Je comprends très bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de

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OEUVRES COMPLÈTES

DE

CHARLES PÉGUY

1873-1914

OEUVRES DE POÉSIE

LE MYSTÈRE

DES SAINTS INNOCENTS

LA TAPISSERIE DE SAINTE

GENEVIÈVE ET DE JEANNE D'ARC

LA TAPISSERIE DE NOTRE DAME

[nrf]

PARIS

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

35 ET 37, RUE MADAME

MCMXIX

CETTE ÉDITION DÉFINITIVE DES OEUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY

EST TIRÉE A DOUZE CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS PAR L'IMPRIMERIE PROTAT

FRÈRES

SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA DE VOIRON

AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

EXEMPLAIRE Nº 334

TOUS DROITS DE REPRODUCTION, DE TRADUCTION ET D'ADAPTATION RÉSERVÉS POUR

TOUS PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE

COPYRIGHT BY LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 1916

OEUVRES COMPLÈTES DE CHARLES PÉGUY

OEUVRES DE PROSE

TOME I _INTRODUCTION PAR ALEXANDRE MILLERAND_

Lettre du Provincial. Réponse. Le Triomphe de la

République.--Du second Provincial.--De la Grippe. Encore

de la Grippe. Toujours de la Grippe.--Entre deux

trains.--Pour ma maison (cité socialiste). Pour

moi.--Compte rendu de mandat.--La Chanson du roi Dagobert.

Suite de cette chanson.

TOME II _INTRODUCTION PAR MAURICE BARRÈS_

De Jean Coste.--Les récentes oeuvres de Zola.--Orléans

vu de Montargis.--Zangwill.--Notre Patrie.--Courrier de

Russie.--Les suppliants parallèles.--Louis de Gonzague.

TOME III _INTRODUCTION PAR HENRI BERGSON_

De la situation faite à l'histoire et à la sociologie.--De

la situation faite au parti intellectuel devant les

accidents de la gloire temporelle.--A nos amis, à nos

abonnés.--L'argent.

TOME IV _INTRODUCTION PAR ANDRÉ SUARÈS_

Notre Jeunesse.--Victor Marie, comte Hugo.

OEUVRES DE POÉSIE

TOME V Le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc.--Le Porche du

Mystère de la deuxième vertu.

TOME VI Le Mystère des Saints Innocents.--La tapisserie de sainte

Geneviève et de Jeanne d'Arc.--La tapisserie de Notre-Dame.

TOME VII Ève.--Sonnets.

OEUVRES POSTHUMES

TOME VIII Clio.

TOME IX Note conjointe sur Descartes (précédée de la note sur

M. Bergson).

TOME X Autres ouvrages et fragments inédits.

POLÉMIQUE ET DOSSIERS

TOME XI Texte et commentaires se rapportant à la gérance et au rôle

littéraire des Cahiers (préfaces).

TOME XII Texte et commentaires se rapportant au rôle politique joué

par les Cahiers (compte rendu de Congrès.--Affaire Dreyfus,

etc.).

TOME XIII Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet.--Langlois

tel qu'on le parle.--L'argent (suite).

TOME XIV Marcel. La première Jeanne d'Arc.

TOME XV Correspondance. Biographie et Histoire des Cahiers de la

Quinzaine, par _ÉMILE BOIVIN_ et _MARCEL PÉGUY_.

_le mystère

des saints Innocents_

DELECTISSIMIS

IN INTIMO CORDE

_cahier pour le dimanche des Rameaux

et pour le dimanche de Pâques de la treizième série;_

_cahier préparatoire

pour le quatre cent quatre-vingt-troisième anniversaire

de la délivrance d'Orléans,

anniversaire qui tombera

le mercredi 8 mai de l'an 1912._

LE MYSTÈRE

DES SAINTS INNOCENTS

MADAME GERVAISE

Je suis, dit Dieu, Maître des Trois Vertus.

La Foi est une épouse fidèle.

La Charité est une mère ardente.

Mais l'espérance est une toute petite fille.

Je suis, dit Dieu, le Maître des Vertus.

La Foi est celle qui tient bon dans les siècles des siècles.

La Charité est celle qui se donne dans les siècles des siècles.

Mais ma petite espérance est celle

qui se lève tous les matins.

Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.

La Foi est celle qui est tendue dans les siècles des siècles.

La Charité est celle qui se détend dans les siècles des siècles.

Mais ma petite espérance

est celle qui tous les matins

nous donne le bonjour.

Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.

La Foi est un soldat, c'est un capitaine qui défend une forteresse,

Une ville du roi,

Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.

La Charité est un médecin, c'est une petite soeur des pauvres,

Qui soigne les malades, qui soigne les blessés,

Les pauvres du roi,

Aux marches de Gascogne, aux marches de Lorraine.

Mais ma petite espérance est celle

qui dit bonjour au pauvre et à l'orphelin.

Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.

La Foi est une église, c'est une cathédrale enracinée au sol de

France.

La Charité est un hôpital, un hôtel-Dieu qui ramasse toutes les

misères du monde.

Mais sans l'espérance, tout ça ne serait qu'un cimetière.

Je suis, dit Dieu, le Seigneur des Vertus.

La Foi est celle qui veille dans les siècles des siècles.

La Charité est celle qui veille dans les siècles des siècles.

Mais ma petite espérance est celle

qui se couche tous les soirs

et se lève tous les matins

et fait vraiment de très bonnes nuits.

Je suis, dit Dieu, le Seigneur de cette vertu-là.

Ma petite espérance est celle

qui s'endort tous les soirs,

dans son lit d'enfant,

après avoir bien fait sa prière,

et qui tous les matins se réveille et se lève

et fait sa prière avec un regard nouveau.

Je suis, dit Dieu, Seigneur des Trois Vertus.

La Foi est un grand arbre, c'est un chêne enraciné au coeur de France.

Et sous les ailes de cet arbre la Charité, ma fille la Charité abrite

toutes les détresses du monde.

Et ma petite espérance n'est rien que cette petite promesse de

bourgeon qui s'annonce au fin commencement d'avril.

Et quand on voit l'arbre, quand vous regardez le chêne,

Cette rude écorce du chêne treize et quatorze fois et dix-huit fois

centenaire,

Et qui sera centenaire et séculaire dans les siècles des siècles,

Cette dure écorce rugueuse et ces branches qui sont comme un fouillis

de bras énormes,

(Un fouillis qui est un ordre),

Et ces racines qui s'enfoncent et qui empoignent la terre comme un

fouillis de jambes énormes,

(Un fouillis qui est un ordre),

Quand vous voyez tant de force et tant de rudesse le petit bourgeon

tendre ne paraît plus rien du tout.

C'est lui qui a l'air de parasiter l'arbre, de manger à la table de

l'arbre.

Comme un gui, comme un champignon.

