viennent presque jamais. Dieu est trop loin, trop haut, trop imposant
pour elles. On n'oserait pas lui raconter tous les soucis, lui confier
toutes les peines, lui demander tous les menus services, les menues
consolations, les menus secours contre la famille, contre le mari,
contre les enfants, dont ont besoin les coeurs de femme. Il faut un
intermédiaire plus humble entre lui si grand et elles si petites.
Cet intermédiaire, c'est le marabout. Dans la religion catholique,
n'avons-nous pas les saints et la Vierge Marie, avocats naturels des
timides auprès de Dieu?
C'est donc au tombeau du saint, dans la petite chapelle où il est
enseveli, que nous trouverons la femme arabe en prière.
Allons l'y voir.
La zaouia Abd-er-Rahman-el-Tcalbi est la plus originale et la plus
intéressante d'Alger. On nomme «zaouia» une petite mosquée unie à une
koubba (tombeau d'un marabout), et comprenant aussi parfois une école et
un cours de haut enseignement pour les musulmans lettrés.
Pour atteindre la zaouia d'Abd-er-Rahman, il faut traverser la ville
arabe. C'est une montée inimaginable à travers un labyrinthe de
ruelles, emmêlées, tortueuses, entre les murs sans fenêtres des maisons
mauresques. Elles se touchent presque à leur sommet, et le ciel, aperçu
entre les terrasses, semble une arabesque bleue d'une irrégulière et
bizarre fantaisie. Quelquefois, un long couloir sinueux et voûté,
escarpé comme un sentier de montagne, paraît conduire directement dans
l'azur dont on aperçoit soudain, au détour d'un mur, au bout des
marches, là-haut, la tache éclatante, pleine de lumière.
Tout le long de ces étroits corridors sont accroupis, au pied des
maisons, des Arabes qui sommeillent en leurs loques; d'autres, entassés
dans les cafés maures, sur des banquettes circulaires ou par terre,
toujours immobiles, boivent en de petites tasses de faïence qu'ils
tiennent gravement entre leurs doigts. En ces rues étroites qu'il faut
escalader, le soleil, tombant par surprises, par filets ou par grandes
plaques à chaque cassure des voies entre-croisées, jette sur les murs
des dessins inattendus, d'une clarté aveuglante et vernie. On aperçoit,
par les portes entr'ouvertes, les cours intérieures qui soufflent de
l'air frais. C'est toujours le même puits carré qu'enferme une colonnade
supportant des galeries. Un bruit de musique douce et sauvage s'échappe
parfois de ces demeures, dont on voit sortir aussi souvent, deux par
deux, des femmes. Elles vous jettent, entre les voiles qui leur couvrent
la face, un regard noir et triste, un regard de prisonnières, et
passent.
Coiffées toutes comme on nous représente la Vierge Marie, d'une étoffe
serrée sur le crâne, le torse enveloppé du haïk, les jambes cachées sous
l'ample pantalon de toile ou de calicot, qui vient étreindre la
cheville, elles marchent lentement, un peu gauches, hésitantes; et on
cherche à deviner leur figure sous le voile qui la dessine un peu en se
collant sur les saillies. Les deux arcs bleuâtres des sourcils, joints
par un trait d'antimoine, se prolongent, au loin, sur les tempes.
Soudain des voix m'appellent. Je me retourne, et par une porte ouverte
j'aperçois, sur les murs, de grandes peintures inconvenantes comme on en
retrouve à Pompéi. La liberté des moeurs, l'épanouissement, en pleine
rue, d'une prostitution innombrable, joyeuse, naïvement hardie, révèlent
tout de suite la différence profonde qui existe entre la pudeur
européenne et l'inconscience orientale.
N'oublions pas qu'on a interdit dans ces mêmes rues, depuis peu d'années
seulement, les représentations de Caragousse, sorte de Guignol obscène
et monstrueux, dont les enfants regardaient de leurs grands yeux noirs,
ignorants et corrompus, en riant et en applaudissant, les
invraisemblables, ignobles et inénarrables exploits.
