Puisqu'il est entendu que le bon pèlerin

Est celui qui boit ferme et tient sa place à table,

Et qu'il n'a pas besoin de faire le comptable,

Et que c'est bien assez de se lever matin.

Le jour était en route et le soleil montait

Quand nous avons passé Sainte-Mesme et les autres.

Nous avancions déjà comme deux bons apôtres.

Et la gauche et la droite était ce qui comptait.

Nous sommes remontés par le Gué de Longroy,

C'en est fait désormais de nos atermoiements,

Et de l'iniquité des dénivellements:

Voici la juste plaine et le secret effroi

De nous trouver tout seuls et voici le charroi

Et la roue et les boeufs et le joug et la grange,

Et la poussière égale et l'équitable fange

Et la détresse égale et l'égal désarroi.

Nous voici parvenus sur la haute terrasse

Où rien ne cache plus l'homme de devant Dieu,

Où nul déguisement ni du temps ni du lieu

Ne pourra nous sauver Seigneur, de votre chasse.

Voici la gerbe immense et l'immense liasse,

Et le grain sous la meule et nos écrasements,

Et la grêle javelle et nos renoncements,

Et l'immense horizon que le regard embrasse.

Et notre indignité cette immuable masse,

Et notre basse peur en un pareil moment,

Et la juste terreur et le secret tourment

De nous trouver tout seuls par devant votre face.

Mais voici que c'est vous, reine de majesté.

Comment avons-nous pu nous laisser décevoir,

Et marcher devant vous sans vous apercevoir.

Nous serons donc toujours ce peuple inconcerté.

Ce pays est plus ras que la plus rase table.

A peine un creux du sol, à peine un léger pli.

C'est la table du juge et le fait accompli,

Et l'arrêt sans appel et l'ordre inéluctable.

Et c'est le prononcé du texte insurmontable,

Et la mesure comble et c'est le sort empli,

Et c'est la vie étale et l'homme enseveli,

Et c'est le héraut d'arme et le sceau redoutable.

Mais vous apparaissez, reine mystérieuse.

Cette pointe là-bas dans le moutonnement

Des moissons et des bois et dans le flottement

De l'extrême horizon ce n'est point une yeuse,

Ni le profil connu d'un arbre interchangeable.

C'est déjà plus distante, et plus basse, et plus haute,

Ferme comme un espoir sur la dernière côte,

Sur le dernier coteau la flèche inimitable.

D'ici vers vous, ô reine, il n'est plus que la route.

Celle-ci nous regarde, on en a bien fait d'autres.

Vous avez votre gloire et nous avons les nôtres.

Nous l'avons entamée, on la mangera toute.

Nous savons ce que c'est qu'un tronçon qui s'ajoute

Au tronçon déjà fait et ce qu'un kilomètre

Demande de jarret et ce qu'il faut en mettre:

Nous passerons ce soir par le pont et la voûte

Et ce fossé profond qui cerne le rempart.

Nous marchons dans le vent coupés par les autos.

C'est ici la contrée imprenable en photos,

La route nue et grave allant de part en part.

Nous avons eu bon vent de partir dès le jour.

Nous coucherons ce soir à deux pas de chez vous,

Dans cette vieille auberge où pour quarante sous

Nous dormirons tout près de votre illustre tour.

Nous serons si fourbus que nous regarderons,

Assis sur une chaise auprès de la fenêtre

Dans un écrasement du corps et de tout l'être,

Avec des yeux battus, presque avec des yeux ronds,

Et les sourcils haussés jusque dedans nos fronts,

L'angle une fois trouvé par un seul homme au monde,

Et l'unique montée ascendante et profonde,

Et nous serons recrus et nous contemplerons.

Voici l'axe et la ligne et la géante fleur.

Voici la dure pente et le contentement.

Voici l'exactitude et le consentement.

Et la sévère larme, ô reine de douleur.

Voici la nudité, le reste est vêtement.

Voici le vêtement, tout le reste est parure.

Voici la pureté, tout le reste est souillure.

Voici la pauvreté, le reste est ornement.

Voici la seule force et le reste est faiblesse.

Voici l'arête unique et le reste est bavure.

Et la seule noblesse et le reste est ordure.

Et la seule grandeur et le reste est bassesse.

Voici la seule foi qui ne soit point parjure.

Voici le seul élan qui sache un peu monter.

Voici le seul instant qui vaille de compter.

Voici le seul propos qui s'achève et qui dure.