C'est lui qui a l'air de se nourrir de l'arbre (et le paysan les

appelle des _gourmands_), c'est lui qui a l'air de s'appuyer sur

l'arbre, de sortir de l'arbre, de ne rien pouvoir être, de ne pas

pouvoir exister sans l'arbre. Et en effet aujourd'hui il sort de

l'arbre, à l'aisselle des branches, à l'aisselle des feuilles et il

ne peut plus exister sans l'arbre. Il a l'air de venir de l'arbre,

de dérober la nourriture de l'arbre.

Et pourtant c'est de lui que tout vient au contraire. Sans un

bourgeon qui est une fois venu, l'arbre ne serait pas. Sans ces

milliers de bourgeons, qui viennent une fois au fin commencement

d'avril et peut-être dans les derniers jours de mars, rien ne

durerait, l'arbre ne durerait pas, et ne tiendrait pas sa place

d'arbre, (il faut que cette place soit tenue), sans cette sève qui

monte et pleure au mois de mai, sans ces milliers de bourgeons qui

pointent tendrement à l'aisselle des dures branches.

Il faut que toute place soit tenue. Toute vie vient de tendresse.

Toute vie vient de ce tendre, de ce fin bourgeon d'avril, et de

cette sève qui pleure en mai, et de la ouate et du coton de ce fin

bourgeon blanc qui est vêtu, qui est chaudement, qui est tendrement

protégé d'un flocon d'une toison d'une laine végétale, d'une laine

d'arbre. En ce flocon cotonneux est le secret de toute vie. La rude

écorce a l'air d'une cuirasse, en comparaison de ce tendre

bourgeon. Mais la rude écorce n'est rien, que du bourgeon durci,

que du bourgeon vieilli. Et c'est pour cela que le tendre bourgeon

perce toujours, jaillit toujours dessous la dure écorce.

L'homme de guerre le plus dur a été un tendre enfant nourri de lait;

et le plus rude martyr, le martyr le plus dur sur le chevalet, le

martyr à la plus rude écorce, à la plus rugueuse peau, le martyr le

plus dur à la serre et à l'onglet a été un tendre enfant laiteux.

Sans ce bourgeon, qui n'a l'air de rien, qui ne semble rien, tout

cela ne serait que du bois mort.

Et le bois mort sera jeté au feu.

Ce qui vous trompe, c'est que cette rude écorce vous écorche les

mains; et ni de l'épaule vous ne faites bouger le tronc d'un

millième de millimètre, ni du pied vous ne pouvez faire bouger une

de ces grosses racines d'un millième de millimètre; ni de la main

une seule de ces grosses branches; et c'est à peine si vous

ébranleriez quelques-unes de ces petites branches; et si vous les

feriez balancer;

au lieu que le bourgeon ne résiste point sous le doigt et d'un coup

d'ongle le premier venu vous fait sauter un bourgeon;

qui développé vous ferait une branche plus grosse que la cuisse;

Car il est plus facile, dit Dieu, de ruiner que de fonder;

Et de faire mourir que de faire naître;

Et de donner la mort que de donner la vie;

Et le bourgeon ne résiste point. C'est qu'aussi il n'est point fait

pour la résistance, il n'est point chargé de résister.

C'est le tronc, et la branche, et cette maîtresse racine qui sont

faits pour la résistance, qui sont chargés de résister.

Et c'est la rude écorce qui est faite pour la rudesse et qui est

chargée d'être rude.

Mais le tendre bourgeon n'est fait que pour la naissance et il n'est

chargé que de faire naître.

(Et de faire durer).

(Et de se faire aimer).

Or je vous le dis, dit Dieu, sans ce bourgeonnement de fin avril,

sans ces milliers, sans cet unique petit bourgeonnement de

l'espérance, qu'évidemment tout le monde peut casser, sans ce

tendre bourgeon cotonneux, que le premier venu peut faire sauter de

l'ongle, toute ma création ne serait que du bois mort.

Et le bois mort sera jeté au feu.

Et toute ma création ne serait qu'un immense cimetière.

Or mon fils le leur a dit: _Il faut laisser les morts ensevelir leurs

morts._

Hélas mon fils, hélas mon fils, hélas mon fils;

Mon fils qui sur la croix avait une peau sèche comme une sèche écorce;

une peau flétrie, une peau ridée, une peau tannée;

une peau qui se fendait sous les clous;

mon fils avait été un tendre enfant laiteux;

une enfance, un bourgeonnement, une promesse, un engagement;

un essai; une origine; un commencement de rédempteur;

une espérance de salut, une espérance de rédemption

O jour, ô soir, ô nuit de l'ensevelissement.

Tombée de cette nuit que je ne reverrai jamais.

O nuit si douce au coeur parce que tu accomplis.

Et tu calmes comme un baume.

Nuit sur cette montagne et dans cette vallée.

O nuit j'avais tant dit que je ne te verrais plus.

O nuit je te verrai dans mon éternité.

Que ma volonté soit faite. O ce fut cette fois-là que ma volonté fut

faite.

Nuit je te vois encore. Trois grands gibets montaient. Et mon fils au

milieu.

Une colline, une vallée. Ils étaient partis de cette ville que

j'avais donnée à mon peuple. Ils étaient montés.

Mon fils entre ces deux voleurs. Une plaie au flanc. Deux plaies aux

mains. Deux plaies aux pieds. Des plaies au front.

Des femmes qui pleuraient tout debout. Et cette tête penchée qui

retombait sur le haut de la poitrine.

Et cette pauvre barbe sale, toute souillée de poussière et de sang.

Cette barbe rousse à deux pointes.

Et ces cheveux souillés, en quel désordre, que j'eusse tant baisés.

Ces beaux cheveux roux, encore tout ensanglantés de la couronne

d'épines.

Tout souillés, tout collés de caillots. Tout était accompli.

Il en avait trop supporté.

Cette tête qui penchait, que j'eusse appuyée sur mon sein.

Cette épaule que j'eusse appuyée à mon épaule.

Et ce coeur ne battait plus, qui avait tant battu d'amour.

Trois ou quatre femmes qui pleuraient tout debout. Des hommes je ne

me rappelle pas, je crois qu'il n'y en avait plus.

Ils avaient peut-être trouvé que ça montait trop. Tout était fini.

Tout était consommé. C'était fini.

Et les soldats s'en retournaient, et dans leurs épaules rondes ils

emportaient la force romaine:

C'est alors, ô Nuit, que tu vins. O nuit la même.

La même qui viens tous les soirs et qui étais venue tant de fois

depuis les ténèbres premières.

La même qui étais venue sur l'autel fumant d'Abel et sur le cadavre

d'Abel, sur ce corps déchiré, sur le premier assassinat du monde;

ô nuit la même tu vins sur le corps lacéré, sur le premier, sur le

plus grand assassinat du monde. C'est alors, ô nuit, que tu vins.

