_Heureux les immaculés dans la voie.

Beati immaculati in via._

Sera-t-il dit, dit Dieu, que de tant de saints et de tant de martyrs.

Les seuls qui seront réellement blancs.

Réellement purs.

Les seuls qui seront réellement sans tache ce seront

Ces malheureux enfants que les soldats d'Hérode

Massacrèrent au bras de leur mère.

O saints Innocents serez-vous donc les seuls.

Saints Innocents serez-vous donc les purs.

Saints Innocents serez-vous donc les blancs et les sans tache.

_Beati immaculati in via.

Bienheureux les innocents, les sans tache dans la voie.

Ego sum via, veritas et vita.

Je suis la voie, la vérité et la vie._

O saints innocents sera-t-il dit que vous serez et que vous êtes

Les seuls innocents.

Et que François même mon serviteur auprès de vous n'est point pauvre.

Et que mon serviteur saint Louis des Français

Auprès de vous n'est point innocent.

Sera-t-il dit qu'il y a dans la vie, et dans l'existence de cette

terre, une telle amertume, une telle lassitude.

Une telle ingratitude.

Une telle flétrissure.

Un tel voilement.

Un tel irrévocable vieillissement de l'âme et du corps.

Une telle marque, de telles rides ineffaçables.

Un tel hébétement qui ne sera plus aiguisé.

Une telle fièvre qui ne sera plus rafraîchie.

Une telle pente qui ne sera point remontée.

Un tel pli de mémoire, d'impuissance d'oublier.

Un tel principe, un tel pli de blessure au coin des lèvres

Que les plus grandes saintetés du monde n'effaceront jamais ce pli.

Et que les plus grandes saintetés du monde ne vaudront jamais

Les lèvres sans pli, les âmes sans mémoire,

les corps sans blessure

De ces grands saints et de ces grands martyrs qui ne quittèrent le

sein de leur mère

Que pour entrer dans le royaume des cieux.

Et qui ne connurent rien de la vie et qui ne reçurent de la vie

aucune blessure

Que cette blessure qui les fit entrer dans le royaume des cieux.

Les seuls des chrétiens assurément qui sur terre n'aient jamais

entendu parler d'Hérode.

Et à qui le nom d'Hérode sur terre n'ait jamais rien dit.

Sera-t-il dit que les plus grandes saintetés du monde

Des vies entières de sainteté

N'auront pas déplié, n'auront pas déridé les âmes.

Et que le chevalet même n'aura point acquis aux martyrs

Une certaine blancheur, une certaine premièreté,

Une certaine entièreté

De la toute première

Innocente enfance.

Et que ce qui est regagné, défendu pied à pied, repris, gagné,

N'est point le même que ce qui n'a jamais été perdu.

Et qu'un papier blanchi n'est point un papier blanc.

Et qu'un tissu blanchi n'est point une blanche toile.

Et qu'une âme blanchie n'est point une âme blanche.

Et que les plus près de moi ce seront ces blancs enfants laiteux

Qui n'ont jamais rien su de la vie et rien fait de l'existence

Que de recevoir un bon coup de sabre,

Je veux dire placé au bon moment.