Par tout le haut de la ville arabe, entre les merceries, les épiceries
et les fruiteries des incorruptibles Mozabites, puritains mahométans que
souille le seul contact des autres hommes, et qui subiront, en rentrant
dans leur patrie, une longue purification, s'ouvrent tout grands des
débits de chair humaine, où l'on est appelé dans toutes les langues. Le
Mozabite, accroupi dans sa petite boutique, au milieu de ses
marchandises bien rangées autour de lui, semble ne pas voir, ne pas
savoir, ne pas comprendre.
À sa droite, les femmes espagnoles roucoulent comme des tourterelles; à
sa gauche les femmes arabes miaulent comme des chattes. Il a l'air, au
milieu d'elles, entre les nudités impudiques peintes pour achalander les
deux bouges, d'un fakir, vendeur de fruits, hypnotisé dans un rêve.
Je tourne à droite par un tout petit passage qui semble tomber dans la
mer, étalée au loin, derrière la pointe de Saint-Eugène, et j'aperçois,
au bout de ce tunnel, à quelques mètres sous moi, un bijou de mosquée,
ou plutôt une toute mignonne zaouia qui s'égrène par petits bâtiments et
par petits tombeaux carrés, ronds et pointus, le long d'un escalier
allant en zigzags de terrasse en terrasse.
L'entrée en est masquée par un mur qu'on dirait bâti en neige argentée,
encadré de carrelages en faïence verte, et percé d'ouvertures régulières
par où l'on voit la rade d'Alger.
J'entre. Des mendiants, des vieillards, des enfants, des femmes, sont
accroupis, sur chaque marche, la main tendue, et demandent l'aumône en
arabe. À droite, dans une petite construction couronnée aussi de
faïences, est une première sépulture, et l'on aperçoit, par la porte
ouverte, des fidèles, assis devant le tombeau. Plus bas s'arrondit le
dôme éclatant de la koubba du marabout Abd-er-Rahman, à côté du minaret
mince et carré d'où l'on appelle à la prière.
Voici, tout le long de la descente, d'autres tombes plus humbles, puis
celle du célèbre Ahmed, bey de Constantine, qui fit dévorer par des
chiens le ventre des prisonniers français.
De la dernière terrasse à l'entrée du marabout, la vue est délicieuse.
Notre-Dame d'Afrique, au loin, domine Saint-Eugène et toute la mer, qui
s'en va jusqu'à l'horizon, où elle se mêle au ciel. Puis, plus près, à
droite, c'est la ville arabe, montant, de toit en toit, jusqu'à la
zaouia et étageant encore, au-dessus, ses petites maisons de craie.
Autour de moi, des tombes, un cyprès, un figuier, et des ornements
mauresques encadrant et crénelant tous les murs sacrés.
Après m'être déchaussé, je pénètre dans la koubba. D'abord, dans une
pièce étroite, un savant musulman, assis sur ses talons, lit un
manuscrit qu'il tient de ses deux mains, à la hauteur des yeux. Des
livres, des parchemins sont étalées autour de lui sur les nattes. Il ne
tourne pas la tête.
Plus loin, j'entends un frémissement, un chuchotement. À mon approche,
toutes les femmes accroupies autour du tombeau se couvrent la figure
avec vivacité. Elles ont l'air de gros flocons de linge blanc où
brillent des yeux. Au milieu d'elles, dans cette écume de flanelle, de
soie, de laine et de toile, des enfants dorment ou s'agitent, vêtus de
rouge, de bleu, de vert: c'est charmant et naïf. Elles sont chez elles,
chez leur saint, dont elles ont paré la demeure,--car Dieu est trop loin
pour leur esprit borné, trop grand pour leur humilité.
Elles ne se tournent pas vers la Mecque, elles, mais vers le corps du
marabout, et elles se mettent sous sa protection directe, qui est
encore, qui est toujours la protection de l'homme. Leurs yeux de femmes,
leurs yeux doux et tristes, soulignés par deux bandeaux blancs, ne
savent pas voir l'immatériel, ne connaissent que la créature. C'est le
mâle qui, vivant, les nourrit, les défend, les soutient; c'est encore le
mâle qui parlera d'elles à Dieu, après sa mort. Elles sont là tout près
de la tombe parée et peinturlurée, un peu semblable à un lit breton mis
en couleur et couvert d'étoffes, de soieries, de drapeaux, de cadeaux
apportés.
