Mon fils le leur a assez dit.

Sans aucun détour et sans aucune atténuation.

Car il parlait net et ferme.

Et clair.

Heureux non pas même, non pas seulement celui

Qui serait comme un enfant, qui resterait comme un enfant.

Mais proprement heureux celui qui est (un) enfant, qui reste un

enfant.

Proprement, précisément l'enfant même qu'il a été.

Puisque justement il a été donné à tout homme

D'être.

Puisqu'il est donné à tout homme d'avoir été

Un jeune enfant laiteux.

Puisqu'il a été donné à tout homme cette bénédiction.

Cette grâce unique.

Et le royaume du ciel n'est pas à un moindre prix.

A un autre prix.

Mon fils le leur a assez dit.

Et en termes assez exprès.

Le royaume du ciel ne sera que pour eux.

Et il n'y en aura que pour eux.

_A cette heure-là s'approchèrent les disciples de Jésus, disant: Qui,

penses-tu, est plus grand dans le royaume des cieux?_

_Et appelant Jésus un petit enfant, le plaça au milieu d'eux,_

_Et dit: En vérité je vous le dis, si vous ne vous convertissez

point, et ne vous rendez point comme ces petits enfants, vous

n'entrerez pas dans le royaume des cieux._

_Quiconque donc se sera humilié comme ce petit enfant, voilà celui

qui est plus grand dans le royaume des cieux._

_Et celui qui reçoit un tel enfant en mon nom, me reçoit._

_Mais celui qui aura scandalisé un seul de ces tout petits qui

croient en moi, il vaut mieux pour lui qu'on lui pende au cou une

meule d'âne, et qu'on le jette au profond de la mer._

On a des écoles, dit Dieu. Je pense que c'est pour désapprendre

Le peu que l'on sait.

La vie aussi est une école, disent-ils. On y apprend tous les jours.

Je la connais, cette vie qui commence au baptême et qui finit à

l'extrême-onction.

C'est une usure perpétuelle, une constante, une croissante

flétrissure. On descend tout le temps.

Heureux celui qui peut rester tel que le jour de son baptême

Et de sa première communion. La vie commence au baptême, dit Dieu.

Sera-t-il dit qu'elle finit à la première.

Et non point à la dernière communion.

Sera-t-il dit que l'homme finit à sa première communion.

Et non point au viatique, qui est sa dernière communion.

Ils s'emplissent d'expérience, disent-ils; ils gagnent de

l'expérience; ils apprennent la vie; de jour en jour ils amassent

de l'expérience. Singulier trésor, dit Dieu

Trésor de vide et de disette.

Trésor de la disette des sept années, trésor de vide et de

flétrissure et de vieillissement.

Trésor de rides et d'inquiétudes.

Trésor des années maigres. Accroissez-le, ce trésor, dit Dieu. Dans

des greniers vides

Vous entasserez des sacs vides

D'une Égypte vide.

Vous accroissez le trésor de vos peines et de vos misères.

Et les sacs de vos soucis et de vos petitesses.

Vous acquérez de l'expérience, dites-vous, vous accroissez votre

expérience.

Vous allez toujours en descendant, dit Dieu, vous allez toujours en

diminuant, vous allez toujours en perdant.

Vous allez toujours en pente. Vous allez toujours en vous flétrissant

et en vous ridant et en vieillissant.

Et vous ne remonterez jamais cette pente.

Ce que vous nommez l'expérience, votre expérience, moi je le nomme

La déperdition, la diminution, le décroissement, la perte de

l'espérance.

Car je le nomme la déperdition prétentieuse,

La diminution, le décroissement, la perte de l'innocence.

Et c'est une dégradation perpétuelle.

Or c'est l'innocence qui est pleine et c'est l'expérience qui est

vide.

C'est l'innocence qui gagne et c'est l'expérience qui perd.

C'est l'innocence qui est jeune et c'est l'expérience qui est vieille.

C'est l'innocence qui croît et c'est l'expérience qui décroît.

C'est l'innocence qui naît et c'est l'expérience, qui meurt.

C'est l'innocence qui sait et c'est l'expérience qui ne sait pas.

C'est l'enfant qui est plein et c'est l'homme qui est vide.

Vide comme une courge vide et comme un tonneau vide:

Voilà, dit Dieu, ce que j'en fais, de votre expérience.

Allez, mes enfants, allez à l'école.

Et vous, hommes, allez à l'école de la vie.

