Il ignorait, comme homme il ignorait ce qui laissera une éternelle
trace.
la couronne d'épines et le sceptre de roseau.
et cette affreuse agonie du Calvaire.
et cette agonie encore plus affreuse de la veille au soir
au mont des Oliviers.
Comme eux il était un vase d'albâtre
Que n'avait encore souillé aucune trace,
Aucune lie d'aucune écume.
Et c'est la sixième raison, dit Dieu, et la septième, ils me
rappellent mon fils.
Comme il était s'il n'eût point changé depuis, quand il était si
beau. Si cette énorme aventure
Se fût arrêtée là. Voilà pourquoi je les aime, dit Dieu, entre tous
ils sont les _témoins_ de mon fils.
Ils me montrent, ils sont comme il était, si seulement
Il n'eût point changé. De toutes les imitations de Jésus-Christ
C'est la première et c'est la toute neuve; et c'est la seule
Qui ne soit à aucun degré
Qui ne soit pas même pour un atome
Une imitation de quelque flétrissure et de quelque meurtrissure et de
quelque blessure de l'âme de Jésus.
C'est une ignorance totale de l'avanie et de l'affront.
Et de l'injure et de l'offense.
Ils ne connaissent que le meurtre, et d'avoir été tués, ce qui ne
serait rien.
Ils ne furent jamais tournés en dérision.
Voilà ce que j'aime en eux, dit Dieu. Voilà en quoi, pourquoi je les
aime.
Ils sont pour moi des enfants qui ne sont jamais devenus des hommes.
Des agneaux qui ne sont jamais devenus des boucs.
Ni des brebis. (_Et ceux-ci suivent l'agneau partout où il ira_).
Des enfants Jésus qui ne vieillirent jamais. Qui ne grandirent point.
Or _le mien profitait
en sagesse, et en âge, et en grâce
auprès de Dieu et auprès des hommes_.
Je les aime innocemment, dit Dieu. Et c'est la septième raison.
(C'est ainsi qu'il faut aimer ces innocents)
Comme un père de famille aime les camarades de son fils
Qui vont à l'école avec lui.
Mais eux ils n'ont point bougé depuis ce temps-là.
Ils sont les imitations éternelles
De ce que Jésus fut pendant un temps très court
Car il _profitait_, lui. Il croissait
pour cette énorme aventure.
Et la septuple raison, dit Dieu, c'est qu'ils sont ainsi comme David
les voulait.
_Immaculati in via._ Ainsi est l'ordre, dit Dieu.
Le prophète prédit.
Mon fils dit.
Et moi je redis.
Ou encore:
Le prophète prédit.
Mon fils dit.
Et moi je confirme et je consacre.
Et mon Église confirme et célèbre,
Et consacre et commémore.
Ainsi l'Apôtre les reprend du Prophète et Jean les reprend de David.
Et comme David avait voulu qu'ils fussent
_Immaculés dans la voie_ ainsi Jean les a vus
_Sur la montagne de Sion
Autour de l'Agneau debout._ Il n'y en a que pour eux. _Ceux-ci
suivent l'Agneau partout où il ira._
(Les plus grands saints ne le suivent apparemment pas partout).
_Ceux-ci ont été enlevés des hommes:
(d'entre les hommes, de parmi les hommes, d'être des hommes)_
Les plus grands saints ont été des hommes, n'ont point été enlevés
d'être des hommes).
_et dans leur bouche n'a pas été trouvé le mensonge:_
_ils sont en effet sans tache devant le trône de Dieu._
Et l'Apôtre les nomme _primitiae Deo, et Agno_: _prémices à Dieu, et
à l'Agneau_. C'est-à-dire premiers fruits de la terre que l'on
offre à Dieu et à l'Agneau. Les autres saints sont les fruits
ordinaires, les fruits de la saison. Mais eux ils sont les fruits
De la promesse même de la saison.
