D'autres galères, dit Dieu, en d'autres temps

D'autres galères ont vogué vers les sanctuaires des îles

Et vers les temples qui étaient sur les promontoires.

Mais cette fois-ci voici la flotte

Qui assaille le saint des saints.

_Le royaume des cieux souffre la violence. Et les violents le

ravissent._

Et voici l'ordre de ce rapt et de ce ravissement.

En tête c'est comme un coin ces trois ou quatre paroles, _Notre Père

qui êtes aux cieux_, celles qui furent prononcées réellement pour

la première fois par mon fils.

Derrière c'est toute la prière, celle qui fut prononcée réellement

pour la première fois par mon fils.

Derrière, achevant, constituant la première flotte ce sont tous les

autres _Notre Père_

Mais chacun précédé de sa propre pointe

Qui est ces trois ou quatre mots.

Et derrière seulement viennent les trois autres flottes.

Et toutes ces quatre flottes sont sur voiles.

Et ces _Pater_, qui sont des hommes, ont de fortes voiles brunes

Pleines et rugueuses, au tissu serré.

En toile bise, en toile écrue. Mais les _Ave Maria_

Courent sous de souples et courbes voiles blanches. Et toutes ces

quatre flottes

S'avancent incurvées.

Ainsi le coin fend le bois par la pointe.

Ainsi quand des soldats veulent monter à l'assaut,

Quand ils vont monter au moment même ils font une pointe, un

avancement

Un toit de leurs boucliers et quelquefois de leurs corps.

Ainsi le front du bélier enfonce la plus lourde porte.

Et ces caravelles de la deuxième flotte

Sont comme des colombes blotties dans la main.

Ce _Notre Père_, dit Dieu est le père des prières. C'est comme celui

qui marche en tête.

C'est un homme robuste, et la prière du _Je vous salue Marie_ est

comme une humble femme.

Et les autres prières sont derrière eux comme des enfants.

Et le _Notre Père_ et le _Je vous salue Marie_ sont comme l'homme et

la femme.

Qui vont l'un derrière l'autre et qui fendent la foule qui est venue

pour la procession.

L'homme va devant et fend le flot de la foule,

La foule de ma colère,

Et la femme suit derrière dans le sillage.

Et l'homme a pris sur ses épaules à califourchon

Cette curieuse enfant Espérance.

Et le _Notre Père_ est le roi et le _Je vous salue Marie_ est la

reine et l'espérance est la dauphine.

Et c'est un jeu de cartes et le _Notre Père_ est le roi et le _Je

vous salue Marie_ est la reine et tous les autres sont

les fidèles valets.

J'ai souvent joué avec l'homme, dit Dieu. Mais quel jeu, c'est un jeu

dont je tremble encore.

J'ai souvent joué avec l'homme, mais Dieu c'était pour le sauver et

j'ai assez tremblé de ne pas pouvoir le sauver,

De ne pas réussir à le sauver. Je veux dire j'ai assez tremblé

redoutant de ne pouvoir le sauver,

Me demandant si je réussirais à le sauver.

J'ai souvent joué avec l'homme, et je sais que ma grâce est

insidieuse, et combien et comment elle se tourne et elle joue. Elle

est plus rusée qu'une femme.

Mais elle joue avec l'homme et le tourne et tourne l'événement et

c'est pour sauver l'homme et l'empêcher de pécher.

Je joue souvent contre l'homme, dit Dieu, mais c'est lui qui veut

perdre, l'imbécile, et c'est moi qui veux qu'il gagne.

Et je réussis quelquefois

A ce qu'il gagne.

C'est le cas de le dire, nous jouons à qui perd gagne.

Du moins lui, car moi si je perdais, je perds.

Mais lui quand il perd, alors seulement il gagne.

Singulier jeu, je suis son partenaire et son adversaire

Et il veut gagner, contre moi, c'est-à-dire perdre.

Et moi son adversaire je veux le faire gagner.

Et le royaume du _Notre Père_ est le royaume même de l'espérance:

_Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour._

(Et le royaume du _Je vous salue Marie_ est un royaume plus secret).

Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. · 第 2 / 13 段