Allez apprendre

A désapprendre.

Toute histoire s'est jouée deux fois, dit Dieu. Une fois en juiverie.

Et une fois en chrétiennerie. L'enfant (Jésus) s'est joué deux fois.

Une fois en Benjamin et une fois dans l'enfant Jésus.

Et l'enfant perdu et la brebis perdue et la drachme perdue s'est

jouée deux fois.

Et la première fois ce fut dans Joseph, _je suis Joseph votre frère_.

Il fallait que cela fût joué, dit Dieu. Et deux fois plutôt qu'une.

Car il y a dans l'enfant, car il y a dans l'enfance une grâce unique.

Une entièreté, une premièreté

Totale.

Une origine, un secret, une source, un point d'origine.

Un commencement pour ainsi dire absolu.

Les enfants sont des créatures neuves.

Eux aussi, eux surtout, eux premiers ils prennent le ciel de force.

_Rapiunt_, ils ravissent. Mais quelle douce violence.

Et quelle agréable force et quelle tendresse de force.

Comme un père endure volontiers

Comme il aime à endurer les violences de cette force,

Les embrassements de cette tendresse.

Pour moi, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde

Qu'un gamin d'enfant qui cause avec le bon Dieu

Dans le fond d'un jardin.

Et qui fait les demandes et les réponses (C'est plus sûr).

Un petit homme qui raconte ses peines au bon Dieu

Le plus sérieusement du monde.

Et qui se fait lui-même les consolations du bon Dieu.

Or je vous le dis ces consolations qu'il se fait.

Elles viennent directement et proprement de moi.

Je ne connais rien d'aussi beau dans tout le monde, dit Dieu.

Qu'un petit joufflu d'enfant, hardi comme un page,

Timide comme un ange,

Qui dit vingt fois bonjour, vingt fois bonsoir en sautant.

Et en riant et en (se) jouant.

Une fois ne lui suffit pas. Il s'en faut. Il n'y a pas de danger.

Il leur en faut, de dire bonjour et bonsoir. Ils n'en ont jamais

assez.

C'est que pour eux la vingtième fois est comme la première. Ils

comptent comme moi.

C'est ainsi que je compte les heures.

Et c'est pour cela que toute l'éternité et que tout le temps

Est (comme) un instant dans le creux de ma main.

Rien n'est beau comme un enfant qui s'endort en faisant sa prière,

dit Dieu.

Je vous le dis, rien n'est aussi beau dans le monde.

Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans le monde.

Et pourtant j'en ai vu des beautés dans le monde

Et je m'y connais. Ma création regorge de beautés.

Ma création regorge de merveilles.

Il y en a tant qu'on ne sait pas où les mettre.

J'ai vu des millions et des millions d'astres rouler sous mes pieds

comme les sables de la mer.

J'ai vu des journées ardentes comme des flammes.

Des jours d'été de juin, de juillet et d'août.

J'ai vu des soirs d'hiver posés comme un manteau.

J'ai vu des soirs d'été calmes et doux comme une tombée de paradis

Tout constellés d'étoiles.

J'ai vu ces coteaux de la Meuse et ces églises qui sont mes propres

maisons.

Et Paris et Reims et Rouen et des cathédrales qui sont mes propres

palais et mes propres châteaux.

Si beaux que je les garderai dans le ciel.

J'ai vu la capitale du royaume et Rome capitale de chrétienté.

J'ai entendu chanter la messe et les triomphantes vêpres.

Et j'ai vu ces plaines et ces vallonnements de France.

Qui sont plus beaux que tout.

J'ai vu la profonde mer, et la forêt profonde, et le coeur profond de

l'homme.

J'ai vu des coeurs dévorés d'amour

Pendant des vies entières

Perdus de charité.

Brûlant comme des flammes.

J'ai vu des martyrs si animés de foi

Tenir comme un roc sur le chevalet

Sous les dents de fer.

(Comme un soldat qui tiendrait bon tout seul toute une vie

Par foi

Pour son général (apparemment) absent).

J'ai vu des martyrs flamber comme des torches

Se préparant ainsi les palmes toujours vertes.

Et j'ai vu perler sous les griffes de fer

Des gouttes de sang qui resplendissaient comme des diamants.

Et j'ai vu perler des larmes d'amour

Qui dureront plus longtemps que les étoiles du ciel.

Et j'ai vu des regards de prière, des regards de tendresse,

Perdus de charité

Qui brilleront éternellement dans les nuits et les nuits.

