Vers la terre du bagne et qu'il nous retransporte

Au ténébreux royaume où lui-même supporte

Le poids de tout un monde et c'est qu'il nous exhorte

Par les beaux compliments et qu'il gratte à la porte,

Et que l'homme est léger comme la feuille morte

Et comme elle pourrit sous les pieds du cloporte;

Les armes de Jésus c'est la vie et la mort,

C'est un solide ancrage au beau milieu du port,

Et c'est le grand partage au beau milieu du sort;

Les armes de Jésus c'est la vie et la mort,

C'est un heureux mouillage en plein milieu du port,

C'est le grand héritage en plein milieu du sort;

Les armes de Jésus c'est la vie et la mort,

C'est le bon voisinage en plein milieu du port

Et le pèlerinage en plein milieu du sort;

Les armes de Jésus c'est la vie et la mort,

C'est le compagnonnage en plein milieu du port,

Et c'est l'appareillage en plein milieu du sort:

Les armes de Satan ce sont les sept péchés,

Et la minauderie avec les airs penchés,

Et les honteux ressorts savamment déclanchés;

Les armes de Jésus ce sont les trois Vertus,

Et les torses courbés et les reins courbatus,

Et les galériens battus et rebattus;

Les armes de Satan c'est la méthode torte,

Le sang de l'oreillette et le sang de l'aorte,

Le sang du ventricule et de la veine porte;

Les armes de Jésus c'est tout le sang du coeur,

Le sang de la victime et le sang du vainqueur,

Le sang du noble cerf et le sang du piqueur;

Les armes de Satan ce sont les sept péchés

Embarqués quatre à quatre et mollement couchés

Dans la folle galère aux dais empanachés;

Les armes de Jésus c'est la barque de Pierre,

Qui toujours fluctuante et toujours batelière,

Racle de ses filets le fond de la rivière;

Les armes de Jésus c'est la barque de Pierre,

C'est le vieux pêcheur d'homme assis sur son derrière,

Dépeuplant l'Océan, le lac et la rivière;

Les armes de Jésus c'est les sept sacrements

Dans la barque de Pierre et les sept bâtiments

Qui suivent par derrière et les sept monuments

Qui ne périront point, les sept couronnements,

Qui sont les sept douleurs, les sept fleuronnements

De l'arbre de la grâce et les sept firmaments;

Les armes de Jésus c'est cette unique nef,

Gouvernant au plus près sous cet unique chef,

Toujours en plein péril et toujours sans méchef;

Les armes de Jésus c'est cet unique fief,

Tenu par un seul homme armé de quelque bref,

Toujours en plein péril et toujours sans grief;

Les armes de Jésus c'est l'éternelle peine

Assise au creux du lit de toute race humaine

Et la mort est aux mains de toute châtelaine;

Les armes de Jésus c'est la grande semaine

Qui part du lundi saint, c'est la grande neuvaine

Qui part du trois janvier et c'est la barque pleine

Les armes de Jésus c'est cette unique nef,

Le bateau vers l'écluse amarré dans le bief,

Le bateau charpenté par le vieux saint Joseph;

Mais c'est aussi Jacob et le premier Joseph,

Moïse sur le Nil dans une étroite nef,

Et le peuple de Dieu gouverné derechef;

Les armes de Jésus c'est le sang de sa veine

Et le sang de son coeur, les sanglots de sa peine

Et l'immense sanglot de toute race humaine;

Les armes de Satan c'est la sourde gangrène

Et l'obscur mal de tête et la lourde migraine

Et l'orgueil et l'ivraie et la mauvaise graine;

Les armes de Jésus c'est la double prière,

L'une marchant devant, l'autre marchant derrière,

Comme lui matinale et vers lui journalière;

Les armes de Jésus c'est la double prière,

L'une arrivant devant, l'autre avançant derrière,

Comme lui vespérale et vers lui journalière;

C'est aussi le secret, la prière nocturne,

L'immuable regret dans un coeur taciturne,

Et la mort de l'amour et la cendre dans l'urne;

Les armes de Jésus c'est l'angélus du soir

Et celui du matin, le calme reposoir

Dans la procession, l'éclatant ostensoir

Balancé sur les fronts comme un soleil ardent;

Les armes de Satan c'est la griffe et la dent,

Le nez mal retroussé, le regard impudent

Les armes de Jésus c'est le calme du soir,

C'est la procession assise au reposoir.

