Comment serais-je moins tendre que saint Louis. Comme lui je tremble

Pour leur salut. Comme lui je sollicite, hélas,

Pour leur salut. Les Pharisiens veulent que les autres soient

parfaits.

Et ils exigent et ils réclament. Et ils ne parlent que de cela. Mais

moi je ne suis pas si exigeant.

Parce que je sais ce que c'est que la perfection, je ne leur en

demande pas tant.

Parce que je suis parfait et il n'y a que moi qui est parfait.

Je suis le Tout-Parfait. Aussi je suis moins difficile.

Moins exigeant. Je suis le Saint des saints.

Je sais ce que c'est. Je sais ce qu'il en coûte.

Je sais ce que ça coûte, je sais ce que ça vaut. Les Pharisiens

veulent toujours de la perfection

Pour les autres. Chez les autres.

Mais le saint qui veut de la perfection pour lui-même

En lui-même

Et qui cherche et qui peine dans le labeur et dans les larmes

Et qui obtient quelquefois quelque perfection,

Le saint est moins difficile pour les autres.

Il est moins exigeant pour les autres. Il sait ce que c'est.

Il est exigeant pour soi, difficile pour soi. C'est plus difficile.

Les Pharisiens trouvent toujours les autres indignes et tout le monde

indigne.

Mais moi qui ne vaux peut-être pas ces hommes de bien, dit Dieu,

Je suis moins difficile, je trouve

Que ce Joinville est homme et que c'est saint Louis qui a trente fois

vaincu,

Trente fois surmonté, trente fois remonté, trente fois surpassé la

nature de l'homme.

Je trouve que ce Joinville est commun, que c'est un bon chrétien, un

bon pécheur de l'espèce commune,

Et que c'est ce saint Louis au contraire qui est trente fois hors du

commun, trente fois saint, trente fois hors de l'espèce ordinaire.

Je trouve que ce Joinville n'est pas indigne et même qu'il est digne,

Et que c'est ce saint Louis qui est trente fois digne

D'être mon fils dans mon coeur et d'appuyer son épaule

Contre mon épaule.

D'ailleurs ce qu'il avait eu en Égypte, dit Dieu,

Et ce qu'il attrapa en Tunisie,

Ce grand épuisement de tout son corps

Et cet incoercible

Flux de ventre dont il mourut

Ne valaient pas mieux que cette lèpre qu'il consentait d'avoir.

Il n'y a point de maladie de bonne, dit Dieu. Je le sais, c'est moi

qui les ai faites.

C'est pour cela qu'il se fait tant de saluts, et des plus beaux, dans

la maladie,

Et des plus grands.

Et que tant de saints sortent de la maladie

Naturellement comme du ventre de leur mère et que tant de saintetés

Sortent naturellement de la maladie les plus éclatantes, les plus

tendres, les plus chères, les plus fleurissantes de toutes,

Et qu'il y a manière de tourner la maladie et la mort par la maladie

en martyre même.

Pour moi, dit Dieu, quand je vois,

Quand je considère cette maladie qu'est réellement la lèpre,

Cette inexpiable maladie farineuse aux croûtes blanches,

Qui les défait morceau par morceau,

(Qui défait leur corps charnel),

Qu'un homme qui en a vu, réellement,

Qui a vu de la lèpre et des vrais lépreux

Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lèpre que de

tomber en péché mortel,

C'est-à-dire dise réellement qu'il aimerait mieux attraper cette

maladie-là que de me déplaire,

J'en suis saisi moi-même, dit Dieu, et je tremble d'admiration

Devant tant d'amour et je suis honteux

D'être tant aimé.

Mon fils qui les aimait tant, comme il avait raison de les aimer.

Qu'un homme, que ce roi qui n'a que ce corps après tout

(enfin ce corps sur terre et qui n'en aura jamais d'autre sur terre)

(et quand il en est dépouillé,--de quel dépouillement,--c'est une

fois pour toutes)

Dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper la lèpre que de

tomber en péché mortel,

C'est-à-dire dise tranquillement qu'il aimerait mieux attraper cette

maladie-là que de me déplaire,

Moi-même je n'en reviens pas, dit Dieu, qu'il y ait un homme comme ce

saint Louis,

(et tant d'autres saints et tant d'autres martyrs)

Et je suis confondu d'être tant aimé.

