L'âme toujours chassée et toujours chasseresse,

L'âme toujours esclave et ensemble maîtresse,

L'âme toujours enfant et toujours pécheresse;

Les armes de Jésus c'est la lettre et l'esprit,

Mais c'est l'esprit qui mène et l'esprit qui nourrit,

Et la lettre n'est là que comme un mot d'écrit;

Les armes de Jésus c'est la lettre et l'esprit,

C'est le père qui gronde et l'enfant qui sourit,

C'est le Père et le Fils et c'est le Saint-Esprit;

La lettre est ce qui tue et l'esprit vivifie,

Et la lettre est la mort et l'esprit est la vie,

Et la lettre est l'orgueil et la lettre est l'envie;

C'est l'esprit qui commande et la lettre qui sert,

C'est l'esprit qui demande et la lettre qui perd

Et c'est l'esprit qui sauve et prêche en plein désert;

C'est l'esprit qui gouverne et l'esprit qui conduit

L'homme vers un seul point et la lettre qui suit

Vers la lampe de l'ogre et c'est l'esprit qui cuit

Le pain quand il est chaud, c'est l'esprit qui déduit

Jésus du vieil Adam et derechef induit

Israël en Jésus que la lettre réduit;

C'est l'esprit qui combat et la lettre qui fuit,

C'est l'esprit qui travaille et l'esprit qui produit

La paille, le bon grain, la feuille, le bon fruit;

Et la lettre n'a jamais fait qu'un peu de bruit,

C'est elle qui séduit et c'est elle qui nuit,

Et la lettre et l'esprit c'est le jour et la nuit;

Mais l'esprit et la lettre est la nuit et le jour,

Les armes de Jésus c'est l'honneur et l'amour

Et le roi dans son camp et le roi dans sa cour;

Les armes de Jésus c'est le feu dans le four,

La pâte et le levain et c'est le pain du jour,

Et c'est le roi David retiré dans sa tour;

Les armes de Jésus c'est tout homme proscrit

Qui sera rappelé, c'est le jeune conscrit

Qui sera convoqué, c'est le jeune homme inscrit

Sur le livre éternel et c'est le coeur contrit

Qui sera fomenté, c'est le billet souscrit

Qui sera présenté, c'est le bonheur décrit

Un jour sur la montagne et l'honnête rescrit

De par le roi du ciel et le pardon prescrit

Par la nouvelle loi, c'est Dieu même transcrit

De Moïse en Jésus, c'est Satan circonscrit,

C'est tout ce qu'il fallait pour que Jésus souffrît,

Les armes de Jésus c'est surtout Jésus-Christ;

C'est tout ce qu'il fallait pour que Jésus ouvrît

La porte du tombeau, pour que Jésus offrît

Le premier sacrifice et qu'il rendît l'esprit;

C'est tout ce qu'il fallait pour que Jésus couvrît

Le pécheur devant Dieu, pour qu'il redécouvrît

Le chemin du salut et pour qu'il entreprît

De remonter la pente et pour qu'il se reprît

Et qu'il reprît le monde et pour que l'homme apprît

Le chemin difficile et pour qu'il désapprît

La route sans cailloux et pour qu'un jour en Gaule,

D'autres soldats romains, le manteau sur l'épaule,

Le torse bien moulé dans leurs lames de tôle,

Chevauchant par la route épaisse comme un môle,

La lance entre les doigts comme on tient une gaule,

Un jour en plein hiver sous la neige du pôle,

Le long des blancs bouleaux, le long du même saule,

Voyant un vagabond, quelque échappé de geôle,

Un autre centurion, de ceux que Rome enrôle,

Du manteau militaire enfin se découvrît;