La même qui étais venue sur tant de crimes depuis le commencement du

monde;

Et sur tant de souillures et sur tant d'amertumes;

Et sur cette mer d'ingratitude, la même tu vins sur mon deuil;

Et sur cette colline et sur cette vallée de ma désolation c'est

alors, ô nuit, que tu vins.

O nuit faudra-t-il donc, faudra-t-il que mon paradis

Ne soit qu'une grande nuit de clarté qui tombera sur les péchés du

monde.

Sera-ce alors, ô nuit, que tu viendras.

C'est alors, ô nuit, que tu vins; et seule tu pus finir, seule tu pus

accomplir ce jour entre les jours.

Comme tu accomplis ce jour, ô nuit accompliras-tu le monde.

Et mon paradis sera-t-il une grande nuit de lumière.

Et tout ce que je pourrai offrir

Dans mon offrande et moi aussi dans mon Offertoire

A tant de martyrs et à tant de bourreaux,

A tant d'âmes et à tant de corps,

A tant de purs et à tant d'impurs,

A tant de pécheurs et à tant de saints,

A tant de fidèles et à tant de pénitents,

Et à tant de peines, et à tant de deuils, et à tant de larmes et à

tant de plaies,

Et à tant de sang,

Et à tant de coeurs qui auront tant battu,

D'amour, de haine,

Et à tant de coeurs qui auront tant saigné

D'amour, de haine,

Sera-t-il dit qu'il faut que ce soit

Qu'il faudra que je leur offre

Et qu'ils ne demanderont que cela,

Qu'ils ne voudront que de cela,

Qu'ils n'auront de goût que pour cela,

Sur ces souillures et sur tant d'amertumes,

Et sur cette mer immense d'ingratitude

La longue retombée d'une nuit éternelle.

O nuit tu n'avais pas eu besoin d'aller demander la permission à

Pilate. C'est pourquoi je t'aime et je te salue.

Et entre toutes je te glorifie, et entre toutes tu me glorifies.

Et tu me fais honneur et gloire

Car tu obtiens quelquefois ce qu'il y a de plus difficile au monde,

Le désistement de l'homme.

L'abandonnement de l'homme entre mes mains.

Je connais bien l'homme. C'est moi qui l'ai fait. C'est un drôle

d'être.

Car en lui joue cette liberté qui est le mystère des mystères.

On peut encore lui demander beaucoup. Il n'est pas trop mauvais. Il

ne faut pas dire, qu'il est mauvais.

Quand on sait le prendre, on peut encore lui demander beaucoup.

Lui faire rendre beaucoup. Et Dieu sait si ma grâce

Sait le prendre, si avec ma grâce

Je sais le prendre. Si ma grâce est insidieuse, habile comme un

voleur.

Et comme un homme qui chasse le renard.

Je sais le prendre. C'est mon métier. Et cette liberté même est ma

création.

On peut lui demander beaucoup de coeur, beaucoup de charité, beaucoup

de sacrifice.

Il a beaucoup de foi et beaucoup de charité.

Mais ce qu'on ne peut pas lui demander, sacredié, c'est un peu

d'espérance.

Un peu de confiance, quoi, un peu de détente,

Un peu de remise, un peu d'abandonnement dans mes mains,

Un peu de désistement. Il se raidit tout le temps.

Or toi, ma fille la nuit, tu réussis, quelquefois, tu obtiens

quelquefois cela

De l'homme rebelle.

Qu'il consente, ce monsieur, qu'il se rende un peu à moi.

Qu'il détende un peu ses pauvres membres las sur un lit de repos.

Qu'il détende un peu sur un lit de repos son coeur endolori.

Que sa tête surtout ne marche plus. Elle ne marche que trop, sa tête.

Et il croit que c'est du travail, que sa tête marche comme ça.

Et ses pensées, non, pour ce qu'il appelle ses pensées.

Que ses idées ne marchent plus et ne se battent plus dans sa tête et

ne grelottent plus comme des grains de calebasse.

Comme un grelot dans une courge vide.

Quand on voit ce que c'est, que ce qu'il appelle ses idées.

Pauvre être. Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui ne dort pas.

Celui qui brûle, dans son lit, d'inquiétude et de fièvre.

Je suis partisan, dit Dieu, que tous les soirs on fasse son examen de

conscience.

C'est un bon exercice.

Mais enfin il ne faut pas s'en torturer au point d'en perdre le

sommeil.

A cette heure-là la journée est faite, et bien faite; il n'y a plus à

la refaire.

Il n'y a plus à y revenir.

Ces péchés qui vous font tant de peine, mon garçon, eh bien c'était

bien simple.

Mon ami il ne fallait pas les commettre.

A l'heure où tu pouvais encore ne pas les commettre.

A présent, c'est fait, va, dors, demain tu ne recommenceras plus.

Mais celui qui le soir en se couchant fait des plans pour le

lendemain.

Celui-là je ne l'aime pas, dit Dieu.

Le sot, est-ce qu'il sait seulement comment demain sera fait.

Est-ce qu'il connaît seulement la couleur du temps.

Il ferait mieux de faire sa prière. Je n'ai jamais refusé le pain du

lendemain.

Celui qui est dans ma main comme le bâton dans la main du voyageur,

Celui-là m'est agréable, dit Dieu.

Celui qui est posé dans mon bras comme un nourrisson qui rit,

Et qui ne s'occupe de rien,

Et qui voit le monde dans les yeux de sa mère, et de sa nourrice,

Et qui ne le voit et ne le regarde que là,

Celui-là m'est agréable, dit Dieu.

Mais celui qui fait des combinaisons, celui qui en lui-même pour

demain dans sa tête

Travaille comme un mercenaire.

Travaille affreusement comme un esclave qui tourne une roue éternelle.

(Et entre nous comme un imbécile).

Eh bien celui-là ne m'est pas agréable du tout, dit Dieu.

Celui qui s'abandonne, je l'aime. Celui qui ne s'abandonne pas, je ne

l'aime pas, c'est pourtant simple.

Celui qui s'abandonne ne s'abandonne pas et il est le seul qui ne

s'abandonne pas.

Celui qui ne s'abandonne pas s'abandonne et il est le seul qui

s'abandonne.

Or toi, ma fille la nuit, ma fille au grand manteau, ma fille au

manteau d'argent,

Tu es la seule qui vaincs quelquefois ce rebelle et qui fais plier

cette nuque dure.

C'est alors, ô Nuit que tu viens.

Et ce que tu as fait une fois,

Tu le fais toutes les fois.

Ce que tu as fait un jour,

Tu le fais tous les jours.

Comme tu es tombée un soir,

Ainsi tu tombes tous les soirs.