Et il faut que ma grâce soit tellement grande.

Et éternellement je serai en reste avec eux

Car dans mon paradis même ils m'aimeront éternellement autant.

Je demeure tremblant, dit Dieu, je demeure confondu de cette preuve

d'amour.

De tant de preuve d'amour et il n'y a que mon fils

Qui n'est point en reste avec eux, car pour eux comme eux il a

souffert

Un martyre d'homme.

Et il est mort pour eux comme ils sont morts pour lui.

Et qu'il y ait un homme qui ait dit cela non point comme un propos,

Non point comme une lèpre de propos,

De discours,

Mais réellement d'une lèpre réelle,

De la lèpre non point d'une lèpre de parole, d'une lèpre de récit,

Mais d'une lèpre toute prête, toute proposée.

Et qu'il n'ait pas dit cela, cette sorte d'énormité,

Avec un grand geste, avec éclat,

Mais qu'il ait dit cela simplement,

Comme allant de soi, comme une chose ordinaire,

Dans le texte même de son propos, dans le tissu ordinaire de sa vie,

Cela c'est la fleur, dit Dieu, cette aisance,

Et à cela je reconnais le Français,

La race à qui tout est simple et commun et ordinaire,

Cette race de toute gentillesse.

Et je reconnais ici la résonance et le rang du Français

Et je salue

Leur ordre propre.

Peuple à qui les plus grandes grandeurs

Sont ordinaires.

Je salue ici ta liberté, ta grâce,

Ta courtoisie.

Ta gracieuseté.

Ta gratitude.

Ta gratuité.

Demandez à ce père si le meilleur moment

N'est pas quand ses fils commencent à l'aimer comme des hommes,

Lui-même comme un homme,

Librement,

Gratuitement,

Demandez à ce père dont les enfants grandissent.

Demandez à ce père s'il n'y a point une heure secrète,

Un moment secret,

Et si ce n'est pas

Quand ses fils commencent à devenir des hommes,

Libres,

Et lui-même le traitent comme un homme,

Libre,

L'aiment comme un homme,

Libre,

Demandez à ce père dont les enfants grandissent.

Demandez à ce père s'il n'y a point une élection entre toutes

Et si ce n'est pas

Quand la soumission précisément cesse et quand ses fils devenus hommes

L'aiment, (le traitent), pour ainsi dire en connaisseurs,

D'homme à homme,

Librement,

Gratuitement. L'estiment ainsi.

Demandez à ce père s'il ne sait pas que rien ne vaut

Un regard d'homme qui se croise avec un regard d'homme.

Or je suis leur père, dit Dieu, et je connais la condition de l'homme.

C'est moi qui l'ai faite.

Je ne leur en demande pas trop. Je ne demande que leur coeur.

Quand j'ai le coeur, je trouve que c'est bien. Je ne suis pas

difficile.

Toutes les soumissions d'esclaves du monde ne valent pas un beau

regard d'homme libre.

Ou plutôt toutes les soumissions d'esclaves du monde me répugnent et

je donnerais tout

Pour un beau regard d'homme libre,

Pour une belle obéissance et tendresse et dévotion d'homme libre,

Pour un regard de saint Louis,

Et même pour un regard de Joinville,

Car Joinville est moins saint mais il n'est pas moins libre,

(Et il n'est pas moins chrétien).

Et il n'est pas moins gratuit.

Et mon fils est mort aussi pour Joinville.

A cette liberté, à cette gratuité j'ai tout sacrifié, dit Dieu,

A ce goût que j'ai d'être aimé par des hommes libres,

Librement,

Gratuitement,

Par de vrais hommes, virils, adultes, fermes.

Nobles, tendres, mais d'une tendresse ferme.

Pour obtenir cette liberté, cette gratuité j'ai tout sacrifié,

Pour créer cette liberté, cette gratuité,

Pour faire jouer cette liberté, cette gratuité.

Pour lui apprendre la liberté.

