_L'ayant donc tiré de la citerne, et voyant ces marchands Madianites

qui passaient, ils le vendirent vingt pièces d'argent aux

Ismaëlites, qui le menèrent en Égypte._

JEANNETTE

_Ils le vendirent vingt pièces d'argent._ Un autre,

Un autre fut vendu.

MADAME GERVAISE

Un autre fut envoyé vers ses frères, pour savoir comment les brebis

se portaient. Un autre fut dépouillé de sa robe et jeté dans cette

vieille citerne qui était sans eau. Un autre fut vendu.

JEANNETTE

Un autre fut emmené en Égypte, dans la même, dans une autre Égypte.

Un autre fut vendu.

MADAME GERVAISE

C'est une figure, mon enfant. C'est une histoire unique et elle fut

jouée deux fois. Une fois en juiverie, une fois en chrétiennerie.

Et pour celui qui regarde les deux fois se voient en transparence

l'une sur l'autre.

JEANNETTE

Un autre fut lié, un autre fut vendu.

MADAME GERVAISE

Un autre fut vendu esclave.

JEANNETTE

Un autre aussi fut retrouvé. Un autre aussi fut reconnu. Un autre

aussi se dévoila. _Je suis Jésus, votre frère._

MADAME GERVAISE

Un autre se manifesta dans sa gloire, et dans le ministère et dans le

gouvernement du royaume.

JEANNETTE

Dans le gouvernement d'une Égypte éternelle. _Ruben étant retourné à

la citerne, et n'y ayant point trouvé l'enfant._

MADAME GERVAISE

Un autre a rompu le sceau de son secret. Un autre est apparu dans sa

gloire. Un autre est apparu à la droite. Un autre est apparu dans

le gouvernement. Un autre est apparu sur les degrés du trône. Un

autre est apparu dans son ascension.

JEANNETTE

Et c'était Jésus notre frère. _Je suis Jésus,

Je suis Jésus votre frère._

Et nous autres nous sommes ces gerbes et ces onze étoiles.

_Un homme avait douze fils._ Et nous autres nous sommes ces frères

ingrats,

les onze ou enfin les dix ou enfin les neuf mauvais fils de Jacob.

_Ruben étant retourné à la citerne, et n'y ayant point retrouvé

l'enfant,_

MADAME GERVAISE

_déchira ses vêtements, et vint dire à ses frères: L'enfant ne paraît

plus, et que deviendrai-je?_

_Après cela ils prirent la robe..._

JEANNETTE

Une autre robe fut ravie. _Après cela ils prirent la robe de Joseph,

et l'ayant trempée dans le sang d'un chevreau qu'ils avaient tué,_

MADAME GERVAISE

_ils l'envoyèrent au père, lui faisant dire par ceux qui la lui

portaient: Voici une robe que nous avons trouvée, voyez si c'est

celle de votre fils, ou non._

JEANNETTE

_Le père l'ayant reconnue, dit: C'est la robe de mon fils, une bête

cruelle l'a dévoré, une bête a dévoré Joseph._

MADAME GERVAISE

_Et ayant déchiré ses vêtements, il se couvrit d'un cilice, pleurant

son fils fort longtemps._

JEANNETTE

_Alors tous ses enfants s'assemblèrent, pour tâcher de soulager leur

père dans sa douleur: mais il ne voulut point recevoir de

consolation, et il dit: Je pleurerai toujours jusqu'à ce que je

descende avec mon fils au fond de la terre. Ainsi il continua

toujours de pleurer._

MADAME GERVAISE

_Cependant les Madianites vendirent Joseph en Égypte._

Un homme avait douze fils. Or celui qu'il aimait plus que tous les

autres (_Israël aimait Joseph plus que tous ses autres enfants,

parce qu'il l'avait eu étant déjà vieux, et il lui avait fait faire

une robe de plusieurs couleurs_) celui-là même était esclave en

Égypte et il croyait qu'il était mort.

Or c'est pour cela même qu'il eut plus tard cette grande joie.

Qu'il ne pouvait pas en avoir autrement.