C'est tout ce qu'il fallait pour que l'homme s'éprît

Du seul amour qui dure et pour qu'il se déprît

Du seul amour qui passe et pour qu'il se méprît

Comme il faut se méprendre et qu'alors il comprît

Tout ce qu'il faut comprendre et qu'alors il en prît

Tout ce qu'il faut en prendre et qu'alors il surprît

Le secret mal gardé, le secret manuscrit

Qui n'est pas dans la lettre et se cache en esprit;

Les armes de Jésus c'est le chemin fleuri,

Mais plus que le printemps galamment refleuri,

C'est le sévère automne à l'instant défleuri;

Et la fleur de Marie est la rose fleurie,

Mais plus que l'humble rose au printemps refleurie,

C'est la rose d'automne humblement défleurie;

Les armes de Jésus c'est le vallon fleuri,

Mais plus que le printemps incessamment fleuri,

Et plus que le printemps insolemment fleuri,

Et plus que le printemps impudemment fleuri.

Et plus que le printemps effrontément fleuri,

C'est le pudique automne à jamais défleuri;

Les armes de Jésus c'est un peuple chéri

Comme un fils qui revient, c'est un mourant guéri

Par son extrême onction, c'est un peuple aguerri

Par une juste guerre et le marin péri

Au péril de la mer, le navire atterri

Dans le recreux du port, tout un peuple nourri

De quelques poissons secs, tout un monde nourri

D'une seule victime et le raisin mûri

Pour le vin du calice et l'autre vin suri

Pour l'éponge et la lance et le vinaigre aigri;

Les armes de Jésus c'est le levain pétri

Au milieu de la pâte et lui-même suri;

Les armes de Satan c'est le fleuve tari,

C'est chez l'équarrisseur le cheval équarri,

C'est l'enfant affamé, c'est le pain renchéri;

Les armes de Satan c'est le coeur mal guéri

De la vieille blessure et c'est le coeur tari

A force de saigner et le coeur mal nourri

A force de jeûner, c'est tout ce qui tarit,

C'est tout ce qui périt, tout ce qui dépérit,

Et tout ce qui surit et tout ce qui pourrit;

Les armes de Satan c'est la sève appauvrie,

C'est le sang répandu, la branche rabougrie,

Le rameau desséché, la prude renchérie;

Les armes de Satan c'est tout ce qui flétrit,

Rapetisse, avilit, injurie, amoindrit,

C'est tout ce qui méprise et tout ce qui meurtrit;

Les armes de Jésus c'est tout ce qui nourrit,

C'est tout ce qui boutonne et tout ce qui périt

Aux jardins de Touraine et tout ce qui mûrit;

Les armes de Jésus c'est un coeur tout fleuri,

Plus que le jeune coeur au printemps refleuri,

C'est le coeur à l'automne à jamais défleuri;

Les armes de Satan c'est la paix et la guerre,

Les peuples éventrés, les sacrements par terre,

La honte, la terreur, la rage militaire;

Les armes de Jésus c'est la guerre et la paix,

Les peuples respectés et les derniers harnais

De guerre suspendus aux frontons des palais;

Les armes de Satan c'est l'horreur de la guerre,

Les peuples affolés, Jésus sur le Calvaire,

Le sang, le cri de mort, le meurtre volontaire;

Les armes de Jésus c'est l'honneur de la guerre,

Les peuples rétablis, Jésus sur le Calvaire,

Le sang, le sacrifice et la mort volontaire;

Pour qu'elle vît venir sous un tel étendard

De Jésus-Christ soldat contre Satan soudard,

Vers le vieux saint Étienne et le vieux saint Médard;

Pour qu'elle vît venir par un chemin de terre,

Comme une jeune enfant qui vient vers sa grand'mère,

Par les bois de Puteaux, par les champs de Nanterre;

Pour qu'elle vît venir ardente et militaire,

Obéissante et ferme et douce et volontaire,

Sur Boulogne et Neuilly, sur Puteaux et Nanterre;

Hauturière et docile, alerte et droiturière,

Et prompte à la manoeuvre et peu procédurière,

Destinée à périr comme une aventurière;