_En ce temps-là, l'Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph,

disant: Lève-toi, et prends ton enfant, et sa mère, et fuis en

Égypte, et restes-y jusqu'à ce que je te le dise. Car il arrivera

qu'Hérode cherchera l'enfant pour le perdre. Lequel se levant, prit

l'enfant, et sa mère, de nuit, et se retira en Égypte: et il y

resta jusqu'à la mort d'Hérode: afin que fût accompli ce qui fut

dit par le Seigneur parlant par son Prophète: D'Égypte j'ai appelé

mon fils. Alors Hérode, voyant qu'il avait été trompé par les Mages

entra dans une grande colère, et envoya tuer tous les enfants, qui

étaient à Béthlehem, et dans toute sa contrée, depuis deux ans et

au-dessous, selon, le temps qu'il s'était informé des Mages. Alors

fut accompli ce qui fut dit par le Prophète Jérémie disant: Vox in

Rama audita est, ploratus et ululatus multus: Rachel plorans filios

suos, et noluit consolari, quia non sunt._

_Une voix fut entendue dans Rama, un pleurement et un grand

hululement: Rachel pleurant ses fils, et elle ne voulut pas être

consolée,--quia non sunt,--parce qu'ils ne sont pas._

_J'ai vu_, dit Jean,

_En ces jours-là: J'ai vu sur la montagne de Sion l'Agneau debout, et

avec lui cent quarante-quatre mille qui avaient son nom, et le nom

de son Père écrit sur le front. Et j'entendis une voix du ciel,

comme une voix de beaucoup d'eaux, et comme la voix d'un grand

tonnerre: et une voix, que j'entendis, comme de citharaèdes

citharizant sur leurs cithares._

_Et ils chantaient_

_quasi canticum novum,_

_comme un cantique nouveau devant le siège,_

_et devant les quatre animaux, et les vieillards:_

_et nemo poterat dicere canticum,_

_et personne ne pouvait dire ce cantique,_

_nisi illa centum quadraginta quatuor millia,_

_sinon ces cent quarante-quatre mille,_

_qui empti sunt de terra._

_qui furent enlevés,_

_qui ont été enlevés de la terre._

Tu entends bien, mon enfant, _qui empti sunt de terra, qui ont été

enlevés de la terre_. Tout le monde est enlevé de la terre, à son

jour, à son heure.

Mais tout le monde est enlevé de la terre trop tard, quand déjà la

terre a pris sur lui.

Tout le monde est enlevé de la terre quand il est déjà terreux.

Quand sa mémoire est terreuse et quand son âme est terreuse.

Quand la terre s'est collée à lui et quand elle a laissé sur lui

Une ineffaçable marque.

Mais eux, eux seuls, _empti sunt de terra_, littéralement _ils furent

enlevés de la terre_

Avant qu'ils fussent aucunement entrés en terre.

Avant que cette terre leur eût donné, leur ait laissé

La moindre marque terreuse.

_Empti sunt de terra_. La terre ne les prit point, ne les eut point.

La terre n'eut point commandement sur eux.

Ne les nourrit point. N'imprima point sur eux cette empreinte.

Cette marque indélébile.

_Ils furent enlevés de la terre_, c'est-à-dire de cette ingratitude

terreuse,

Et de cette amertume terrienne et de ce vieillissement terrien.

_Ils furent enlevés de la terre_, non pas y ayant été, comme nous,

comme tout le monde.

Mais _ils furent enlevés de la terre_, c'est-à-dire d'y être même.

D'y être et éternellement d'y avoir été.

Sera-t-il dit, dit Dieu, que toutes les grandeurs de la terre et le

sang même des martyrs

Ne vaudront pas de n'avoir pas été de la terre.

De n'avoir pas ce goût terreux.

D'avoir été _enlevé_ au commencement,

A l'origine, au point d'origine de cette vie terrestre.

De n'avoir pas ce pli et ce goût d'une ingratitude.

D'une amertume.

Terreuse.

_Beati ac sancti._ Heureux et saints ces saints

Innocents. _Ceux-ci_, dit Jean,

_Ceux-ci suivent l'Agneau partout où il ira._

_Hi sequuntur Agnum quocumque ierit._

_Hi empti sunt._ Encore. _Empti sunt. Furent enlevés_

_Hi empti sunt ex hominibus._

_Ceux-ci furent enlevés des hommes,

(D'entre les hommes, de parmi les hommes),_

_primitiae Deo, et Agno:_

_prémices à Dieu, et à l'Agneau:_

_et in ore eorum non est inventum mendacium:_

_et dans leur bouche,

et sur leur lèvre ne fut point trouvé le mensonge:_

(Le mensonge d'homme, le mensonge adulte, le mensonge terrestre.

Le mensonge terrien.

