Croyez-vous que je vais m'amuser à faire des misères à ces pauvres
enfants.
Suis-je pas leur père.
Et que je vais m'amuser à leur faire des surprises comme on en fait à
la guerre.
Est-ce que je leur fais la guerre?
Oui je leur fais la guerre, mais sait bien pourquoi.
C'est pour les empêcher de perdre la bataille.
Je suis un honnête homme, dit Dieu.
Croyez-vous que je vais m'amuser à les prendre dans leur sommeil
Comme un homme de guerre qui prend son ennemi.
Croyez-vous que j'aie quelque goût à les prendre en défaut.
Et que ça m'amuse, de condamner.
Pauvres gens. Je vous le demande.
Suis-je donc un bourreau d'Orient?
Sans doute il est arrivé quelquefois,--
Rarement,--
Que j'ai saisi un criminel tout endormi
Dans la nuit qui précédait l'accomplissement,
La perpétration de son crime,
Et que je l'ai pris par la peau du cou.
Et que je l'ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal.
Comme un chien crevé.
Mais cela même je l'ai fait pour bien peu. Pour trop peu.
Je ne l'ai pas fait assez souvent. J'aurais dû le faire plus souvent.
J'ai laissé Caïphe, et Pilate, et Judas
Dormir tout le sommeil jusqu'au matin
De la nuit qui précédait l'accomplissement,
La perpétration de leur forfait.
Et ce que je n'ai pas fait pour ces trois là, et pour tant d'autres.
Ce que j'ai fait à peine pour les rois d'Orient.
_Mane, Thecel, Pharès_ vous voudriez que je le fasse.
Pour un bon chrétien, pour un bon paysan de mes paroisses françaises.
Qui a labouré tout le jour, qui a travaillé, comme c'est la loi, pour
nourrir sa femme et ses trois enfants.
Qui le soir a mangé une bonne assiettée de soupe et bu un malheureux
verre de vin.
Et qui s'est couché dans son lit recru de fatigue,
Rompu.
Ce que je n'ai pas fait pour les rois d'Égypte et pour les rois de
Babylonie.
Vous voudriez que je le fasse pour ce malheureux.
Qui a femme et enfants.
Croyez-vous que je vais le prendre en traître?
Et qui serais-je, moi leur père. Non, non, rassurez-vous.
Suis-je donc un mercenaire qui ramasserait
Et qui volerait du bois pour son feu.
Quand un de ces malheureux meurt dans son sommeil,
Ayant fait sa prière du soir,
Son _Notre Père_ et son _Je vous salue Marie_,
C'est bon signe; son affaire est bonne.
C'est signe qu'il était mûr pour paraître devant mon tribunal.
Mûr dans le bon sens.
Voilà les surprises que je fais. Je le jugerai comme un père.
_Un homme avait deux fils_. Et l'on sait comment les pères jugent.
Celui qui a fait sa prière peut lever l'ancre
_Pour la traversée de la nuit_.
O nuit, dit Dieu, ma fille au grand manteau, ma fille au manteau
d'argent.
Par toi j'obtiens quelquefois le désistement de l'homme.
Et le renoncement de l'homme.
Et le déraidissement de l'homme.
Et qu'il se taise, surtout, qu'il se taise, il n'en finit pas de
parler.
Pour ce qu'il dit. Pour ce que ça vaut ce qu'il dit.
Et qu'il cesse de penser. Pour ce que ça vaut.
Créature à la nuque raide. Créature aux tempes barrées. Je n'aime
pas, dit Dieu,
Celui qui a la tête comme un morceau de bois. Les idoles aussi
étaient en bois.
Celui qui dans un perpétuel raidissement roule une perpétuelle
migraine.
Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui pense
Et qui se tourmente et qui se soucie
Et qui roule une migraine perpétuelle
Dans la barre du front et un mal de tête
Dans le creux de la nuque dans le derrière de la tête.
Au point d'inquiétude.
Et qui a les sourcils froncés perpétuellement
Comme un secrètement malheureux.
Et les tempes battantes et qui est brûlé de fièvre.
Et aussi qui a les bords des paupières fripés
A force de regarder le jour du lendemain.
Ne suffit-il pas que moi je le regarde, le jour du lendemain.
O nuit tu obtiens quelquefois le désistement de ce malheureux.
Et qu'il se détende. C'est tout ce que je leur demande.
Qu'il ne roule point un flot perpétuel dans sa tête,
Un océan d'inquiétude.
Qu'est-ce que je leur demande. Qu'ils ferment un peu les yeux.
Qu'ayant fait leur prière ils se couchent dans leur lit en long.
Les jambes au bout des pieds et le corps au bout des jambes et la
tête au bout du corps.
Qu'ils désarment enfin, ces pauvres enfants, qu'ils ne prennent plus
des gardes contre moi.
Qu'ils dorment comme des bêtes, comme un bon cheval de labour sur de
la bonne paille, sans penser,
Sans prévoir, sans calculer,
Voilà ce que je demande, ce n'est pourtant pas difficile.
Voilà ce que je ne peux pas obtenir.
Ils veulent toujours faire mon métier, qui est de peser le lendemain.
Ils ne veulent jamais faire le leur, qui est de le subir.
Voilà ce que je ne peux jamais obtenir.
Ils se tourmentent, ils se tendent, ils se travaillent.
Et toi seule ô nuit quelquefois tu l'obtiens,
Qu'ils tombent dans un lit perdus de lassitude.
O nuit sera-t-il dit que tout ce que je pourrai leur offrir et tout
ce que je pourrai inventer.
Et que mon Paradis sera cela.
Et que tout ce qu'ils voudront ce sera cela.
Et qu'ils seront si fatigués de la vie, et qu'ils seront si ridés,
Et qu'ils auront été si fripés par une telle existence,
Par la vie de cette terre
Qu'ils ne voudront entendre que cela.
Sera-t-il dit qu'il y aura des fronts si courbés qu'ils ne se
relèveront jamais.
Et des reins si rompus qu'ils ne se redresseront jamais.
Et des épaules si voûtées que jamais elles ne se redresseront.
Et des fronts si ridés que jamais ils ne se dérideront.
Et des yeux si voilés qu'ils ne se dévoileront jamais.