Ce que tu as fait pour mon fils fait homme,

O grande Charitable tu le fais pour tous les hommes ses frères

Tu les ensevelis dans le silence et l'ombre

Et dans le salutaire oubli

De la mortelle inquiétude

Du jour.

Ce que tu as fait une fois pour mon fils fait homme,

Ce que tu as fait un soir entre les soirs.

O nuit tu le refais tous les soirs pour le dernier des hommes

(C'est alors, ô nuit, que tu viens)

Tant il est vrai, tant il est réel qu'il était devenu l'un d'eux

Et qu'il s'était lié à leur sort mortel

Et qu'il était devenu l'un d'eux, pour ainsi dire au hasard,

Et qu'il s'était fait l'un d'eux

Sans aucune limitation ni mesure.

Car avant cette perpétuelle, cette imparfaite,

Cette perpétuellement imparfaite _imitation de Jésus-Christ_,

Dont ils parlent toujours,

Il y a eu cette très parfaite imitation de l'homme par Jésus-Christ,

Cette inexorable imitation, par Jésus-Christ,

De la misère mortelle et de la condition de l'homme.

Je comprends très bien, dit Dieu, qu'on fasse son examen de

conscience.

C'est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser.

C'est même recommandé. C'est très bien.

Tout ce qui est recommandé est très bien.

Et même ce n'est pas seulement recommandé. C'est prescrit.

Par conséquent c'est très bien.

Mais enfin vous êtes dans votre lit. Qu'est-ce que vous nommez votre

examen de conscience, faire votre examen de conscience.

Si c'est penser à toutes les bêtises que vous avez faites dans la

journée, si c'est vous rappeler toutes les bêtises que vous avez

faites dans la journée

Avec un sentiment de repentance et je ne dirai peut-être pas de

contrition,

Mais enfin avec un sentiment de pénitence que vous m'offrez, eh bien,

c'est bien.

Votre pénitence je l'accepte. Vous êtes des braves gens, des bons

garçons.

Mais si c'est que vous voulez ressasser et ruminer la nuit toutes les

ingratitudes du jour,

Toutes les fièvres et toutes les amertumes du jour,

Et si c'est que vous voulez remâcher la nuit tous vos aigres péchés

du jour,

Vos fièvres aigres et vos regrets et vos repentirs et vos remords

plus aigres encore,

Et si c'est que vous voulez tenir un registre parfait de vos péchés,

De toutes ces bêtises et de toutes ces sottises,

Non, laissez-moi tenir moi-même le Livre du Jugement.

Vous y gagnerez peut-être encore.

Et si c'est que vous voulez compter, calculer, supputer comme un

notaire et comme un usurier et comme un publicain,

C'est-à-dire comme un collecteur d'impôts,

C'est-à-dire comme celui qui ramasse les impôts,

Laissez-moi donc faire mon métier et ne faites pas

Des métiers qui n'ont pas à être faits.

Vos péchés sont-ils si précieux qu'il faille les cataloguer et les

classer

Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre

Et les graver et les compter et les calculer et les compulser

Et les compiler et les revoir et les repasser

Et les supputer et vous les imputer éternellement

Et les commémorer avec on ne sait quelle sorte de piété.

Comme nous dans le ciel nous lions les gerbes éternelles,

Et les sacs de prière et les sacs de mérite

Et les sacs de vertus et les sacs de grâce dans nos impérissables

greniers

Pauvres imitateurs, allez-vous à présent vous mêler,--

Et imitateurs contraires, imitateurs à l'envers,--

Allez-vous vous mettre à lier tous les soirs

Les misérables gerbes de vos affreux péchés de chaque jour.

Quand ce ne serait que pour les brûler, c'est encore trop. Ils n'en

valent même pas la peine.

Pas même de cela même.

Vous n'y pensez que trop, à vos péchés.

Vous feriez mieux d'y penser pour ne point les commettre.

Pendant qu'il en est encore temps, mon garçon, pendant qu'ils ne sont

point encore commis. Vous feriez mieux d'y penser un peu plus alors.

Mais le soir ne liez point ces gerbes vaines. Depuis quand le

laboureur

Fait-il des gerbes d'ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de

blé, mon ami.

Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures. C'est beaucoup

d'orgueil.

C'est aussi beaucoup de traînasserie. Et de paperasserie. Quand le

pèlerin, quand l'hôte, quand le voyageur

A longtemps traîné dans la boue des chemins,

Avant de passer le seuil de l'église il s'essuie soigneusement les

pieds,

Avant d'entrer,

Parce qu'il est très propre.

Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de

l'église.

Mais une fois que c'est fait, une fois qu'il s'est essuyé les pieds

avant d'entrer,

Une fois qu'il est entré il ne pense plus toujours à ses pieds,

Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuyés.

Il n'a plus de coeur, il n'a plus de regard, il n'a plus de voix

Que pour cet autel où le corps de Jésus

Et le souvenir et l'attente du corps de Jésus

Brille éternellement.

Il suffit que la boue des chemins n'ait point passé le seuil du

temple.

Il suffit qu'ils se soient bien essuyé les pieds une fois avant de

passer le seuil du temple.

Bien soigneusement, bien proprement et n'en parlons plus.

On ne parle pas toujours de la boue. Ce n'est pas propre.

Transporter dans le temple la mémoire même et le souci de la boue

Et la préoccupation et la pensée de la boue

C'est encore transporter de la boue dans le temple.

Or il ne faut point que la boue passe le seuil de la porte.

Quand l'hôte arrive chez l'hôte qu'il s'essuie simplement les pieds

avant d'entrer

Qu'il entre propre et les pieds propres et qu'ensuite

Il ne pense pas toujours à ses pieds et à la boue de ses pieds.

Or vous êtes mes hôtes, dit Dieu, et je vaux bien ce Dieu qui était

le Dieu des hôtes.

Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans mon temple.

Vous êtes mes hôtes et mes enfants qui venez dans ma nuit.

Au seuil de mon temple, au seuil de ma nuit, essuyez-vous les pieds

et qu'on n'en parle plus.

Faites votre examen de conscience, mais que ce soit de vous essuyer

les pieds.

Et nullement au contraire que ce ne soit pas

De transporter dans le temple les boues et le souvenir des boues du

chemin

Et que ce ne soit pas de faire traîner sur le seuil auguste de ma nuit

Les traces, les marques des boues

De vos sales chemins de la journée.

Débarbouillez-vous le soir. C'est ça, faire votre examen de

conscience. On ne se débarbouille pas tout le temps.

Soyez comme ce pèlerin qui prend de l'eau bénite en entrant dans

l'église

Et qui fait le signe de la croix. Ensuite il entre dans l'église.

Et il ne prend pas tout le temps de l'eau bénite.

Et l'église n'est pas composée uniquement de bénitiers.

Il y a ce qui est avant le seuil. Il y a ce qui est au seuil. Et il y

a ce qui est dans la maison.