Voici le monument, tout le reste est doublure.

Et voici notre amour et notre entendement.

Et notre port de tête et notre apaisement.

Et le rien de dentelle et l'exacte moulure.

Voici le beau serment, le reste est forfaiture.

Voici l'unique prix de nos arrachements,

Le salaire payé de nos retranchements.

Voici la vérité, le reste est imposture.

Voici le firmament, le reste est procédure.

Et vers le tribunal voici l'ajustement.

Et vers le paradis voici l'achèvement.

Et la feuille de pierre et l'exacte nervure.

Nous resterons cloués sur la chaise de paille.

Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas

Le tumulte des voix, le tumulte des pas,

Et dans la salle en bas l'innocente ripaille.

Ni les rouliers venus pour le jour du marché.

Ni la feinte colère et l'éclat des jurons:

Car nous contemplerons et nous méditerons

D'un seul embrassement la flèche sans péché.

Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies,

Ni la faim ni la soif ni nos renoncements,

Ni nos raides genoux ni nos raisonnements,

Ni dans nos pantalons nos jambes engourdies.

Perdus dans cette chambre et parmi tant d'hôtels,

Nous ne descendrons pas à l'heure du repas,

Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas

La ville prosternée aux pieds de vos autels.

Et quand se lèvera le soleil de demain,

Nous nous réveillerons dans une aube lustrale,

A l'ombre des deux bras de votre cathédrale,

Heureux et malheureux et perclus du chemin.

Nous venons vous prier pour ce pauvre garçon

Qui mourut comme un sot au cours de cette année,

Presque dans la semaine et devers la journée

Où votre fils naquit dans la paille et le son.

ô Vierge il n'était pas le pire du troupeau.

Il n'avait qu'un défaut dans sa jeune cuirasse.

Mais la mort qui nous piste et nous suit à la trace

A passé par ce trou qu'il s'est fait dans la peau.

Il était né vers nous dans notre Gâtinais.

Il commençait la route où nous redescendons.

Il gagnait tous les jours tout ce que nous perdons.

Et pourtant c'était lui que tu te destinais,

ô mort qui fus vaincue en un premier caveau.

Il avait mis ses pas dans nos mêmes empreintes.

Mais le seul manquement d'une seule des craintes

Laissa passer la mort par un chemin nouveau.

Le voici maintenant dedans votre régence.

Vous êtes reine et mère et saurez le montrer.

C'était un être pur. Vous le ferez rentrer

Dans votre patronage et dans votre indulgence.

ô reine qui lisez dans le secret du coeur,

Vous savez ce que c'est que la vie ou la mort,

Et vous savez ainsi dans quel secret du sort

Se coud et se découd la ruse du traqueur.

Et vous savez ainsi sur quel accent de choeur

Se noue et se dénoue un accompagnement,

Et ce qu'il faut d'espace et de déboisement

Pour laisser débouler la meute du piqueur.

Et vous savez ainsi dans quel recreux du port

Se prépare et s'achève un noble enlèvement,

Et par quel jeu d'adresse et de gouvernement

Se dérobe ou se fige un illustre support.

Et vous savez ainsi sur quel tranchant du glaive

Se joue et se déjoue un épouvantement,

Et par quel coup de pouce et quel balancement

L'un des plateaux descend pour que l'autre s'élève.

Et ce que peut coûter la lèvre du moqueur,

Et ce qu'il faut de force et de recroisement

Pour faire par le coup d'un seul retournement

D'un vaincu malheureux un malheureux vainqueur.

Mère le voici donc, il était notre race,

Et vingt ans après nous notre redoublement.

Reine recevez-le dans votre amendement.

Où la mort a passé, passera bien la grâce.

Nous, nous retournerons par ce même chemin.

Ce sera de nouveau la terre sans cachette,

Le château sans un coin et sans une oubliette,

Et ce sol mieux gravé qu'un parfait parchemin.

_Et nunc et in hora_, nous vous prions pour nous

Qui sommes plus grands sots que ce pauvre gamin,

Et sans doute moins purs et moins dans votre main,

Et moins acheminés vers vos sacrés genoux.

Quand nous auront joué nos derniers personnages,

Quand nous aurons posé la cape et le manteau,

Quand nous aurons jeté le masque et le couteau,

Veuillez vous rappeler nos longs pèlerinages.

Quand nous retournerons en cette froide terre,

Ainsi qu'il fut prescrit pour le premier Adam,

Reine de Saint-Chéron, Saint-Arnould et Dourdan,

Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire.