Elles chuchotent, elles causent entre elles, et racontent au marabout
leurs affaires, leurs soucis, leurs disputes, les griefs contre le mari.
C'est une réunion intime et familière de bavardages autour d'une
relique.
Toute la chapelle est pleine de leurs dons bizarres: de pendules de
toutes grandeurs qui marchent, battent les secondes et sonnent les
heures, de bannières votives, de lustres de toute sorte, en cuivre et en
cristal. Ces lustres sont si nombreux qu'on ne voit plus le plafond. Ils
pendent côte à côte, de tailles différentes comme dans la boutique d'un
lampiste. Les murs sont décorés de faïences élégantes d'un dessin
charmant, dont les couleurs dominantes sont toujours le vert et le
rouge. Le sol est couvert de tapis, et le jour tombe de la coupole par
des groupes de trois fenêtres cintrées, dont une domine les deux autres.
Ce n'est plus la mosquée sévère, nue, où Dieu est seul; c'est un
boudoir, orné pour la prière par le goût enfantin de femmes sauvages.
Souvent des galants viennent les voir en ce lieu, leur donner un
rendez-vous, leur dire quelques mots en secret. Des Européens, qui
parlent l'arabe, nouent ici, parfois, des relations avec ces créatures
enveloppées et lentes, dont on ne voit que le regard.
Lorsque la confrérie masculine du marabout vient à son tour faire ses
dévotions, elle n'a point pour le saint habitant du lieu les mêmes
attentions exclusives. Après avoir témoigné leur respect au sépulcre,
les hommes se tournent vers la Mecque et adorent Dieu,--car il n'y a de
divinité que Dieu,--comme ils répètent en toutes leurs prières.
II
TUNIS
Le chemin de fer avant d'arriver à Tunis traverse un superbe pays de
montagnes boisées. Après s'être élevé, en dessinant les lacets
démesurés, jusqu'à une altitude de sept cent quatre-vingts mètres, d'où
on domine un immense et magnifique paysage, il pénètre dans la Tunisie
par la Kroumirie.
C'est alors une suite de monts et de vallées désertes, où jadis
s'élevaient des villes romaines. Voici d'abord les restes de Thagaste où
naquit saint Augustin, dont le père était décurion.
Plus loin c'est Thubursicum Numidarum, dont les ruines couvrent une
suite de collines rondes et verdoyantes. Plus loin encore, c'est
Madaure, où naquit Apulée à la fin du règne de Trajan. On ne pourrait
guère énumérer les cités mortes, près desquelles on va passer jusqu'à
Tunis.
Tout à coup, après de longues heures de route, on aperçoit dans la
plaine basse les hautes arches d'un aqueduc à moitié détruit, coupé par
places, et qui allait, jadis, d'une montagne à l'autre. C'est l'aqueduc
de Carthage dont parle Flaubert dans _Salammbô_. Puis, on côtoie un beau
village, on suit un lac éblouissant, et on découvre les murs de Tunis.
Nous voici dans la ville.
Pour en bien découvrir l'ensemble, il faut monter sur une colline
voisine. Les Arabes comparent Tunis à un burnous étendu; et cette
comparaison est juste. La ville s'étale dans la plaine, soulevée
légèrement par les ondulations de la terre, qui font saillir par places
les bords de cette grande tache de maisons pâles d'où surgissent les
dômes des mosquées et les clochers des minarets. À peine distingue-t-on,
à peine imagine-t-on que ce sont là des maisons, tant cette plaque
blanche est compacte, continue et rampante. Autour d'elle, trois lacs
qui, sous le dur soleil d'Orient, brillent comme des plaines d'acier. Au
nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan; à l'ouest, la Sebkra-Seldjoum,
aperçue par-dessus la ville; au sud, le grand lac Bahira ou lac de
Tunis; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond,
pareil lui-même à un lac dans son cadre éloigné de montagnes.