De feuilles et de fleurs, c'est le lourd ostensoir

Levé dessus les fronts comme un soleil levant,

Les armes de Jésus c'est la pluie et le vent

Qui souffle sur la nef et c'est le coeur fervent;

C'est le fruit qui mûrit aux planches du dressoir,

C'est l'enfant qui se couche et qui vous dit bonsoir,

Et s'endort en priant, c'est le lourd ostensoir

Haussé dessus les fronts comme un soleil couchant,

C'est le souple vallon, c'est le coteau penchant,

L'église dans la plaine et la prose et le chant;

C'est la grappe giclant sous l'énorme pressoir,

C'est l'étang répandu dessus le déversoir,

C'est l'encens balancé dans le lourd encensoir;

Les armes de Satan c'est l'écu trébuchant,

Le propos alléchant, le souffle desséchant,

La plaine sans église et l'ortie et le champ;

Les armes de Jésus c'est l'écuyer tranchant,

Le bon et le méchant, le beau vaisseau marchand,

L'église sur la plaine et l'homme sur le champ;

Les armes de Jésus, c'est la belle marraine

Et c'est le beau baptême et c'est la belle étrenne

Et l'avoine et le seigle et c'est la bonne graine

Et c'est le seneçon et c'est les sept péchés

Par la contrition et les noeuds relâchés

Du filet de Satan et les cordons tranchés;

Les armes de Satan c'est les sept débauchés,

Et c'est le prince-évêque et les sept évêchés,

Et les tentations courant sur les marchés;

Les armes de Jésus c'est sept cents évêchés,

Et c'est le pape-évêque et cent archevêchés,

Et l'esclave et l'enfant vendus sur les marchés;

Les armes de Jésus c'est sa tête penchée;

Son coude, son genou, son épaule écorchée,

Son estomac, ses reins, sa hanche démanchée;

Sa barbe, ses cheveux, ses habits arrachés,

Sa poitrine, ses bras, ses poignets attachés,

Les plus savants ressorts à l'instant décrochés;

C'est dans le vieux Paris la foule endimanchée

Le dimanche matin, c'est la soif étanchée

Au calice d'or pur, la pauvresse penchée

Sur une plus pauvresse et c'est l'amour cachée

Dans l'âme la plus pauvre et la douleur couchée

Dans le lit de tout homme et toute orge fauchée;

Les armes de Jésus c'est toute onde épanchée

Dans un gosier de fièvre et toute âme ébauchée

Au coin de toute lèvre et toute fleur jonchée

Au pied des pieds saignants et toute arme ébréchée

A force de servir et la tige ébranchée

A force de produire et la paille hachée;

Les armes de Jésus c'est l'amour et la peine,

Et l'amour est aux mains des suppôts de la haine,

Et la mort est aux mains de toute châtelaine;

Les armes de Jésus c'est la vie et la mort,

C'est le fleuve fécond, c'est l'éternel apport

De vase et de limon en plein milieu du port;

Les armes de Jésus c'est ce gamin qui dort,

C'est la honte et la peine et son frère le sort,

Et l'amour est aux mains des suppôts de la mort;

Les armes de Satan c'est la sensiblerie,

C'est censément le droit, l'humanitairerie,

Et c'est la fourberie et c'est la ladrerie;

Les armes de Satan c'est la bête lâchée,

Le déshonneur gratuit, la honte remâchée,

Le troupeau mal conduit, la terre mal bêchée;

Les armes de Satan c'est le membre arraché,

Le bourgeon retranché, le rameau détaché,

Le boeuf aiguillonné, le cheval cravaché;