Et j'ai vu des vies tout entières de la naissance à la mort,

Du baptême au viatique,

Se dérouler comme un bel écheveau de laine.

Or je le dis, dit Dieu, je ne connais rien d'aussi beau dans tout le

monde

Qu'un petit enfant qui s'endort en faisant sa prière

Sous l'aile de son ange gardien

Et qui rit aux anges en commençant de s'endormir.

Et qui déjà mêle tout ça ensemble et qui n'y comprend plus rien

Et qui fourre les paroles du _Notre Père_ à tort et à travers

pêle-mêle dans les paroles du _Je vous salue Marie_.

Pendant qu'un voile déjà descend sur ses paupières

Le voile de la nuit sur son regard et sur sa voix.

J'ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis.

Je n'ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent je ne connais

rien de si beau dans le monde

Que cet enfant qui s'endort en faisant sa prière

(Que ce petit être qui s'endort de confiance)

Et qui mélange son _Notre Père_ avec son _Je vous salue Marie_.

Rien n'est aussi beau et c'est même un point

Où la sainte Vierge est de mon avis.

Là-dessus.

Et je peux bien dire que c'est le seul point où nous soyons du même

avis. Car généralement nous sommes d'un avis contraire.

Parce qu'elle est pour la miséricorde.

Et moi il faut bien que je sois pour la justice.

Aussi, dit Dieu, comme je comprends mon fils. Mon fils le leur a

assez dit. (Or il faut entendre toutes les paroles de mon fils au

pied de la lettre). _Sinite parvulos._ Laissez venir.

_Sinite parvulos venire ad me._ Laissez les tout petits venir à moi.

Les petits enfants.

_Alors lui furent offerts des tout petits pour qu'il leur imposât les

mains, et priât. Or les disciples les rabrouaient._

_Mais Jésus leur dit: Laissez les tout petits, et ne les empêchez

point de venir à moi: talium est enim regnum coelorum. De tels en

effet est le royaume des cieux._ Aux tels, aux comme eux appartient

le royaume des cieux.

_Et quand il leur eut imposé les mains, il s'en alla._

Vous autres hommes, (dit Dieu), essayez donc seulement de faire un

mot d'enfant.

Vous savez bien que vous ne pouvez pas.

Et non seulement vous ne pouvez pas en faire.

Pas même un seul, mais quand on vous en fait

Vous ne pouvez pas même les retenir. Quand un mot d'enfant éclate

parmi vous

Vous vous récriez, vous éclatez vous-mêmes d'une admiration

Sincère et profonde et qui vous rachèterait et à laquelle je rends

justice.

Et vous dites, de partout vous dites,

Vous dites des yeux, vous dites de la voix,

Vous riez, vous dites en vous-mêmes et vous dites tout haut à table:

Il est bon, celui-là, je le retiens. Et vous vous jurez

D'en faire part à vos amis, de le dire à tout le monde,

Tant vous avez d'orgueil pour vos enfants (je ne vous en veux pas,

dit Dieu.

C'est encore ce que vous avez de meilleur et c'est ce qui vous

rachèterait).

Vous croyez que vous allez facilement le rapporter.

Mais quand vous allez tout flambants pour le rapporter,

Vous vous apercevez que vous ne le savez plus.

Et non seulement cela, mais que vous ne pourrez plus le retrouver. Il

s'est évanoui de votre mémoire.

C'est une eau trop pure qui a fui de votre sale mémoire, de votre

mémoire souillée.

Qui a voulu fuir, qui n'a pas voulu y rester.

Vous vous rendez très bien compte qu'il était à une certaine place,

qu'il avait un certain goût,

Qu'il était là, qu'il occupait cette certaine place, qu'il était dans

cette région, qu'il tenait cette place, qu'il avait un certain

volume. Mais vous avez la sensation nette

Qu'il est parti ou plutôt qu'il est reparti et qu'il ne reviendra

jamais plus,

Que d'ailleurs vous étiez parfaitement indigne

Qu'il demeurât et vous restez bouche bée et vous avez parfaitement la

sensation

Que vous seriez parfaitement incapable de le retrouver,

C'est-à-dire de le faire revenir,

Parce que c'est d'une tout autre qualité d'âme.

Et vous le sentez bien, que c'est ainsi, que c'est juste, et que rien

n'y reviendra, et que rien n'y fera plus.