Bien en selle en avant de sa cavalerie,

Masquant ses bombardiers et sa bombarderie,

Traînant comme un réseau sa lourde infanterie;

Ameutant ses tambours qui battaient pour la messe,

Gourmandant ces brigands qui couraient à confesse,

Déférente aux trois voix qui scellaient leur promesse;

Ayant mis les soldats au pas sacramentaire,

Ayant mis les curés au pas réglementaire,

Et logé les Vertus au train régimentaire;

Bien allante et vaillante et sans étourderie,

Bien venante et plaisante et sans coquetterie,

Bien disante et parlante et sans bavarderie;

Révérant les coffrets sertis de pierrerie

Où les reliefs des saints ouvrés d'orfèvrerie

Reposent sur l'autel et sur la broderie;

Sage comme une aïeule en sa tendre jeunesse,

Cadette ayant conquis le plus beau droit d'aînesse,

Grave et les yeux plus clairs que d'une chanoinesse,

La sainte la plus grande après sainte Marie.

NEUVIÈME JOUR

POUR LE SAMEDI 11 JANVIER 1913

IX

Comme Dieu ne fait rien que par compagnonnage,

Il fallut qu'elle vît ces mauvais compagnons,

Les Anglais, (les Français), les traîtres Bourguignons

Dépecer le royaume ainsi qu'un apanage;

Il fallut qu'elle vît ce monstrueux ménage,

Et les gibets poussant comme des champignons,

Et le mur et le toit et l'angle des pignons

Tout dégouttants du meurtre et du sang du carnage;

Il fallut qu'elle vît tout ce maquignonnage,

Les cadavres tout nus serrés en rangs d'oignons,

Les blessés mutilés traînés sur leurs moignons,

Les morts et les mourants dérivant à la nage;

Il fallut qu'elle vît cet horrible engrenage

Happer tout le royaume et ces mauvais garçons

Rouer vif tout un peuple et rôtir les moissons,

Sortis du menu peuple ou du haut baronnage;

Les armes de Jésus c'est la belle marraine

Et c'est le beau baptême et les belles dragées,

Mais plus que le cortège et que les apogées

C'est le deuil et la ruine et la honte et la peine;

Il fallut qu'elle vît par ce libertinage

Dissiper ce trésor d'honneur que nous gagnons,

Et déserter le Dieu que nous accompagnons,

Comme on déserte un mort dans un pauvre village;

Il fallut qu'elle vît par ce vagabondage

Retourner ce passé dont nous nous éloignons,

Il fallut qu'elle vît les maux que nous soignons

Monter le long de nous comme un échafaudage;

Il fallut qu'elle vît par le faux témoignage

Démentir le propos pour qui nous témoignons,

Il fallut qu'elle vît l'urne où nous nous baignons

S'effondrer par souillure et par dévergondage;

Il fallut qu'elle vît par tout ce maraudage

Cueillir les fruits moisis et que nous dédaignons,

Il fallut qu'elle vît la ville où nous régnons

Démantelée aux mains de tout ce chapardage;

Il fallut qu'elle vît par tant d'enfantillage

Avilir cette foi dont nous nous imprégnons,

Il fallut qu'elle vît le sang dont nous saignons

Saigner du même coeur et du même courage;

Il fallut qu'elle vît par un sot bavardage

Flétrir le dogme auguste et que nous enseignons,

Et qu'elle vît tarir la grâce où nous baignons,

Lustrale et baptismale, en un lourd badinage;

Il fallut qu'elle vît par tout ce brigandage

Commettre les forfaits dont nous nous indignons,

Et les écus sonnants et que nous alignons

Fondre au creuset d'orgueil et de faux monnayage;

Il fallut qu'elle vît par tout ce forlignage

Dégénérer la race où nous nous alignons,

Et les mots éternels et que nous soulignons

Tomber dans le silence et dans le persiflage;

