Nous montons, laissant à gauche les monts Rossi, et découvrant sans

cesse d'autres monts, innombrables, appelés par les guides les fils de

l'Etna, poussés autour du monstre, qui porte ainsi un collier de

volcans. Ils sont 350 environ, ces noirs enfants de l'aïeul, et beaucoup

d'entre eux atteignent la taille du Vésuve.

Maintenant, nous traversons un maigre bois poussé toujours dans la lave,

et soudain le vent s'élève. C'est d'abord un souffle brusque et violent

que suit un moment de calme, puis une rafale furieuse, à peine

interrompue, qui soulève et emporte un flot épais de poussière.

Nous nous arrêtons derrière une muraille de lave pour attendre, et nous

demeurons là jusqu'à la nuit. Il faut enfin repartir, bien que la

tempête continue.

Et, peu à peu, le froid nous prend, ce froid pénétrant des montagnes,

qui gèle le sang et paralyse les membres. Il semble caché, embusqué dans

le vent; il pique les yeux et mord la peau de sa morsure glacée. Nous

allons, enveloppés dans nos couvertures, tout blancs comme des Arabes,

des gants aux mains, la tête encapuchonnée, laissant marcher nos mulets

qui se suivent et trébuchent dans le sentier raboteux et obscur.

Voici enfin la Casa del Bosco, sorte de hutte habitée par cinq ou six

bûcherons. Le guide déclare qu'il est impossible d'aller plus loin par

cet ouragan et nous demandons l'hospitalité pour la nuit. Les hommes se

relèvent, allument du feu et nous cèdent deux maigres paillasses qui

semblent ne contenir que des puces. Toute la cabane frissonne et tremble

sous les secousses de la tempête, et l'air passe avec furie par les

tuiles disjointes du toit.

Nous ne verrons pas le lever du soleil sur le sommet de la montagne.

Après quelques heures de repos sans sommeil, nous repartons. Le jour est

venu et le vent se calme.

Autour de nous, s'étend maintenant un pays noir et vallonné, montant

doucement vers la région des neiges qui brillent, aveuglantes, au pied

du dernier cône, haut de 300 mètres.

Bien que le soleil s'élève au milieu d'un ciel tout bleu, le froid, le

cruel froid des grands sommets, nous engourdit les doigts et nous brûle

la peau. Nos mulets, l'un derrière l'autre, suivent lentement le sentier

tortueux qui contourne toutes les fantaisies de la lave.

Voici la première plaine de neige. On l'évite par un crochet. Mais une

autre la suit bientôt, qu'il faut traverser en ligne droite. Les bêtes

hésitent, la tâtent du pied, s'avancent avec précaution. Soudain, j'ai

la sensation brusque de m'engloutir dans le sol. Les deux jambes de

devant de mon mulet, crevant la croûte qui les porte, ont pénétré

jusqu'au poitrail. La bête se débat, affolée, se relève, enfonce de

nouveau des quatre pieds, se relève encore, pour retomber toujours.

Les autres en font autant. Nous devons sauter à terre, les calmer, les

aider, les traîner. À tout instant, elles plongent ainsi jusqu'au ventre

dans cette mousse blanche et froide où nos pieds aussi pénètrent parfois

jusqu'aux genoux. Entre ces passages de neige qui comble les vallons,

nous retrouvons la lave, de grandes plaines de lave pareilles à des

champs immenses de velours noir, brillant sous le soleil avec autant

d'éclat que la neige elle-même. C'est la _région déserte_, la région

morte, qui semble en deuil, toute blanche et toute noire, aveuglante,

horrible et superbe, inoubliable.

Après quatre heures de marche et d'efforts, nous atteignons la Casa

Inglese, petite maison de pierre, entourée de glace, presque ensevelie

sous la neige au pied du dernier cône qui se dresse derrière, énorme et

tout droit, couronné de fumée.

C'est ici qu'on passe ordinairement la nuit, sur la paille, pour aller

voir se lever le soleil au bord du cratère. Nous y laissons les mulets

et nous commençons à gravir ce mur effrayant de cendre durcie qui cède

sous le pied, où l'on ne peut s'accrocher, se retenir à rien, où l'on

redescend un pas sur trois. On va soufflant, haletant, enfonçant dans le

sol mou le bâton ferré, s'arrêtant à tout moment.

On doit alors piquer entre ses jambes ce bâton pour ne point glisser et

redescendre, car la pente est si rapide qu'on n'y peut même tenir assis.

Il faut une heure environ pour gravir ces trois cents mètres. Depuis

quelque temps, déjà, des vapeurs de soufre nous prennent à la gorge.

Nous avons aperçu, tantôt sur la droite, tantôt sur la gauche, de grands

jets de fumée sortant par des fissures du sol; nous avons posé nos mains

sur de grosses pierres brûlantes. Enfin nous atteignons une étroite

plate-forme. Devant nous, une nuée épaisse s'élève lentement, comme un

rideau blanc qui monte, qui sort de terre. Nous avançons encore quelques

pas, le nez et la bouche enveloppés, pour n'être point suffoqués par le

soufre; et soudain, devant nos pieds, s'ouvre un prodigieux, un

effroyable abîme qui mesure environ _cinq_ kilomètres de circonférence.

On distingue à peine, à travers les vapeurs suffocantes, l'autre bord de

ce trou monstrueux, large de 1,500 mètres, et dont la muraille toute

droite s'enfonce vers le mystérieux et terrible pays de feu.