Et que c'est votre ancienne âme,

ô hommes,

qui a passé,

Hommes malins alors vous ne faites plus le malin.

Hommes savants alors vous ne faites plus le savant.

Hommes qui avez été à l'école alors vous ne savez plus rien

Et vous n'avez plus qu'à courber le front

(C'est d'ailleurs ce que vous faites, il faut vous rendre cette

justice)

Quand un mot d'enfant passe dans le cercle de famille,

Quand un mot d'enfant

Tombe

Dans le fatras quotidien,

Dans le bruit quotidien,

(Dans le soudain silence)

Dans le recueillement soudain

De la table de famille.

O hommes et femmes assis à cette table soudain courbant le front vous

écoutez passer

Votre ancienne âme.

Quand un mot d'enfant tombe

Comme une source, comme un rire,

Comme une larme dans un lac.

O hommes et femmes assis à cette table soudain courbant le front,

l'oeil fixe, et les doigts immobiles et arrêtés et légèrement

tremblants sur le morceau de pain,

Les doigts agités d'un léger tremblement, la respiration arrêtée,

Vous écoutez passer

Votre ancienne âme.

Une voix est venue,

Hommes à table,

Comme d'une autre création même.

Une voix est montée,

Hommes à table,

Une voix est venue,

C'est d'un monde où vous étiez.

Une source a jailli,

Hommes à table,

C'est la source de votre première âme.

Vous aussi vous avez ainsi parlé.

Vous étiez d'autres hommes, hommes à table.

Vous étiez d'autres êtres, hommes à table.

Vous étiez des enfants comme eux.

Vous faisiez des mots d'enfants, hommes à table.

Allez donc à présent faire des mots d'enfants.

Un mot est passé, un mot est monté, un mot est venu, hommes à table.

Un mot est tombé dans le silence de votre table.

Et soudain vous avez reconnu.

Et soudain vous avez salué.

Votre ancienne âme.

Un mot a jailli étourdi.

Un mot a volé étourneau.

_Hastis musars._

Et frémissants vous avez senti passer

Toute la jeunesse

Du vieux

Dieu.

Ils sont le lait et le miel, dit Dieu, une innocence dont on n'a pas

idée. (Et les hommes sont le pain et le vin).

Lavés de l'eau ils sont comme une autre chair, n'étant pas seulement

d'une autre âme.

D'une autre qualité d'âme.

Lavés de l'eau ils sont une autre nourriture, une chair plus tendre,

ils sont le lait même et le miel.

Et l'homme, Hommes à la sainte Table, Hommes à la Table éternelle,

L'Homme est le Pain et le Vin

L'Homme est une nourriture plus forte, une nourriture virile.

Mais l'enfant est une blanche nourriture, une pure nourriture, une

nourriture plus tendre.

Et le Pain et le Vin sont des Nourritures adultes, de dures

Nourritures d'homme.

Et ce Vin venait de cette Grappe. Mais ce lait et ce miel venaient

des ruisseaux mêmes.

_Et étant allés jusqu'au Torrent-de-la-Grappe de raisin, ils

coupèrent une branche de vigne avec sa grappe, que deux hommes

portèrent sur un levier. Ils prirent aussi des grenades et des

figues de ce lieu-là,_

_qui fut appelé depuis Nehel-escol, le Torrent-de-la-Grappe, parce

que les enfants d'Israël emportèrent de là cette grappe de raisin._

_Ils leur dirent: Nous avons été dans le pays où vous nous avez

envoyés, et où coulent véritablement des ruisseaux de lait et de

miel, comme on le peut connaître par ces fruits._

_Mais elle a des habitants très forts, et de grandes villes fermées

de murailles. Nous y avons vu la race d'Enac._

_Sinite parvulos venire ad me.

Talium est enim regnum coelorum_ c'est le mot de mon fils.

Mais ce n'est pas seulement le mot de mon fils. C'est mon mot.

Quel engagement, l'Église, ma fille l'Église me le fait reprendre

Et me le fait dire (or je ne démentirai jamais une liturgie.

Une prière, une oraison de ma fille l'Église).

Par l'Église, par le ministère du prêtre j'ai repris l'engagement,

j'ai repris le mot de mon fils:

_Laissez venir à moi les tout petits.

Des tels est en effet le royaume des cieux._

Ainsi ma liturgie romaine se noue à ma prédication centrale et

cardinale

Et à ma prophétie judéenne.