Et suivant l'Apôtre l'Église répète: _Innocentes pro Christo
infantes occisi sunt_,
_les Innocents pour le Christ
enfants furent massacrés,_
(_infantes_, tout jeunes enfants, tout petit enfant ne parlant pas
encore)
_ab iniquo rege
lactentes interfecti sunt:_
_par un inique Roi
laiteux ils furent assassinés:_
(_lactentes_, pleins de lait, laiteux, à l'âge du lait, étant encore
au régime du lait,
nourris de lait)
_ipsum sequuntur Agnum sine macula
ils suivent l'Agneau lui-même sans tache_
(et le texte est tel, mon enfant, que c'est ensemble l'Agneau qui est
sans tache
et eux avec lui qui sont sans tache)
Mais l'Église va plus loin, l'Église passe outre, l'Église dépasse
l'Apôtre.
L'Église ne dit plus seulement qu'ils sont des prémices à Dieu, et à
l'Agneau.
L'Église les invoque et les nomme
_fleurs des Martyrs._
Entendant littéralement par là que les _autres_ martyrs sont les
fruits mais que ceux-ci, parmi les martyrs, sont les fleurs mêmes.
_SALVETE flores Martyrum,_
_Salut FLEURS des Martyrs._
Couchés sur le chevalet, liés au chevalet comme des fruits liés à
l'espalier
Les autres martyrs, vingt siècles de martyrs
Les siècles des siècles de martyrs
Sont littéralement les fruits de saison,
De chaque saison échelonnés sur l'espalier
Et notamment des fruits d'automne
Et mon fils même fut cueilli
Dans sa trente-troisième saison. Mais eux ces simples innocents,
Ils sont avant les fruits mêmes, ils sont la promesse du fruit.
_Salvete flores Martyrum_, ces enfants de moins de deux ans sont les
fleurs de tous les autres Martyrs.
C'est-à-dire les fleurs qui donnent les autres martyrs.
Au fin commencement d'avril ils sont la rose fleur du pêcher.
Au plein avril, au fin commencement de mai ils sont la blanche fleur
du poirier.
Au plein mai ils sont la rouge fleur du pommier.
Blanche et rouge.
Ils sont la fleur même et le bouton de la fleur et le coton du bouton.
Ils sont le bourgeon du rameau et le bourgeon de la fleur.
Ils sont l'honneur d'avril et la douce espérance.
Ils sont l'honneur et des bois et des mois.
Ils sont la jeune enfance.
Le dimanche de _Reminiscere_ n'est que pour eux, parce qu'ils se
rappellent.
Le dimanche d'_Oculi_ n'est que pour eux, parce qu'ils voient.
Le dimanche de _Laetare_ n'est que pour eux, parce qu'ils se
réjouissent.
Le dimanche de la Passion n'est que pour eux, parce qu'ils furent la
première Passion.
Le dimanche des Rameaux n'est que pour eux, parce qu'ils sont le
rameau même qui a porté tant de fruits.
Et le dimanche du jour de Pâques n'est que pour eux, parce qu'ils
sont ressuscités.
Ils sont la fleur de l'aubépine qui fleurit pendant la semaine sainte
Et la fleur de l'avant-courrière épine noire, qui fleurit cinq
semaines plus tôt
Ils sont la fleur de toutes ces plantes et de tous ces arbres rosacés.
Promesse de tant de martyrs, ils sont les boutons de rose
De cette rosée de sang.
_Salvete flores Martyrum,
Salut fleurs des Martyrs,_
_quos, lucis ipso in limine,
Christi insecutor sustulit,_
_ceu turbo nascentes rosas._
_que, sur le seuil même de la lumière,
le persécuteur du Christ enleva,
(emporta)_
_ceu turbo nascentes rosas._
_comme la tempête de naissantes roses._
(c'est-à-dire comme la tempête, comme une tempête enlève, emporte de
naissantes roses).
_Vos prima Christi victima,
Grex immolatorum tener,
Aram sub ipsam simplices
Palma et coronis luditis._
_Vous première victime du Christ,
Troupeau tendre des immolés,
Au pied de l'autel même simples,
Simplices_, âmes simples, simples enfants,
_Palma et coronis luditis. Vous jouez avec la palme et les couronnes.
Avec votre palme et vos couronnes._
Tel est mon paradis, dit Dieu. Mon paradis est tout ce qu'il y a de
plus simple.
Rien n'est aussi dépouillé que mon paradis.
_Aram sub ipsam_ au pied de l'autel même
Ces simples enfants _jouent_ avec leur palme et avec leurs couronnes
de martyrs.