Et des peaux si flétries que jamais elles ne redeviendront fraîches.
Et des peaux si fanées que jamais elles ne redeviendront jeunes.
Et des peaux si tannées que jamais elles ne redeviendront neuves.
Et des peaux si meurtries que jamais elles ne redeviendront saines.
Et des âmes si flétries que jamais elles ne redeviendront pures.
Et des mémoires si pleines que jamais elles ne redeviendront vides.
Et des bords de paupière si ourlés que jamais ils ne redeviendront
purs.
Et des paupières si usées de travail que jamais elles ne
redeviendront lisses.
Et des voix si voilées que jamais elles ne redeviendront pures. Que
jamais elles ne redeviendront jeunes.
Et des regards si voilés que jamais ils ne redeviendront profonds.
Et des voix si noyées de sanglots.
Et des yeux si noyés de travail, et des yeux si noyés de larmes.
Des yeux perdus, des voix perdues.
Et des mémoires si perdues de peines que jamais elles ne
redeviendront neuves.
Et des âmes si perdues de détresse que jamais elles ne redeviendront
jeunes.
Que jamais elles ne redeviendront enfants.
Et que les cheveux blancs jamais ne redeviendront
Des cheveux bouclés de jeunesse.
Et que ces pauvres créatures auront passé par de telles détresses.
Par de telles épreuves.
Et qu'elles auront dans leurs mémoires des histoires telles.
Qu'elles ne pourront les oublier jamais.
Sera-t-il dit qu'il y a des plis qu'on ne pourra pas défaire.
Avec un fer à repasser.
Des traces que l'on ne pourra pas effacer.
Laver au battoir à la rivière. Laver au lavoir.
Et que les épreuves uniques et que les uniques détresses de cette
terre
Les auront marqués pour éternellement.
Et qu'ils ne voudront rien savoir
Et qu'ils ne voudront entendre à rien
(Je joue toujours contre moi, dit Dieu.
Sans doute il est arrivé quelquefois,
Trop rarement,
(Et je regrette bien de ne pas l'avoir fait plus souvent,
Au moins quelquefois plus souvent)
Que j'ai saisi un criminel tout chaud dans la nuit de son crime.
Et que je l'ai pris par la peau du cou.
Et que je l'ai traîné tout pantelant devant mon Tribunal.
Comme un chien crevé.
Mais c'est qu'ils préparaient de telles horreurs et de telles
monstruosités.
Que moi Dieu j'en ai été épouvanté.
Et que dans ma propre nuit j'en ai été saisi d'horreur.
Et que je n'ai pas pu attendre au soir du jour qu'ils préparaient.
Et que je n'ai pas même pu supporter l'idée.
Que cela se ferait, que cela se passerait, que cela aurait lieu,
Qu'ils préparaient.
Et que j'ai perdu patience. Et pourtant je suis patient.
Parce que je suis éternel.
Et je les ai saisis dans la préparation de l'accomplissement.
Mais je n'ai pas pu me retenir. C'était plus fort que moi. J'ai aussi
ma face de colère.
Mais ces bourreaux et ces criminels.
Que j'ai pris par la peau de l'échine et que j'ai traînés tout
vivants.
Combien étaient-ils et combien de fois cela est-il arrivé.
Or ce que je n'ai pas fait pour Cyrus et pour Cambyse.
Et pour les festins de Sardanapale.
Et pour les rois de Ninive et de Babylone.
Et pour les peuples de Babel.
Et pour Nabuchodonosor et pour Téglath-Phalazar.
Croyez-vous que je vais le faire à présent contre un pauvre laboureur.
Pour qui me prenez-vous. Qui me faites-vous.
Croyez-vous que je vais mobiliser la foudre et les éclairs.
Et déranger le tonnerre de Dieu.
Et tout le tremblement contre mes vieilles paroisses françaises.
Non, non, bonnes gens, mangez votre soupe et dormez.
Faites une bonne journée, (si vous pouvez), mangez votre soupe, une
bonne platée de soupe, une pleine soupière si vous pouvez, s'il y
en a, une bonne soupière bien fumante pleine de pommes de terre;
faites votre prière; et dormez.
Celui qui fait sa prière, _Notre Père qui êtes aux cieux_, pose entre
lui et moi
Une barrière infranchissable à ma colère.
Et peut s'abandonner au sommeil de la nuit.
(O nuit, je t'ai créée la première). _Que votre volonté soit faite_.
Or ce que je n'ai pas fait contre les races perdues.
Vous voudriez que je le fasse contre mes paroisses françaises.
Un événement s'est passé dans l'intervalle, un événement est
intervenu, un événement a fait barrière.
C'est que mon fils est venu.
Et moi qu'est-ce que je serais sans mes vieilles paroisses françaises.
Qu'est-ce que je deviendrais. C'est là que mon nom monte
éternellement.
Depuis quand le général décime-t-il ses meilleurs soldats. Ce sont
mes meilleures troupes.
Croyez-vous que je vais aller surprendre dans son sommeil mon propre
camp.
Ils sont mes propres hommes. Vais-je me mettre
A décimer mes propres hommes.
Je ferais une belle bataille, après.
Oh je sais bien qu'ils ne sont pas parfaits.
Ils sont comme ils sont. Ce sont mes meilleures troupes.
Il faut aimer ces créatures comme elles sont.
Quand on aime un être, on l'aime comme il est.
Il n'y a que moi qui est parfait.
C'est même pour cela peut-être
Que je sais ce que c'est que la perfection
Et que je demande moins de perfection à ces pauvres gens.
Je sais, moi, combien c'est difficile.
Et combien de fois quand ils peinent tant dans leurs épreuves
J'ai envie, je suis tenté de leur mettre la main sous le ventre
Pour les soutenir dans ma large main
Comme un père qui apprend à nager à son fils
Dans le courant de la rivière
Et qui est partagé entre deux sentiments.
Car d'une part s'il le soutient toujours et s'il le soutient trop
L'enfant s'y fiera et il n'apprendra jamais à nager.
Mais aussi s'il ne le soutient pas juste au bon moment
Cet enfant boira un mauvais coup.
Ainsi moi quand je leur apprends à nager dans leurs épreuves
Moi aussi je suis partagé entre ces deux sentiments.
