Daniel!

BONCHAMP.

Vas-tu prendre les choses au tragique? Tu savais Daniel enfant

naturel, seulement tu le croyais orphelin. Il se trouve que sa mère

existe: voilà toute la différence entre ce qui est et ce qui était. En

somme, la pauvre femme n'a pas osé nous avouer la vérité et je ne

saurais lui en vouloir.

GODEFROY, tombant assis.

Tu me renverses!

BONCHAMP.

C'est que tu es facile à renverser.

GODEFROY, se relevant.

La mère de Daniel!

BONCHAMP.

Quand tu répéteras cela jusqu'à demain? Mme Dubois est, après tout,

une femme intelligente, distinguée; mais sa tendresse pour Daniel,

c'est de la tendresse maternelle.

LE DOMESTIQUE, entrant.

M. de Montjoie, M. Morisseau.

GODEFROY.

Il y a un moyen bien simple de recueillir des renseignements. M. de

Montjoie la connaît, je crois, à ce que m'a dit Édith, ou du moins ils

ont un ami commun.

BONCHAMP.

Ah!

GODEFROY.

Faites entrer.

BONCHAMP, à part et préoccupé.

Un ami commun?

SCÈNE VII

LES MÊMES, MONTJOIE, CLAUDE MORISSEAU.

CLAUDE.

J'allais travailler en forêt, lorsque j'ai rencontré M. de Montjoie

qui venait vous faire visite, je suis entré avec lui. (A Godefroy.) A

propos, j'irai demain à votre ferme de Cos. Oui, vous avez là une très

belle basse-cour: elle m'inspire, je veux écrire une symphonie d'après

les vrais principes de notre école symboliste, car la musique sera

symboliste ou elle ne sera pas.

MONTJOIE.

Moi je viens vous faire mes adieux.

GODEFROY.

Vous partez?

MONTJOIE.

Demain ou après-demain au plus tard.

BONCHAMP.

Est-ce que votre absence se prolongera?

MONTJOIE.

Je ne sais au juste. Peut-être mon goût de voyage me reprendra-t-il.

Quand on est seul dans la vie, comme moi, peu importe qu'on soit ici

ou là, à droite ou à gauche.

CLAUDE.

Décidément, depuis hier vous êtes sous une influence de tristesse.

MONTJOIE.

Moi?

CLAUDE.

Oh! je m'en suis bien aperçu quand nous sommes revenus ensemble.

Est-ce la vue de madame Dubois qui a réveillé les souvenirs de votre

passion d'autrefois?

MONTJOIE.

Monsieur Morisseau!

BONCHAMP.

Hein?

CLAUDE.

Je ne commets pas d'indiscrétion, que je sache? Imaginez-vous que la

tante du capitaine Daniel ressemble à s'y méprendre à Coralie, cette

femme que notre ami M. de Montjoie a tant aimée.

GODEFROY.

Vraiment?

BONCHAMP, se rapprochant.

Ah!

MONTJOIE.

Monsieur Morisseau...

CLAUDE.

Vous ne nierez pas que cette ressemblance vous ait frappé. Moi je l'ai

trouvée sans hésiter. Le coup d'œil de l'artiste! (A Bonchamp.) C'est

vraiment extraordinaire. Les mêmes yeux profonds et étranges, le même

nez, la même bouche. Une seule différence: Coralie était blonde, et

madame Dubois est brune. (A Montjoie.) Vous ne direz pas le contraire.

MONTJOIE.

Non pas, mais ce sont des souvenirs pour le moins inutiles à évoquer.

BONCHAMP, avec intention.

Vous les évoquiez vous-même hier encore. Mais, j'y pense, vous avez

causé longuement avec madame Dubois. Vous avez un ami commun,

paraît-il?

MONTJOIE.

En effet, et nous nous sommes trouvés tout de suite en pays de

connaissance.

BONCHAMP, bas, à Godefroy.

Emmène cet imbécile de Morisseau, et laisse-moi seul avec M. de

Montjoie.

GODEFROY.