Voilà ce qui se passe dans mon paradis. A quoi peut-on bien jouer
Avec une palme et des couronnes de martyrs.
Je pense qu'ils jouent au cerceau, dit Dieu, et peut-être aux grâces
(du moins je le pense, car ne croyez point
qu'on me demande jamais la permission)
Et la palme toujours verte leur sert apparemment de bâtonnet.
_la tapisserie
de sainte Geneviève
et de Jeanne d'Arc_
_cahier pour le jour de Noël
et pour la neuvaine de sainte Geneviève
de la quatorzième série;_
à madame Geneviève Favre
_communis urbis atque antiquae
patronae in fidem aeternam_
PREMIER JOUR
POUR LE VENDREDI 3 JANVIER 1913
FÊTE DE SAINTE GENEVIÈVE
QUATORZE CENT UNIÈME ANNIVERSAIRE
DE SA MORT
I
Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre,
On la mit à garder un bien autre troupeau,
La plus énorme horde où le loup et l'agneau
Aient jamais confondu leur commune misère.
Et comme elle veillait tous les soirs solitaire
Dans la cour de la ferme ou sur le bord de l'eau,
Du pied du même saule et du même bouleau
Elle veille aujourd'hui sur ce monstre de pierre.
Et quand le soir viendra qui fermera le jour,
C'est elle la caduque et l'antique bergère,
Qui ramassant Paris et tout son alentour
Conduira d'un pas ferme et d'une main légère
Pour la dernière fois dans la dernière cour
Le troupeau le plus vaste à la droite du père.
DEUXIÈME JOUR
POUR LE SAMEDI 4 JANVIER 1913
II
Comme elle avait gardé les moutons à Nanterre
Et qu'on était content de son exactitude,
On mit sous sa houlette et son inquiétude
Le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire.
Et comme elle veillait devant le presbytère,
Dans les soirs et les soirs d'une longue habitude,
Elle veille aujourd'hui sur cette ingratitude,
Sur cette auberge énorme et sur ce phalanstère.
Et quand le soir viendra de toute plénitude,
C'est elle la savante et l'antique bergère,
Qui ramassant Paris dans sa sollicitude
Conduira d'un pas ferme et d'une main légère
Dans la cour de justice et de béatitude
Le troupeau le plus sage à la droite du père.
TROISIÈME JOUR
POUR LE DIMANCHE 5 JANVIER 1913
III
Elle avait jusqu'au fond du plus secret hameau
La réputation dans toute Seine et Oise
Que jamais ni le loup ni le chercheur de noise
N'avaient pu lui ravir le plus chétif agneau.
Tout le monde savait de Limours à Pontoise
Et les vieux bateliers contaient au fil de l'eau
Qu'assise au pied du saule et du même bouleau
Nul n'avait pu jouer cette humble villageoise.
Sainte qui rameniez tous les soirs au bercail
Le troupeau tout entier, diligente bergère,
Quand le monde et Paris viendront à fin de bail
Puissiez-vous d'un pas ferme et d'une main légère
Dans la dernière cour par le dernier portail
Ramener par la voûte et le double vantail
Le troupeau tout entier à la droite du père.
QUATRIÈME JOUR
POUR LE LUNDI 6 JANVIER 1913
JOUR DES ROIS
CINQ CENT UNIÈME ANNIVERSAIRE
DE LA NAISSANCE DE JEANNE D'ARC
IV
Comme la vieille aïeule au plus fort de son âge
Se réjouit de voir le tendre nourrisson,
L'enfant à la mamelle et le dernier besson
Recommencer la vie ainsi qu'un héritage;
Elle en fait par avance un très grand personnage,
Le plus hardi faucheur au temps de la moisson,
Le plus hardi chanteur au temps de la chanson
Qu'on aura jamais vu dans cet humble village:
Telle la vieille sainte éternellement sage
Connut ce qui serait l'honneur de sa maison
Quand elle vit venir, habillée en garçon,
Bien prise en sa cuirasse et droite sur l'arçon,
Priant sur le pommeau de son estramaçon,
Après neuf cent vingt ans la fille au dur corsage;
Et qu'elle vit monter de dessus l'horizon,
Souple sur le cheval et le caparaçon,
La plus grande beauté de tout son parentage.