Il faut entrer une fois, et ne pas sortir et entrer tout le temps.

Soyez comme ce pèlerin qui ne regarde plus que le sanctuaire.

Et qui n'entend plus.

Et qui ne voit plus que cet autel où mon fils a été sacrifié tant de

fois.

Imitez ce pèlerin qui ne voit plus que l'éclat

Du resplendissement de mon fils

Entrez dans ma nuit comme chez moi. Car c'est là que je me suis

réservé

D'être le maître.

Et si vous tenez absolument à m'offrir quelque chose

Le soir en vous couchant

Que ce soit d'abord une action de grâces

Pour tous les services que je vous rends

Pour les innombrables bienfaits dont je vous comble chaque jour

Dont je vous ai comblés ce jour-là même.

Remerciez-moi d'abord, c'est le plus pressé

Et c'est aussi le plus juste.

Ensuite que votre examen de conscience

Soit un débarbouillement une fois fait

Et non point au contraire un traînassement de marques et de

souillures.

La journée d'hier est faite, mon garçon, pense à celle de demain.

Et à ton salut qui est au bout de la journée de demain.

Pour hier il est trop tard. Mais pour demain il n'est pas trop tard

Et pour ton salut qui est au bout de la journée de demain.

Ton salut n'est plus hier. Mais il peut être demain.

Hier est fait. Mais demain n'est pas fait, demain est à faire

Et ton salut qui est au bout de la journée de demain.

Ton salut n'est pas dans le sens d'hier, il est dans le sens de

demain.

Porte-toi sur demain, ne te reporte pas sur hier.

Pensez donc un peu moins à vos péchés quand vous les avez commis

Et pensez-y un peu plus au moment de les commettre.

Avant de les commettre.

Ce sera plus utile, dit Dieu.

Quand ils sont commis, quand ils sont faits il est trop tard.

Il n'est pas trop tard pour la pénitence.

Mais il est trop tard pour ne pas les commettre

Et ne pas les avoir commis.

Quand vous avez passé par dessus vos péchés, vous les faites gros

comme des montagnes, dit Dieu.

C'est au moment de les passer qu'il faut voir que ce sont en effet

des montagnes et qu'elles sont affreuses.

Vous êtes vertueux après. Soyez donc vertueux avant

Et pendant.

L'heure qui sonne est sonnée. Le jour qui passe est passé. Demain

seul reste, et les après demains

Et ils ne resteront pas longtemps.

Que vos examens de conscience et que vos pénitences

Ne soient donc point des raidissements et des cabrements en arrière,

Peuple à la nuque dure,

Mais qu'ils soient des assouplissements et que vos examens de

conscience et que vos pénitences et que vos contritions même les

plus amères

Soient des pénitences de détente, malheureux enfants, et des

contritions de rémission

Et de remise en mes mains et de démission.

(De démission de vous).

Mais je vous connais, vous êtes toujours les mêmes.

Vous voulez bien me faire de grands sacrifices, pourvu que vous les

choisissiez.

Vous aimez mieux me faire de grands sacrifices, pourvu que ce ne soit

pas ceux que je vous demande

Que de m'en faire de petits que je vous demanderais.

Vous êtes ainsi, je vous connais.

Vous ferez tout pour moi, excepté ce peu d'abandonnement

Qui est tout pour moi.

Soyez donc enfin, soyez comme un homme

Qui est dans un bateau sur la rivière

Et qui ne rame pas tout le temps

Et qui quelquefois se laisse aller au fil de l'eau.

Ainsi vous et votre canot

Laissez-vous aller quelquefois au fil du temps

Et laissez-vous entrer bravement

Sous l'arche du pont de la nuit.

On parle toujours, dit Dieu, de l'_imitation de Jésus-Christ_

Qui est l'imitation,

La fidèle imitation de mon fils par les hommes.

Et j'en ai connu et j'en connaîtrai des imitations si fidèles, dit

Dieu,

Et si approchées,

Que moi-même j'en demeure saisi d'admiration et de respect.

Mais enfin il ne faut pas oublier

Que mon fils avait commencé par cette singulière imitation de l'homme.

Singulièrement fidèle.

Qui elle fut poussée jusqu'à l'identité parfaite.

Quand si fidèlement si parfaitement il revêtit le sort mortel.

Quand si fidèlement si parfaitement il imita de naître.

Et de souffrir.

Et de vivre.

Et de mourir.

Mais quand je vous dis: Pensez plutôt à demain je ne vous dis pas:

Calculez ce demain.

Pensez-y comme à un jour qui viendra; et que c'est tout ce que vous

en savez.

Ne soyez point ce malheureux qui se retourne et se consume dans son

lit

Pour saisir la journée de demain.

Ne portez point votre main

Sur le fruit qui n'est pas mûr.

Sachez seulement que ce demain

Dont on parle toujours

Est le jour qui va venir,

Et qu'il sera de mon gouvernement

Comme les autres.

Et qu'il sera sous mon commandement

Comme les autres.

C'est tout ce qu'il vous faut. Pour le reste, attendez.

J'attends bien, moi, Dieu. Vous me faites assez attendre.

Vous me faites assez attendre la pénitence après la faute.

Et la contrition après le péché.

Et depuis le commencement des temps j'attends

Le jugement jusqu'au jour du jugement.

Je n'aime pas, dit Dieu, l'homme qui spécule sur demain.

Je n'aime pas celui qui sait mieux que moi ce que je vais faire.

Je n'aime pas celui qui sait ce que je ferai demain.

Je n'aime pas celui qui fait le malin. L'homme fort ce n'est pas mon

fort.

Penser au lendemain, quelle vanité. Gardez pour demain les larmes de

demain.

Il y en aura toujours assez.

Et ces sanglots qui vous remontent et qui vous étranglent.

Penser à demain, savez-vous seulement comment je ferai demain.

Quel demain je vous ferai.

Savez-vous si moi-même je l'ai arrêté encore.

Je n'aime pas, dit Dieu, celui qui se méfie de moi.

Croyez-vous que je vais m'amuser à vous faire des attrapes, comme un

roi barbare.

Croyez-vous que je passe ma vie à vous tendre des pièges et à prendre

plaisir à vous voir tomber dedans.

Je suis honnête homme, dit Dieu, et j'agis toujours droitement.

Je suis l'honneur même, et la droiture, et l'honnêteté.

Je suis bon Français, dit Dieu, droit comme un Français.

Loyal comme un Français.

Je suis le roi de France, droit comme le roi de France.

Ce que le dernier des pauvres n'eût pas craint de saint Louis,

allez-vous le craindre de moi?

Enfin je vaux peut-être saint Louis.

Croyez-vous que je vais m'amuser à vous faire des feintes comme un

bretteur.