Mais...

BONCHAMP.

Fais ce que je te dis.

GODEFROY.

Enfin... (A Claude.) Vous allez en forêt? Je vais faire un tour avec

vous.

CLAUDE.

Tiens!... c'est une idée! (A Montjoie.) Je vous reverrai avant votre

départ?

MONTJOIE.

Je sors avec vous.

GODEFROY, vivement.

Mais non, attendez donc un peu. Ma fille et ma sœur ne tarderont pas

à revenir. Elles seront charmées de vous voir. A tout à l'heure!

Il sort avec Claude.

SCÈNE VIII

BONCHAMP, MONTJOIE.

Un moment de silence.

BONCHAMP, brusquement à Montjoie.

Monsieur, vous êtes un galant homme; il me répugnerait de vous mentir.

Je vais donc droit au but. Vous connaissez madame Dubois; vous l'avez

sûrement vue déjà avant de vous rencontrer ici avec elle. Je n'en veux

pour preuve que votre long entretien d'hier. Or, je soupçonne quelque

chose de grave. Le capitaine Daniel a avoué à mon ami Godefroy qu'il

était enfant naturel, Godefroy a passé par là-dessus et il a bien

fait. Mais le capitaine se croit orphelin; en cela il se trompe. Sa

mère vit, sa mère c'est madame Dubois.

MONTJOIE.

Vous m'apprenez là, monsieur, des choses que je n'ai pas le droit de

connaître, et...

BONCHAMP.

Certains secrets peuvent toujours être confiés à certains hommes;

j'ajoute qu'il dépend de vous de sauver cette maison d'une catastrophe

peut-être; c'est un service que j'attends de vous: car vous êtes notre

ami, n'est-ce pas?

MONTJOIE.

J'espère que vous me faites l'honneur de n'en pas douter.

BONCHAMP.

Non. Je reprends. Tout à l'heure Godefroy et moi nous avons discuté

avec madame Dubois les clauses du contrat de mariage. Si certains

points sont restés trop obscurs, d'autres sont devenus trop clairs;

elle a parlé plusieurs fois de sa sœur, de la mère de son neveu. Elle

a donc cherché à nous tromper sur un point; elle peut chercher à nous

tromper aussi sur le reste. Et voici que l'on me parle soudainement

d'une ressemblance extraordinaire qui existe entre madame Dubois et

cette fille nommée Coralie; voici que vous, l'ancien amant de Coralie,

vous qui ne connaissiez pas madame Dubois, vous causez longuement avec

elle... Eh bien!... c'est absurde, soit!... mais je me dis: «Est-ce

que par hasard madame Dubois et Coralie ne seraient point la même et

unique personne?»

MONTJOIE, froidement.

Je l'ignore, monsieur; puis, tout cela ne me regarde pas.

BONCHAMP.

Ou j'ai raison, ou j'ai tort dans mon soupçon. Si j'ai tort,

dites-le-moi; si j'ai raison, souvenez-vous de l'accueil qu'on vous a

fait en cette maison, et décidez, dans votre conscience, si vous devez

vous taire ou parler.

MONTJOIE.

Monsieur...

BONCHAMP.

Un mot tranchera la question; donnez-moi votre parole d'honneur que

madame Dubois n'est pas Coralie, et je me tiens pour satisfait.

(Montjoie se tait.) Votre silence répond, prenez garde!

MONTJOIE.

Vous vous trompez, monsieur: je me tais parce que je n'ai rien à vous

apprendre. Si vous n'étiez pas l'ami de M. Godefroy, le parrain de

mademoiselle Édith, je m'étonnerais du droit que vous prenez de faire

cette inquisition dans ma vie passée. Vous semblez m'encourager à

remplir un devoir. Permettez-moi de vous dire que je n'ai besoin de

personne pour connaître le mien. Au surplus, brisons là, monsieur.

BONCHAMP.

Ainsi vous refusez de répondre?

MONTJOIE.

Mais je n'ai rien à vous dire.