Quand on nous aura mis dans une étroite fosse,

Quand on aura sur nous dit l'absoute et la messe,

Veuillez vous rappeler, reine de la promesse,

Le long cheminement que nous faisons en Beauce.

Quand nous aurons quitté ce sac et cette corde,

Quand nous aurons tremblé nos derniers tremblements,

Quand nous aurons râlé nos derniers râclements,

Veuillez vous rappeler votre miséricorde.

Nous ne demandons rien, refuge du pécheur,

Que la dernière place en votre Purgatoire,

Pour pleurer longuement notre tragique histoire,

Et contempler de loin votre jeune splendeur.

_les quatre prières dans la cathédrale de Chartres_

1.--prière de résidence

O reine voici donc après la longue route,

Avant de repartir par ce même chemin,

Le seul asile ouvert au creux de votre main,

Et le jardin secret où l'âme s'ouvre toute.

Voici le lourd pilier et la montante voûte;

Et l'oubli pour hier, et l'oubli pour demain;

Et l'inutilité de tout calcul humain;

Et plus que le péché, la sagesse en déroute.

Voici le lieu du monde où tout devient facile,

Le regret, le départ, même l'événement,

Et l'adieu temporaire et le détournement,

Le seul coin de la terre où tout devient docile,

Et même ce vieux coeur qui faisait le rebelle;

Et cette vieille tête et ces raisonnements;

Et ces deux bras raidis dans les casernements;

Et cette jeune enfant qui faisait trop la belle.

Voici le lieu du monde où tout est reconnu,

Et cette vieille tête et la source des larmes;

Et ces deux bras raidis dans le métier des armes;

Le seul coin de la terre où tout soit contenu.

Voici le lieu du monde où tout est revenu

Après tant de départs, après tant d'arrivées.

Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu

Après tant de hasards, après tant de corvées.

Voici le lieu du monde et la seule retraite,

Et l'unique retour et le recueillement,

Et la feuille et le fruit et le défeuillement,

Et les rameaux cueillis pour cette unique fête.

Voici le lieu du monde où tout rentre et se tait,

Et le silence et l'ombre et la charnelle absence,

Et le commencement d'éternelle présence,

Le seul réduit où l'âme est tout ce qu'elle était.

Voici le lieu du monde où la tentation

Se retourne elle-même et se met à l'envers.

Car ce qui tente ici c'est la soumission;

Et c'est l'aveuglement dans l'immense univers.

Et le déposement est ici ce qui tente,

Et ce qui vient tout seul est l'abdication,

Et ce qui vient soi-même et ce qui se présente

N'est ici que grandesse et présentation.

C'est la révolte ici qui devient impossible,

Et ce qui se présente est la démission.

Et c'est l'effacement qui devient invincible,

Et tout n'est que bonjour et salutation.

Ce qui partout ailleurs est une accession

N'est ici qu'un total et sourd abrasement.

Ce qui partout ailleurs est un entassement

N'est ici que bassesse et que dépression.

Ce qui partout ailleurs est une oppression

N'est ici que l'effet d'un noble écrasement.

Ce qui partout ailleurs est un empressement

N'est ici qu'héritage et que succession.

Ce qui partout ailleurs est une rude guerre

N'est ici que la paix d'un long délaissement.

Ce qui partout ailleurs est un affaissement

Est ici la loi même et la norme vulgaire.

Ce qui partout ailleurs est une âpre bataille

Et sur le cou tendu le couteau du boucher,

Ce qui partout ailleurs est la greffe et la taille

N'est ici que la fleur et le fruit du pêcher.

Ce qui partout ailleurs est la rude montée

N'est ici que descente et qu'aboutissement.

Ce qui partout ailleurs est la mer démontée

N'est ici que bonace et qu'établissement.

Ce qui partout ailleurs est une dure loi

N'est ici qu'un beau pli sous vos commandements,

Et dans la liberté de nos amendements

Une fidélité plus tendre que la foi.

Ce qui partout ailleurs est une obsession

N'est ici sous vos lois qu'une place rendue.

Ce qui partout ailleurs est une âme vendue

N'est ici que prière et qu'intercession.

Ce qui partout ailleurs est une lassitude

N'est ici que des clefs sur un humble plateau.

Ce qui partout ailleurs est la vicissitude

N'est ici qu'une vigne à même le coteau.

Ce qui partout ailleurs est la longue habitude

Assise au coin du feu les poings sous le menton,

Ce qui partout ailleurs est une solitude

N'est ici qu'un vivace et ferme rejeton.