Et la chaîne est juive et romaine en passant par un gond, par une

articulation.

Par une origine centrale.

Tout est annoncé par ma prophétie juive.

Tout au centre, tout au coeur est réalisé, tout est consommé par mon

fils.

Tout est consommé, tout est célébré par ma liturgie romaine.

Le prophète juif prédit.

Mon fils dit.

Et moi je redis.

Et on me fait redire.

Et il y a un rappel, un écho, un report et comme un retour, qui est

saint Louis.

Je veux dire: Il y a un rappel, un écho, un report et comme un retour

qui sont les saints.

Il y a un reflet.

Il y a une lumière avant, une lumière pendant, une lumière, un reflet

après.

On a été trois fois en Égypte, dit Dieu. Et une fois c'est Joseph.

Et une fois c'est Jésus.

Et une fois c'est saint Louis.

On a été trois fois en Égypte et c'est une terre singulière.

Et une fois c'était Joseph conduisant Jacob c'est-à-dire Israël.

Et une fois ce fut le Joseph conduisant Jésus.

Et une fois ce fut saint Louis conduisant Joinville

Et le menu peuple de France et les autres barons français.

Singulière Égypte, dit Dieu, singulière destinée de cette Égypte

temporelle.

Haute et triple destinée. On y fit trois voyages.

Une fuite. Une fuite. Une croisade.

Une entrée. Une retraite. Une croisade.

Un enfant vendu. Un enfant en fuite. Un roi en croisade.

Un ministre du roi. Un roi sur son âne. Un roi en prison.

O théâtre d'Égypte, on y a joué trois fois.

Une fois avant. Une fois pendant. Une fois après.

Longue destinée temporelle, dit Dieu, patience temporelle, en vérité

cette terre a été fort honorée.

Les pas ont marché dans les pas, dit Dieu, le talon juste dans le

talon et les pieds ont retrouvé leur propre trace.

C'est un pays de désert, dit Dieu, du moins on le dit.

Ou plutôt c'est une grasse vallée longue toute bordée, toute entourée

de déserts et l'on n'y accède point autrement que par le désert et

le sable.

Mais sur ce sable les traces ne se sont point effacées et les pieds

ont retrouvé la trace des pieds.

Les pieds nouveaux sont retombés juste dans les pieds antiques.

O terre antique, de loin en loin par le désert, par la mer le

voyageur est venu.

Des siècles passaient, ô terre antique, des siècles d'intervalle, et

tout paraissait oublié.

Mais après des siècles d'intervalle par le désert, par la mer ton roi

revenait, ô terre antique, ton roi voyageur.

Et les pieds n'hésitaient point pour se poser dans la trace des pieds.

Ton roi est venu trois fois, ô terre antique, ô terre destinée.

La première fois c'était un petit garçon vendu esclave

A des marchands

Et tu en fis le ministre de ton roi.

La deuxième fois c'était un petit garçon qu'on faisait fuir à dos

d'âne.

Et un jour tu le renvoyas pour devenir le Roi des rois.

_Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait._ Et la

troisième fois c'était

le roi de France,

Récemment débarqué de ses royales

Galères.

Des siècles et des siècles passaient, ô terre d'Égypte, des siècles

d'intervalle,

Et tout paraissait oublié.

Mais toujours ton roi est revenu

Au rendez-vous.

Terre antique, au coeur fertile, au front couronné de sables,

Nul sable jamais n'a effacé,

Terre antique nul sable n'effacera

La trace de ces pas.

Terre antique entourée, terre antique cernée d'un infranchissable

Sable, désert aux plis infranchissables tu as été franchi trois fois.

Terre antique trois fois ton roi

A trouvé le chemin de ton coeur.

Terre antique entre toutes, antique sur toutes tu t'endors dans un

long sommeil mais tu as été réveillée trois fois.

Et une fois c'était un petit juif.

Et une fois c'était un petit juif.

Et une fois c'était un baron français.

Et la première fois c'était le Prophète.

Et la troisième fois c'était le Saint.

Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Prophète et le

Saint.

O terre antique, terre d'Égypte tu parais dormir, mais tu as été

honorée trois fois.

Et la première fois c'était sous l'ancienne loi,

Presque au commencement de l'ancienne loi.

Et la deuxième fois; et la troisième fois c'était sous la loi

nouvelle,

Dans la floraison de la loi nouvelle.