Le mensonge terreux).

_sine macula enim sunt ante thronum Dei._

_sans tache ils sont en effet devant le trône de Dieu._

Tel est, dit Dieu, ce secret de tendresse et de grâce

Qui est dans l'enfance même, au point d'origine de l'enfant.

Telle est cette innocence, cette blancheur, cet incommencement.

Tel est ce secret, cette faveur de ma grâce,

(Cette justice injustifiable),

Qu'il y a ceux qui ont trempé dans la terre et ceux qui n'ont pas

trempé dans la terre.

Ceux qui sont marqués, tachés, éclaboussés de la terre et ceux qui ne

sont pas éclaboussés de la terre.

Et qu'il n'y en a que pour ceux qui n'ont pas trempé dans la terre et

qui ne sont pas éclaboussés de la terre.

Ce sont eux, dit l'Apôtre, qui sur le mont de Sion entourent l'Agneau

debout.

Ils sont cent quarante-quatre mille et ce sont eux qui ont

Mon nom et le nom de mon Fils écrit sur le front.

Et l'apôtre entendit une voix du ciel

Comme une voix de beaucoup d'eaux.

Et comme la voix d'un grand tonnerre.

Et comme la voix de joueurs de cithare jouant de la cithare sur leur

cithare.

Et attention ils ne chantaient pas seulement un cantique.

Mais ils chantaient comme un cantique _nouveau_ devant le siège.

Et devant les quatre animaux, et les vieillards:

C'est un cantique _nouveau_ pour marquer

Cette éternelle nouveauté qu'il y a dans l'enfance.

Et qui est le grand secret de ma grâce.

Cette renaissante, cette perpétuellement renaissante, cette

éternellement renaissante nouveauté.

Et ce cantique nouveau vient de cette nouveauté même. Il en sort. Il

en naît.

Or tel est leur privilège. Et il n'y en a point de plus grand:

_Personne_, (c'est-à-dire les plus grands saints et les martyrs mêmes,

Des siècles et des vies d'épreuves et de sainteté,

D'exercices, de prières,

De travail,

De sang, de larmes;

_Nemo, personne_, c'est-à-dire pas même François mon serviteur et pas

même saint Louis mon serviteur;

_Nemo, personne_, c'est-à-dire pas même les quatre témoins, les

quatre rapporteurs;

Matthieu, et Marc, et Luc, et Jean; et le jeune homme, et le lion, et

le taureau, et l'aigle;

_Nemo, personne_, c'est-à-dire pas même Pierre le Fondateur;

Et pas même ceux qui trouvèrent la mort combattant pour la délivrance

du Saint-Sépulcre;

_Nemo poterat dicere canticum_, personne ne pouvait dire ce cantique.

(Tel est leur exorbitant privilège et la grande faveur injuste

De ma grâce éternellement juste).

_nisi illa centum quadraginta quatuor millia, qui empti sunt de

terra._

_si ce n'est ces cent quarante-quatre mille, qui furent enlevés de la

terre._

_Christianus sum, je suis chrétien_, ce cri du témoignage,

Proféré dans les supplices les plus affreux,

Crié à la face du ciel,

Crié doucement à la face des bourreaux,

Ce cri du témoignage, de ce témoignage que nous nommons le martyre,

Proféré sur un tel théâtre et dans une telle, dans une si dure

condition,

Aux plus grands martyrs n'a point ouvert ce singulier, cet éminent

privilège.

Ce privilège exorbitant, cet unique privilège.

Injuste. Juste. Purement gracieux.

Proprement gracieux. Et voici.

Voici que ces cent quarante-quatre mille innocents.

Voici que ces cent quarante-quatre mille enfants

N'ont eu qu'à naître, et rien de plus. Tels sont les mystères, tels

sont les secrets.

Tels sont les jeux, telles sont les inégalités de ma grâce.

Et le secret apparentement, la secrète accointance

De ma grâce avec la tendresse et le lait. Tant d'autres.