Ce qui partout ailleurs est la décrépitude

Assise au coin du feu les poings sur les genoux

N'est ici que tendresse et que sollicitude

Et deux bras maternels qui se tournent vers nous.

Nous nous sommes lavés d'une telle amertume

Étoile de la mer et des récifs salés,

Nous nous sommes lavés d'une si basse écume,

Étoile de la barque et des souples filets.

Nous avons délavé nos malheureuses têtes

D'un tel fatras d'ordure et de raisonnement,

Nous voici désormais, ô reine des prophètes,

Plus clairs que l'eau du puits de l'ancien testament.

Nous avons gouverné de si modestes arches,

Voile du seul vaisseau qui ne périra pas,

Nous avons consulté de si pauvres compas,

Arche du seul salut, reine des patriarches.

Nous avons consommé de si lointains voyages,

Nous n'avons plus de goût pour les pays étranges.

Reine des confesseurs, des vierges et des anges,

Nous voici retournés dans nos premiers villages.

On nous en a tant dit, ô reine des apôtres,

Nous n'avons plus de goût pour la péroraison.

Nous n'avons plus d'autels que ceux qui sont les vôtres,

Nous ne savons plus rien qu'une simple oraison.

Nous avons essuyé de si vastes naufrages,

Nous n'avons plus de goût pour le transbordement,

Nous voici revenus, au déclin de nos âges,

Étoile du seul Nord dans votre bâtiment.

Ce qui partout ailleurs est de dispersion

N'est ici que l'effet d'un beau rassemblement.

Ce qui partout ailleurs est un démembrement

N'est ici que cortège et que procession.

Ce qui partout ailleurs demande un examen

N'est ici que l'effet d'une pauvre jeunesse.

Ce qui partout ailleurs demande un lendemain

N'est ici que l'effet de soudaine faiblesse.

Ce qui partout ailleurs demande un parchemin

N'est ici que l'effet d'une pauvre tendresse.

Ce qui partout ailleurs demande un tour de main

N'est ici que l'effet d'une humble maladresse.

Ce qui partout ailleurs est un détraquement

N'est ici que justesse et que déclinaison.

Ce qui partout ailleurs est un baraquement

N'est ici qu'une épaisse et durable maison.

Ce qui partout ailleurs est la guerre et la paix

N'est ici que défaite et que reddition.

Ce qui partout ailleurs est de sédition

N'est ici qu'un beau peuple et des épis épais.

Ce qui partout ailleurs est une immense armée

Avec ses trains de vivre et ses encombrements,

Et ses trains de bagage et ses retardements,

N'est ici que décence et bonne renommée.

Ce qui partout ailleurs est un effondrement

N'est ici qu'une lente et courbe inclinaison.

Ce qui partout ailleurs est de comparaison

Est ici sans pareil et sans redoublement.

Ce qui partout ailleurs est un accablement

N'est ici que l'effet de pauvre obéissance.

Ce qui partout ailleurs est un grand parlement

N'est ici que l'effet de la seule audience.

Ce qui partout ailleurs est un encadrement

N'est ici qu'un candide et calme reposoir.

Ce qui partout ailleurs est un ajournement

N'est ici que l'oubli du matin et du soir.

Les matins sont partis vers les temps révolus,

Et les soirs partiront vers le soir éternel,

Et les jours entreront dans un jour solennel,

Et les fils deviendront des hommes résolus.

Les âges rentreront dans un âge absolu,

Les fils retourneront vers le seuil paternel

Et raviront de force et l'amour fraternel

Et l'antique héritage et le bien dévolu.

Voici le lieu du monde où tout devient enfant,

Et surtout ce vieil homme avec sa barbe grise,

Et ses cheveux mêlés au souffle de la brise,

Et son regard modeste et jadis triomphant.

Voici le lieu du monde où tout devient novice,

Et cette vieille tête et ses lanternements,

Et ces deux bras raidis dans les gouvernements,

Le seul coin de la terre où tout devient complice,

Et même ce grand sot qui faisait le malin,

(C'est votre serviteur, ô première servante),

Et qui tournait en rond dans une orbe savante,

Et qui portait de l'eau dans le bief du moulin.

Ce qui partout ailleurs est un arrachement

N'est ici que la fleur de la jeune saison.

Ce qui partout ailleurs est un retranchement

N'est ici qu'un soleil au ras de l'horizon.