Or je n'ai pas trop de toute ma Sagesse

Pour lui apprendre la liberté,

Je n'ai pas trop de toute la Sagesse de ma Providence.

Et de la duplicité même de ma Sagesse pour ce double enseignement.

Quelle mesure il faut que je garde, et comment la calculer.

Quel autre pourrait la calculer. Et comme il faut que je sois double

Et comme il faut que je compose prudemment ce doublement,

(Voilà qui va encore scandaliser nos Pharisiens),

Comme il faut que je calcule prudemment cette duplicité même.

Quelle ne faut-il pas que soit ma prudence. Il faut créer, il faut

enseigner cette liberté

Sans exposer leur salut. Car si je les soutiens trop

Ils n'apprennent jamais à nager.

Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment,

Ils piquent du nez, ils boivent un mauvais bouillon, ils plongent

Et il ne faut pas qu'ils sombrent

Dans cet océan de turpitudes.

Je suis leur père, dit Dieu, je suis roi, ma situation est exactement

la même,

Je suis exactement comme ce roi, qui était je pense un roi

d'Angleterre,

Qui ne voulut point envoyer de secours, aucune aide

A son fils engagé dans une mauvaise bataille.

Parce qu'il voulait que l'enfant

Gagnât lui-même ses éperons de chevalier.

Il faut qu'ils gagnent le ciel eux-mêmes et qu'ils fassent eux-mêmes

leur salut.

Tel est l'ordre, tel est le secret, tel est le mystère. Or dans cet

ordre, et dans ce secret, et dans ce mystère

Nos Français sont avancés entre tous. Ils sont mes témoins.

Préférés.

Ce sont eux qui marchent le plus tout seuls.

Ce sont eux qui marchent le plus eux-mêmes.

Entre tous ils sont libres et entre tous ils sont gratuits.

Ils n'ont pas besoin qu'on leur explique vingt fois la même chose.

Avant qu'on ait fini de parler, ils sont partis.

Peuple intelligent,

Avant qu'on ait fini de parler, ils ont compris.

Peuple laborieux,

Avant qu'on ait fini de parler, l'oeuvre est faite.

Peuple militaire,

Avant qu'on ait fini de parler, la bataille est donnée.

Peuple soldat, dit Dieu, rien ne vaut le Français dans la bataille.

(Et ainsi rien ne vaut le Français dans la croisade).

Ils ne demandent pas toujours des ordres et ils ne demandent pas

toujours des explications sur ce qu'il faut faire et sur ce qui va

se passer.

Ils trouvent tout d'eux-mêmes, ils inventent tout d'eux-mêmes, à

mesure qu'il faut.

Ils savent tout tout seuls. On n'a pas besoin de leur envoyer des

ordres à chaque instant.

Ils se débrouillent tout seuls. Ils comprennent tout seuls. En pleine

bataille. Ils suivent l'événement.

Ils se modifient suivant l'événement. Ils se plient à l'événement.

Ils se moulent sur l'événement. Ils guettent, ils devancent

l'événement.

Ils se retournent, ils savent toujours ce qu'il faut faire sans aller

demander au général.

Sans déranger le général. Or il y a toujours la bataille, dit Dieu,

Il y a toujours la croisade.

Et on est toujours loin du général.

C'est embêtant, dit Dieu. Quand il n'y aura plus ces Français,

Il y a des choses que je fais, il n'y aura plus personne pour les

comprendre.

Peuple, les peuples de la terre te disent léger

Parce que tu es un peuple prompt.

Les peuples pharisiens te disent léger

Parce que tu es un peuple vite.

Tu es arrivé avant que les autres soient partis.

Mais moi je t'ai pesé, dit Dieu, et je ne t'ai point trouvé léger.

O peuple inventeur de la cathédrale, je ne t'ai point trouvé léger en

foi.

O peuple inventeur de la croisade je ne t'ai point trouvé léger en

charité.

Quant à l'espérance, il vaut mieux ne pas en parler, il n'y en a que

pour eux.

Tels sont nos Français, dit Dieu. Ils ne sont pas sans défauts. Il

s'en faut. Ils ont même beaucoup de défauts.

Ils ont plus de défauts que les autres.