Car si je les soutiens toujours et je les soutiens trop
Ils ne sauront jamais nager eux-mêmes.
Mais si je ne les soutiens pas juste au bon moment
Ces pauvres enfants boiraient peut-être un mauvais coup.
Telle est la difficulté, elle est grande.
Et telle la duplicité même, la double face du problème.
D'une part il faut qu'ils fassent leur salut eux-mêmes. C'est la
règle.
Et elle est formelle. Autrement ce ne serait pas intéressant. Ils ne
seraient pas des hommes.
Or je veux qu'ils soient virils, qu'ils soient des hommes et qu'ils
gagnent eux-mêmes
Leurs éperons de chevaliers.
D'autre part il ne faut pas qu'ils boivent un mauvais coup
Ayant fait un plongeon dans l'ingratitude du péché.
Tel est le mystère de la liberté de l'homme, dit Dieu,
Et de mon gouvernement envers lui et envers sa liberté.
Si je le soutiens trop, il n'est plus libre
Et si je ne le soutiens pas assez, il tombe.
Si je le soutiens trop, j'expose sa liberté
Si je ne le soutiens pas assez, j'expose son salut:
Deux biens en un sens presque également précieux.
Car ce salut a un prix infini.
Mais qu'est-ce qu'un salut qui ne serait pas libre.
Comment serait-il qualifié.
Nous voulons que ce salut soit acquis par lui-même.
Par lui-même l'homme. Soit procuré par lui-même.
Vienne en un sens de lui-même. Tel est le secret,
Tel est le mystère de la liberté de l'homme.
Tel est le prix que nous mettons à la liberté de l'homme.
Parce que moi-même je suis libre, dit Dieu, et que j'ai créé l'homme
à mon image et à ma ressemblance.
Tel est le mystère, tel est le secret, tel est le prix
De toute liberté.
Cette liberté de cette créature est le plus beau reflet qu'il y ait
dans le monde
De la Liberté du Créateur. C'est pour cela que nous y attachons,
Que nous y mettons un prix propre.
Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait
pas d'un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu'est-ce que ce
serait.
Qu'est-ce que ça voudrait dire.
Quel intérêt un tel salut présenterait-il.
Une béatitude d'esclaves, un salut d'esclaves, une béatitude serve,
en quoi voulez-vous que ça m'intéresse. Aime-t-on à être aimé par
des esclaves.
S'il ne s'agit que de faire la preuve de ma puissance, ma puissance
n'a pas besoin de ces esclaves, ma puissance est assez connue, on
sait assez que je suis le Tout-Puissant.
Ma puissance éclate assez dans toute matière et dans tout événement.
Ma puissance éclate assez dans les sables de la mer et dans les
étoiles du ciel.
Elle n'est point contestée, elle est connue, elle éclate assez dans
la création inanimée.
Elle éclate assez dans le gouvernement,
Dans l'événement même de l'homme.
Mais dans ma création animée, dit Dieu, j'ai voulu mieux, j'ai voulu
plus.
Infiniment mieux. Infiniment plus. Car j'ai voulu cette liberté.
J'ai _créé_ cette liberté même. Il y a plusieurs degrés de mon trône.
Quand une fois on a connu d'être aimé librement, les soumissions
n'ont plus aucun goût.
Quand on a connu d'être aimé par des hommes libres, les
prosternements d'esclaves ne vous disent plus rien.
Quand on a vu saint Louis à genoux, on n'a plus envie de voir
Ces esclaves d'Orient couchés par terre
Tout de leur long à plat ventre par terre. Être aimé librement,
Rien ne pèse ce poids, rien ne pèse ce prix.
C'est certainement ma plus grande invention.
Quand on a une fois goûté
D'être aimé librement
Tout le reste n'est plus que soumissions.
C'est pour cela, dit Dieu, que nous aimons tant ces Français,
Et que nous les aimons entre tous uniquement
Et qu'ils seront toujours mes fils aînés.
Ils ont la liberté dans le sang. Tout ce qu'ils font, ils le font
librement.
Ils sont moins esclaves et plus libres dans le péché même
Que les autres ne le sont dans leurs exercices. Par eux nous avons
goûté.
Par eux nous avons inventé. Par eux nous avons créé
D'être aimés par des hommes libres. Quand saint Louis m'aime, dit
Dieu,
Je sais qu'il m'aime.
Au moins je sais qu'il m'aime, celui-là, parce que c'est un baron
français. Par eux nous avons connu
D'être aimés par des hommes libres. Tous les prosternements du monde
Ne valent pas le bel agenouillement droit d'un homme libre. Toutes
les soumissions, tous les accablements du monde
Ne valent pas une belle prière, bien droite agenouillée, de ces
hommes libres-là. Toutes les soumissions du monde
Ne valent pas le point d'élancement
Le bel élancement droit d'une seule invocation
D'un libre amour. Quand saint Louis m'aime, dit Dieu, je suis sûr,
Je sais de quoi on parle. C'est un homme libre, c'est un libre baron
de l'Ile de France. Quand saint Louis m'aime
Je sais, je connais ce que c'est que d'être aimé.
(Or c'est tout). Sans doute il craint Dieu.
Mais c'est d'une noble crainte, toute emplie, toute gonflée,
Toute pleine d'amour, comme un fruit gonflé de jus.
Nullement quelque lâche, quelque basse crainte, quelque sale peur
Qui prend dans le ventre. Mais une grande, mais une haute, mais une
noble crainte,
La peur de me déplaire, parce qu'il m'aime, et de me désobéir, parce
qu'il m'aime,
Et, parce qu'il m'aime, la peur
De ne pas être trouvé agréable
Et aimant et aimé sous mon regard. Nulle infiltration, dans cette
noble crainte,
D'une mauvaise peur et d'une pernicieuse et vile lâcheté.
Et quand il m'aime, c'est vrai. Et quand il dit qu'il m'aime, c'est
vrai. Et quand il dit qu'il aimerait mieux
Être lépreux que de tomber en péché mortel (tant il m'aime), c'est
vrai.
Lui je sais que c'est vrai.
Ce n'est pas vrai seulement qu'il le dit. C'est vrai que c'est vrai.
Il ne dit pas ça pour que ça fasse bien.