SCÈNE IX

LES MÊMES, CORALIE.

CORALIE, entrant, une lettre à la main.

Voici les renseignements que vous m'avez demandés. (Elle s'arrête en

apercevant Montjoie.--Un silence. Montjoie s'incline profondément

devant elle et sort.--A part.) A-t-il parlé?

SCÈNE X

CORALIE, BONCHAMP.

BONCHAMP, à part.

Il faut pourtant que je sache...

CORALIE, inquiète.

C'est moi qui fais fuir monsieur de Montjoie?

BONCHAMP, à part.

C'est le seul moyen.

CORALIE.

Je vous disais donc que je vous apporte...

BONCHAMP.

Inutile, madame.

CORALIE.

Ah!

BONCHAMP.

M. de Montjoie m'a tout dit.

CORALIE.

Le misérable!

BONCHAMP.

J'ai menti pour la première fois de ma vie: M. de Montjoie n'a rien

dit; c'est moi qui ai tout deviné. (Coralie tombe anéantie sur un

fauteuil. Bonchamp reprend très doucement.) Vous comprenez qu'Édith ne

peut pas épouser le fils riche de Coralie. Et cependant il faut éviter

que Daniel découvre tout. Il va revenir tout à l'heure de sa promenade

avec ma filleule et Mlle Césarine. Préparez-le à cette rupture. Moi,

de mon côté, je tâcherai d'obtenir de Godefroy qu'il reste calme. Ça

ne sera point facile. Dans une petite ville un mariage manqué, c'est

une grosse affaire. Il verra sa fille compromise; il s'emportera

d'abord, quitte à le regretter après. (Coralie se tait toujours; elle

reste immobile.--A part.) Pauvre femme! (Haut.) Vous souffrez

beaucoup?

CORALIE.

Oh! oui, je souffre... Cette nuit, pendant que mon fils me croyait

endormie, je suis sortie de ma chambre, j'ai traversé le jardin, j'ai

ouvert la petite porte, j'ai erré par les rues comme une folle. Le

hasard a voulu que je sois arrivée sur le pont. L'idée de la mort a

effleuré mon cerveau. L'eau du fleuve m'attirait; je n'avais qu'à

fermer les yeux, à me laisser glisser, et ce serait fini... Non, ce ne

serait pas fini... Moi morte, mon passé vivrait encore. Pour la

première fois de ma vie, j'ai compris qu'il y a des actes

irréparables. Il suffirait que quelqu'un dit: «C'est le fils de

Coralie!» pour attacher un écriteau d'infamie sur cet homme d'honneur!

Je ne sauvais rien en me noyant; toutes les eaux du fleuve n'auraient

pas lavé une heure de ma vie passée!

Elle retombe écrasée, sanglotant la tête entre les mains.

BONCHAMP.

Je vous plains du plus profond de mon cœur. Vous souffrez infiniment,

et, selon moi, la douleur est un anoblissement. Je voudrais vous

épargner cette épreuve, mais...

CORALIE.

Mais c'est impossible! Je le sens bien. Alors, une prière: au nom de

cette pitié que vous me témoignez, que Daniel ne sache rien; qu'il me

garde du moins sa tendresse, que je conserve son respect...

Daniel paraît.

BONCHAMP.

Lui! Du calme...

SCÈNE XI

LES MÊMES, DANIEL.

DANIEL, à sa tante.

Quelle belle promenade! mais il fait un chaud!... Édith est au jardin

avec sa tante et son père sous la fraîcheur des grands arbres. Est-ce

que tu ne veux pas venir avec nous?

CORALIE.

Si, mon enfant; tout à l'heure.

DANIEL.

Tu es toute pâle: qu'y a-t-il donc?...

Coralie fait un signe suppliant à Bonchamp.

BONCHAMP.

Vous dites que Godefroy est là?

DANIEL.

Oui, monsieur.

BONCHAMP.

Je vais le retrouver, j'ai à causer avec lui. Restez, mon cher

capitaine. (A part.) Que va penser Godefroy.

Il sort.