Mais avec tous leurs défauts je les aime encore mieux que tous les

autres avec censément moins de défauts.

Je les aime comme ils sont. Il n'y a que moi, dit Dieu, qui suis sans

défauts. Mon fils et moi. Un Dieu avait un fils.

Et comme créatures il n'y en a que trois qui aient été sans défauts.

Sans compter les anges.

Et c'est Adam et Ève avant le péché.

Et c'est la Vierge temporellement et éternellement.

Dans sa double éternité.

Et deux femmes seulement ont été pures étant charnelles.

Et ont été charnelles étant pures.

Et c'est Ève et Marie.

Ève jusqu'au péché.

Marie éternellement.

Nos Français sont comme tout le monde, dit Dieu. Peu de saints,

beaucoup de pécheurs.

Un saint, trois pécheurs. Et trente pécheurs. Et trois cents

pécheurs. Et plus.

Mais j'aime mieux un saint qui a des défauts qu'un pécheur qui n'en a

pas. Non, je veux dire:

J'aime mieux un saint qui a des défauts qu'un neutre qui n'en a pas.

Je suis ainsi. _Un homme avait deux fils_.

Or ces Français, comme ils sont, ce sont mes meilleurs serviteurs.

Ils ont été, ils seront toujours mes meilleurs soldats dans la

croisade.

Or il y aura toujours la croisade.

Enfin ils me plaisent. C'est tout dire. Ils ont du bon et du mauvais.

Ils ont du pour et du contre. Je connais l'homme.

Je sais trop ce qu'il faut demander à l'homme.

Et surtout ce qu'il ne faut pas lui demander.

Si quelqu'un le sait, c'est moi.

Depuis que l'ayant créé à mon image et à ma ressemblance.

Par le mystère de cette liberté ma créature

Je lui abandonnai dans mon royaume

Une part de mon gouvernement même.

Une part de mon invention.

Il faut le dire une part de ma création.

Il faut les prendre comme ils sont. Si quelqu'un le sait, c'est moi.

Et aussi savez-vous

Combien une seule goutte de sang de Jésus

Pèse dans mes balances éternelles.

Que donc celui qui est né pour dormir, dorme. _La terre était informe

et nue; les ténèbres couvraient la face de l'abîme; et l'Esprit de

Dieu était porté sur les eaux._ Et ce ne fut qu'ensuite que j'ai

créé la lumière. _Or Dieu dit: Que la lumière soit: et la lumière

fut.

Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière d'avec

les ténèbres.

Il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit:

et du soir et du matin se fit le premier jour._

Sera-t-il dit qu'il y aura des regards si éteints, des regards si

pâlis

Que nulle étincelle ne les allumera plus.

Et qu'il y aura des voix si fanées, et des âmes si blettes

Que nul ressourcement ne les approfondira plus.

Et qu'il y aura des âmes si fanées

D'épreuves, de détresse,

De larmes, de prière, de travail,

Et d'avoir vu ce qu'elles ont vu. Et d'avoir souffert ce qu'elles ont

souffert.

Et d'avoir passé par où elles ont passé. Et de savoir ce qu'elles

savent.

Qu'ils en auront assez.

Pour éternellement assez et que tout ce qu'ils demanderont c'est

qu'on leur fiche la paix.

_Dona eis, Domine, pacem,

Et requiem aeternam._ La paix et le repos éternel.

Parce qu'ils auront connu certaines histoires de la terre.

Et qu'ils ne voudront plus entendre de rien que d'un champ de repos.

Et de se coucher pour dormir.

Dormir, dormir enfin.

Et que tout ce qu'ils supporteront et que tout ce que je pourrai

mettre

Et apporter

(Celui que je prends dans son sommeil de la terre est bien heureux,

et c'est bon signe, mes enfants)

Comme le trop malade et le trop blessé ne supporte plus la vie et le

remède et l'idée même de la guérison.

Mais seulement le baume sur la blessure.

Et n'a plus aucun goût pour la santé.

Ainsi sera-t-il dit que sur tant de blessures.

Ils ne supporteront que la fraîcheur du baume.

Comme un blessé fiévreux.