CINQUIÈME JOUR
POUR LE MARDI 7 JANVIER 1913
V
Comme la vieille aïeule au fin fond de son âge
Se plaît à regarder sa plus arrière fille,
Naissante à l'autre bout de la longue famille.
Recommencer la vie ainsi qu'un héritage;
Elle en fait par avance un très grand personnage.
Fileuse, moissonneuse à la pleine faucille,
Le plus preste fuseau, la plus savante aiguille
Qu'on aura jamais vu dans ce simple village:
Telle la vieille sainte éternellement sage,
Du bord de la montagne et de la double berge
Regardait s'avancer dans tout son équipage,
Dans un encadrement de cierge et de flamberge,
Et le casque remis aux mains du petit page,
La fille la plus sainte après la sainte Vierge.
SIXIÈME JOUR
POUR LE MERCREDI 8 JANVIER 1913
VI
Comme Dieu ne fait rien que par miséricordes,
Il fallut qu'elle vît le royaume en lambeaux,
Et sa filleule ville embrasée aux flambeaux,
Et ravagée aux mains des plus sinistres hordes;
Et les coeurs dévorés des plus basses discordes,
Et les morts poursuivis jusque dans les tombeaux,
Et cent mille Innocents exposés aux corbeaux,
Et les pendus tirant la langue au bout des cordes:
Pour qu'elle vît fleurir la plus grande merveille
Que jamais Dieu le père en sa simplicité
Aux jardins de sa grâce et de sa volonté
Ait fait jaillir par force et par nécessité;
Après neuf cent vingt ans de prière et de veille
Quand elle vit venir vers l'antique cité,
Gardant son coeur intact en pleine adversité,
Masquant sous sa visière une efficacité;
Tenant tout un royaume en sa ténacité,
Vivant en plein mystère avec sagacité,
Mourant en plein martyre avec vivacité,
La fille de Lorraine à nulle autre pareille.
SEPTIÈME JOUR
POUR LE JEUDI 9 JANVIER 1913
VII
Comme Dieu ne fait rien que par simple bergère,
Il fallut qu'elle vît la discorde civile
Secouer son flambeau sur les toits de la ville
Et joindre sa fureur à la guerre étrangère;
Il fallut qu'elle vît l'horrible harengère
Haranguer le bas peuple et la tourbe servile,
Et de la halle au blé jusqu'à l'hôtel de ville
Refluer le hoquet de l'odieuse mégère:
Pour qu'elle vît venir merveilleuse et légère,
Par les chemins de ronce et de frêle fougère,
Pliant ses beaux drapeaux comme une humble lingère;
Gouvernant sa bataille en bonne ménagère,
Traînant les trois Vertus dans quelque fourragère,
Vers l'antique vaisseau la jeune passagère.
HUITIÈME JOUR
POUR LE VENDREDI 10 JANVIER 1913
VIII
Comme Dieu ne fait rien que par pauvre misère,
Il fallut qu'elle vît sa ville endolorie,
Et les peuples foulés et sa race flétrie,
L'émeute suppurant comme un secret ulcère;
Il fallut qu'elle vît pour son anniversaire
Les cadavres crevés que la Seine charrie,
Et la source de grâce apparemment tarie,
Et l'enfant et la femme aux mains du garnisaire:
Pour qu'elle vît venir sur un cheval de guerre,
Conduisant tout un peuple au nom du Notre Père,
Seule devant sa garde et sa gendarmerie;
Engagée en journée ainsi qu'une ouvrière,
Sous la vieille oriflamme et la jeune bannière
Jetant toute une armée aux pieds de la prière;
Arborant l'étendard semé de broderie
Où le nom de Jésus vient en argenterie,
Et les armes du même en même orfèvrerie;
Filant pour ses drapeaux comme une filandière,
Les faisant essanger par quelque buandière,
Les mettant à couler dans l'énorme chaudière;
Les armes de Jésus c'est sa croix équarrie,
Voilà son armement, voilà son armoirie,
Voilà son armature et son armurerie;
Rinçant ses beaux drapeaux à l'eau de la rivière,
Les lavant au lavoir comme une lavandière,
Les battant au battoir comme une mercenaire;
Les armes de Jésus c'est sa face maigrie,
Et les pleurs et le sang dans sa barbe meurtrie,