Toute la malice que j'ai, c'est la malice de ma grâce, et la feinte

et la ruse de ma grâce, qui si souvent joue avec le pécheur pour

son salut, pour l'empêcher de pécher.

Qui séduit le pécheur; pour le sauver. Mais croyez-vous. Croyez-vous

que moi Dieu que je vais m'amuser à leur faire des misères et ce

que ne ferait pas un honnête homme. Je suis bon chrétien, dit Dieu.

Croyez-vous que je vais m'amuser à les surprendre comme un assassin

de nuit.

JEANNETTE

Il viendra comme un larron et comme un voleur de nuit.

MADAME GERVAISE

Et il prendra comme au filet. _Le royaume des cieux est encore

semblable à une senne jetée dans la mer, et rassemblant de tout

genre de poissons._

JEANNETTE

_Laquelle, quand elle fut emplie, tirant de l'eau, et assis sur le

bord du rivage, ils choisirent les bons pour leurs vaisseaux, mais

jetèrent les mauvais dehors._

MADAME GERVAISE

_Il en sera ainsi dans la consommation du siècle: les anges sortiront

et sépareront les mauvais du milieu des justes._

JEANNETTE

_Et répondant Jésus leur dit: Voyez que personne ne vous séduise._

MADAME GERVAISE

_Mais de ce jour-là et de l'heure personne ne le sait, ni les anges

des cieux, sinon le père seul._

_Mais comme dans les jours de Noé, ainsi sera aussi l'avènement du

Fils de l'homme.

(Le ciel et la terre passeront; mais mes paroles ne passeront pas)._

_Ainsi en effet qu'il y avait dans les jours avant le déluge des gens

qui mangeaient et buvaient, se mariaient et donnaient en mariage,

jusqu'à ce jour où Noé entra dans l'arche._

_Et ils ne connurent pas jusqu'à ce que vint le déluge, et les

emporta tous:_

JEANNETTE

_Ainsi sera aussi l'avènement du Fils de l'homme._

MADAME GERVAISE

Je suis leur père, dit Dieu. _Notre Père, qui êtes aux Cieux._ Mon

fils le leur a assez dit, que je suis leur père.

Je suis leur juge. Mon fils le leur a dit. Je suis aussi leur père.

Je suis surtout leur père.

Enfin je suis leur père. Celui qui est père est surtout père. _Notre

Père qui êtes aux Cieux._ Celui qui a été une fois père ne peut

plus être que père.

Ils sont les frères de mon fils; ils sont mes enfants; je suis leur

père.

_Notre Père qui êtes aux cieux_, mon fils leur a enseigné cette

prière. _Sic ergo vos orabitis. Vous prierez donc ainsi.

Notre Père qui êtes aux cieux_, il a bien su ce qu'il faisait ce

jour-là, mon fils qui les aimait tant.

Qui a vécu parmi eux, qui était un comme eux.

Qui allait comme eux, qui parlait comme eux, qui vivait comme eux.

Qui souffrait.

Qui souffrit comme eux, qui mourut comme eux.

Et qui les aime tant les ayant connus.

Qui a rapporté dans le ciel un certain goût de l'homme, un certain

goût de la terre.

Mon fils qui les a tant aimés, qui les aime éternellement dans le

ciel.

Il a bien su ce qu'il faisait ce jour-là, mon fils qui les aime tant.

Quand il a mis cette barrière entre eux et moi, _Notre Père qui êtes

aux cieux_, ces trois ou quatre mots.

Cette barrière que ma colère et peut-être ma justice ne franchira

jamais.

Heureux celui qui s'endort sous la protection de l'avancée de ces

trois ou quatre mots.

Ces mots qui marchent devant toute prière comme les mains du

suppliant marchent devant sa face.

Comme les deux mains jointes du suppliant s'avancent devant sa face

et les larmes de sa face.

Ces trois ou quatre mots qui me vainquent, moi l'invincible.

Et qu'ils font marcher devant leur détresse comme deux mains jointes

invincibles.

Ces trois ou quatre mots qui s'avancent comme un bel éperon devant un

pauvre navire.

Et qui fendent le flot de ma colère.

Et quand l'éperon est passé, le navire passe, et toute la flotte

derrière.

Actuellement, dit Dieu, c'est ainsi que je les vois;

Et pour mon éternité, éternellement, dit Dieu,

Par cette invention de mon Fils éternellement c'est ainsi qu'il faut

que je les voie.

(Et qu'il faut que je les juge. Comment voulez-vous, à présent, que

je les juge.

Après cela).

_Notre Père qui êtes aux cieux_, mon fils a très bien su s'y prendre.

Pour lier les bras de ma justice et pour délier les bras de ma

miséricorde.

(Je ne parle pas de ma colère, qui n'a jamais été que ma justice.

Et quelquefois ma charité).

Et à présent il faut que je les juge comme un père. Pour ce que ça

peut juger, un père. _Un homme avait deux fils_.

Pour ce que c'est capable de juger. _Un homme avait deux fils_. On

sait assez comment un père juge. Il y en a un exemple connu.

On sait assez comment le père a jugé le fils qui était parti et qui

est revenu.

C'est encore le père qui pleurait le plus.

Voilà ce que mon fils leur a conté. Mon fils leur a livré

le secret du jugement même.

Et à présent voici comme ils me paraissent; voici comme je les vois;

Voici comme je suis forcé de les voir.

De même que le sillage d'un beau vaisseau va en s'élargissant jusqu'à

disparaître et se perdre,

Mais commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau.

Ainsi le sillage immense des pécheurs s'élargit jusqu'à disparaître

et se perdre

Mais il commence par une pointe, et c'est cette pointe qui vient vers

moi,

Qui est tournée vers moi.

Il commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau.

Et le vaisseau est mon propre fils, chargé de tous les péchés du

monde.

Et la pointe du vaisseau ce sont les deux mains jointes de mon fils.

Et devant le regard de ma colère et devant le regard de ma justice

Ils se sont tous dérobés derrière lui.

Et tout cet immense cortège des prières, tout ce sillage immense

s'élargit jusqu'à disparaître et se perdre.

Mais il commence par une pointe et c'est cette pointe qui est tournée

vers moi.

Qui s'avance vers moi.

Et cette pointe ce sont ces trois ou quatre mots: _Notre Père qui

êtes aux cieux_; mon fils en vérité savait ce qu'il faisait.

Et toute prière monte vers moi dérobée derrière ces trois ou quatre

mots.

Et il y a une pointe de la pointe. C'est cette prière même non plus

seulement dans son texte.

Mais dans son invention même. Cette première fois que réellement dans

le temps elle fut prononcée.

Cette première fois que mon fils la prononça.

Non plus seulement dans son texte comme elle est devenue un texte.

Mais dans son invention même et dans son sourcement et dans son

forcement.