Il fallut qu'elle vît par tout ce maquillage

Fausser la signature où nous contresignons,

Et le terme et la mort que nous nous assignons

Approcher tous les jours comme un lointain rivage;

Il fallut qu'elle vît cette jalouse rage

Assaillir la caserne où nous nous consignons,

Et la taverne infâme et que nous désignons

D'un nom injurieux déborder sur la plage;

Il fallut qu'elle vît cette haine sauvage

Dénaturer le sort où nous nous résignons,

Et la ronce et l'ortie où nous égratignons

Nos mains s'enchevêtrer dans le jeune bocage;

Il fallut qu'elle vît au chemin de halage

Déraciner la borne à qui nous nous cognons,

Et qu'elle vît le coin où nous nous rencoignons

Nous refuser le gîte et le pain du voyage;

Il fallut qu'elle vît dans ce commun naufrage

Sombrer l'arche rompue et que nous empoignons,

Et qu'elle vît la grande armée où nous grognons,

(Mais nous marchons toujours), subir cet hivernage;

Il fallut qu'elle vît par un tel sabotage

Dénaturaliser l'oeuvre où nous besognons.

Et qu'elle vît l'injure à qui nous répugnons

Régner et gouverner sous figure d'outrage;

Il fallut qu'elle vît le long du bastingage

Précipiter à l'eau l'or que nous épargnons,

Et qu'elle vît la vergue où nous nous éborgnons

Chanceler et tomber par l'effet du tangage;

Il fallut qu'elle vît dans ce même hivernage

S'évanouir de froid l'ardeur que nous feignons,

Et qu'elle vît la peine où nous nous renfrognons

S'évanouir de mort dans un beau sarcophage;

Il fallut qu'elle vît dans cet appareillage

S'avancer la galère où captifs nous geignons,

Et qu'elle vît la nef lourde où nous nous plaignons

Gémir dans ses haubans et ses bois d'assemblage;

Il fallut qu'elle vît par un commun partage

Arriver justement le sort que nous craignons,

Et la loi qui nous sauve et que nous enfreignons

Exposée à périr dans ce même naufrage;

Il fallut qu'elle vît dans le même mouillage

Sombrer le désespoir que seul nous étreignons,

Et qu'elle vît cet ordre où nous nous astreignons

Perdre ses bancs de rame et son amarinage;

Il fallut qu'elle vît dans ce commun dommage

Plier la discipline où nous nous contraignons,

Et qu'elle vît l'astreinte où nous nous restreignons

Se détendre et crever comme un mauvais bordage;

Il fallut qu'elle vît dans le mouvant sillage

Flotter et s'enfoncer la mort que nous ceignons,

Et qu'elle vît couler le sang dont nous teignons

Notre robe lustrale et notre enfantillage;

Il fallut qu'elle vît par un jeu de mirage

Reculer le but fixe et que nous atteignons,

Et qu'elle vît le terme où nous nous rejoignons

Se dérober à nous en plein atterrissage;

Il fallut qu'elle vît en plein coeur de l'orage

Brûler la chère flamme et que nous éteignons

Et qu'elle vît les maux que nous nous adjoignons

Se coucher contre nous pour un noble servage;

Il fallût qu'elle vît dans tout ce gribouillage

Se raidir les devoirs que nous nous enjoignons,

Et les soucis aigus et dont nous nous poignons

Nous percer jusqu'au coeur dans tout ce barbouillage:

Pour qu'elle vît venir du fond de la campagne,

Au milieu de ses clercs, au milieu de ses pages,

Vers l'arène romaine et la roide montagne,

Traînant les trois Vertus au train des équipages,

Sa plus fine et plus ferme et plus douce compagne

Et la plus belle enfant de ses longs patronages.