Il ne dit pas ça parce qu'il a vu ça dans les livres ni parce qu'on
lui a dit de le dire. Il dit ça parce que ça est.
Il m'aime à ce point. Il m'aime ainsi. Librement. La preuve que j'en
ai dans la même race
C'est que le sire de Joinville (que j'aime tant tout de même) qui est
un autre baron français,
Qui aimerait mieux au contraire avoir commis trente péchés mortels
que de devenir lépreux,
(Trente, le malheureux, comme il ne sait pas ce qu'il dit)
Ne se gêne pas non plus pour dire ce qu'il pense
C'est-à-dire pour dire le contraire
En présence même d'un si grand roi
Et d'un si grand saint
Que pourtant il connaissait pour tel,
C'est-à-dire pour contrarier un si grand roi et un si grand saint. La
liberté de parole
De celui qui ne veut pas risquer le coup
D'être lépreux plutôt que de tomber en péché mortel
Me garantit la liberté de parole de celui qui aime mieux être lépreux
Que de tomber en péché mortel.
Si l'un dit ce qu'il pense, l'autre aussi dit ce qu'il pense.
L'un prouve l'autre.
Ils n'ont pas peur de contrarier même le roi, même le saint.
Mais aussi quand ils parlent, on sait qu'ils parlent comme ils sont.
Et qu'ils pensent ce qu'ils disent. Et qu'ils disent ce qu'ils
pensent. C'est tout un.
Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes.
La servitude est un air que l'on respire dans une prison
Et dans une chambre de malade. Mais la liberté
Est ce grand air que l'on respire dans une belle vallée
Et encore plus à flanc de coteau et encore plus sur un large plateau
bien aéré.
Or il y a un certain goût de l'air pur et du grand air
Qui fait les hommes forts, un certain goût de santé,
D'une pleine santé, virile, qui fait paraître tout autre air
Enfermé, malade, confiné.
Celui-là seul qui vit au grand air
A la peau assez cuite et l'oeil assez profond et le sang de sa race.
Ainsi celui-là seul qui vit à la grande liberté
A la peau assez cuite et l'âme assez profonde et le sang de ma grâce.
Que ne ferait-on pas pour être aimé par de tels hommes.
Comme ils sont francs entre eux, ainsi ils sont francs avec moi.
Comme ils se disent la vérité entre eux, ainsi ils me disent la
vérité à moi.
Et comme le baron n'a point peur de contrarier le roi et le saint
même,
(Qu'il aime tant, qu'il estime à son prix, pour qui il se ferait
tuer),
Ainsi je l'avoue ils n'ont quelquefois pas peur de me contrarier.
Moi le roi, moi le saint. Mais quand ils m'aiment, ils m'aiment.
Ils m'estiment mon prix. Ils se feraient tuer pour moi.
J'en ai pour garant même leur âpre liberté.
Leur liberté de parole, leur liberté d'acte. Ces hommes libres
Savent donner à l'amour un certain goût âpre, un certain goût propre
et cette liberté
Est le plus beau reflet qu'il y ait dans le monde car elle me
rappelle, car elle me renvoie
Car c'est un reflet de ma propre Liberté
Qui est le secret même et le mystère
Et le centre et le coeur et le germe de ma Création.
Comme j'ai créé l'homme à mon image et à ma ressemblance,
Ainsi j'ai créé la liberté de l'homme à l'image et à la ressemblance
De ma propre, de mon originelle liberté. Aussi quand saint Louis
tombe à genoux
Sur les dalles de la Sainte-Chapelle, sur les dalles de Notre-Dame
C'est un homme qui tombe à genoux, ce n'est pas une chiffe, ce n'est
pas une loque
Un tremblant esclave d'Orient
C'est un homme et c'est un Français et quand saint Louis m'aime
C'est un homme qui m'aime et quand saint Louis se donne
C'est un homme qui se donne. Et quand saint Louis me donne son coeur
Il me donne un coeur d'homme et un coeur de Français. Et quand il
m'estime mon prix
C'est-à-dire quand il m'estime Dieu,
C'est une tête d'homme qui m'estime, une saine tête de Français.
(Et Joinville même, Joinville qu'il ne faut point oublier.
Quand il m'aime (car il m'aime aussi),
Quand il m'estime (car il m'estime aussi),
Quand il se donne (car il se donne aussi) et quand il me donne son
coeur,
Il sait ce qu'il est, qui il est,
Il sait ce qu'il vaut, il sait ce qu'il pèse, il sait ce qu'il donne,
il sait ce qu'il apporte
Et je le sais aussi.
Quand Joinville même, et je ne dis pas seulement saint Louis,
Quand Joinville tombe à genoux sur la dalle
Dans la cathédrale de Reims
Ou dans la simple chapelle de son château de Joinville,
Ce n'est pas un esclave d'Orient qui s'écroule,
Dans la peur et dans quelque lâche et dans quelque sale tremblement
Aux genoux et aux pieds de quelque potentat
D'Orient. C'est un homme libre et un baron français,
Joinville sire de Joinville,
Qui donne, qui apporte et qui fait tomber à genoux
Librement et pour ainsi dire et en un certain sens gratuitement
Et un homme libre et un baron français,
Joinville sire de Joinville de la comté de Champagne,
Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne.
Il ne faut pas oublier non plus Joinville, dit Dieu.
Il osait reprendre même le roi.
Il me reprenait bien un peu moi-même
Avec son histoire de la lèpre et des péchés mortels.
Mais je leur en passe tant, je leur passe tout ce qu'ils veulent.
Il ne faut pas oublier Joinville, dit Dieu. C'étaient de nobles
hommes.
Si l'on oubliait les pécheurs, il n'en resterait pas beaucoup.
Peu de saints, beaucoup de pécheurs, comme partout.
Mais il faut ce grand cortège de pécheurs
Pour accompagner ces quelques saints. Il faut penser aussi au sire de
Joinville.
Quelques saints marchent en tête. Et le grand cortège des pécheurs
suit derrière. Ainsi est faite ma chrétienté.
C'est ainsi qu'on obtient les grandes processions.
Quelques pasteurs marchent devant. Et le grand troupeau suit
derrière. Ainsi est fait le cortège de ma chrétienté.