Quand elle-même fut une naissance de prière, une incarnation et une

naissance de prière. Une espérance.

Une naissance d'espérance.

Une parole naissante.

Un rameau et un germe et un bourgeon et une feuille et une fleur et

un fruit de parole.

Une semence, un naissement de prière.

Un verbe entre les verbes.

Cette première fois qu'elle sortit charnellement, temporellement des

lèvres d'homme de mon fils.

Et dans la pointe de la pointe, dans cette pointe même il y avait une

pointe.

Et c'étaient ces trois ou quatre mots, _Notre Père qui êtes aux

cieux_, non plus seulement comme un texte, non plus seulement dans

leur texte.

Mais dans leur source même.

Dans leur invention et dans leur bourgeonnement.

La première fois que mon fils les prononça sur cette montagne.

Les prononça, les fit sortir de ses lèvres d'homme.

La première fois qu'elles sortirent réellement, temporellement,

charnellement,

De ces lèvres de tendresse.

Et il était debout sur cette montagne qui sera célèbre dans les

siècles des siècles.

Sur cette montagne de la terre des hommes au-dessus de cette vallée

qui allait en descendant.

_Notre Père qui êtes aux cieux_, il inventa cela.

Il était avec eux, il était comme eux, il était un d'eux.

_Notre Père_. Comme un homme qui jette un grand manteau sur ses

épaules,

Tourné vers moi il s'était revêtu,

Il avait jeté sur ses épaules

Le manteau des péchés du monde.

_Notre Père qui êtes aux Cieux_. Et à présent derrière lui le pécheur

se dérobe à ma face. Et voici comme je vois, voici comme je suis

forcé de les voir. Voici comment je me représente ce cortège.

Tout part d'un point, qui est tourné vers moi, de l'extrême pointe

d'une pointe.

Et ce point de pointe ce sont ces trois ou quatre mots comme ils

furent inventés, comme ils furent introduits dans la création du

monde.

Comme ils furent prononcés pour la première fois par mon propre fils.

_Notre Père qui êtes aux cieux_.

Et derrière ce point s'avance la pointe elle-même, c'est-à-dire la

prière tout entière.

Comme elle fut prononcée cette première fois-là.

Et derrière s'élargit jusqu'à disparaître et se perdre

Le sillage des prières innombrables

Comme elles sont prononcées dans leur texte dans les jours

innombrables

Par les hommes innombrables,

(Par les simples hommes, ses frères).

Prières du matin, prières du soir;

(Prières prononcées toutes les autres fois);

Tant d'autres fois dans les innombrables jours;

Prières du midi et de toute la journée;

Prières des moines pour toutes les heures du jour,

Et pour les heures de la nuit;

Prières des laïcs et prières des clercs

Comme elles furent prononcées d'innombrables fois

Dans les innombrables jours.

(Il parlait comme eux, il parlait avec eux, il parlait l'un d'eux).

Toute cette immense flotte de prières chargée des péchés du monde.

Toute cette immense flotte de prières et de pénitences m'attaque

Ayant l'éperon que vous savez,

S'avance vers moi ayant l'éperon que vous savez.

C'est une flotte de charge, _classis oneraria_.

Et c'est une flotte de ligne,

Une flotte de combat.

Comme une belle flotte antique, comme une flotte de trirèmes

Qui s'avancerait à l'attaque du roi.

Et moi que voulez-vous que je fasse: je suis attaqué.

Et dans cette flotte, dans cette innombrable flotte

Chaque _Pater_ est comme un vaisseau de haut bord

Qui a lui-même son propre éperon, _Notre Père qui êtes aux cieux_

Tourné vers moi, et qui s'avance derrière ce propre éperon.

_Notre Père qui êtes aux cieux_, ce n'est pas malin. Évidemment quand

un homme a dit ça, il peut se cacher derrière.

Quand il a prononcé ces trois ou quatre mots.

Et derrière ces beaux vaisseaux de haut bord les _Ave Maria_

S'avancent comme des galères innocentes, comme de virginales birèmes.

Comme des vaisseaux plats, qui ne blessent point l'humilité de la mer.

Qui ne blessent point la règle, qui suivent, humbles et fidèles et

soumis au ras de l'eau.

_Notre Père qui êtes aux cieux_. Évidemment quand un homme a commencé

comme ça.

Quand il m'a dit ces trois ou quatre mots.

Quand il a commencé par faire marcher devant lui ces trois ou quatre

mots.

Après il peut continuer, il peut me dire ce qu'il voudra.

Vous comprenez, moi, je suis désarmé.

Et mon fils le savait bien.

Qui a tant aimé ces hommes.

Qui avait pris goût à eux, et à la terre, et à tout ce qui s'ensuit.

Et dans cette flotte innombrable je distingue nettement trois grandes

flottes innombrables.

(Je suis Dieu, je vois clair).

Et voici ce que je vois dans cet immense sillage qui commence par

cette pointe et qui de proche en proche peu à peu se perd à

l'horizon de mon regard.

Ils sont tous l'un derrière l'autre, même ceux qui débordent le

sillage

Vers ma main gauche et vers ma main droite.

En tête marche la flotte innombrable des _Pater_

Fendant et bravant le flot de ma colère.

Puissamment assis sur leurs trois rangs de rames.

(Voilà comme je suis attaqué. Je vous le demande. Est-ce juste?)

(Non, ce n'est point juste, car tout ceci est du règne de ma

Miséricorde)

Et tous ces pécheurs et tous ces saints ensemble marchent derrière

mon fils

Et derrière les mains jointes de mon fils.

Et eux-mêmes ont les mains jointes comme s'ils fussent mon fils.

Enfin mes fils. Enfin chacun un fils comme mon fils.

En tête marche la lourde flotte des _Pater_ et c'est une flotte

innombrable.

C'est dans cette formation qu'ils m'attaquent. Je pense que vous

m'avez compris.

_Le royaume du ciel souffre la force, et les hommes de force le

prendront de force_. Ils le savent bien. Mon fils leur a tout dit.

_Regnum coeli_, le royaume du ciel. Ou _regnum coelorum_, le

royaume des cieux.

_Regnum coeli vim patitur. Et violenti rapient illud_. Ou _rapiunt_.

Le royaume du ciel souffre la violence. Et les violents le violent.

Ou le violeront.

Comment voulez-vous que je me défende. Mon fils leur a tout dit. Et

non seulement cela. Mais dans le temps il s'est mis à leur tête. Et

ils sont comme une grande flotte antique, comme une flotte

innombrable qui s'attaquerait au grand roi. Derrière le point,

derrière l'extrême point de cette extrême pointe cette extrême

pointe s'avance et derrière et se tenant serrée comme un faisceau

que je ne puis rompre cette pointe elle-même et aussitôt derrière

s'avancent effrontément ces lourdes trirèmes antiques et elles

fendent, plus serrées que la phalange macédonienne, impudemment

elles fendent le flot de ma colère, et de la colère de ma justice.