Les armes de Jésus c'est la haute terrasse

D'où retombe en jet d'eau la source de la grâce,

Et la vasque au flanc grave et le sang de la race;

Les armes de Satan c'est la basse menace

Aux coins de toute lèvre et la gluante trace

Que laisse sur la fleur la visqueuse limace;

Les armes de Satan c'est un esprit pointu,

C'est le corps en lambeaux, c'est le coeur combattu,

Le bourreau mal payé, le procès débattu;

Les armes de Jésus c'est le coeur combattu,

C'est le corps tout entier et la même vertu

Et la grappe écrasée et le froment battu;

Les armes de Jésus c'est le grain sous la meule,

Le raisin sous la presse et l'oiseau dans la gueule,

Et le fils dans le père et l'enfant dans l'aïeule;

Mais Satan le regarde et ce vil vermisseau

A juré d'étouffer sous l'ombre et le boisseau

La lumière et la lampe et la plaine Monceau;

Les armes de Satan c'est une gagerie,

C'est sa forfanterie et son effronterie.

Et c'est le philologue et sa quincaillerie;

Les armes de Satan c'est notre servitude,

C'est notre hébétement, notre longue habitude

Et la nuit et la veille et la lampe et l'étude;

Les armes de Jésus c'est la béatitude

Et c'est la parabole et la mansuétude

Et c'est quand il pleura sur cette multitude;

Les armes de Satan c'est notre quiétude

Et c'est le théorème et c'est la certitude,

Le pouvoir, le savoir et la décrépitude;

Les armes de Jésus c'est le tranchant du sort,

C'est ce point sur le glaive où la vie et la mort

Déjouent le corps et l'âme en plein milieu du port;

Les armes de Jésus c'est notre inquiétude,

L'axiome, la règle et notre incertitude,

Le devoir, le pouvoir et la vicissitude;

Les armes de Jésus c'est notre servitude,

C'est toute solitude et toute plénitude,

Et notre turpitude et notre lassitude;

Les armes de Satan c'est la criaillerie,

Le vote, le mandat et la suffragerie,

Et l'avocasserie et la haranguerie;

Les armes de Jésus c'est sa sollicitude,

Et notre ingratitude et son exactitude,

Et la similitude et toute rectitude;

Les armes de Satan c'est pure vanterie,

C'est du vieux bric à brac, de l'antiquaillerie,

Du fabriqué, du faux, de la ferronnerie;

Les armes de Satan c'est le fruit défendu,

C'est le meurtre d'Abel, c'est le sang répandu,

C'est Judas dépendu, c'est Judas rependu;

Les armes de Satan c'est le filet tendu,

C'est le propos douteux et le sous-entendu,

Et toute controverse et tout malentendu;

Les armes de Satan c'est Jésus-Christ vendu,

C'est les trente deniers, c'est Joseph descendu

Au fond de la citerne et captif revendu;

Les armes de Satan c'est la race perdue,

C'est le lacet tressé, c'est la corde tordue,

Toute chair assaillie de toute chair mordue;

Les armes de Satan c'est tout le résidu

Et la lie et l'écume et c'est l'individu

Et c'est le commentaire et le compte rendu;

Les armes de Satan c'est toute dette due

Irrémissiblement, la honte suspendue,

Et par son gouverneur toute ville rendue;

Les armes de Jésus c'est Satan confondu,

Tout fossé remparé, tout rempart défendu,

Tout terrain regagné sur le terrain perdu;

Et la dette remise et la dette rendue

Par le frère à son frère et la brebis perdue

Et toute âme assaillie et toute âme mordue;

Les armes de Jésus c'est la nuit répandue

Pour le repos de l'homme et la ferme vendue

Pour payer les impôts et la brebis tondue;

Les armes de Jésus c'est la neige fondue

Au soleil du printemps, la hache suspendue

Au jour du jugement et c'est l'âme éperdue

De son indignité, c'est la grande étendue

Et l'arbre de Noël et la bûche fendue

Et c'est depuis Adam la nouvelle attendue;