Et puis partout autour de cette ville plate, des marécages fangeux où
fermentent des ordures, une inimaginable ceinture de cloaques en
putréfaction, des champs nus et bas où l'on voit briller, comme des
couleuvres, de minces cours d'eau tortueux. Ce sont les égouts de Tunis
qui s'écoulent sous le ciel bleu. Ils vont sans arrêt, empoisonnant
l'air, traînant leur flot lent et nauséabond, à travers des terres
imprégnées de pourritures, vers le lac qu'ils ont fini par emplir, par
combler sur toute son étendue, car la sonde y descend dans la fange
jusqu'à dix-huit mètres de profondeur: on doit entretenir un chenal à
travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer.
Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couchée entre
ces lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la
plus haute, le Zagh'ouan, apparaît presque toujours coiffée d'une nuée
en hiver, est la plus saisissante et la plus attachante, peut-être,
qu'on puisse trouver sur le bord du continent africain.
Descendons de notre colline et pénétrons dans la cité. Elle a trois
parties bien distinctes: la partie française, la partie arabe, et la
partie juive.
En vérité, Tunis n'est ni une ville française, ni une ville arabe, c'est
une ville juive. C'est un des rares points du monde où le juif semble
chez lui comme dans une patrie, où il est le maître presque
ostensiblement, où il montre une assurance tranquille, bien qu'un peu
tremblante encore.
C'est lui surtout qui est intéressant à voir, à observer dans ce
labyrinthe de ruelles étroites où circule, s'agite, pullule la
population la plus colorée, bigarrée, drapée, pavoisée, miroitante,
soyeuse et décorative, de tout ce rivage oriental.
Où sommes-nous? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante
d'Arlequin, d'un Arlequin très artiste, ami des peintres, coloriste
inimitable qui s'est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie
étourdissante. Il a dû passer par Londres, par Paris, par
Saint-Pétersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de dédain des
pays du Nord, bariola ses sujets avec un goût sans défaillances et une
imagination sans limites. Non seulement il voulut donner à leurs
vêtements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa,
pour les nuancer, toutes les teintes créées, composées, rêvées par les
plus délicats aquarellistes.
Aux juifs seuls il toléra les tons violents, mais en leur interdisant
les rencontres trop brutales et en réglant l'éclat de leurs costumes
avec une hardiesse prudente. Quant aux Maures, ses préférés, tranquilles
marchands accroupis dans les souks, jeunes gens alertes ou gros
bourgeois allant à pas lents par les petites rues, il s'amusa à les
vêtir avec une telle variété de coloris, que l'oeil, à les voir, se
grise comme une grive avec des raisins. Oh! pour ceux-là, pour ses bons
Orientaux, ses Levantins métis de Turcs et d'Arabes, il a fait une
collection de nuances si fines, si douces, si calmées, si tendres, si
pâlies, si agonisantes et si harmonieuses, qu'une promenade au milieu
d'elles est une longue caresse pour le regard.
Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté, puis
des haillons superbes de misère, à côté des gebbas de soie, longues
tuniques tombant aux genoux, et de tendres gilets appliqués au corps
sous les vestes à petits boutons égrenés le long des bords.
Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haïks, croisent, mêlent et
superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azuré,
mauve, vert d'eau, bleu-pervenche, feuille-morte, chair-de-saumon,
orangé, lilas-fané, lie-de-vin, gris-ardoise.
C'est un défilé de féerie, depuis les teintes les plus évanouies
jusqu'aux accents les plus ardents, ceux-ci noyés dans un tel courant de
notes discrètes que rien n'est dur, rien n'est criard, rien n'est
violent le long des rues, ces couloirs de lumière, qui tournent sans
fin, serrés entre les maisons basses, peintes à la chaux.
À tout instant, ces étroits passages sont obstrués presque entièrement
par des créatures obèses, dont les flancs et les épaules semblent
toucher les deux murs à chaque balancement de leur marche. Sur leur tête
se dresse une coiffe pointue, souvent argentée ou dorée, sorte de bonnet
de magicienne d'où tombe par derrière, une écharpe. Sur leur corps
monstrueux, masse de chair houleuse et ballonnée, flottent des blouses
de couleurs vives. Leurs cuisses informes sont emprisonnées en des
caleçons blancs collés à la peau. Leurs mollets et leurs chevilles
empâtées par la graisse gonflent des bas, ou bien, quand elles sont en
toilette, des espèces de gaines en drap d'or et d'argent. Elles vont, à
petits pas pesants, sur des escarpins qui traînent; car elles ne sont
chaussées qu'à la moitié du pied; et les talons frôlent et battent le
pavé. Ces créatures étranges et bouffies, ce sont les juives, les belles
juives!