Et qu'ils n'auront (plus) aucun goût pour mon paradis

Et pour ma vie éternelle.

Et que tout ce que je pourrai mettre sur tant de blessures;

Sur tant de cicatrices et sur tant de sacrifices;

Et sur l'amertume de tant de calices;

Et sur les ingratitudes de tant de malices;

Et sur les pointes d'épines de tant de cilices;

Et sur les écartèlements de tant de supplices;

Et sur les éclaboussements de tant de sang;

(J'ai pris le criminel accroupi sur son crime

Dit Dieu. Sera-t-il dit que sur tant de fatigues.

Et tant de navrements et de meurtres complices.

Sur tant d'hébétements et de vicissitudes.

Sur tant d'inquiétude et sur tant d'habitude.

Sur tant de solitude et de décrépitude.

Sur tant de lassitude et de sollicitude.

Sur tant d'ingratitude et d'inexactitude.

Sur tant d'incertitude et tant de solitude.

Et tant de servitude et de désuétude.

Et tant de platitude et sur tant d'amertume.

Et sur cette écume

De sang.

Et sur cette écume

De haine.

Et sur cette écume

D'ingratitude.

Et sur cette écume

D'amour.

Et sur tant de blessures sera-t-il dit.

Que sur tant de blessures tout ce que je pourrai mettre.

Et sur tant de flétrissures et sur tant de meurtrissures.

Et sur tant d'éclaboussures et sur tant de morsures.

Ce sera de faire descendre comme un baume du soir.

Comme après la blessure d'un ardent midi la grande tombée d'un beau

soir d'été

La lente descension d'une nuit éternelle.

O nuit sera-t-il dit que je t'aurai créée la dernière.

Et que mon Paradis et que ma Béatitude

Ne sera qu'une grande nuit de clarté.

Une grande nuit éternelle

Et que le couronnement du jugement et le commencement du Paradis et

de ma Béatitude sera

Le coucher de soleil d'un éternel été.

Or il en serait ainsi, dit Dieu.

Et tout ce que je pourrais mettre sur les bords des lèvres

Des plaies des martyrs

Ce serait le baume, et l'oubli, et la nuit.

Et tout s'achèverait de lassitude,

Cette énorme aventure,

Comme après une ardente moisson

La lente descension d'un grand soir d'été.

S'il n'y avait pas ma petite espérance.

C'est par ma petite espérance seule que l'éternité sera.

Et que la Béatitude sera.

Et que le Paradis sera. Et le ciel et tout.

Car elle seule, comme elle seule dans les jours de cette terre

D'une vieille veille fait jaillir un lendemain nouveau

Ainsi elle seule des résidus du Jugement et des ruines et du débris

du temps

Fera jaillir une éternité neuve.

Je suis, dit Dieu, le Seigneur des vertus.

La Foi est la lampe du sanctuaire.

Qui brûle éternellement.

La Charité est ce grand beau feu de bois

Que vous allumez dans votre cheminée

Pour que mes enfants les pauvres viennent s'y chauffer dans les soirs

d'hiver.

Et autour de la Foi je vois tous mes fidèles

Ensemble agenouillés dans le même geste et dans la même voix

De la même prière.

Et autour de la Charité je vois tous mes pauvres

Assis en rond autour de ce feu

Et tendant leurs paumes à la chaleur du foyer.

Mais mon espérance est la fleur et le fruit et la feuille et la

branche.

Et le rameau et le bourgeon et le germe et le bouton.

Et elle est le bourgeon et le bouton de la fleur

De l'éternité même.

O mon peuple français, dit Dieu, tu es le seul qui ne fasses point

des contorsions.

Ni des contorsions de raideur, ni des contorsions de mollesse.

Et dans ton péché même tu fais moins de contorsions

Que les autres n'en font dans leurs exercices.

Quand tu pries, agenouillé tu as le buste droit.

Et les jambes bien jointes bien droites au ras du sol.

Et les deux pieds bien joints.

Et les deux mains bien jointes bien appliquées bien droites.

Et les deux regards des deux yeux bien parallèlement montants droit

au ciel.

O seul peuple qui regardes en face.

Et qui regardes en face la fortune et l'épreuve

Et le péché même.