Ce qui partout ailleurs est un dur labourage

N'est ici que récolte et dessaisissement.

Ce qui partout ailleurs est le déclin d'un âge

N'est ici qu'un candide et cher vieillissement.

Ce qui partout ailleurs est une résistance

N'est ici que de suite et d'accompagnement;

Ce qui partout ailleurs est un prosternement

N'est ici qu'une douce et longue obéissance.

Ce qui partout ailleurs est règle de contrainte

N'est ici que déclenche et qu'abandonnement;

Ce qui partout ailleurs est une dure astreinte

N'est ici que faiblesse et que soulèvement.

Ce qui partout ailleurs est règle de conduite

N'est ici que bonheur et que renforcement;

Ce qui partout ailleurs est épargne produite

N'est ici qu'un honneur et qu'un grave serment.

Ce qui partout ailleurs est une courbature

N'est ici que la fleur de la jeune oraison;

Ce qui partout ailleurs est la lourde armature

N'est ici que la laine et la blanche toison.

Ce qui partout ailleurs serait un tour de force

N'est ici que simplesse et que délassement;

Ce qui partout ailleurs est la rugueuse écorce

N'est ici que la sève et les pleurs du sarment.

Ce qui partout ailleurs est une longue usure

N'est ici que renfort et que recroissement;

Ce qui partout ailleurs est bouleversement

N'est ici que le jour de la bonne aventure.

Ce qui partout ailleurs se tient sur la réserve

N'est ici qu'abondance et que dépassement;

Ce qui partout ailleurs se gagne et se conserve

N'est ici que dépense et que désistement.

Ce qui partout ailleurs se tient sur la défense

N'est ici que liesse et démantèlement;

Et l'oubli de l'injure et l'oubli de l'offense

N'est ici que paresse et que bannissement.

Ce qui partout ailleurs est une liaison

N'est ici qu'un fidèle et noble attachement;

Ce qui partout ailleurs est un encerclement

N'est ici qu'un passant dedans votre maison.

Ce qui partout ailleurs est une obédience

N'est ici qu'une gerbe au temps de fauchaison;

Ce qui partout ailleurs se fait par surveillance

N'est ici qu'un beau coin au temps de fenaison.

Ce qui partout ailleurs est une forcerie

N'est ici que la plante à même le jardin;

Ce qui partout ailleurs est une gagerie

N'est ici que le seuil à même le gradin.

Ce qui partout ailleurs est une rétorsion

N'est ici que détente et que désarmement;

Ce qui partout ailleurs est une contraction

N'est ici qu'un muet et calme engagement;

Ce qui partout ailleurs est un bien périssable

N'est ici qu'un tranquille et bref dégagement;

Ce qui partout ailleurs est un rengorgement

N'est ici qu'une rose et des pas sur le sable.

Ce qui partout ailleurs est un efforcement

N'est ici que la fleur de la jeune raison;

Ce qui partout ailleurs est un redressement

N'est ici que la pente et le pli du gazon.

Ce qui partout ailleurs est une écorcherie

N'est ici qu'un modeste et beau dévêtement;

Ce qui partout ailleurs est une affouillerie

N'est ici qu'un durable et sûr dépouillement.

Ce qui partout ailleurs est un raidissement

N'est ici qu'une souple et candide fontaine;

Ce qui partout ailleurs est une illustre peine

N'est ici qu'un profond et pur jaillissement.

Ce qui partout ailleurs se querelle et se prend

N'est ici qu'un beau fleuve aux confins de sa source,

ô reine et c'est ici que tout âme se rend

Comme un jeune guerrier retombé dans sa course.

Ce qui partout ailleurs est la route gravie,

ô reine qui régnez dans votre illustre cour,

Étoile du matin, reine du dernier jour,

Ce qui partout ailleurs est la table servie,

Ce qui partout ailleurs est la route suivie

N'est ici qu'un paisible et fort détachement,

Et dans un calme temple et loin d'un plat tourment

L'attente d'une mort plus vivante que vie.

2.--prière de demande

Nous ne demandons pas que le grain sous la meule

Soit jamais replacé dans le coeur de l'épi,

Nous ne demandons pas que l'âme errante et seule

Soit jamais reposée en un jardin fleuri.

Nous ne demandons pas que la grappe écrasée

Soit jamais replacée au fronton de la treille,

Et que le lourd frelon et que la jeune abeille

Y reviennent jamais se gorger de rosée.