SCÈNE XII

CORALIE, DANIEL.

DANIEL, gaîment.

Il faut que je t'embrasse, je suis trop heureux. Comprends-tu? Elle

m'aime! Croirais-tu que je me répète ces trois mots à chaque minute,

comme si, à chaque minute, je m'apercevais de quelque chose de

nouveau?

CORALIE, brusquement.

Et moi, m'aimes-tu?

DANIEL.

Belle demande!

CORALIE.

Ai-je rempli tous mes devoirs envers toi?

DANIEL.

Mais pourquoi ces questions?

CORALIE.

Réponds-moi ce que tu penses...

DANIEL.

C'est sérieux?

CORALIE.

Très sérieux.

DANIEL.

Je devine... Tu crains que je ne t'oublie pour Édith!... Tu n'as rien

à redouter, ma chérie. Je serais plus qu'un ingrat si je t'oubliais

jamais. Il est certaines choses qui ne s'effacent pas... J'ai gardé là

(Il met la main sur son cœur.) le passé tout entier. Je me souviens

du jour où je tombai malade au collège. Jusqu'alors, je t'avais vue

rarement; tu payais ma pension, tu m'envoyais de l'argent: nos

rapports se bornaient là. On t'écrivit que j'étais alité: tu arrivas

le lendemain. Pendant trois semaines tu m'as veillé avec un dévouement

acharné, me disputant à la mort. Que de fois, au sortir de mon délire,

je me suis réveillé sur ta poitrine où tu me serrais étroitement comme

pour mieux me garder. J'aperçois, dans la pénombre du souvenir, ce

long dortoir du collège, avec ses rideaux blancs à franges rouges; et,

si ma pensée suit le cours des ans, je te retrouve toujours, bonne,

dévouée, vaillante. Tu as exalté mon courage aux heures de succès, tu

l'a relevé aux heures de défaillance. Quand la guerre a été déclarée,

tu m'as dit: «Pars et fais ton devoir!...» Après la capture de Metz,

tu as été la première à m'écrire: «Tu as eu raison de t'évader:

retourne te battre!» Et j'oublierais ces dévouements, ces sacrifices

et ces héroïsmes-là! Allons donc! tu me juges mal. Plus je suis

heureux, et plus je t'aime.

CORALIE, prenant la tête de Daniel entre ses mains et la couvrant de

baisers.

Oh! mon enfant! mon enfant!

SCÈNE XIII

LES MÊMES, GODEFROY.

Godefroy est pâle, très animé.

GODEFROY, à part.

Bonchamp a raison. Je suis devant le fils...

CORALIE.

M. Godefroy!

DANIEL.

Qu'y a-t-il donc?

GODEFROY, il fait un geste résolu et va vers Daniel.

Monsieur, je viens remplir une triste mission: un mariage entre ma

fille et vous n'est plus possible, et je vous prie de me rendre ma

parole.

DANIEL.

Vous voulez!... (Se tournant vers Coralie.) Que veut dire?...

CORALIE, faiblement.

Ce matin, au sujet de la rédaction de ton contrat de mariage, M.

Godefroy, M. Bonchamp et moi, nous nous sommes trouvés en désaccord

sur un point très important.

DANIEL.

Quel qu'il soit, je te supplie de céder! Tout mon bonheur en dépend.

GODEFROY.

Madame votre tante croirait devoir céder que ma résolution ne serait

modifiée en rien. Je vous le répète, j'ai le regret de vous redemander

ma parole.

DANIEL.

Vous me refusez la main d'Édith!

GODEFROY.

Oui.

DANIEL.

Et rien ne vous fera revenir sur cette décision?

GODEFROY.

Rien.

Daniel fait un geste désespéré, il regarde Coralie, qui détourne

les yeux, puis, tout à coup, très simplement.

DANIEL.

Pourquoi?

GODEFROY, avec un geste d'impatience.

Mais, monsieur...

DANIEL.

Le Fils de Coralie: Comédie en quatre actes en prose · 第 3 / 5 段