Dès qu'approche l'âge du mariage, l'âge où les hommes riches les
recherchent, les fillettes d'Israël rêvent d'engraisser; car plus une
femme est lourde, plus elle fait honneur à un mari et plus elle a de
chances de le choisir à son gré. À quatorze ans, à quinze ans, elles
sont, ces gamines sveltes et légères, des merveilles de beauté, de
finesse et de grâce.
Leur teint pâle, un peu maladif, d'une délicatesse lumineuse, leurs
traits fins, ces traits si doux d'une race ancienne et fatiguée, dont le
sang jamais ne fut rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs,
qu'écrase la masse noire, épaisse, pesante, des cheveux ébouriffés, et
leur allure souple quand elles courent d'une porte à l'autre, emplissent
le quartier juif de Tunis d'une longue vision de petites Salomés
troublantes.
Puis elles songent à l'époux. Alors commence l'inconcevable gavage qui
fera d'elles des monstres. Immobiles maintenant, après avoir pris
chaque matin la boulette d'herbes apéritives qui surexcitent l'estomac,
elles passent les journées entières à manger des pâtes épaisses qui les
enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent,
les croupes s'arrondissent, les cuisses s'écartent, séparées par la
bouffissure; les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde
coulée de chair. Et les amateurs accourent, les jugent, les comparent,
les admirent comme dans un concours d'animaux gras. Voilà comme elles
sont belles, désirables, charmantes, les énormes filles à marier!
Alors on voit passer ces êtres prodigieux, coiffés d'un cône aigu nommé
_koufia_, qui laisse pendre sur le dos le _bechkir_, vêtus de la
_camiza_ flottante, en toile simple ou en soie éclatante, culottés de
maillots tantôt blancs, tantôt richement ouvragés, et chaussés de
savates traînantes, dites «saba»; êtres inexprimablement surprenants,
dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps
d'hippopotames.
Dans leurs maisons, facilement ouvertes, on les trouve, le samedi, jour
sacré, jour de visites et d'apparat, recevant leurs amies dans les
chambres blanches, où elles sont assises, les unes près des autres,
comme des idoles symboliques, couvertes de soieries et d'oripeaux
luisants, déesses de chair et de métal, qui ont des guêtres d'or aux
jambes et, sur la tête, une corne d'or!
La fortune de Tunis est dans leurs mains, ou plutôt dans les mains de
leurs époux toujours souriants, accueillants et prêts à offrir leurs
services. Dans bien peu d'années, sans doute, devenues des dames
européennes, elles s'habilleront à la française et, pour obéir à la
mode, jeûneront, afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant
pis pour nous, les spectateurs.
Dans la ville arabe, la partie la plus intéressante est le quartier des
Souks, longues rues voûtées ou toiturées de planches, à travers
lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au
passage les promeneurs et les marchands. Ce sont les bazars, galeries
tortueuses et entre-croisées où les vendeurs, par corporations, assis ou
accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques
couvertes, appellent avec énergie le client ou demeurent immobiles dans
ces niches de tapis, d'étoffes de toutes couleurs, de cuirs, de brides,
de selles, de harnais brodés d'or, ou dans les chapelets jaunes et
rouges des babouches.
Chaque corporation a sa rue, et l'on voit, tout le long de la galerie,
séparés par une simple cloison, tous les ouvriers du même métier
travailler avec les mêmes gestes. L'animation, la couleur, la gaieté de
ces marchés orientaux ne sont point possibles à décrire, car il faudrait
en exprimer en même temps l'éblouissement, le bruit et le mouvement.
Un de ces souks a un caractère si bizarre, que le souvenir en reste
extravagant et persistant comme celui d'un songe. C'est le souk des
parfums.