Les armes de Jésus c'est la bonne aventure,

Et c'est le Créateur créant la créature,

Et le sceau du Seigneur mettant la signature;

Les armes de Satan c'est la caricature

Et la contrefaçon de toute signature

Et l'homme jugeant l'homme et la magistrature

Assise au tribunal, c'est la lettre surie,

La littéralité morne et déjà pourrie,

Les armes de Satan c'est la chancellerie;

Les armes de Satan c'est la plaisanterie,

Cette sauce tournée et c'est l'hôtellerie

Pour les mauvais passants et c'est l'ivrognerie

Les coudes sur la table et la clabauderie

Et la ribauderie et la maussaderie

Et la badauderie et la nigauderie;

Les armes de Jésus c'est la charpenterie,

L'établi, la varlope et la menuiserie,

La scie et le rabot et l'ébénisterie,

Le denier de la veuve et le bon ouvrier;

Les armes de Satan c'est le vil usurier,

L'armurier, le guerrier, le manufacturier;

Les armes de Satan c'est la truanderie,

Le mauvais compagnon, la camaraderie,

Le mauvais camarade et la cafarderie

Et le mauvais garçon; c'est le regard oblique

Jeté sur le voisin, le peuple famélique

Sous la bombance énorme et pantagruélique;

Les armes de Jésus c'est la foi catholique

Enchâssée à prix d'or, la ronde basilique,

Et c'est la paix publique et la sainte relique;

Les armes de Satan c'est tout ce qui complique

La très simple existence et c'est quand il implique

L'innocent dans le crime et dans le diabolique;

Les armes de Jésus c'est le cèdre biblique,

La salutation, la ferveur angélique,

L'annonciation de l'ère évangélique;

Les armes de Satan c'est sa ruse et sa clique

Et sa claque sournoise et méphistophélique,

Et sa noise en sourdine et machiavélique;

Les armes de Jésus c'est le léger caïque

De Pierre sur le lac, c'est l'archange archaïque

Fermant le paradis, c'est la foi judaïque.

Et la première loi, c'est la race hébraïque

Et le tronc d'Israël, et c'est la mosaïque

De la vertu des clercs, de la vertu laïque;

Les armes de Jésus c'est la loi mosaïque,

Les dix commandements au peuple liturgique,

Et qu'il n'a point rayés de Rome apostolique;

Les armes de Jésus c'est la mort héroïque

Du martyr dans l'arène et la douceur stoïque

Du saint et c'est aussi la vertu prosaïque;

Les armes de Satan c'est la courbe saïque,

Souple vaisseau de charge et c'est l'art chaldaïque

Et la vertu du riche et du pharisaïque;

Et c'est l'aigre réplique et le somnambulique,

Et le cyrénaïque et l'aristotélique,

Et le pire de tout c'est bien quand il explique;

Les armes de Jésus c'est l'ardente supplique

Du pauvre au gouverneur, c'est le parabolique,

Et c'est les huit bonheurs sous Rome apostolique,

Et c'est le roi de France et c'est la république

Et c'est le bref du pape et la lourde encyclique

Parmi les deuils privés et la vertu publique;

Les armes de Satan c'est le vil publicain,

Le percepteur de Rome et le fieffé coquin

Qui berne l'honnête homme et qui fait le faquin;

L'avare péager, le servile sequin,

L'infidèle berger, le manteau d'Arlequin

De vice et de vertu, le grossier mannequin

Qui fait peur aux moineaux, le rude casaquin

Sur l'armure de guerre et le lourd troussequin

Sur le cheval de guerre et l'ennuyeux pasquin;

Les armes de Jésus c'est le Samaritain,

Le blessé recueilli, le pauvre franciscain,

Les armes de Jésus c'est le républicain;

Les armes de Satan c'est le faux symbolique,

La pierre en comprimé, le marbre en majolique,

(La pierre de Jésus, c'est le pur pentélique);