Comme leur liberté a été créée à l'image et à la ressemblance de ma
liberté, dit Dieu,
Comme leur liberté est le reflet de ma liberté,
Ainsi j'aime à trouver en eux comme une certaine gratuité
Qui soit comme un reflet de la gratuité de ma grâce,
Qui soit comme créée à l'image et à la ressemblance de la gratuité de
ma grâce.
J'aime qu'en un sens ils prient non seulement librement mais comme
gratuitement.
J'aime qu'ils tombent à genoux non seulement librement mais comme
gratuitement.
J'aime qu'ils se donnent et qu'ils donnent leur coeur et qu'ils se
remettent et qu'ils supportent et qu'ils estiment non seulement
librement mais comme gratuitement.
J'aime qu'ils aiment enfin, dit Dieu, non seulement librement mais
comme gratuitement.
Or pour cela, dit Dieu, avec mes Français je suis bien servi.
C'est un peuple qui est venu au monde la main ouverte et le coeur
libéral.
Il donne, il sait donner. Il est naturellement gratuit.
Quand il donne, il ne vend pas, celui-là, et il ne prête pas à la
petite semaine.
Il donne pour rien. Autrement est-ce donner.
Il aime pour rien. Autrement est-ce aimer.
Il ne me propose point toujours des marchés généralement honteux.
Peuple libre, peuple gratuit, et non plus seulement peuple jardinier.
Peuple gratuit, peuple gracieux.
Peuple de barons français, peuple qui lève la tête, peuple qui sais
parler aux grands
Et par conséquent à moi le Très-Grand. Ceux qui baissent toujours la
tête
On ne voit pas qu'ils baissent aussi la tête
A l'Offertoire et à l'Élévation du Corps de mon Fils.
Mais ces Français qui lèvent toujours la tête,
Qui ont toujours la tête droite
Et haute,
Quand dans une église cent cinquante ou deux cents rangées de
Français à genoux
Baissent la tête ensemble en même temps trois fois aux trois coups de
la sonnette
Pour l'offrande et l'offertoire
Et pour la consécration et pour l'élévation du corps de mon fils,
Ça se voit, qu'ils baissent la tête et tout le monde comprend
Que ça en vaut la peine,
Que c'est un instant solennel et le plus grand mystère et le plus
grand instant qu'il y ait dans le monde.
C'est un peuple, dit Dieu, qui a la gratuité dans le sang. Il donne
et ne retient pas.
Il donne et ne reprend pas.
Sa main gauche ne retient pas ce que donne sa main droite.
Sa main gauche ne reprend pas ce que donne sa main droite.
Sa main gauche ignore littéralement ce que fait sa main droite.
Et ainsi c'est le peuple qui se conforme le plus littéralement
Aux paroles de mon fils. Et qui le plus littéralement réalise
Les paroles de mon fils.
Peuple naturellement libéral, dit Dieu, peuple aux mains libérales
Il ne sait pas marchander. Il ne marchande pas sur une prière.
Il ne marchande pas sur un voeu. Quand il donne, il donne. Quand il
demande, il demande.
Il ne fait pas traîner ce qu'il donne dans ce qu'il demande et ce
qu'il demande dans ce qu'il donne.
Il n'embarbouille pas tout ça l'un dans l'autre.
Il n'emmêle pas. Il ne demande pas pour donner, il ne donne pas pour
demander, il ne donne pas pour recevoir. Il sait très bien
Que tout ce qu'on m'apporte n'est rien auprès,
En comparaison, au prix de ce que je donne.
Aussi ces Français ne me proposent-ils jamais un échange, un marché.
Ils savent très bien
Que ma grâce est gratuite, qu'il n'est que de me plaire, que je fais
ce que je veux
Et ils y répondent par une sorte de prière gratuite et même
Par des sortes de voeux gratuits. Ils savent très bien
Qu'ils ne m'apportent aucuns mérites et que ce que je fais,
Je le fais pour les mérites et par les mérites de mon fils et des
saints.
A une gratuité de ma grâce ils répondent par une certaine gratuité de
la prière.
Et par une certaine gratuité du voeu même.
Ils me répondent comme je demande. Or s'il en est ainsi du menu
peuple et d'un baron français
Que sera-ce d'un saint Louis, baron lui-même et roi des barons.
Dans leur histoire de la lèpre et du péché mortel voici comme je
calcule, dit Dieu.
Quand Joinville aime mieux avoir commis trente péchés mortels que
d'être lépreux
Et quand saint Louis aime mieux être lépreux que de tomber en un seul
péché mortel,
Je n'en retiens pas, dit Dieu, que saint Louis m'aime ordinairement
Et que Joinville m'aime trente fois moins qu'ordinairement.
Que saint Louis m'aime suivant la mesure, à la mesure,
Et que Joinville m'aime trente fois moins que la mesure.
Je compte au contraire, dit Dieu. Voici comme je calcule. Voici ce
que je retiens.
J'en retiens au contraire que Joinville m'aime ordinairement
Honnêtement, comme un pauvre homme peut m'aimer,
Doit m'aimer.
Et que saint Louis au contraire m'aime trente fois plus
qu'ordinairement,
Trente fois plus qu'honnêtement.
Que Joinville m'aime à la mesure,
Et que saint Louis m'aime trente fois plus qu'à la mesure.
(Et si je l'ai mis dans mon ciel, celui-là, au moins je sais
pourquoi).
Voilà comme je compte, dit Dieu. Et alors mon compte est bon. Car
cette lèpre dont il s'agissait,
Cette lèpre dont ils parlaient et d'être lépreux
Ce n'était pas une lèpre d'imagination et une lèpre d'invention et
une lèpre d'exercice.