Tant d'autres ont témoigné sous la serre et le bec

Et sous l'onglet

Sous la dent des lions et sous la lanière et sous la tenaille ardente

(Car il y en a eu de toutes sortes)

Et sous les huées des nations et sous la ruée du peuple et sous la

clameur du peuple.

Et sous l'interrogatoire du préteur.

Et à tous ces témoins et à tous ces martyrs. Tant d'autres.

Tant d'autres sont morts sur des routes perdues dans des plaines

perdues marchant à la délivrance du Saint-Sépulcre.

Les reins brisés, gisant par terre, crevant de fatigue.

Crevant de faim, crevant de soif, crevant de sable.

Les côtes rompues, couchés par terre, à dix-huit cents lieues de leur

château.

Mourant de leurs blessures. Vidés de leur sang comme des outres

percées.

(De leur sang qui coulait sur le sable, et que le sable buvait, et

qui se perdait dans le sable,

Pour jusqu'à la résurrection des corps). Tant d'autres.

Tant d'autres sont partis, tant d'autres sont morts.

Crevés de bataille, crevés de misère, crevés de lèpre.

Et à tant d'autres.

(Et ils étaient partis pour la délivrance du Saint-Sépulcre. Et ils

ne trouvèrent

Que le royaume de Dieu et la vie éternelle).

A tant d'autres. A tous ces autres témoins, à tous ces autres martyrs

il ne fut pas donné.

Éternellement il n'est pas donné de chanter ce cantique _nouveau_.

Tel est mon ordre, tel est le secret de ma hiérarchie.

Une vie entière d'exercice et de prière.

Une vie d'épreuve, une vie d'humilité n'y suffit pas.

Une vie de mérite, une vie de vertu n'y sert de rien.

Une vie de sang, une vie de larmes, une vie même de grâce n'y est

pour rien.

Car ce qu'il y faut précisément c'est une vie qui ne soit pas entière.

Qui soit même exactement tout le contraire d'être entière.

Qui soit le moins vécue, qui soit à peine commencée.

Qui soit le moins commencée possible. _Et nemo poterat dicere

canticum._ Or ces cent quarante-quatre mille

Qui seuls pouvaient chanter ce cantique nouveau, qu'est-ce qu'ils

avaient fait?

Admirez ici l'ordre de ma grâce. Ils avaient fait ceci

Qu'ils étaient venus au monde. Un point, c'est tout. Ou si vous

préférez,

Ils avaient fait ceci qu'ils étaient des petits nouveau-nés.

C'étaient des espèces de petits nourrissons juifs. Des garçons et des

filles.

Leurs mères disaient comme dans tous les pays du monde: _C'est le

mien qui est le plus beau._

Eux, ça leur était bien égal, d'être beaux. Pourvu qu'ils dorment et

qu'ils tettent.

Quand ils avaient sommeil,

Quand ils avaient envie de dormir ils dormaient;

Quand ils avaient faim et soif (ensemble)

Quand ils avaient envie de téter, ils tétaient;

Quand ils avaient envie de crier ils criaient:

C'étaient leurs plus grandes occupations. C'est ainsi qu'ils

trouvèrent

Non seulement le royaume de Dieu et la vie éternelle.

Mais seuls d'y porter écrit sur le front mon nom et le nom de mon

Fils.

Et seuls d'y chanter ce cantique nouveau.

_Qui empti sunt de terra._ Tant d'autres sont morts au nom de mon

Fils.

_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti._

Tant d'autres sont morts pour sauver l'honneur

Du Nom de mon fils. Et eux.

Qui seuls portent ce nom écrit sur le front

Et seuls peuvent chanter ce cantique nouveau,

Ils sont les seuls aussi assurément qui sur terre

Aient jamais ignoré totalement le nom de mon fils. Tel est mon décret.

Ce nom pour lequel ils sont morts, ils ne le connaissaient pas.

Ils ne l'ont jamais connu sur terre. Voilà ce que j'aime, dit Dieu.