_la tapisserie

de Notre Dame_

_cahier pour le dimanche de la Pentecôte

et pour le mois de mai

de la quatorzième série_

au fidèle Lotte

et

au _Bulletin des Professeurs catholiques de l'Université_

Présentation de Paris à Notre Dame

Étoile de la mer voici la lourde nef

Où nous ramons tout nuds sous vos commandements

Voici notre détresse et nos désarmements;

Voici le quai du Louvre, et l'écluse, et le bief.

Voici notre appareil et voici notre chef.

C'est un gars de chez nous qui siffle par moments.

Il n'a pas son pareil pour les gouvernements.

Il a la tête dure et le geste un peu bref.

Reine qui vous levez sur tous les océans,

Vous penserez à nous quand nous serons au large.

Aujourd'hui c'est le jour d'embarquer notre charge.

Voici l'énorme grue et les longs meuglements.

S'il fallait le charger de nos pauvres vertus,

Ce vaisseau s'en irait vers votre auguste seuil

Plus creux que la noisette après que l'écureuil

L'a laissé retomber de ses ongles pointus.

Nuls ballots n'entreraient par les panneaux béants,

Et nous arriverions dans la mer de sargasse

Traînant cette inutile et grotesque carcasse

Et les Anglais diraient: Ils n'ont rien mis dedans.

Mais nous saurons l'emplir et nous vous le jurons,

Il sera plus beau dans cet illustre port.

La cargaison ira jusque sur le plat-bord.

Et quand il sera plein nous le couronnerons.

Nous n'y chargerons pas notre pauvre maïs,

Mais de l'or et du blé que nous emporterons.

Et il tiendra la mer: car nous le chargerons

Du poids de nos péchés payés par votre fils.

Paris vaisseau de charge

Double vaisseau de charge aux deux rives de Seine,

Vaisseau de pourpre et d'or, de myrrhe et de cinname,

Vaisseau de blé, de seigle, et de justesse d'âme,

D'humilité, d'orgueil, et de simple verveine;

Nos pères t'ont comblé d'une si longue peine,

Depuis mille et mille ans que tu viens à la lame,

Que nulle cargaison n'est si lourde à la rame,

Et que nul bâtiment n'a la panse aussi pleine.

Mais nous apporterons un regret si sévère,

Et si nourri d'honneur, et si creusé de flamme,

Que le chef le prendra pour un sac de prière,

Et le fera hisser jusque sous l'oriflamme,

Navire appareillé sous Septime Sévère,

Double vaisseau de charge aux pieds de Notre Dame.

Paris double galère

Depuis le Point du Jour jusqu'aux cèdres bibliques

Double galère assise au long du grand bazar,

Et du grand ministère, et du morne alcazar,

Parmi les deuils privés et les vertus publiques;

Sous les quatre-vingts rois et les trois Républiques,

Et sous Napoléon, Alexandre et César,

Nos pères ont tenté le centuple hasard,

Fidèlement courbés sur tes rames obliques.

Et nous prenant leur place au même banc de chêne,

Nous ramerons des reins, de la nuque, de l'âme,

Pliés, cassés, meurtris, saignants sous notre chaîne;

Et nous tiendrons le coup, rivés sur notre rame,

Forçats fils de forçats aux deux rives de Seine,

Galériens couchés aux pieds de Notre Dame.

Paris vaisseau de guerre

Double vaisseau de ligne au long des colonnades

Autrefois bâtiment au centuple sabord,

Aujourd'hui lourde usine, énorme coffre-fort

Fermé sur le secret des sourdes canonnades.

Nos pères t'ont dansé de chaudes sérénades.

Ils t'ont fleuri du sang de la plus belle mort,

Quand au gaillard d'avant vers l'un et l'autre bord

Bondissait le troupeau des graves caronnades.

Mais nous apporterons à tes destins géants

Un coeur si sérieux et si brûlé de flamme,

Un coeur si curieux de tous les océans,

Soldats fils de soldats sous la même oriflamme,

Qu'on nous mettra valets de tes canons béants,

Monstres verts accroupis aux pieds de Notre-Dame.

Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres

Étoile de la mer voici la lourde nappe

Et la profonde houle et l'océan des blés

Et la mouvante écume et nos greniers comblés,

Voici votre regard sur cette immense chape

Et voici votre voix sur cette lourde plaine

Et nos amis absents et nos coeurs dépeuplés,

Voici le long de nous nos poings désassemblés

Et notre lassitude et notre force pleine.

Étoile du matin, inaccessible reine,

Voici que nous marchons vers votre illustre cour,

Et voici le plateau de notre pauvre amour,

Et voici l'océan de notre immense peine.

Un sanglot rôde et court par delà l'horizon.

A peine quelques toits font comme un archipel.

Du vieux clocher retombe une sorte d'appel.

L'épaisse église semble une basse maison.

Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.

De loin en loin surnage un chapelet de meules,

Rondes comme des tours, opulentes et seules

Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.

Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre

Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.

Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux

Un reposoir sans fin pour l'âme solitaire.

Vous nous voyez marcher sur cette route droite,

Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.

Sur ce large éventail ouvert à tous les vents

La route nationale est notre porte étroite.

Nous allons devant nous, les mains le long des poches,

Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,

D'un pas toujours égal, sans hâte ni recours,

Des champs les plus présents vers les champs les plus proches.

Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille.

Nous n'avançons jamais que d'un pas à la fois.

Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois,

Et toute leur séquelle et toute leur volaille

Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille

Ont appris ce que c'est que d'être familiers,

Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers,

Vers un dernier carré le soir d'une bataille.

Nous sommes nés pour vous au bord de ce plateau,

Dans le recourbement de notre blonde Loire,

Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire

N'est là que pour baiser votre auguste manteau.

Nous sommes nés au bord de ce vaste plateau,

Dans l'antique Orléans sévère et sérieuse,

Et la Loire coulante et souvent limoneuse

N'est là que pour laver les pieds de ce coteau.

Nous sommes nés au bord de votre plate Beauce

Et nous avons connu dès nos plus jeunes ans

Le portail de la ferme et les durs paysans

Et l'enclos dans le bourg et la bêche et la fosse.

Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate

Et nous avons connu dès nos premiers regrets

Ce que peut receler de désespoirs secrets

Un soleil qui descend dans un ciel écarlate

Et qui se couche au ras d'un sol inévitable

Dur comme une justice, égal comme une barre,

Juste comme une loi, fermé comme une mare,

Ouvert comme un beau socle et plan comme une table.

Un homme de chez nous, de la glèbe féconde

A fait jaillir ici d'un seul enlèvement,

Et d'une seule source et d'un seul portement,

Vers votre assomption la flèche unique au monde.

Tour de David voici votre tour beauceronne.

C'est l'épi le plus dur qui soit jamais monté

Vers un ciel de clémence et de sérénité,

Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

Un homme de chez nous a fait ici jaillir,

Depuis le ras du sol jusqu'au pied de la croix,

Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois,

La flèche irréprochable et qui ne peut faillir.

C'est la gerbe et le blé qui ne périra point,

Qui ne fanera point au soleil de septembre,

Qui ne gèlera point aux rigueurs de décembre,

C'est votre serviteur et c'est votre témoin.

C'est la tige et le blé qui ne pourrira pas,

Qui ne flétrira point aux ardeurs de l'été.

Qui ne moisira point dans un hiver gâté,

Qui ne transira point dans le commun trépas.

C'est la pierre sans tache et la pierre sans faute,

La plus haute oraison qu'on ait jamais portée,

La plus droite raison qu'on ait jamais jetée,

Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute.

Celle qui ne mourra le jour d'aucunes morts,

Le gage et le portrait de nos arrachements,

L'image et le tracé de nos redressements,

La laine et le fuseau des plus modestes sorts.

Nous arrivons vers vous du lointain Parisis.