Ce n'était pas une lèpre qu'ils avaient vue dans les livres ou dont
ils avaient entendu parler
Plus ou moins vaguement
Ce n'était pas une lèpre pour en parler ni une lèpre pour faire peur
en conversation et en figures,
Mais c'était la réelle lèpre et ils parlaient de l'avoir, eux-mêmes,
réellement,
Qu'ils connaissaient bien, qu'ils avaient vue vingt fois
En France et en Terre-Sainte,
Cette dégoûtante maladie farineuse, cette sale gale, cette mauvaise
teigne,
Cette répugnante maladie de croûtes qui fait d'un homme
L'horreur et la honte de l'homme,
Cet ulcère, cette pourriture sèche, enfin cette définitive lèpre
Qui ronge la peau et la face et le bras et la main,
Et la cuisse et la jambe et le pied
Et le ventre et la peau et les os et les nerfs et les veines,
Cette sèche moisissure blanche qui gagne de proche en proche
Et qui mord comme avec des dents de souris,
Et qui fait d'un homme le rebut et la fuite de l'homme,
Et qui détruit un corps comme une granuleuse moisissure
Et qui pousse sur le corps ces affreuses blanches lèvres,
Ces affreuses lèvres sèches de plaies
Et qui avance toujours et jamais ne recule
Et qui gagne toujours et qui jamais ne perd
Et qui va jusqu'au bout,
Et qui fait d'un homme un cadavre qui marche,
C'est de cette lèpre-là qu'ils parlaient, de nulle autre.
C'est de cette lèpre-là qu'ils pensaient, de nulle autre.
D'une lèpre réelle, nullement d'une lèpre d'exercice.
C'est cette lèpre-là qu'il aimait mieux avoir, nulle autre.
Eh bien moi je trouve que c'est trente fois saisissant
Et que c'est m'aimer trente fois et que c'est trente fois de l'amour.
Ah sans doute si Joinville avec les yeux de l'âme avait vu
Ce que c'est que cette lèpre de l'âme
Que nous ne nommons pas en vain le péché _mortel_,
Si avec les yeux de l'âme il avait vu
Cette pourriture sèche de l'âme infiniment plus mauvaise,
Infiniment plus laide, infiniment plus pernicieuse,
Infiniment plus maligne, infiniment plus odieuse
Lui-même il eût tout de suite compris combien son propos était
absurde.
Et que la question ne se pose même pas. Mais tous ne voient pas avec
les yeux de l'âme.
Je comprends cela, dit Dieu, tous ne sont pas des saints, ainsi est
ma chrétienté.
Il y a aussi les pécheurs, il en faut, c'est ainsi.
C'était un bon chrétien, tout de même, ensemble, c'était un pécheur,
il en faut dans la chrétienté.
C'était un bon Français, Jean, sire de Joinville, un baron de saint
Louis. Au moins il disait ce qu'il pense.
Ces gens-là font le gros de l'armée. Il faut aussi des troupes. Il ne
suffit pas d'avoir des chefs qui marchent en tête.
Ces gens-là partent fort honnêtement en croisade, au moins une fois
sur les deux, et font très honnêtement la croisade.
Ils se battent très bien et se font tuer très proprement et gagnent
le royaume du ciel
Tout comme un autre.
(Je veux dire comme un autre gagnerait le royaume du ciel.
Ou je veux dire comme eux-mêmes ils gagneraient un autre royaume,
Un royaume de la terre.) C'est ce qu'il y a de plus remarquable en
eux.
Ils s'en vont les uns comme les autres, en troupe, les uns derrière
les autres.
Sans se presser, sans s'étonner, sans faire des grands gestes,
Très honnêtement, fort ordinairement,
Sans faire un éclat et ils finissent tout de même
Par conquérir le royaume du ciel.
Ou encore ils gagnent le royaume du ciel comme on gagne un royaume de
la terre,
Ils attaquent le royaume du ciel comme on attaque un royaume de la
terre,
A main forte et cela ne réussit déjà pas si mal. _Violenti rapiunt_.
Ils vous font d'ailleurs tout cela fort honnêtement, très
communément, comme allant de soi.
Comme si ce fût la chose la plus naturelle du monde.
Seulement ces malheureux ne veulent pas avoir la lèpre. Ils trouvent
sans doute que ce n'est pas propre. Ils aimeraient mieux autre
chose.
Les malheureux, les sots, s'ils voyaient la lèpre de l'âme
Et s'ils voyaient la saleté ou la propreté de l'âme.
Mais voilà, ils se disent: Je n'ai qu'un corps (les sots, ils
oublient le principal,
Ils oublient non pas seulement l'âme, mais le corps de leur éternité,
Le corps de la résurrection des corps),
Je n'ai qu'un corps, pensent-ils (ne pensant qu'à leur corps
terrestre)
Si cette sale lèpre me prend, je suis perdu
(Ils veulent dire que leur corps temporel est temporellement perdu).
C'est une maladie qui prend toujours et qui ne rend jamais.
C'est une pourriture sèche qui fait avancer toujours et toujours
Les bords des lèvres de ses affreuses plaies.
Si je suis pris, je suis perdu.
Ça commence par un point, ça finit par tout le corps.
Ça ne pardonne pas, quand c'est commencé c'est fini.
C'est une maladie impossible à défaire.
Elle défait tout, ce qui est parti ne revient jamais plus. Elle rompt
tout.
Ce corps que j'ai (et qu'ils aiment tant) tomberait en poussière et
en lambeaux
Et en cette sale farine granuleuse et ne me reviendrait jamais plus.
C'est une gangrène irrévocable et qui ne retourne jamais en arrière.
Or ils y tiennent à leur corps. On dirait qu'ils croient qu'ils n'ont
que ça.
Ils savent pourtant bien qu'ils ont une âme. La vie est l'union de
l'âme et du corps,
La mort est leur séparation. Mais leur corps leur paraît
Solide et bon vivant.
Ils ont l'impression que la lèpre anéantira tout leur corps et
qu'elle les tiendra jusqu'au bout (ils ne considèrent point qu'au
bout de ce bout
Commence le véritable commencement)
Et alors ils aimeraient mieux avoir autre chose que la lèpre.
Je pense qu'ils aimeraient mieux attraper
Une maladie qui leur plairait. C'est toujours le même système.
Ils veulent bien affronter les plus terribles épreuves
Et m'offrir les plus redoutables exercices,
Pourvu que ce soient eux qui les aient préalablement
Choisis. Là-dessus les Pharisiens s'écrient et font des éclats
Et poussent des cris et font des mines et ces exécrables Pharisiens
Surtout prient disant: Seigneur nous vous rendons grâces
De ce que vous ne nous avez point fait semblables à cet homme
Qui a peur d'attraper la lèpre. Or moi je dis au contraire, dit Dieu,
C'est moi qui dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lèpre.