Les armes de Satan c'est toute hyperbolique,

Le masque de Satan c'est toute bucolique

Modulant sous le hêtre une pure idyllique;

Les armes de tous deux c'est le mélancolique,

Soit qu'il soit descendu du vieux cèdre biblique,

Soit qu'il soit remonté de jeune république;

Les armes de Satan c'est toute idolâtrie,

Tout réassortiment, toute replâtrerie,

Tout fatras, tout raccord, toute folâtrerie;

Les armes de Jésus c'est culte de doulie

Ou d'asservissement, c'est culte de latrie

Ou d'adoration, c'est culte de patrie

Ou de terre natale; et démonolâtrie

Retourne vers Satan avec zoolâtrie,

Avec psychiâtrie, avec chimiâtrie,

Avec l'ergot du seigle et les autres caries,

Et les phylloxéras et les vignes flétries,

Et les puits desséchés et les races taries;

Les armes de Jésus c'est la pauvre monture,

L'ânon de cette ânesse et c'est la courbature

De ses reins bâtonnés et c'est la sépulture

Dans un caveau prêté, c'est l'agneau sans pâture,

C'est la barque de Pierre errante et sans mâture,

Et le préteur de Rome et c'est la préfecture

Et le préfet de Rome et cette humble toiture,

Ce chaume au ras du sol et l'unique voiture

Avec un seul cheval et la vieille clôture

En mauvais fil de fer et la progéniture

Attendant sous la lampe une humble nourriture,

Espérant vaguement un pot de confiture;

Les armes de Satan c'est cette dictature

De ces sept qui sont sept sur la même monture,

Sur un cheval pourri tenus par la ceinture;

Les armes de Jésus c'est la sainte Écriture

Depuis le premier livre et c'est toute droiture

Depuis le premier pas et c'est toute armature

Tenant son homme roide et c'est toute ossature

Tenant son homme ferme et toute architecture

Tenant la maison pleine et basse de stature;

Les armes de Satan c'est le mauvais docteur,

(Mais en est-il de bons?), c'est le mauvais acteur

Qui joue à contre sens et le mauvais lecteur

Qui lit à contre texte et c'est le détracteur

Qui détracte et détraque et le simple électeur

Qui rétracte et qui vote et le morne inspecteur

Qui regarde et surveille et le dur directeur

Qui regarde et gouverne et le lourd protecteur

Qui regarde et qui pèse et qui fait le recteur;

Les armes de Satan c'est le contradicteur

Qui dit d'abord: Mais non, c'est l'antique licteur

Et l'antique faisceau, c'est Satan destructeur;

Les armes de Satan c'est Satan constructeur

Du satané parvis, c'est Satan conducteur

De l'homme vers sa perte et Satan rédacteur

De la fausse nouvelle et c'est tout abstracteur

De la cinquième essence et tout contrefacteur

Qui sera poursuivi, c'est Satan collecteur

D'impôts pour son État, c'est Satan correcteur

Dans son mauvais journal, et traître traducteur

Dans son mauvais patois, et fourbe producteur

De produits frelatés, brillant introducteur

Au royaume d'enfer, décevant instructeur

De mauvaise recrue et sinistre amateur

D'art pour ses collections et savant armateur

De naufrage et superbe et docile imposteur,

Les armes de Satan c'est Satan séducteur;

Les armes de Satan c'est la sévère cotte

De maille et c'est aussi le regard qui clignotte

Sous la lourde visière et sous la bourguignotte;

Les armes de Jésus c'est la race future,

C'est le riche missel, c'est la miniature,

Et le ciel et l'enfer et la terre en peinture;

Les armes de Satan c'est la mésaventure,

Le traître couronné, la mauvaise lecture,

Les armes de Satan c'est la littérature;

Les armes de Jésus c'est noblesse et roture

Égales vers sa face et la belle sculpture

Au portail de l'église et la fine moulure;