Et l'injure et l'outrage en sa propre patrie;
Ravaudant ses drapeaux comme une roturière,
Les mettant à sécher sur le front de bandière,
Les donnant à garder à quelque vivandière;
Les armes de Jésus c'est la foule en furie
Acclamant Barabbas et c'est la plaidoirie,
Et c'est le tribunal et voilà son hoirie;
Teignant ses beaux drapeaux comme une teinturière,
Les faisant repasser par quelque culottière,
Adorant le bon Dieu comme une couturière;
Les armes de Jésus c'est cette barbarie,
Et le décurion menant la décurie,
Et le centurion menant la centurie;
Les armes de Jésus c'est l'interrogatoire,
Et les lanciers romains debout dans le prétoire,
Et les dérisions fusant dans l'auditoire;
Les armes de Jésus c'est cette pénurie,
Et sa chair exposée à toute intempérie,
Et les chiens dévorants et la meute ahurie;
Les armes de Jésus c'est sa croix de par Dieu,
C'est d'être un vagabond couchant sans feu ni lieu,
Et les trois croix debout et la sienne au milieu;
Les armes de Jésus c'est cette pillerie
De son pauvre troupeau, c'est cette loterie
De son pauvre trousseau qu'un soldat s'approprie;
Les armes de Jésus c'est ce frêle roseau,
Et le sang de son flanc coulant comme un ruisseau,
Et le licteur antique et l'antique faisceau;
Les armes de Jésus c'est cette raillerie
Jusqu'au pied de la croix, c'est cette moquerie
Jusqu'au pied de la mort et c'est la brusquerie
Du bourreau, de la troupe et du gouvernement,
C'est le froid du sépulcre et c'est l'enterrement,
Les armes de Jésus c'est le désarmement;
L'avanie et l'affront voilà son industrie,
La cendre et les cailloux voilà sa métairie
Et ses appartements et son duché-pairie;
Les armes de Jésus c'est le souple arbrisseau
Tressé sur son beau front comme un frêle réseau,
Scellant sa royauté d'un parodique sceau;
Les disciples poltrons voilà sa confrérie,
Pierre et le chant du coq voilà sa seigneurie,
Voilà sa lieutenance et capitainerie;
Le lavement de mains et la forfanterie
De ce garde des sceaux et la plaisanterie
De ces beaux damoiseaux et la galanterie
De ces beaux jouvenceaux c'est sa boulangerie,
Et son pain de poussière et de sueur pétrie,
Et l'éponge de fiel et de vinaigrerie;
La croix bien assemblée en double coulisseau,
L'ironique pancarte engravée au ciseau,
Le tasseau pour les pieds descendant en biseau;
Un autre bûcheron avait coupé ce bois,
Un autre charpentier avait taillé la croix,
Mais lui-même, et nul autre, avait porté ce poids;
L'image de la Vierge en tissu de soierie,
Et sainte Marguerite en fleurs de draperie,
Et sainte Catherine et la tapisserie
Où l'on voit saint Michel habillé de nouveau,
Le Saint-Esprit planant sous figure d'oiseau,
Et l'archange écrasant Satan sur le museau;
Mais Satan lui résiste et par sorcellerie
Et par atermoiement et par grivèlerie
S'est juré d'absorber et la Beauce et la Brie;
Les saints ont sur la tête un très léger cerceau
Pour bien voir que c'est eux, une sorte d'arceau
Ouvre le paradis, Jésus dans son berceau
Regarde saint Joseph et par espièglerie
Veut lui tirer la barbe et le vieux se récrie
Et fait semblant de mordre afin que l'enfant rie;
Mais Satan les regarde et fumant du naseau
Ce serpent venimeux, cet immonde pourceau
S'est juré d'empester le faubourg Saint-Marceau;
Ce serpent à sonnette avec sa sonnerie
S'est vanté qu'il ferait (voyez sa hâblerie)
Jeter par ses suppôts les saints à la voirie;
Les armes de Jésus c'est la paille et l'étable
Et le pain et le vin et la nappe et la table,
Et le plus malheureux, voilà son connétable;
Les armes de Satan c'est la supercherie,
Un aplomb infernal, une aigre drôlerie,
Le savoir des savants et la cafarderie;
Les armes de Jésus c'est la poignante épine,