Je sais ce que c'est que la lèpre. C'est moi qui l'ai faite.
Je la connais. Je dis: Ce n'est pas rien que d'attraper la lèpre.
Et je n'ai jamais dit que les épreuves et les exercices de leur vie,
Et les maladies et les misères de leur vie,
Et les détresses de leur vie ce n'était rien.
J'ai toujours dit au contraire et j'ai toujours pensé
Et j'ai toujours pesé que ce n'était pas rien.
Et il faut bien croire qu'en effet ce n'était pas rien
Puisque mon fils a fait tant de miracles sur les malades
Et puisque j'ai donné au roi de France
De toucher les écrouelles.
Les Pharisiens poussent des cris sur celui qui ne veut pas attraper
la lèpre.
Et ils sont scandalisés, ces vertueux.
Mais moi qui ne suis pas vertueux,
Dit Dieu,
Je ne pousse pas des cris et je ne suis pas scandalisé.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas que ce Joinville est trente
fois au dessous de l'ordinaire.
Mais j'en retiens, mais je compte au contraire
Que c'est ce saint Louis qui est peu ordinaire, trente fois peu
ordinaire, trente fois extraordinaire, trente fois au dessus de
l'ordinaire.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas
Que Joinville est trente fois lâche.
Mais au contraire j'en retiens et je compte
Que c'est ce saint Louis qui est trente fois brave,
Trente fois brave au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas
Que Joinville est trente fois plus bas.
Mais au contraire j'en retiens et je compte
Que c'est ce saint Louis qui est trente fois haut,
Trente fois haut au dessus de l'ordinaire et plus que la mesure.
Je ne compte pas, je n'en retiens pas
Que Joinville est trente fois petit.
Mais je sais seulement qu'il est homme.
Et au contraire j'en retiens et je compte,
Voici comme je compte,
Et c'est ainsi.
J'en retiens et je compte que c'est ce saint Louis, roi de France,
Qui est trente fois grand, trente fois au dessus de l'ordinaire et
plus que la mesure
Et qui est trente fois près de mon coeur et trente fois le frère de
mon fils.
Les Pharisiens crient le haro sur celui qui ne veut pas attraper la
lèpre.
Mais le saint ne crie pas le haro et il n'est pas scandalisé.
Il connaît trop la nature de l'homme et l'infirmité de l'homme et il
est seulement profondément peiné.
Les Pharisiens crient le haro sur cet homme qui ne veut pas attraper
la lèpre.
Voyez au contraire comme le Saint lui parle doucement.
Fermement mais doucement.
Et cette fermeté est d'autant plus sûre et me donne d'autant plus de
certitude et plus d'assurance et plus de garantie qu'elle est plus
douce.
Les coeurs des pécheurs ne se prennent point par effraction.
Ils ne sont pas assez purs. Le seul royaume du ciel se prend par
effraction.
Les Pharisiens courent sus à l'homme qui ne veut pas attraper la
lèpre.
Voyez comme au contraire le Saint le reprend doucement.
Le Saint est envahi d'une peine affreuse à cette parole du pécheur.
Mais il absorbe, il dévore sa peine et la souffre lui-même pour
lui-même en lui-même.
Et voyez comme il reprend doucement le pécheur.
Or moi, dit Dieu, je suis du côté des saints et nullement du côté des
Pharisiens.
Aussi j'absorbe et je dévore ma peine et je la souffre moi-même en
moi-même pour moi-même,
Et voyez comme je parle doucement au pécheur
Et comme je reprends doucement le pécheur.
_Et quand les frères s'en furent partis_,
(Il attend que les deux frères qu'il avait appelés,
Qu'il avait fait venir s'en soient partis. Il attend qu'ils soient
seuls. Il ne veut pas
Faire un semblant d'affront à un baron français),
_il m'appela tout seul, et me fit seoir à ses pieds et me dit:
«Comment me dîtes-vous hier ce?»
Et je lui dis que encore lui disais-je._
_Et je, qui onques ne lui mentis;
Et je lui dis que encore lui disais-je;_ en vérité, dit Dieu,
Cette franchise de Joinville, qui ose répéter cela au roi,
Est précisément ce qui me garantit la franchise de saint Louis.
Cette franchise de péché de Joinville et de cette certaine impiété
Est justement ce qui me couvre, ce qui me garantit,
Ce qui pour ainsi dire me contrebalance
La franchise de sainteté de saint Louis. Et ce qui me la vérifie.
Entendez-moi, dit Dieu, c'est la liberté de Joinville
Qui me couvre, qui me garantit la liberté de saint Louis.
C'est la gratuité de Joinville
Qui me couvre, qui me garantit la gratuité, la grâce de saint Louis.
Entendez-moi c'est le péché de Joinville, ce bon chrétien,
Qui me couvre, qui me garantit la sainteté même de saint Louis.
_Je, qui onques ne lui mentis_, c'est parce que Joinville ne mentit
jamais à saint Louis,
Même au risque de lui déplaire, même au risque de le contrarier et de
lui faire une grande peine,
Que je suis sûr aussi et que je suis garanti
Que saint Louis ne me ment jamais,
Que son amour, que sa sainteté ne me ment pas,
Que ce n'est point un amour, une sainteté de convention,
De complaisance, imaginaire,
Mais que c'est un amour, une sainteté réelle,
Franche, terrienne,
Terreuse, une sainteté de race et de belle race,
Libre, gratuite.
_Et il me dit: «Vous dîtes comme vif étourdi;_
(Rien de plus, comme vif étourdi, comme vif étourneau);
_car vous devez savoir que nulle si laide lèpre n'est comme d'être en
péché mortel, pour ce que l'âme qui est en péché mortel est
semblable au diable; par quoi nulle si laide lèpre ne peut être._
_«Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre
du corps; mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il
ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle
repentance que Dieu lui ait pardonné: par quoi grand peur doit
avoir que cette lèpre lui dure tant comme Dieu sera en paradis. Si
vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre coeur
à ce, pour l'amour de Dieu et de moi, que vous aimassiez mieux que
tout méchef avînt au corps, de lèpre et de toute maladie, que ce
que le péché mortel vînt à l'âme de vous._
Quelle douceur, mon enfant, quelle fermeté dans la douceur, quelle
douceur dans la fermeté.