JEANNETTE

_... et je n'aurai au-dessus de vous que le trône et la qualité de

Roi._

MADAME GERVAISE

_Pharaon dit encore à Joseph: Je vous établis aujourd'hui pour

commander à toute l'Égypte._

JEANNETTE

_Ensemble il ôta son anneau de sa main et le mit en celle de Joseph;

il le fit revêtir d'une robe de fin lin, et lui mit au cou un

collier d'or._

MADAME GERVAISE

_Il le fit monter sur l'un de ses chars, qui était le second après le

sien, et fit crier par un Héraut, que tout le monde fléchît le

genou devant lui, et que tous reconnussent qu'il avait été établi

pour commander à toute l'Égypte._

JEANNETTE

_Le Roi dit encore à Joseph: Je suis Pharaon; nul ne remuera ni le

pied ni la main dans toute l'Égypte que par votre commandement._

MADAME GERVAISE

_Il changea aussi son nom, et il l'appela en langue Égyptienne..._

JEANNETTE

_... le Sauveur du Monde._

MADAME GERVAISE

_Les sept années de fertilité vinrent donc; et le blé ayant été mis

en gerbes, fut serré ensuite dans les greniers de l'Égypte._

JEANNETTE

Trente et trois années de fertilité vinrent donc; et le blé ayant été

mis en gerbes, fut serré ensuite dans les greniers d'une Égypte

éternelle.

MADAME GERVAISE

_On mit aussi en réserve dans toutes les villes cette grande

abondance de grains._

JEANNETTE

On mit aussi en réserve dans tout le ciel cette grande abondance de

grâces.

MADAME GERVAISE

_Car il y eut si grande quantité de froment, qu'elle égalait le sable

de la mer, et qu'elle ne pouvait pas même se mesurer._

JEANNETTE

Car il y eut une si grande quantité de grâces, qu'elle égalait le

sable de la mer, et qu'elle ne pouvait pas même se mesurer.

MADAME GERVAISE

_Ces sept années..._

JEANNETTE

Il avait lié les sacs de blé pour les greniers à blé. Un autre

Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers à grâces.

Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers du ciel.

Un autre lia les sacs de grâces pour les greniers

Éternels.

MADAME GERVAISE

_Ces sept années..._

JEANNETTE

Dans les sept années grasses il avait lié les sacs de blé pour les

greniers à blé du pays

D'Égypte. Un autre

Dans les trente-trois années grasses un autre

Lia les sacs de vertus, les sacs de mérites, les sacs de grâces

Pour les greniers à blé du pays éternel.

MADAME GERVAISE

_Ces sept années de fertilité d'Égypte étant donc passées,_

JEANNETTE

Ces trente-trois années de fertilité du coeur étant donc passées,

MADAME GERVAISE

_Les sept années de stérilité vinrent ensuite, selon la prédiction de

Joseph:_

JEANNETTE

Les innombrables années de la stérilité du coeur

Vinrent ensuite,

Selon la prédiction de Jésus:

MADAME GERVAISE

_Une grande famine survint dans tout le monde;_

JEANNETTE

Une grande famine survint dans tout le monde;

MADAME GERVAISE

_Mais il y avait du blé dans toute l'Égypte._

JEANNETTE

Mais il y a du blé dans toute cette Égypte

Éternelle.

MADAME GERVAISE

_Le peuple étant pressé à la famine,

cria à Pharaon,

et lui demanda de quoi vivre._

JEANNETTE

Et aujourd'hui.

Et à présent c'est nous ce peuple qui est pressé de la famine.

Et nous crions vers Dieu,

Lui demandant de quoi vivre.

MADAME GERVAISE

_Mais il leur dit: Allez trouver Joseph,

Et faites tout ce qu'il vous dira._

JEANNETTE

Mais il nous dit: Allez trouver Jésus,

Et faites tout ce qu'il vous dira.

MADAME GERVAISE

_Cependant la famine croissait tous les jours dans toute la terre:_

JEANNETTE

et Jésus...