Et qui moi-même me regardes en face.

Et quand tu es couché sur la pierre des tombeaux

L'homme et la femme se tiennent bien droits l'un à côté de l'autre.

Sans raideur et sans aucune contorsion.

Bien couchés droits l'un à côté de l'autre sans faute.

Sans manque et sans erreur.

Bien pareils. Bien parallèlement.

Les mains jointes, les corps joints et séparés parallèles.

Les regards joints.

Les destinées jointes. Joints dans le jugement et dans l'éternité.

Et le noble lévrier bien aux pieds.

Peuple, le seul qui pries et le seul qui pleures sans contorsion.

Le seul qui ne verses que des larmes décentes.

Et des larmes perpendiculaires.

Le seul qui ne fasses monter que des prières décentes

Et des prières et des voeux perpendiculaires.

Dans toute famille, dit Dieu, il y a un dernier-né.

Et il est plus tendre.

Cette petite espérance qui sauterait à la corde dans les processions.

Elle est dans la maison des vertus

Comme était Benjamin dans la maison de Jacob.

_Un homme avait douze fils._ Comme les quarante-six livres de

l'Ancien Testament marchent devant les quatre Évangiles et les

Actes et les Épîtres et l'Apocalypse.

Qui ferme la marche.

Comme les quarante-six livres de l'Ancien Testament marchent devant

les vingt-sept livres du Nouveau Testament.

Ayant posé leurs quarante-six tentes dans le désert.

Et comme Israël marche devant la chrétienté.

Et comme le bataillon des justes marche devant le bataillon des

saints.

Et Adam devant Jésus-Christ

Qui est le deuxième Adam.

Ainsi devant toute histoire et devant toute similitude du Nouveau

Testament

Marche une histoire de l'Ancien Testament qui est sa parallèle et qui

est sa pareille.

_Un homme avait deux fils. Un homme avait douze fils._ Et ainsi

devant toute soeur chrétienne

S'avance une soeur juive qui est sa soeur aînée et qui l'annonce et

qui va devant.

Et qui a posé sa tente dans le désert. Et le puits de Rébecca

Avait été creusé avant le puits de la Samaritaine.

Or entre toutes une histoire a planté sa tente.

Et avant l'histoire de l'homme qui avait deux fils

Mon enfant c'est l'histoire de l'homme qui avait douze fils.

Et comme était Benjamin dans la famille de cet homme,

Ainsi est mon Espérance dans la famille des vertus.

Parmi les trois Théologales et parmi les quatre Cardinales.

Sans compter toutes les autres et notamment parmi celles,

Parmi les sept qui s'opposent directement aux Capitaux.

Et avant le fils qui fut retrouvé gardien de cochons,

Marche le fils qui fut retrouvé roi,

Je veux dire ministre du roi et réellement gouverneur du royaume.

Ministre du Pharaon et gouverneur du royaume d'Égypte.

--_Je suis Joseph, votre frère._ Quel Juif, quel chrétien

N'a pleuré à cette retrouvaille. _Israël aimait Joseph plus que tous

ses autres enfants, parce qu'il l'avait eu étant déjà vieux;_

JEANNETTE

_Et il lui avait fait faire une robe de plusieurs couleurs._

MADAME GERVAISE

_Il arriva aussi que Joseph rapporta à ses frères un songe qu'il

avait eu, qui fut la semence d'une plus grande haine._

JEANNETTE

_Car il leur dit:_

MADAME GERVAISE

Quel coeur juif, quel coeur chrétien n'a tressailli au fil de cette

histoire. Quel coeur juif, quel coeur chrétien n'a tressailli à

cette retrouvaille.

JEANNETTE

_Car il leur dit: Écoutez le songe que j'ai eu._

MADAME GERVAISE

Juif, chrétien, qui n'a pleuré à cette reconnaissance.