L'une et l'autre ensemble liées indissolubles, l'une poussant
l'autre, l'une faisant valoir l'autre, l'une soutenant l'autre,
l'une nourrissant l'autre.
La douceur toute armée de fermeté, la fermeté toute armée de douceur.
L'une enfermée dans l'autre, l'autre enfermée dans l'une, comme un
double noyau dans un double fruit
De fermeté.
Une douceur d'autant mieux garantie par la fermeté, une fermeté
d'autant mieux garantie par la douceur.
L'une portant l'autre.
Car il n'est point de véritable douceur que fondée sur la fermeté,
Vêtue de fermeté.
Et il n'est point de véritable fermeté que vêtue de douceur.
Quelle douceur, quelle tendresse. Celui qui aime
Entre en la sujétion de celui qui est aimé.
Voilà comme il parle, lui le roi de France.
Il est vrai que c'est à un baron français.
Quel soin de ne point offenser.
De ne meurtrir aucunement, de ne point léser.
De ne point blesser.
De ne laisser aucune trace,
Aucun souvenir de blessure et de meurtrissure.
Quelle attention, quelle dilection.
Quel soin de ne pas donner même une apparence de tort.
Quel soin de ne pas commettre la moindre offense.
Lui le roi, parlant pour Dieu et pour lui-même
Pour Dieu et pour le roi de France il parle humblement.
Il parle comme un tremblant solliciteur.
C'est qu'il tremble en effet et c'est qu'il sollicite.
Il tremble que son fidèle Joinville ne fasse pas son salut.
Et il demande à Joinville, il sollicite que le fidèle Joinville
Fasse son salut. Veuille bien faire son salut. Quelle sollicitation.
Il a soin de le prendre à part. Il attend que les deux frères
soient partis.
Quelle douceur, quel père parlerait plus doucement à son fils.
_Comment me dîtes-vous hier ce?
Et je lui dis que encore lui disais-je.
Et il me dit: Vous dîtes comme hastis musars;_ (comme hâtif musard,
comme hâtif étourdi, comme hâtif étourneau);
Il feint presque de plaisanter, de commencer sur un ton assez
plaisant, justement comme un qui a peur,
Précisément comme celui qui va entrer dans le propos le plus grave,
Qui va causer, qui va traiter de l'intérêt le plus grave);
(ainsi commencent les joutes les plus redoutables);
Et le sérieux profond arrive tout aussitôt après,
Entre incontinent dans le corps même et dans le texte de cette
plaisante,
De cette redoutable entrée. _Vous dîtes comme hâtis musars;
car vous devez savoir que nulle si laide lèpre
n'est comme d'être en péché mortel,
pour ce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable:
par quoi nulle si laide lèpre ne peut être._
Et les paroles qui suivent ne sont point indignes, mon enfant, des
plus belles paroles des Évangiles,
Des plus grandes paroles de Jésus dans les Évangiles. Car en
imitation de Jésus
Il a été donné à des saints de prononcer des paroles non indignes
De Jésus, des paroles de Jésus,
Comme en imitation et en l'honneur de Jésus
Il a été donné à des martyrs de subir une mort
Non indigne de la mort de Jésus. Ainsi ces paroles qui viennent
Ne sont point indignes de la prédication de Jésus même.
_Et bien est vrai que quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre
du corps;_
(comme c'est la même voix que dans les Évangiles, mon enfant, la même
profondeur,
La même résonance de la même voix dans la même profondeur)
(c'est qu'aussi c'est la même sainteté. Jésus et les _autres_ saints.
La même commune éternelle sainteté,
La même communion des saints);
_mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt,
il ne sait pas ni n'est certain que il ait eu en sa vie telle
repentance
que Dieu lui ait pardonné:
par quoi grand peur doit avoir que cette lèpre lui dure
tant comme Dieu sera en paradis._ Mais les paroles qui viennent, mon
enfant,
Ne sont pas indignes du coeur des Évangiles,
Des trois paraboles de l'Espérance.
Elles sont le reflet, elles sont le report, elles sont le rappel
Dans la même résonance et dans la même ligne
Des trois paraboles de l'Espérance. _Un homme avait deux fils._ Un
roi avait un baron.
Un roi avait un fidèle. Un roi avait un fils. Un roi avait un féal.
Et comme les trois paraboles de l'espérance
Sont le coeur peut-être et sans doute et le couronnement des
Évangiles,
Ainsi ces paroles de saint Louis qui viennent sont le coeur peut-être
et sans doute et le couronnement
Non seulement de saint Louis et de la sainteté de saint Louis.
Mais de toute sainteté peut-être après les Évangiles,
De toute sainteté issue des Évangiles. Car elle est le reflet, et le
report, et le rappel
De cette unique parabole de l'enfant qui était perdu. Comme il
s'abaisse, le roi de France.
Quelle chrétienne humiliation, quelle humiliation de saint. Celui qui
aime
Entre dans la dépendance de celui qui est aimé. Quelle noble
humilité. Il ne commande pas, il demande.
Il attend, il espère, il reprend doucement. Il prie. Quelle humilité
toute vêtue de noblesse.
_Si vous prie, fit-il, tant comme je puis, que vous mettiez votre
coeur à ce,
pour l'amour de Dieu et de moi,
que vous aimassiez mieux que tout méchef avînt au corps,
de lèpre et de toute maladie,
que ce que le péché mortel vînt à l'âme de vous._
Quelle instance, quelle humble instance, quelle noble instance,
quelle tendre instance.
Voilà comme le saint parle au pécheur,
Pour son salut. Jésus même
N'a jamais été plus tendre au pécheur. C'est que le saint par
lui-même sait
Ce que c'est que d'être homme et ce qu'est la faiblesse humaine
Et l'infirmité de l'homme
Et ce que c'est pour l'homme que la tentation
De sa propre faiblesse. _Car l'esprit est prompt, mais la chair est
faible._
Et moi, dit Dieu, qui suis du côté des saints et nullement du côté
des Pharisiens,
Moi qui suis tout au bout du côté des saints
Moi aussi je sais quelle est la faiblesse et l'infirmité de l'homme
(c'est moi qui l'ai fait),
Et je parle à Joinville comme saint Louis.