Nous avons pour trois jours quitté notre boutique,

Et l'archéologie avec la sémantique,

Et la maigre Sorbonne et ses pauvres petits.

D'autres viendront vers vous du lointain Beauvaisis.

Nous avons pour trois jours laissé notre négoce,

Et la rumeur géante et la ville colosse,

D'autres viendront vers vous du lointain Cambrésis.

Nous arrivons vers vous de Paris capitale.

C'est là que nous avons notre gouvernement,

Et notre temps perdu dans le lanternement,

Et notre liberté décevante et totale.

Nous arrivons vers vous de l'autre Notre Dame,

De celle qui s'élève au coeur de la cité,

Dans sa royale robe et dans sa majesté,

Dans sa magnificence et sa justesse d'âme.

Comme vous commandez un océan d'épis,

Là-bas vous commandez un océan de têtes,

Et la moisson des deuils et la moisson des fêtes

Se couche chaque soir devant votre parvis.

Nous arrivons vers vous du noble Hurepoix.

C'est un commencement de Beauce à notre usage,

Des fermes et des champs taillés à votre image,

Mais coupés plus souvent par des rideaux de bois,

Et coupés plus souvent par de creuses vallées

Pour l'Yvette et la Bièvre et leurs accroissements,

Et leurs savants détours et leurs dégagements,

Et par les beaux châteaux et les longues allées.

D'autres viendront vers vous du noble Vermandois,

Et des vallonnements de bouleaux et de saules.

D'autres viendront vers vous des palais et des geôles.

Et du pays picard et du vert Vendômois.

Mais c'est toujours la France, ou petite ou plus grande,

Le pays des beaux blés et des encadrements,

Le pays de la grappe et des ruissellements,

Le pays de genêts, de bruyère, de lande.

Nous arrivons vers vous du lointain Palaiseau

Et des faubourgs d'Orsay par Gometz-le-Châtel,

Autrement dit Saint-Clair; ce n'est pas un castel;

C'est un village au bord d'une route en biseau.

Nous avons débouché, montant de ce coteau,

Sur le ras de la plaine et sur Gometz-la-Ville

Au-dessus de Saint-Clair; ce n'est pas une ville;

C'est un village au bord d'une route en plateau.

Nous avons descendu la côte de Limours.

Nous avons rencontré trois ou quatre gendarmes.

Ils nous ont regardé, non sans quelques alarmes,

Consulter les poteaux aux coins des carrefours.

Nous avons pu coucher dans le calme Dourdan.

C'est un gros bourg très riche et qui sent sa province.

Fiers nous avons longé, regardés comme un prince,

Les fossés du château coupés comme un redan.

Dans la maison amie, hôtesse et fraternelle

On nous a fait coucher dans le lit du garçon.

Vingt ans de souvenirs étaient notre échanson.

Le pain nous fut coupé d'une main maternelle.

Toute notre jeunesse était là sollennelle.

On prononça pour nous le Bénédicité.

Quatre siècles d'honneur et de fidélité

Faisaient des draps du lit une couche éternelle.

Nous avons fait semblant d'être un gai pèlerin

Et même un bon vivant et d'aimer les voyages,

Et d'avoir parcouru cent trente-et-un bailliages,

Et d'être accoutumés d'être sur le chemin.

La clarté de la lampe éblouissait la nappe.

On nous fit visiter le jardin potager.

Il donnait sur la treille et sur un beau verger.

Tel fut le premier gîte et la tête d'étape.

Le jardin était clos dans un coude de l'Orge.

Vers la droite il donnait sur un mur bocager

Surmonté de rameaux et d'un arceau léger.

En face un maréchal, et l'enclume, et la forge.

Nous nous sommes levés ce matin devant l'aube.

Nous nous sommes quittés après les beaux adieux.

Le temps s'annonçait bien. On nous a dit tant mieux.

On nous a fait goûter de quelque boeuf en daube,

Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. · 第 11 / 13 段