C'est la fleur de son sang sur la blanche aubépine,
Et les fleurs de ses pleurs sur la rouge églantine;
La perle qui descend sur sa joue attendrie,
Et la perle qu'il boit sur sa lèvre appauvrie,
Voilà ses beaux cristaux et sa joaillerie;
Les armes de Jésus c'est la verte couronne,
C'est ce front que l'amour et la grâce environne,
Et l'éternelle fleur qui sur sa peau fleuronne;
La perle qui descend sur sa face amoindrie
Et qui vient humecter sa langue rabougrie,
Voilà son coffre-fort et sa bijouterie;
Les armes de Jésus c'est notre forfaiture,
Les clous et le marteau, la robe sans couture,
L'homme, l'ange et la bête et la double nature;
Les armes de Satan c'est la jobarderie,
C'est le scientificisme et c'est l'artisterie,
C'est le laboratoire et la flagornerie;
Les armes de Satan c'est notre forfaiture,
C'est d'avoir dispersé la robe sans couture,
C'est la bête sous l'ange et la double nature;
Les armes de Satan c'est la bouffonnerie,
Et c'est le moraliste et son infirmerie,
Et la haute éloquence et sa pâtisserie;
Les armes de Jésus c'est la peine de l'homme,
C'est le chemin qui mène et qui ramène à Rome,
C'est la main qui le frappe et le poing qui l'assomme;
Les armes de Satan c'est la parfumerie
De l'écrivain disert et c'est la sucrerie
De l'écrivain amer et c'est la pruderie,
La blette aridité de la vieille dévote,
C'est l'âme en confiture et la poire en compote,
Et le raisin coti moisissant dans la hotte;
Les armes de Satan c'est le clou dans la botte,
La nef sans nautonnier, la flotte sans pilote,
Le carcan, le garrot, l'entrave, la menotte;
Les armes de Satan c'est quelque jonglerie,
C'est le loup dans la ferme et dans la bergerie,
C'est le renard feutré dans la poulaillerie;
Les armes de Jésus c'est l'amour et la peine,
Les armes de Satan c'est l'envie et la haine,
Et la guerre est aux mains de toute châtelaine;
Les armes de Satan c'est quelque forgerie,
Un document secret dans quelque hôtellerie,
Les armes de Satan c'est toute diablerie;
Les armes de Jésus c'est la croix de Lorraine,
Et le sang dans l'artère et le sang dans la veine,
Et la source de grâce et la claire fontaine;
Les armes de Satan c'est la croix de Lorraine,
Et c'est la même artère et c'est la même veine
Et c'est le même sang et la trouble fontaine;
Les armes de Jésus c'est l'esclave et la reine
Et toute compagnie avec son capitaine
Et le double destin et la détresse humaine;
Les armes de Satan c'est l'esclave et la reine
Et toute compagnie avec son capitaine
Et le même destin et la même déveine;
Les armes de Jésus c'est la mort et la vie,
C'est la rugueuse route incessamment gravie,
C'est l'âme jusqu'au ciel insolemment ravie;
Les armes de Satan c'est la vie et la mort,
Le désir et la femme et les dés et le sort
Et le droit du plus dur et le droit du plus fort;
Les armes de Jésus c'est la mort et la vie,
C'est le glaive de Dieu qui hésite et dévie,
C'est la fidèle route obscurément suivie;
Les armes de Satan c'est la vie et la mort,
C'est l'écueil immobile en plein milieu du port,
C'est la peine immuable en plein milieu du sort;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort,
C'est un heureux naufrage en plein milieu du port,
C'est le plus beau présage en plein milieu du sort;
Les armes de Satan c'est la vie et la mort,
C'est le péril de mer, c'est l'homme dans son tort,
Le voleur aux aguets, le tyran dans son fort;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort,
C'est Dieu dans sa justice et Satan dans son tort,
La beauté du plus pur, le juste dans son fort;
Les armes de Jésus c'est la vie et la mort,
C'est l'enfant et la femme et le secret du sort,