Les armes de Jésus c'est la riche tenture

Devant le tabernacle et la rouge teinture

De la robe du prêtre et des croix de torture;

Les armes de Satan c'est toute conjecture

Maraudant sur le texte et c'est toute imposture,

Toute note au crayon, toute maculature;

Et c'est toute leçon qui n'est pas la lecture,

Et c'est toute façon qui n'est pas la facture,

Et c'est toute moisson qui n'est pas drue et dure;

Et c'est toute prison qui n'est pas la capture,

Et toute liaison qui n'est pas la rupture,

Toute cendre, tout feu qui n'est pas feu qui dure;

Les armes de Satan c'est la désinvolture,

C'est la fausse élégance et toute conjoncture

Où l'homme droit est mis en oblique posture;

Les armes de Satan c'est la fausse culture

Qui sème le chiendent et c'est la couverture

Volée au vieux cheval et c'est toute ouverture

Que l'on n'a pas ouvert et toute fermeture

Que l'on n'a pas fermée et toute quadrature

Que l'on n'a pas quarrée et c'est toute arcature

Que l'on n'a pas arquée et c'est toute rature

Au milieu de la page et toute ligature

Qui n'est pas pour la greffe et toute horticulture

Qui n'est pas pour la fleur, toute arboriculture

Qui n'est pas pour le fruit, toute viticulture

Qui n'est pas pour le vin, c'est toute agriculture

Qui n'est pas pour le blé, c'est toute apiculture

Qui n'est pas pour le miel, toute sylviculture

Qui n'est pas pour le bois et c'est toute bouture

Qui n'a pas pris racine et c'est toute mouture

Qui n'est pas du moulin et toute portraiture

Qui n'est pas le modèle et toute investiture

Qui ne vient pas de Dieu, c'est le point de suture

Quand il est mal cousu, c'est la judicature

De l'homme sur un homme et la candidature

Assise en robe blanche au seuil de la préture;

Les armes de Satan c'est la nomenclature

Et le dénombrement, c'est toute fourniture

Qui n'est pas à bon poids, c'est la belle denture

Des bêtes dans l'arène et c'est la devanture

Qui masque la maison et c'est toute jointure

Qui s'articule mal et c'est toute fracture

Qui ne se réduit pas, c'est toute contracture

Qui ne se résoud pas et c'est toute structure

Qui n'est pas organique et c'est toute questure

Où l'on est candidat et c'est toute texture

Qui n'est pas de bon fil et c'est toute mixture

Qui n'est pas du bon vin et c'est toute mouture

Qui n'est pas du bon pain et c'est toute pâture

Qui n'est pas du bon grain et c'est toute clôture

Qui n'est pas de bon bois et c'est toute questure

Qui requiert à faux poids, frappe à fausse mesure,

Paie à fausse monnaie et prête avec usure;

Les armes de Jésus c'est la législature

Des dix commandements et c'est la tablature

Des tables de la loi, c'est la nonciature

Quand le nonce est du pape et la judicature

Quand le juge craint Dieu, c'est la magistrature

Quand elle est magistrale et la cléricature

Quand le clerc est prudhomme et c'est la prélature

Quand l'évêque est Aignan ou saint Bonaventure

Ou saint Côme ou saint Loup, la sacrificature

Quand c'est lui la victime et c'est toute vêture

Qui vêt l'âme et le corps et c'est toute tonture

Qui n'écorchera pas la faible créature;

Les armes de Jésus c'est la belle paroisse

Assise au coeur de France et c'est la noble angoisse

Du curé soucieux que son troupeau recroisse;

Les armes de Jésus c'est la belle provende

Éparse au râtelier, c'est le thym, la lavande,

Et la rose et l'oeillet et la souple guirlande;

Les armée de Jésus c'est le bon voisinage

Entre les pauvres gens, c'est le pauvre village

Et l'église au milieu, c'est le compagnonnage

Entre bons compagnons, c'est le pèlerinage

Entre bons pèlerins, c'est le pauvre ménage

Entre l'homme et la femme et le long mariage;