Nous ne demandons pas que la rose vermeille

Soit jamais replacée aux cerceaux du rosier,

Et que le paneton et la lourde corbeille

Retourne vers le fleuve et redevienne osier.

Nous ne demandons pas que cette page écrite

Soit jamais effacée au livre de mémoire,

Et que le lourd soupçon et que la jeune histoire

Vienne remémorer cette peine prescrite.

Nous ne demandons pas que la tige ployée

Soit jamais redressée au livre de nature,

Et que le lourd bourgeon et la jeune nervure

Perce jamais l'écorce et soit redéployée.

Nous ne demandons pas que le rameau broyé

Reverdisse jamais au livre de la grâce,

Et que le lourd surgeon et que la jeune race

Rejaillisse jamais de l'arbre foudroyé.

Nous ne demandons pas que la branche effeuillée

Se tourne jamais plus vers un jeune printemps,

Et que la lourde sève et que le jeune temps

Sauve une cime au moins dans la forêt noyée.

Nous ne demandons pas que le pli de la nappe

Soit effacé devant que revienne le maître,

Et que votre servante et qu'un malheureux être

Soient libérés jamais de cette lourde chape.

Nous ne demandons pas que cette auguste table

Soit jamais resservie, à moins que pour un Dieu,

Mais nous n'espérons pas que le grand connétable

Chauffe deux fois ses mains vers un si maigre feu.

Nous ne demandons pas qu'une âme fourvoyée

Soit jamais replacée au chemin du bonheur.

O reine il nous suffit d'avoir gardé l'honneur

Et nous ne voulons pas qu'une aide apitoyée

Nous remette jamais au chemin de plaisance,

Et nous ne voulons pas qu'une amour soudoyée

Nous remette jamais au chemin d'allégeance,

ô seul gouvernement d'une âme guerroyée,

Régente de la mer et de l'illustre port

Nous ne demandons rien dans ces amendements

Reine que de garder sous vos commandements

Une fidélité plus forte que la mort.

3.--prière de confidence

Nous ne demandons pas que cette belle nappe

Soit jamais repliée aux rayons de l'armoire,

Nous ne demandons pas qu'un pli de la mémoire

Soit jamais effacé de cette lourde chape.

Maîtresse de la voie et du raccordement,

ô miroir de justice et de justesse d'âme,

Vous seule vous savez, ô grande notre Dame,

Ce que c'est que la halte et le recueillement.

Maîtresse de la race et du recroisement,

ô temple de sagesse et de jurisprudence,

Vous seule connaissez, ô sévère prudence,

Ce que c'est que le juge et le balancement.

Quand il fallut s'asseoir à la croix des deux routes

Et choisir le regret d'avecque le remords,

Quand il fallut s'asseoir au coin des doubles sorts

Et fixer le regard sur la clef des deux voûtes,

Vous seule vous savez, maîtresse du secret,

Que l'un des deux chemins allait en contre-bas,

Vous connaissez celui que choisirent nos pas,

Comme on choisit un cèdre et le bois d'un coffret.

Et non point par vertu car nous n'en avons guère,

Et non point par devoir car nous ne l'aimons pas,

Mais comme un charpentier s'arme de son compas,

Par besoin de nous mettre au centre de misère,

Et pour bien nous placer dans l'axe de détresse,

Et par ce besoin sourd d'être plus malheureux,

Et d'aller au plus dur et de souffrir plus creux,

Et de prendre le mal dans la pleine justesse.

Par ce vieux tour de main, par cette même adresse,

Qui ne servira plus à courir le bonheur,

Puissions-nous, ô régente, au moins tenir l'honneur,

Et lui garder lui seul notre pauvre tendresse.

4.--prière de report

Nous avons gouverné de si vastes royaumes,

ô régente des rois et des gouvernements,

Nous avons tant couché dans la paille et les chaumes,

Régente des grands gueux et des soulèvements.

Nous n'avons plus de goût pour les grands majordomes,

Régente du pouvoir et des renversements,

Nous n'avons plus de goût pour les chambardements,

Régente des frontons, des palais et des dômes.

Nous avons combattu de si ferventes guerres

Par devant le Seigneur et le Dieu des armées,

Nous avons parcouru de si mouvantes terres,

Nous nous sommes acquis si hautes renommées.

Nous n'avons plus de goût pour le métier des armes,

Reine des grandes paix et des désarmements,

Nous n'avons plus de goût pour le métier des larmes,

Reine des sept douleurs et des sept sacrements.

Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. · 第 12 / 13 段