Le navire acouflé dans le recreux du port;
Les armes de Satan c'est l'homme qui dévie,
C'est les deux poings liés et c'est l'âme asservie,
C'est la vengeance inlassablement poursuivie;
Les armes de Jésus ce sont les deux mains jointes,
Et l'épine et la rose et les clous et les pointes,
Et sur le lit de mort les pauvres âmes ointes;
C'est le choeur alterné des martyrs et des saintes,
C'est le choeur conjugué des sanglots et des plaintes,
Le temple, les degrés, les pilastres, les plinthes;
Les armes de Satan c'est le vert térébinthe,
Cet arbre résineux et c'est la coloquinte,
Cette citrouille amère et c'est la morne absinthe;
Les armes de Satan c'est les deux poings liés,
Les armes de Jésus les coeurs humiliés,
Les pauvres à genoux, les suppliants pliés;
Les armes de Jésus c'est la belle jacinthe
Posée en un tapis dans une belle enceinte,
Plus douce que la laine et plus souple et mieux teinte;
Les armes de Jésus c'est la cloche qui tinte
Pour les sept sacrements, c'est l'ordre et la contrainte,
Et le dessin fidèle de l'image bien peinte;
Les armes de Satan c'est la cloche qui tinte
Pour le feu de l'enfer, c'est la ville contrainte
A passer par le sort, c'est toute âme repeinte
Avec un faux pinceau, c'est toute règle enfreinte
Au nom de quelque règle et toute foi restreinte
Au nom de quelque maître et toute ville ceinte
D'un rempart frauduleux et toute fleur déteinte
A force de pleuvoir et toute flamme éteinte
A force de brûler, toute infortune atteinte
Au seuil de toute mort et la morne complainte
Au long de toute vie et l'éphémère empreinte
De nos pas sur le sable et la mortelle étreinte
Des deux amants impurs: le corps, l'âme contrainte;
Les armes de Satan c'est la ruse et la feinte,
L'épouvante, l'envie et la graisse qui suinte,
Et le double concert des asthmes et des quintes,
Et les coeurs compliqués et les soins et les craintes
Et les coeurs contournés comme des labyrinthes;
Les armes de Jésus c'est l'éternelle empreinte
De ses pas sur le sable et l'immortelle étreinte
Des deux époux très purs: le corps et l'âme astreinte;
Les armes de Jésus c'est la faim assouvie,
C'est le corps glorieux, ce n'est pas la survie,
C'est l'éternelle table abondamment servie;
Satan c'est la vengeance elle-même assouvie,
Les armes de Satan c'est une horlogerie,
Un chef-d'oeuvre d'adresse et de serrurerie;
Mais la clef c'est Jésus et Jésus est la porte,
Et la porte du ciel ne se prend qu'à main forte,
Et tous les serruriers resteront à la porte;
Les armes de Jésus c'est cette grande escorte
Que Rome lui prêta, c'est la rude cohorte
Qui lui faisait honneur et c'est la croix qu'il porte;
Les armes de Satan sont de la même sorte,
Car c'est la même Rome et c'est la même escorte
Et la même cohorte et la même mer Morte;
Les armes de Jésus c'est qu'il nous réconforte
En notre déconfort et c'est qu'il nous reporte
Au premier paradis et c'est qu'il nous apporte
Le pardon de son père et c'est qu'il nous emporte
Au dernier paradis et c'est qu'il nous déporte
De l'exil du péché vers ce qui seul importe
Et c'est notre salut et c'est qu'il nous transporte
Au royaume de grâce et c'est qu'il nous supporte,
Nous et notre péché cette immense mainmorte
Qu'il porte sur l'épaule et c'est qu'il nous exhorte
Par son silence même et qu'il frappe à la porte
Et que l'homme est au vent comme la feuille morte;
Les armes de Satan c'est la même mainmorte,
Le même désarroi, c'est qu'il nous déconforte
En notre réconfort et c'est qu'il nous reporte
Au péché d'origine et c'est qu'il nous rapporte
Le mépris du pardon et c'est qu'il nous remporte
A la science du mal et qu'il nous redéporte