JEANNETTE

_Il me semblait que je liais avec vous des gerbes dans le champ; que

ma gerbe se leva et se tint debout; et que les vôtres étant autour

de la mienne, l'adoraient._

MADAME GERVAISE

_Ses frères lui répondirent: Est-ce que vous serez notre Roi, et que

nous serons soumis à votre puissance? Ces songes et ces entretiens

allumèrent donc encore davantage l'envie et la haine qu'ils avaient

contre lui._

JEANNETTE

_Il est encore un autre songe qu'il raconta à ses frères en leur

disant: J'ai cru voir en songe que le soleil et la lune, et onze

étoiles m'adoraient._

MADAME GERVAISE

_Lorsqu'il eut rapporté ce songe à son père et à ses frères, son père

lui en fit réprimande, et lui dit: Que voudrait dire ce songe que

vous avez eu? Est-ce que votre mère, vos frères et moi nous vous

adorerons sur la terre?_

JEANNETTE

_Ainsi ses frères étaient transportés d'envie contre lui: mais le

père considérait tout ceci dans le silence._

MADAME GERVAISE

_Il arriva alors que les frères de Joseph s'arrêtèrent à Sichem où

ils faisaient paître les troupeaux de leur père._

JEANNETTE

_Et Israël dit à Joseph: Vos frères font paître nos brebis dans le

pays de Sichem. Venez, et je vous enverrai vers eux._

MADAME GERVAISE

_(Je suis tout prêt, lui dit Joseph).--Allez, et voyez si vos frères

se portent bien, et si les troupeaux sont en bon état; et vous me

rapporterez ce qui se passe.--Ayant (donc) été envoyé de la vallée

d'Hébron, il vint à Sichem;_

JEANNETTE

_et un homme l'ayant trouvé errant dans un champ, lui demanda ce

qu'il cherchait._

MADAME GERVAISE

_Il lui répondit: Je cherche mes frères; je vous prie de me dire où

ils font paître leurs troupeaux._

JEANNETTE

_Cet homme lui répondit: Ils se sont retirés de ce lieu; et j'ai

entendu qu'ils se disaient: Allons vers Dothaïn. Joseph alla donc

après ses frères; et il les trouva dans (la plaine de) Dothaïn._

MADAME GERVAISE

_Lorsqu'ils l'eurent aperçu de loin, avant qu'il se fût approché

d'eux, ils résolurent de le tuer;_

JEANNETTE

_Et ils se disaient l'un à l'autre: Voici notre songeur qui vient._

MADAME GERVAISE

_Allons, tuons-le, et le jettons dans cette vieille citerne: nous

dirons qu'une bête sauvage l'a dévoré; et après cela on verra à

quoi ses songes lui auront servi._

JEANNETTE

_Ruben les ayant entendu parler ainsi, tâchait de le tirer d'entre

leurs mains, et il disait:_

MADAME GERVAISE

_Ne le tuez point, et ne répandez point son sang, mais jettez-le dans

cette citerne qui est dans le désert, et conservez vos mains pures._

JEANNETTE

comme donnant un renseignement, pour qu'on n'aille point s'égarer:

_Il disait ceci dans le dessein de le tirer de leurs mains, et de le

rendre à son père._

MADAME GERVAISE

_Aussitôt donc qu'il fut arrivé près de ses frères, ils lui ôtèrent

sa robe de plusieurs couleurs qui le couvrait jusqu'en bas;_

JEANNETTE

_Et ils le jettèrent dans cette vieille citerne qui était sans eau._

MADAME GERVAISE

_S'étant ensuite assis pour manger, ils virent des Ismaëlites qui

passaient, et qui venant de Galaad portaient sur leurs chameaux des

parfums, de la résine et de la myrrhe,..._

JEANNETTE

Déjà l'or, déjà l'encens, déjà la myrrhe.

MADAME GERVAISE

_... et s'en allaient en Égypte._

JEANNETTE

Et ce fut la première fuite en Égypte.

MADAME GERVAISE

_Alors Juda dit à ses frères: Que nous servira d'avoir tué notre

frère, et d'avoir caché sa mort?_

_Il vaut mieux le vendre..._

JEANNETTE

_Il vaut mieux le vendre à ces Ismaëlites, et ne point souiller nos

mains; car il est notre frère et notre chair._

comme condescendant:

_Ses frères consentirent à ce qu'il disait:_

MADAME GERVAISE

Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. · 第 4 / 13 段