(Et de la justice de ma colère).

Liées comme un faisceau d'hommes à la guerre elles s'avancent

lourdement portées sur leurs trois rangs de rames.

Et cette flotte est plus innombrable que la flotte des Achéens.

Et reculant je reconnais les trois ponts superposés, les trois

invincibles, les trois insubmersibles ponts.

Plus forts que l'océan de ma colère.

Et je reconnais les trois rangs de rames.

Et ce sont des rames juives et ce sont des rames grecques.

Et ce sont des rames latines et ce sont des rames françaises.

Et le premier rang de rames est:

(S'il n'y a que la justice, qui sera sauvé.

Mais s'il y a la miséricorde, qui sera perdu.

S'il y a la miséricorde, qui peut se vanter de se perdre.

Se sauver est impossible à l'homme; mais rien n'est impossible à Dieu.

Du haut de mon promontoire,

Du promontoire de ma justice,

Et du siège de ma colère,

Et de la chaire de ma jurisprudence,

_In cathedra jurisprudentiae_,

Du trône de mon éternelle grandeur

Je vois monter vers moi, du fond de l'horizon je vois venir

Cette flotte qui m'assaille,

La triangulaire flotte,

Me présentant cette pointe que vous savez.

Comme les grues volent en triangle dans le ciel,

Et ainsi vont où elles veulent,

Fendant l'air et refoulant la force du vent même,

Et la plus forte est devant faisant la pointe du triangle,

Ainsi cette grande flotte triangulaire

Vole et navigue et vogue

Et pour ainsi dire vole

Pour traverser l'océan de ma colère.

Et le plus fort est devant faisant la pointe du triangle.

Et ils se sont mis derrière lui de proche en proche

Et de proche en proche ils disparaissent tous au regard de ma colère.

Ils sont massés comme des peureux; et qui leur en ferait un reproche.

Comme des passereaux timides ils sont massés derrière celui qui est

fort.

Et ils me présentent cette pointe.

Et ils fendent ainsi le vent de ma colère et ils refoulent la force

même des tempêtes de ma justice.

Et le souffle de ma colère n'a plus aucune prise sur cette masse

angulaire,

Aux fuyantes ailes.

Car ils me présentent cet angle et je ne puis les prendre que sous

cet angle.

Que sont ici les flottes grecques et les flottes persiques;

Et les flottes puniques et les flottes romaines;

Et les flottes anglaises et les flottes françaises

Qu'une lame de fond roule éternellement.

Ici s'avance une flotte que nulle lame de fond de ma colère ne

roulera jamais.

Et dérobés les uns derrière les autres je découvre une flotte

innombrable.

Et les derniers se perdent comme dans une brume à l'horizon de mon

regard.

Et dans cette flotte innombrable je découvre trois flottes également

innombrables.

Et la première est devant, pour m'attaquer plus durement. C'est la

flotte de haut bord,

Les navires à la puissante carène,

Cuirassés comme des hoplites,

C'est-à-dire comme des soldats pesamment armés.

Et ils se meuvent invinciblement portés sur leurs trois rangs de

rames.

Et le premier rang de rames est:

_Que votre nom soit sanctifié,

Le vôtre;_

Et le deuxième rang de rames est:

_Que votre règne arrive,

Le vôtre;_

Et le troisième rang de rames est la parole entre toutes

insurmontable:

_Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel,

La vôtre._

_Sanctificetur nomen

Tuum._

_Adveniat regnum

Tuum._

_Fiat voluntas

Tua

Sicut in coelo et in terra._

Et telle est la flotte des _Pater_, solide et plus innombrable que

les étoiles du ciel. Et derrière je vois la deuxième flotte, et

c'est une flotte innombrable, car c'est la flotte aux blanches

voiles, l'innombrable flotte des _Ave Maria_.

Et c'est une flotte de birèmes. Et le premier rang de rames est:

_Ave Maria, gratia plena;_

Et le deuxième rang de rames est:

_Sancta Maria, mater Dei._

Et tous ces _Ave Maria_, et toutes ces prières de la Vierge et le

noble _Salve Regina_ sont de blanches caravelles, humblement

couchées sous leurs voiles au ras de l'eau; comme de blanches

colombes que l'on prendrait dans la main.

Or ces douces colombes sous leurs ailes,

Ces blanches colombes familières, ces colombes dans la main,

Ces humbles colombes couchées au ras de la main,

Ces colombes accoutumées à la main,

Ces caravelles vêtues de voilures

De tous les vaisseaux ce sont les plus opportunes,

C'est-à-dire celles qui se présentent le plus directement devant le

port.

Telle est la deuxième flotte, ce sont les prières de la Vierge. Et la

troisième flotte ce sont les autres innombrables prières.

Toutes. Celles qui se disent à la messe et aux vêpres. Et au salut.

Et les prières des moines qui marquent toutes les heures du jour. Et

les heures de la nuit.

Et le _Benedicite_ qui se dit pour se mettre à table.

Devant une bonne soupière fumante.

Toutes, enfin toutes. Et il n'en reste plus.

Or je vois la quatrième flotte. Je vois la flotte invisible. Et ce

sont toutes les prières qui ne sont pas même dites, les paroles qui

ne sont pas prononcées.

Mais moi je les entends. Ces obscurs mouvements du coeur, les obscurs

bons mouvements, les secrets bons mouvements.

Qui jaillissent inconsciemment et qui naissent et inconsciemment

montent vers moi.

Celui qui en est le siège ne les aperçoit même pas. Il n'en sait

rien, et il n'en est vraiment que le siège.

Mais moi je les recueille, dit Dieu, et je les compte et je les pèse.

Parce que je suis le juge secret.

Telles sont, dit Dieu, ces trois flottes innombrables. Et la

quatrième.

Ces trois flottes visibles et cette quatrième invisible.

Ces prières secrètes dont un coeur est le siège, ces prières secrètes

du coeur. Ces mouvements secrets.

Et assailli aussi effrontément, assailli de prières et de larmes,

Directement assailli, assailli en pleine face

Après cela on veut que je les condamne. Comme c'est commode.

On veut que je les juge. On sait assez comment finissent tous ces

jugements-là et toutes ces condamnations.

_Un homme avait deux fils_. Ça finit toujours par des embrassements.

(Et c'est encore le père qui pleure le plus).

Et par cette tendresse qui est, que je mettrais au-dessus des Vertus

même.

Parce qu'avec sa soeur la Pureté elle procède directement de la

Vierge.

Oeuvres complètes de Charles Péguy, Oeuvres de poésie (tome 6) Le Mystère des Saints Innocents; La tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc; La tapisserie de Notre-Dame. · 第 1 / 13 段