A présent ils le connaissent peut-être. Éternellement on peut le lire

écrit

Sur cent quarante-quatre mille fronts. Sur nul autre.

Sur pas un de plus. Mais vivant, mais sur terre

On peut dire qu'ils n'ont jamais su de quoi on parlait

Ni même que l'on parlait et que l'on pouvait parler

(De quelque chose). Voilà ce qui me plaît, dit Dieu.

Or ils pleuraient, et ils riaient, et ils tétaient, et ils criaient,

et ils dormaient.

C'était leur grande, c'était leur plus sérieuse occupation.

Et un jour vint.

Que.

Un jour (ils ne connaissaient pas plus le nom d'Hérode que le nom de

Jésus)

(et ils ne connaissaient pas plus le nom de Jésus que le nom

d'Hérode. J'ose dire

Que ces deux noms leur étaient également indifférents). Or ces deux

hommes,

Jésus, Hérode, Hérode, Jésus,

Antagonistes allaient tout simplement leur procurer

La gloire de mon paradis.

Le royaume des cieux et la gloire éternelle. Un jour vint

Qu'une horde de brutes soldats, qui faisaient leur métier,

(Mais qui le dépassaient peut-être un peu)

Une ruée de brutes passa, des espèces de gendarmes, des ogres comme

dans les contes de fées, des Croquemitaines pour les enfants.

Portant des sabres qui étaient comme des grands coutelas.

Et c'étaient les soldats d'Hérode.

Une ruée, un tumulte. Un fracas, des bras retroussés. Une clameur.

Des cris. Des dents. Des regards luisants.

Des femmes qui fuyaient, des femmes qui mordaient

Comme elles mordent toujours quand elles ne sont pas les plus fortes.

Et il n'y eut plus dans le sang et dans le lait

Qu'une grande jonchée de corps morts

Un cimetière de poupons et de jeunes femmes juives.

Vous savez, dit Dieu, ce que nous en avons fait.

Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du soleil charnel.

Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil charnel

Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du soleil

terrestre

Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil terrestre.

Ces yeux qui s'étaient à peine ouverts à la lumière du soleil temporel

Pour éternellement furent clos à la lumière du soleil temporel.

Ces regards qui étaient à peine montés vers le jour et vers le soleil

du temps

Pour éternellement furent clos à ces passagères,

A ces périssables lumières.

Ces voix, ces lèvres qui n'avaient jamais chanté les louanges de Dieu

sur terre,

Qui ne s'étaient jamais ouvertes que pour demander à téter. (Mais il

me plaît ainsi, dit Dieu).

Sont ainsi les seules, sont aujourd'hui les seules,

Sont aussi les seules qui puissent chanter ce cantique nouveau.

_Qui empti sunt de terra._ Vous voyez ce que nous en avons fait, dit

Dieu.

_Aux Innocents les mains pleines._ C'est le cas de le dire. Ces

Innocents avaient simplement ramassé dans la bagarre

Le royaume de Dieu et la vie éternelle. Qu'importe aujourd'hui

Leurs membres blancs rompus dans tous les bourgs de Judée.

Et leurs petits bras potelés coupés comme par des hommes qui émondent.

Et leurs petits doigts crispés qui se refermaient sur la paume de la

main.

Et les cris renfoncés dans la gorge, les mains criminelles les

renfonçant, s'enfonçant dans la gorge comme un bouchon. Comme un

tampon.

Et le jeune sang jaillissant du coeur. Qu'importent les membres

coupés.

Les cuisses blanches comme de la viande de chevreau et comme des

cuisses tendres de petits cochons de lait.

Et leurs mères qui criaient comme des folles et qui mordaient les

soldats au poignet. Comme dans une bataille, après la bataille

Les rôdeurs, les voleurs viennent dépouiller les blessés et les morts

et les mourants et emporter et dérober tout ce qui compte.