En d'étroites cases pareilles, si étroites qu'elles font penser aux
cellules d'une ruche, alignées d'un bout à l'autre et sur les deux côtés
d'une galerie un peu sombre, des hommes au teint transparent, presque
tous jeunes, couverts de vêtements clairs, et assis comme des bouddhas,
gardent une rigidité saisissante dans un cadre de longs cierges
suspendus, formant autour de leur tête et de leurs épaules un dessin
mystique et régulier.
Les cierges d'en haut, plus courts, s'arrondissent sur le turban;
d'autres, plus longs, viennent aux épaules; les grands tombent le long
des bras. Et, cependant, la forme symétrique de cette étrange décoration
varie un peu de boutique en boutique. Les vendeurs, pâles, sans gestes,
sans paroles, semblent eux-mêmes des hommes de cire en une chapelle de
cire. Autour de leurs genoux, de leurs pieds, à la portée des mains si
un acheteur se présente, tous les parfums imaginables sont enfermés en
de toutes petites boîtes, en de toutes petites fioles, en de tous petits
sacs.
Une odeur d'encens et d'aromates flotte, un peu étourdissante, d'un bout
à l'autre du souk.
Quelques-uns de ces extraits sont vendus très cher, par gouttes. Pour
les compter, l'homme se sert d'un petit coton qu'il tire de son oreille
et y replace ensuite.
Quand le soir vient, tout le quartier des souks est clos par de lourdes
portes à l'entrée des galeries, comme une ville précieuse enfermée dans
l'autre.
Lorsqu'on se promène au contraire par les rues neuves qui vont aboutir,
dans le marais, à quelque courant d'égout, on entend soudain une sorte
de chant bizarre rythmé par des bruits sourds comme des coups de canon
lointains, qui s'interrompent quelques instants pour recommencer
aussitôt. On regarde autour de soi et on découvre, au ras de terre, une
dizaine de têtes de nègres, enveloppées de foulards, de mouchoirs, de
turbans, de loques. Ces têtes chantent un refrain arabe, tandis que les
mains, armées de dames pour tasser le sol, tapent en cadence, au fond
d'une tranchée, sur les cailloux et le mortier qui feront des fondations
solides à quelque nouvelle maison bâtie dans ce sol huileux de fanges.
Sur le bord du trou, un vieux nègre, chef d'escouade de ces pileurs de
pierres, bat la mesure, avec un rire de singe; et tous les autres aussi
rient en continuant leur bizarre chanson que scandent des coups
énergiques. Ils tapent avec ardeur et rient avec malice devant les
passants qui s'arrêtent; et les passants aussi s'égayent, les Arabes
parce qu'ils comprennent, les autres parce que le spectacle est drôle;
mais personne assurément ne s'amuse autant que les nègres, car le vieux
crie:
--Allons! frappons!
Et tous reprennent en montrant leurs dents, et en donnant trois coups de
pilon:
--Sur la tête du chien de roumi!
Le nègre clame en mimant le geste d'écraser:
--Allons! frappons!
Et tous:
--Sur la tête du chien de youte!
Et c'est ainsi que s'élève la ville européenne dans le quartier neuf de
Tunis!
Ce quartier neuf! Quand on songe qu'il est entièrement construit sur
des vases peu à peu solidifiées, construit sur une matière innommable,
faite de toutes les matières immondes que rejette une ville, on se
demande comment la population n'est pas décimée par toutes les maladies
imaginables, toutes les fièvres, toutes les épidémies. Et, en regardant
le lac, que les mêmes écoulements urbains envahissent et comblent peu à
peu, le lac, dépotoir nauséabond, dont les émanations sont telles que,
par les nuits chaudes, on a le coeur soulevé de dégoût, on ne comprend
même pas que la ville ancienne, accroupie près de ce cloaque, subsiste
encore.
On songe aux fiévreux aperçus dans certains villages de Sicile, de Corse
ou d'Italie, à la population difforme, monstrueuse, ventrue et
tremblante, empoisonnée par des ruisseaux clairs et de beaux étangs
limpides, et on demeure convaincu que Tunis doit être un foyer
d'infections pestilentielles.