MADAME GERVAISE

_et Joseph ouvrant tous les greniers,_

JEANNETTE

_vendait du blé aux Égyptiens,_

MADAME GERVAISE

_parce qu'ils étaient tourmentés eux-mêmes de la famine._

_Et on venait de toutes les provinces en Égypte pour acheter de quoi

vivre, et pour trouver quelque soulagement_

JEANNETTE

_dans la rigueur de cette famine._

_Cependant Jacob ayant ouï dire qu'on vendait du blé en Égypte, dit à

ses enfants: Pourquoi négligez-vous?_

_J'ai appris qu'on vend du blé en Égypte; allez-y acheter ce qui nous

est nécessaire, afin que nous puissions vivre et que nous ne

mourions pas de faim._

MADAME GERVAISE

_Les dix frères de Joseph allèrent donc en Égypte pour y acheter du

blé;_

JEANNETTE

_Jacob retint Benjamin avec lui, ayant dit à ses frères qu'il

craignait_

_qu'il ne lui arrivât quelque accident dans le chemin._

MADAME GERVAISE

_Ils entrèrent dans l'Égypte avec les autres qui y allaient pour y

acheter;_

_parce que la famine était dans le pays de Chanaan._

JEANNETTE

_Joseph commandait dans toute l'Égypte,_

MADAME GERVAISE

_et le blé ne se vendait aux peuples que par son ordre. Ses frères

l'ayant donc adoré,

il les reconnut: et leur parlant assez rudement, comme à des

étrangers, il leur dit:_

JEANNETTE

faisant un peu la grosse voix

_D'où venez-vous?_

MADAME GERVAISE

_Ils lui répondirent:_

JEANNETTE

faisant un peu la petite voix

_Du pays de Chanaan pour acheter ici de quoi vivre._

_Et quoi qu'il connût bien ses frères, il ne fut point néanmoins

connu d'eux._

_Alors se souvenant des songes qu'il avait eus autrefois,_

MADAME GERVAISE

_il leur dit: Vous êtes des espions, et vous êtes venus ici pour

considérer les endroits les plus faibles de l'Égypte._

JEANNETTE

_Ils répondirent: Seigneur, cela n'est pas ainsi; mais vos serviteurs

sont venus ici pour acheter du blé._

MADAME GERVAISE

_Nous sommes tous enfants d'un seul homme,_

JEANNETTE

Nous sommes tous enfants d'un seul Dieu.

MADAME GERVAISE

_Nous sommes tous enfants d'un seul homme, nous venons avec des

pensées de paix,_

JEANNETTE

Et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

MADAME GERVAISE

_et vos serviteurs n'ont aucun mauvais dessein._

_Leur répondit: Non cela n'est pas; mais vous êtes venus pour

remarquer ce qu'il y a de moins fortifié dans l'Égypte._

_Ils lui dirent: Nous sommes douze frères, enfants d'un même homme

dans le pays de Chanaan, et vos serviteurs. Le dernier est avec

notre père, et l'autre n'est plus._

JEANNETTE

Comme était Benjamin dans la maison de Jacob, _le dernier est avec

notre père,_ ainsi est l'espérance dans la maison des vertus.

MADAME GERVAISE

_Voilà, dit Joseph, ce que je disais: Vous êtes des espions_

JEANNETTE

faisant la grosse voix et s'adoucissant peu à peu

[d'ailleurs toute cette récitation sacrée, venue dans le courant même

de leur commune oraison, se fait: avant tout comme d'une belle

histoire; ensemble comme d'une histoire amusante; en dessous comme

d'une histoire de tendresse; d'une tendresse grandissante, si grande

qu'en même temps on s'en défend constamment jusqu'à l'éclatement final]

_Je m'en vais éprouver si vous dites la vérité. Vive Pharaon,_

[c'est surtout ce _Vive Pharaon_ qui les amuse. Elles le font dans une

très grosse voix]

_Vive Pharaon, vous ne sortirez point d'ici jusqu'à ce que le dernier

de vos frères y soit venu._

MADAME GERVAISE

_Envoyez l'un de vous pour l'y amener: cependant vous demeurerez en

prison jusqu'à ce que j'aye reconnu si ce que vous dites est vrai

ou faux, autrement,_ même jeu, _vive Pharaon, vous êtes des

espions._

_Il les fit donc mettre en prison pour trois jours._

_Et le troisième jour il les fit sortir de prison, et leur dit:

Faites ce que je vous dis, et vous vivrez: car je crains Dieu._

_Si vous venez ici dans un esprit de paix, que l'un de vos frères

demeure lié dans la prison; et allez-vous-en vous; emportez en

votre pays le blé que vous avez acheté,_

_et amenez-moi le dernier de vos frères, afin que je puisse

reconnaître si ce que vous dites est véritable, et que vous ne

mouriez point. Ils firent ce qu'il leur avait ordonné._

JEANNETTE

_Et ils se disaient l'un à l'autre: C'est justement que nous

souffrons tout ceci, parce que nous avons péché contre notre frère,

et que voyant la douleur de son âme lorsqu'il nous priait, nous ne

l'écoutâmes point: c'est pour cela que nous sommes tombés dans

cette affliction._

MADAME GERVAISE

_Ruben l'un d'entre eux leur disait: Ne vous dis-je pas: Ne commettez

point un si grand crime contre cet enfant? Et vous ne m'écoutâtes

point. C'est son sang maintenant que l'on redemande._

JEANNETTE

_Ils ne savaient pas que Joseph les entendît, parce qu'il leur

parlait par un truchement.

Mais il se retira pour un peu de temps, et versa des larmes._

MADAME GERVAISE

_Et étant revenu il leur parla._

_Il fit prendre Siméon, et le fit lier devant eux; et il commanda à

ses officiers d'emplir leurs sacs de blé, et de remettre dans le

sac de chacun d'eux l'argent, en y ajoutant encore des vivres pour

se nourrir pendant le chemin: ce qui fut exécuté aussitôt._

_Les frères de Joseph s'en allèrent donc, emportant leur blé sur

leurs ânes._

_Et l'un d'eux ayant ouvert son sac dans l'hôtellerie pour donner à

manger à son âne, vit son argent à l'entrée du sac,_

_et il dit à ses frères: On m'a rendu mon argent; le voici dans mon

sac. Ils furent tous saisis d'étonnement et de trouble; et ils

s'entredisaient: Quelle est cette conduite de Dieu sur nous?_

_Lorsqu'ils furent arrivés chez Jacob leur père au pays de Chanaan,

ils lui racontèrent tout ce qui leur était arrivé, en disant:_

_Le Seigneur de ce pays-là nous a parlé rudement, et il nous a pris

pour des espions qui venaient observer le royaume._

_Nous lui avons répondu: Nous sommes gens paisibles, et très éloignés

d'avoir aucun mauvais dessein._

_Nous étions douze frères enfants d'un même père._

JEANNETTE

_Nous étions douze frères enfants d'un même père. L'un n'est plus, le

plus jeune est avec notre père au pays de Chanaan._

MADAME GERVAISE

_Il nous a répondu: Je veux éprouver s'il est vrai que vous n'ayez

que des pensées de paix. Laissez-moi donc ici l'un de vos frères;