Tout ce qui vaut quelque chose, nouveaux rôdeurs, nouveaux voleurs

ces innocents

Dans cette bataille après cette bataille se sont dépouillés eux-mêmes

Et dans le fracas des armes, dans le tumulte et dans les cris.

Dans la galopade affolée, dans la poursuite effrénée, dans les femmes

par terre ils ont ramassé tout ce qui compte.

Ils ont dérobé tout ce qui vaut quelque chose car ils ont fait main

basse

Comme des détrousseurs de cadavres et ils se sont détroussés

eux-mêmes et ce qu'ils ont ramassé dans la bagarre ce n'est pas

moins

Que le royaume des cieux et la vie éternelle. _Hi empti sunt ex

hominibus._ Eux seuls,

Qui seuls peut-être sur terre non seulement n'avaient jamais chanté

les louanges de Dieu,

Mais n'avaient jamais prononcé même mon nom ni le nom de mon fils,

Eux seuls aussi ne portent point aux commissures des lèvres

l'ineffaçable pli,

Ce pli de l'infortune et de l'ingratitude

Et d'une amertume qui ne sera jamais rassasiée. Or si nous avons fait

d'eux ce que vous voyez, dit Dieu,

Il y en a sept raisons que je veux bien vous dire.

La première, c'est que je les aime, dit Dieu, et celle-là suffit.

Telle est la hiérarchie de ma grâce.

La deuxième, c'est qu'ils me plaisent, dit Dieu, et celle-là suffit.

Telle est la hiérarchie de ma grâce.

La troisième, c'est qu'il me plaît ainsi, dit Dieu, et celle-là

suffit.

Telle est la hiérarchie, tel est l'ordre, telle est l'ordonnance de

ma grâce.

Maintenant je vais vous dire, dit Dieu, la quatrième

C'est précisément qu'ils n'ont point aux commissures des lèvres

Ce pli d'ingratitude et d'amertume, cette blessure de vieillissement,

Ce pli d'avertissement, ce pli de mémoire que nous voyons à toutes

les lèvres.

La cinquième, dit Dieu, c'est que par une sorte d'équivalence,

Par une sorte de balancement ces innocents ont payé pour mon fils.

Pendant qu'ils gisaient sur le pavé des routes, sur le pavé des

villes, sur le pavé des bourgs

Dans la poussière et dans la boue, moins considérés que des agneaux

et des chevreaux et des cochonneaux.

(Car les agneaux et les chevreaux et les cochonneaux

Sont très considérés par le boucher et par le consommateur)

Abandonnés sur les corps de leurs mères

Pendant ce temps-là mon fils fuyait. Il faut le dire.

C'est donc, c'est une sorte de quiproquo. Il faut le dire.

C'est un malentendu.

Voulu, ce qui est grave. Il faut le dire.

Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrés pour lui. En son lieu.

A sa place.

Non seulement à cause de lui, mais pour lui, comptant pour lui.

Le représentant pour ainsi dire. Étant substitués à lui. Étant comme

lui. Presque étant (d'autres) luis.

En représentation, en substitution, en remplacement de lui. Or tout

cela est grave, dit Dieu, tout cela compte. Ils furent semblables à

mon fils et le remplacèrent.

Exactement quand il ne s'agissait pas moins

Quand il n'y allait pas de moins que de le massacrer,

(Prématurément, avant qu'il fût mûr),

Quand Hérode voulait le massacrer. Tout cela se paye, dit Dieu.

Et puisqu'ils ont été trouvés semblables à mon fils exactement à

l'heure de ce massacre.

A présent, c'est pour cela qu'à présent ils sont trouvés semblables à

l'Agneau dans cette gloire éternelle.

Pendant ce temps conduit par un deuxième Joseph

Mon fils fuyait vers l'antique Égypte. Ils acquéraient ainsi.

Ces gamins, ces moins que gamins se procuraient ainsi

Une créance sur nous. Monté sur un âne avec sa mère

(Comme trente ans plus tard monté sur l'ânon d'une ânesse

Il devait entrer à Jérusalem)

Trente ans plus tôt monté sur un âne avec sa mère mon fils

Refaisait le voyage de l'antique Jacob. Et ces enfants ramassaient

dans la mêlée.