Les armes de Jésus c'est les enfants bien sages

Assis au coin du feu, c'est les belles images

Qu'on voit sur les vitraux et c'est les trois rois mages;

Les armes de Satan c'est les magiciens

Et la magicerie et les faux entretiens

Et les libres discours au conseil des anciens;

Les armes de Jésus c'est la pauvre famille,

Les frères et la soeur, les garçons et la fille,

Le fuseau lourd de laine et la savante aiguille;

Les armes de Jésus c'est tous les coeurs païens:

Pourvu qu'on les baptise et les rende chrétiens,

Il en fait les plus purs de tous ses paroissiens;

Les armes de Jésus c'est tous les plébéiens:

A moins qu'on les courtise et les rende vauriens,

Il en fait les plus durs de ses fermes soutiens;

Les armes de Jésus c'est les bons citoyens:

Quand la grâce les prend par ses secrets moyens,

Il en fait les plus sûrs de ses curés doyens;

Les armes de Jésus c'est la docilité,

C'est la foi, l'espérance et c'est la charité,

C'est la femme et l'enfant et la fidélité;

Les armes de Jésus c'est la fragilité,

C'est la vertu civique et c'est la liberté,

C'est la femme et l'enfant et c'est la pauvreté;

Les armes de Jésus c'est la simplicité,

C'est la paix éternelle et c'est dans la cité

Tout un fleuve de grâce et d'efficacité;

Les armes de Jésus c'est la nécessité

Du travail et du pain et c'est dans la cité

Tout un fleuve de grâce et de félicité;

Les armes de Jésus c'est la sagacité,

Le pardon de l'offense et c'est dans la cité

Tout un fleuve de grâce et de vivacité;

Les armes de Jésus c'est la mendicité

Du dernier misérable et c'est dans la cité

Tout un fleuve de grâce et de ténacité;

Les armes de Satan c'est le chemin tortu,

Le sentier dérobé, le cheval abattu

Les quatre fers en l'air, et le mulet têtu;

Les armes de Satan c'est la fausse tendresse

Couchée au lit de l'homme et la molle paresse

Qui dort le long du jour et se désintéresse

Du pauvre et de l'enfant et c'est la charmeresse

Avec ses mots savants et la devineresse

Et sa vieille grimace et c'est l'enchanteresse

Avec ses vieux onguents et c'est la sécheresse

Du coeur et c'est la vraie et c'est la fausse adresse

De l'homme très malin; c'est l'homme qui transgresse

Les vieilles lois de l'homme et c'est l'homme qui tresse

Le chanvre du gibet et l'homme qui progresse.

Les armes de Satan c'est l'homme qui s'engraisse

Du sang du malheureux, le serpent qui redresse

La tête et c'est aussi le vigneron qui presse

La grappe et fait jaillir le vin doux et l'ivresse;

Les armes de Jésus c'est toute forteresse

Qui tient et c'est la noble et la pure caresse

De la mère à l'enfant et c'est la maladresse

De l'homme pas malin et la sourde tendresse

De la mère à la fille afin que reparaisse

En cette enfant naissante une même tendresse

Et dans le temps futur une même caresse

Et ce même regard et cette même tresse

Blonde qui fleurira, cette même détresse

Qui sera consolée, et cette âme pauvresse

Et dans le dernier temps une même allégresse;

Les armes de Jésus c'est l'homme qui s'adresse

Directement à Dieu, c'est l'homme qui s'adresse

A quelque saint patron, c'est l'homme qui se dresse

Contre l'iniquité, c'est l'homme qui s'empresse

A panser le blessé, c'est la fraîche compresse

Sur la cuisante plaie et l'homme qui s'engraisse

De sanglots et de pleurs, de peine et de détresse,

Et d'un regret plus beau que la même tendresse,

Et l'arme aux mains de l'ange ardente et vengeresse

Au seuil du paradis afin que comparaisse

Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. · 第 10 / 13 段