prenez le blé qui vous est nécessaire pour vos maisons, et vous en

allez;_

_et amenez-moi le plus jeune de vos frères, afin que je sache que

vous n'êtes point des espions; que vous puissiez ensuite remener

avec vous celui que je retiens prisonnier, et qu'il vous soit

permis à l'avenir d'acheter ici ce que vous voudrez._

_Après avoir ainsi parlé, comme ils jetaient leur blé hors de leurs

sacs, ils trouvèrent chacun leur argent lié à l'entrée du sac, et

ils en furent tous épouvantés._

JEANNETTE

_Alors Jacob, leur père, leur dit:_

_Vous m'avez réduit à être sans enfants. Joseph n'est plus au monde,

Siméon est en prison, et vous voulez m'enlever Benjamin. Tous ces

maux sont retombés sur moi._

MADAME GERVAISE

_Ruben lui répondit: Faites mourir mes deux enfants, si je ne vous le

ramène. Confiez-le moi, et je vous le rendrai._

JEANNETTE

_Non, dit Jacob, mon fils n'ira point avec vous. Son frère est mort,

et il est demeuré seul. S'il lui arrive quelque malheur au pays où

vous allez, vous accablerez ma vieillesse d'une douleur qui

m'emportera dans le tombeau._

MADAME GERVAISE

_Cependant la famine désolait extraordinairement tout le pays;_

_et le blé que les enfants de Jacob avaient apporté d'Égypte étant

consumé, Jacob leur dit:_

_Retournez pour nous acheter un peu de blé._

_Juda lui répondit: Celui qui commande en ce pays-là nous a déclaré

sa volonté avec serment, en disant: Vous ne verrez point mon visage

à moins que vous n'ameniez avec vous le plus jeune de vos frères._

_Si vous voulez donc l'envoyer avec nous, nous irons ensemble, et

nous achèterons ce qui vous est nécessaire._

_Que si vous ne le voulez pas, nous n'irons point: car cet homme,

comme nous l'avons dit plusieurs fois, nous a déclaré que nous ne

verrions point son visage, si nous n'avions avec nous notre jeune

frère._

_Israël leur dit: C'est pour mon malheur que vous lui avez appris que

vous aviez encore un autre frère._

_Mais ils lui répondirent: Il nous demanda par ordre toute la suite

de notre famille: Si notre père vivait; si nous avions un frère: et

nous lui répondîmes conformément à ce qu'il nous avait demandé.

Pouvions-nous deviner qu'il nous dirait: Amenez avec vous votre

frère?_

_Juda dit encore à son père: Envoyez l'enfant avec moi, afin que nous

puissions partir et avoir de quoi vivre, et que nous ne mourions

pas nous et nos petits enfants._

_Je me charge de cet enfant, et c'est à moi à qui vous en demanderez

compte. Si je ne le ramène, et si je ne vous le rends, je consens

que vous ne me pardonniez jamais cette faute._

_Si nous n'avions point tant différé, nous serions déjà revenus une

seconde fois._

_Israël leur père leur dit donc: Si c'est une nécessité, faites ce

que vous voudrez. Prenez avec vous des plus excellents fruits de ce

pays-ci, pour en faire présent à celui qui commande; un peu de

résine, de miel, de storax, de myrrhe, de térébenthine et

d'amandes._

JEANNETTE

De l'or, de l'encens, de la myrrhe.

MADAME GERVAISE

_Portez aussi deux fois autant d'argent qu'au premier voyage, et

reportez celui que vous avez trouvé dans vos sacs, de peur que ce

ne soit une méprise._

_Enfin menez votre frère avec vous, et allez vers cet homme._

JEANNETTE

_Je prie mon Dieu le tout-puissant de vous le rendre favorable, qu'il

renvoye avec vous votre frère qu'il tient prisonnier, et Benjamin:

cependant je demeurerai seul, comme si j'étais sans enfants._

MADAME GERVAISE

_Ils prirent donc avec eux les présents, et le double de l'argent,

avec Benjamin; et étant partis ils arrivèrent en Égypte, où ils se

présentèrent devant Joseph._

JEANNETTE

_Joseph les ayant vus, et Benjamin avec eux, dit à son Intendant:

Faites entrer ces personnes chez moi; tuez des victimes, et

préparez un festin: parce qu'ils mangeront à midi avec moi._

MADAME GERVAISE

_L'Intendant exécuta ce qui lui avait été commandé, et il les fit

entrer dans la maison._

_Alors étant saisis de crainte, ils s'entredisaient: C'est à cause de

cet argent que nous avons remporté dans nos sacs qu'il nous fait

entrer ici, pour faire retomber sur nous ce reproche, et nous

opprimer en nous réduisant en servitude, nous et nos ânes._

_C'est pourquoi étant encore à la porte, ils s'approchèrent de

l'Intendant de Joseph,

et lui dirent: Seigneur, nous vous supplions de nous écouter. Nous

sommes déjà venus une fois acheter du blé:_

_et après l'avoir acheté, lorsque nous fûmes arrivés à l'hôtellerie,

en ouvrant nos sacs, nous y trouvâmes notre argent, que nous vous

rapportons maintenant au même poids._

_Et nous vous en rapportons encore d'autre, pour acheter ce qui nous

est nécessaire: mais nous ne savons en aucune sorte qui a pu

remettre cet argent dans nos sacs._

JEANNETTE

_L'Intendant leur répondit: Ayez l'esprit en repos; ne craignez

point. Votre Dieu et le Dieu de votre père vous a donné des trésors

dans vos sacs: car pour moi j'ai reçu l'argent que vous m'avez

donné, et j'en suis content. Il fit sortir aussi Siméon, et il le

leur amena._

MADAME GERVAISE

_Après les avoir fait entrer en la maison, il leur apporta de l'eau,

ils se lavèrent les pieds, et il donna à manger à leurs ânes._

JEANNETTE

_Cependant ils tinrent leurs présents tout prêts, attendant que

Joseph entrât sur le midi, parce qu'on leur avait dit qu'ils

devaient manger en ce lieu-là._

MADAME GERVAISE

_Joseph étant donc entré dans sa maison, ils lui offrirent leurs

présents qu'ils tenaient en leurs mains, et ils l'adorèrent en se

baissant jusqu'en terre._

JEANNETTE

_Il les salua aussi, en leur faisant bon visage, et il leur demanda:

Votre père, ce vieillard dont vous m'aviez parlé, vit-il encore? Se

porte-t-il bien?_

MADAME GERVAISE

_Ils lui répondirent: Notre père votre serviteur est encore en vie,

et il se porte bien: et en se baissant profondément, ils

l'adorèrent._

JEANNETTE

_Joseph levant les yeux vit Benjamin son frère, fils de Rachel sa

mère, et leur dit: Est-ce là le plus jeune de vos frères dont vous

m'aviez parlé? Mon fils, ajouta-t-il, je prie Dieu qu'il vous soit

toujours favorable._

MADAME GERVAISE

_Et il se hâta, parce que ses entrailles avaient été émues en voyant

son frère, et qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Passant

donc dans une chambre, il pleura._

JEANNETTE

_Et après s'être lavé le visage il revint, se faisant violence, et il

dit: Servez à manger._

MADAME GERVAISE

_On servit Joseph à part, et ses frères à part, et les Égyptiens qui

mangeaient avec lui à part: (car il n'est pas permis aux Égyptiens

de manger avec les Hébreux, et ils croient qu'un festin de cette

sorte serait profane)._

JEANNETTE

_Ils s'assirent donc en présence de Joseph, l'aîné le premier selon

son rang, et le plus jeune selon son âge. Et ils furent extrêmement

surpris,_

MADAME GERVAISE

_en voyant les parts qu'il leur avait données, de ce que la part la

plus grande était venue à Benjamin; car elle était cinq fois plus

grande que celle des autres. Ils burent ainsi avec Joseph, et ils

firent grande chère._

_Or Joseph donna cet ordre à l'Intendant de sa maison, et lui dit:

Mettez dans les sacs de ces personnes autant de blé qu'ils en

pourront tenir, et l'argent de chacun à l'entrée du sac;

et mettez ma coupe d'argent à rentrée du sac du plus jeune, avec

l'argent qu'il a donné pour le blé. Cet ordre fut donc exécuté._

_Et dès le matin on les laissa aller avec leurs ânes._

_Lorsqu'ils furent sortis de la ville, comme ils n'avaient fait

encore que peu de chemin, Joseph appela l'Intendant de sa maison,

et lui dit: Courez vite après ces gens; arrêtez-les, et leur dites:

Pourquoi avez-vous rendu le mal pour le bien?_

_La coupe que vous avez dérobée, est celle dans laquelle mon Seigneur

boit, et dont il se sert pour deviner. Vous avez fait une très

méchante action._

_L'Intendant fit ce qui lui avait été commandé; et les ayant arrêtés,

il leur dit tout ce qu'il lui avait été ordonné de leur dire._

JEANNETTE

_Ils lui répondirent: Pourquoi mon seigneur parle-t-il ainsi à ses

serviteurs, et les croit-il capables d'une action si honteuse?_

MADAME GERVAISE

_Nous vous avons rapporté du pays de Chanaan l'argent que nous

trouvâmes à l'entrée de nos sacs. Comment donc se pourrait-il faire

que nous eussions dérobé de la maison de votre Seigneur de l'or ou

de l'argent?_

JEANNETTE

_Que celui de vos serviteurs,..._

MADAME GERVAISE

_quel qu'il puisse être, à qui l'on trouvera ce que vous cherchez,

meure; et nous serons esclaves de mon seigneur._

JEANNETTE

_Il leur dit: Oui, que ce que vous prononcez soit exécuté. Quiconque

se trouvera avoir pris ce que je cherche, sera mon esclave, et vous

en serez innocents._

MADAME GERVAISE

_Ils déchargèrent donc aussitôt leurs sacs à terre, et chacun ouvrit

le sien._

JEANNETTE

_Les ayant fouillés, du plus grand au plus petit, on trouva la coupe

dans le sac de Benjamin._

MADAME GERVAISE

_Alors ayant déchiré leurs vêtements et déchargé leurs ânes, ils

revinrent à la ville._

JEANNETTE

_Juda se présenta le premier avec ses frères devant Joseph, qui

n'était pas encore sorti du lieu où il était; et ils se

prosternèrent tous ensemble à terre devant lui._

MADAME GERVAISE

_Joseph leur dit: Pourquoi avez-vous agi ainsi? Ignorez-vous qu'il

n'y a personne qui m'égale dans la science de deviner les choses

cachées?_

JEANNETTE

_Juda lui dit: Que répondrons-nous à mon Seigneur? Que lui

dirons-nous, et que pouvons-nous lui représenter avec quelque ombre

de justice pour notre défense? Dieu a trouvé l'iniquité de vos

serviteurs. Nous sommes tous les esclaves de mon Seigneur, nous et

celui à qui on a trouvé la coupe._

MADAME GERVAISE

_Joseph répondit: Dieu me garde d'agir de la sorte. Que celui qui a

pris ma coupe soit mon esclave; et pour vous autres, allez en

liberté retrouver votre père._

JEANNETTE

_Juda s'approchant alors plus près de Joseph lui dit avec assurance:

Mon Seigneur, permettez, je vous prie, à votre serviteur de vous

adresser sa parole, et ne vous mettez pas en colère contre votre

esclave: car après Pharaon, c'est vous qui êtes_

MADAME GERVAISE

_mon Seigneur. Vous avez demandé d'abord à vos serviteurs: Avez-vous

encore votre père ou quelque autre frère?_

_Et nous vous avons répondu, mon Seigneur: Nous avons un père qui est

vieux, et un jeune frère qu'il a eu dans sa vieillesse, dont le

frère qui était né de la même mère est mort: il ne reste plus que

celui-là, et son père l'aime tendrement._

_Vous dîtes alors à vos serviteurs: Amenez-le moi, je serai bien aise

de le voir._

_Mais nous vous répondîmes, mon Seigneur: Cet enfant ne peut quitter

son père, car s'il le quitte, il le fera mourir._

_Vous dîtes à vos serviteurs: Si le dernier de vos frères ne vient

avec vous, vous ne verrez plus mon visage._

_Lors donc que nous fûmes retournés vers notre père votre serviteur,

nous lui rapportâmes tout ce que vous aviez dit, mon Seigneur._

_Et notre père nous ayant dit: Retournez pour nous acheter un peu de

blé;_

_nous lui répondîmes: Nous ne pouvons y aller. Si notre jeune frère y

vient avec nous, nous irons ensemble: mais à moins qu'il ne vienne,

nous n'osons nous présenter devant celui qui commande._

_Il nous répondit: Vous savez que j'ai eu deux fils de Rachel ma

femme._

_L'un d'eux étant allé aux champs, vous m'avez dit qu'une bête

l'avait dévoré, et il ne paraît plus jusqu'à cette heure._

_Si vous emmenez encore celui-ci, et qu'il lui arrive quelque

accident dans le chemin, vous accablerez ma vieillesse d'une

affliction qui la conduira dans le tombeau._

_Si je me présente donc à mon père votre serviteur, et que l'enfant

n'y soit pas, comme sa vie dépend de celle de son fils,_

Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. · 第 5 / 13 段