Dans leur propre sang ces nourrissons ramassaient

Une créance sur moi. Ils avaient bien raison.

Heureux ceux qui ont une créance sur nous. Nous sommes très bons

débiteurs.

La sixième raison, dit Dieu, (je crois que c'est la sixième),

(c'est une très bonne affaire que d'être pris pour mon fils et ça

rapporte),

la sixième raison, c'est qu'ils étaient contemporains de mon fils.

Du même âge et nés dans le même temps.

Juste à ce point du temps.

Nous aussi nous favorisons nos camarades de promotion.

Telle est la fortune que nous avons faite au temps.

C'est une grande fortune ou une grande infortune pour tout homme.

Que de naître ou de ne pas naître à tel moment du temps.

C'est une fortune ou une infortune sur laquelle rien ne prévaut.

Sur laquelle on ne revient pas, sur laquelle rien ne revient.

Et c'est un des plus grands mystères de ma grâce que cette part de

fortune,

Que cette part irrévocable, indéfaisable

Que nous avons laissée aux biens de fortune devant les biens qui ne

sont pas de fortune;

Au charnel devant et dans le spirituel;

Au temporel devant et dans l'éternel, c'est-à-dire

A la matière dans la création, et à la créature, et à la création, et

à la matière même de la création devant le Créateur.

A ce point, dit Dieu, que nous-mêmes nous ne sommes pas indifférents

à la date; au temps;

A la prise de date et que nous aimons secrètement ces cent

quarante-quatre mille

parce qu'ils se sont trouvés là et nous les aimons d'un secret amour

unique

parce qu'ils se sont trouvés naître là, parce qu'ils étaient,

parce qu'ils se sont trouvés être

Du même âge que mon fils, nés du même temps, de la même race.

A la même date.

Enfin parce qu'ils faisaient ensemble une promotion.

Non plus seulement une promotion de Juifs mais une promotion d'hommes.

(Telle était la nouvelle loi)

La promotion de Jésus-Christ.

Et indéniablement ils étaient

(le temps a toujours une certaine force, apporte toujours une

certaine preuve d'indéniable)

Indéniablement ils étaient

Ses camarades de promotion.

(Il y a toujours dans le temps, dans la date

On ne sait quoi d'irréfutable).

La septième raison, dit Dieu, pourquoi la taire. C'est qu'ils étaient

semblables à mon fils.

Et lui était semblable à eux.

(Une génération d'hommes, dit Dieu,

une promotion c'est comme une belle longue vague

qui s'avance d'un bout à l'autre sur un même front

et qui d'un seul coup sur un même front d'un bout à l'autre

toute ensemble déferle sur le rivage de la mer.

ainsi une génération, une promotion est une vague d'hommes.

toute ensemble elle s'avance sur un même front,

et toute ensemble sur un même front elle s'écroule comme une muraille

d'eau

quand elle touche au rivage éternel).

Mon fils était tendre comme eux et comme eux il était nouveau.

Il était assez inconnu. Comme eux.

Cette grande adoration double, qui (sans cela) l'avait déjà mis hors

de pair.

La grande adoration double des bergers et des mages était déjà un peu

oubliée.

Il était redevenu assez inconnu. Et les mages s'étaient moqués

d'Hérode.

Il n'avait pas deux ans, il était comme eux.

C'était un bel enfant, et sa mère le disait.

Il ne soupçonnait point encore

l'ingratitude de l'homme.

Il n'avait point encore aux commissures des lèvres

le pli de l'amertume et de l'ingratitude.

Il n'avait point encore aux commissures des paupières

sa ride, le pli des larmes et d'en avoir trop vu.

Il n'avait point encore aux commissures de la mémoire

le pli de ne pouvoir point oublier.

Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. · 第 8 / 13 段