Mais la deuxième fois qu'est-ce que c'était,

Sinon sous cet achèvement, sous ce couronnement de l'ancienne loi

Que fut cette naissance et cette enfance et ce commencement de la loi

nouvelle.

O terre antique, terre d'Égypte tu parais dormir, mais tu as été

visitée trois fois.

Et la première fois c'était le Juste.

Et la troisième fois c'était le Saint.

Mais la deuxième fois qui était-ce, sinon à la fois le Juste et le

Saint.

O terre antique, terre d'Égypte, terre à la longue mémoire tu parais

dormir mais tu as été foulée trois fois.

Et la première fois c'était le roi des Juifs.

Et la troisième fois c'était le roi de Chrétienté.

Mais la deuxième fois, qui était-ce, _rex Judaeorum_, sinon à la fois

le roi des Juifs

Et le roi de Chrétienté.

Terre antique, terre d'Égypte tu parais endormie, mais ton sommeil a

été troublé trois fois

Par les pas qui venaient.

Terre tu as été bénie trois fois et toi désert stérile tu as été

arrosé trois fois.

_Rorate, coeli, desuper. Et nubes pluant justum.

Cieux, faites votre rosée, d'en haut. Et que les nuages pleuvent le

Juste._

_Cieux, faites descendre votre rosée._ O terre d'Égypte, dit Dieu,

singulière terre,

Tu as fourni une singulière histoire,

Tu as fourni une singulière destinée.

Tu as été grandement honorée temporellement,

Terre endormie trois fois réveillée,

Terre ignorée trois fois visitée,

Terre oubliée trois fois remémorée

Ainsi, dit Dieu, tout se joue trois fois. Le prophète parle avant.

Mon fils parle pendant.

Le saint parle après.

Et moi je parle toujours.

Et c'est là que l'on voit que mon fils est le centre et le coeur et

la voûte et la clef

Et la nef et le croisement de l'axe,

Et le point de l'articulation.

Et le gond qui fait tourner la porte.

Le prince des prophètes et le prince des saints.

Le prophète, le juste vient devant.

Mon fils vient pendant.

Le saint vient après.

Et moi je viens toujours.

Et l'Église, qui est la communion des saints et la communion des

fidèles vient aussi après, vient aussi toujours.

Or je ne laisserai pas manquer mon Église, dit Dieu, je ne la

laisserai pas errer, je ne la laisserai pas faillir.

Terre antique d'Égypte qui dors faussement, dit Dieu, qui réellement

veilles,

Je m'engage autant dans les commandements de l'Église que dans mes

propres

Commandements.

Je m'engage autant dans les enseignements de l'Église que dans mes

propres

Enseignements.

Je m'engage autant dans une liturgie que je me suis engagé avec Moïse

Et que mon fils avec eux s'est engagé sur la montagne.

Or cela, ce que mon fils a dit une fois, _sinite parvulos venire ad

me,--laissez les petits venir à moi,_--je le redis, on me le fait

redire toutes les fois (quel engagement).

Et mon fils l'avait dit de quelques enfants qui jouaient, et qui,

aussitôt bénis, le quittèrent pour retourner jouer.

Mais moi je le dis, on me le fait dire à chaque enfant qui ne

retournera plus jouer,

Sinon dans mon paradis.

Or cela (quel engagement) je le redis à cet office des morts, à qui

tout vient aboutir.

Auquel tout s'achemine. _Office des morts pour l'enterrement d'un

enfant._ Le Célébrant se revêt d'un surplis et d'une étole blanche.

Et comme le jour du baptême il est allé chercher l'enfant jusqu'au

seuil de l'église,

Qui est le seuil de ma maison,

Et ainsi le seuil de la Maison de son Père,

Ainsi le jour de cet enterrement il va chercher l'enfant dans la

paroisse jusqu'à la Maison de son père.

Jusqu'au seuil de la maison de son père.

Et la Croix même marche portée au-devant de cet enfant qui est mort

dans la paroisse.

Et quand le cortège revient vers l'église

La croix marche portée devant.

La croix et le prêtre et le répondant et les enfants de choeur

marchent en avant.

Et par la grande rue du village tout le village.

Toute la paroisse suit derrière.

Les hommes et les femmes et les enfants.

Et les femmes pleurent. Et tout est blanc.

Et le célébrant chante

le vieux psaume du roi David,

_Beati immaculati in via.

Heureux les sans tache dans la voie._

Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. · 第 7 / 13 段