La bête est calme. Elle dort au fond, tout au fond. Seule la lourde

fumée s'échappe de la prodigieuse cheminée, haute de 3,312 mètres.

Autour de nous c'est plus étrange encore. Toute la Sicile est cachée par

des brumes qui s'arrêtent au bord des côtes, voilant seulement la terre,

de sorte, que nous sommes en plein ciel, au milieu des mers, au-dessus

des nuages, si haut, si haut, que la Méditerranée, s'étendant partout à

perte de vue, a l'air d'être encore du ciel bleu. L'azur nous enveloppe

donc de tous les côtés. Nous sommes debout sur un mont surprenant, sorti

des nuages et noyé dans le ciel, qui s'étend sur nos têtes, sous nos

pieds, partout.

Mais, peu à peu, les nuées répandues sur l'île s'élèvent autour de nous,

enfermant bientôt l'immense volcan au milieu d'un cercle de nuages, d'un

gouffre de nuages. Nous sommes maintenant, à notre tour, au fond d'un

cratère tout blanc, d'où l'on n'aperçoit plus que le firmament bleu,

là-haut, en regardant en l'air.

En d'autres jours, le spectacle est tout différent, dit-on.

On attend le lever du soleil qui apparaît derrière les côtes de la

Calabre. Elles jettent au loin leur ombre sur la mer, jusqu'au pied de

l'Etna, dont la silhouette sombre et démesurée couvre la Sicile entière

de son immense triangle, qui s'efface à mesure que l'astre s'élève. On

découvre alors un panorama ayant plus de 400 kilomètres de diamètre, et

1,300 de circonférence, avec l'Italie au nord et les îles Lipari, dont

les deux volcans semblent saluer leur père; puis, tout au sud, Malte, à

peine visible. Dans les ports de la Sicile, les navires ont l'air

d'insectes sur la mer.

Alexandre Dumas père a fait de ce spectacle une description très

heureuse et très enthousiaste.

Nous redescendons, autant sur le dos que sur les pieds, le cône rapide

du cratère, et nous entrons bientôt dans l'épaisse ceinture de nuages

qui enveloppe la cime du mont. Après une heure de marche à travers les

brumes, nous l'avons enfin franchie et nous découvrons, sous nos pieds,

l'île dentelée et verte, avec ses golfes, ses caps, ses villes, et la

grande mer toute bleue qui l'enferme.

Revenus à Catane, nous partons le lendemain pour Syracuse.

C'est par cette petite ville singulière et charmante qu'il faut

terminer une excursion en Sicile. Elle fut illustre autant que les plus

grandes cités; ses tyrans eurent des règnes célèbres comme celui de

Néron; elle produit un vin rendu fameux par les poètes; elle a, sur les

bords du golfe qu'elle domine, un tout petit fleuve, l'Anapo, où pousse

le papyrus, gardien secret de la pensée; et elle enferme dans ses murs

une des plus belles Vénus du monde.

Des gens traversent des continents pour aller en pèlerinage à quelque

statue miraculeuse,--moi, j'ai porté mes dévotions à la Vénus de

Syracuse!

Dans l'album d'un voyageur, j'avais vu la photographie de cette sublime

femelle de marbre; et je devins amoureux d'elle, comme on est amoureux

d'une femme. Ce fut elle, peut-être, qui me décida à faire ce voyage; je

parlais d'elle et je rêvais d'elle à tout instant, avant de l'avoir vue.

Mais nous arrivions trop tard pour pénétrer dans le musée confié aux

soins du savant professeur Francesco Saverio Cavalari, qui, Empédocle

moderne, descendit boire une tasse de café dans le cratère de l'Etna.

Il me faut donc parcourir la ville, bâtie sur un îlot, et séparée de la

terre par trois enceintes, entre lesquelles passent trois bras de mer.

Elle est petite, jolie, assise au bord du golfe, avec des jardins et des

promenades qui descendent jusqu'aux flots.

Puis nous allons aux Latomies, immenses excavations à ciel ouvert, qui

furent d'abord des carrières et devinrent ensuite des prisons où furent

enfermés, pendant huit mois, après la défaite de Nicias, les Athéniens

capturés, torturés par la faim, la soif, l'horrible chaleur de cette

cuve, et la fange grouillante où ils agonisaient.

Dans l'une d'elles, la Latomie du Paradis, on remarque, au fond d'une

grotte, une ouverture bizarre, appelée oreille de Denys, qui venait

écouter au bord de ce trou, disait-on, les plaintes de ses victimes.

D'autres versions ont cours aussi. Certains savants ingénieux prétendent

que cette grotte, mise en communication avec le théâtre, servait de

salle souterraine pour les représentations auxquelles elle prêtait

l'écho de sa sonorité prodigieuse; car les moindres bruits y prennent

une surprenante résonance.

La plus curieuse des Latomies est assurément celle des Capucins, vaste

et profond jardin divisé par des voûtes, des arches, des rocs énormes et

enfermé en des falaises blanches.

Un peu plus loin, on visite les catacombes, dont l'étendue atteindrait

200 hectares, et où M. Cavalari découvrit un des plus beaux sarcophages

chrétiens qui soient connus.

Et puis on rentre dans l'humble hôtel qui domine la mer et on reste tard

à rêver, en regardant l'oeil rouge et l'oeil bleu d'un navire à l'ancre.

Aussitôt le matin venu, comme notre visite est annoncée, on nous ouvre

les portes du ravissant petit palais qui renferme les collections et les

oeuvres d'art delà ville.

En pénétrant dans le musée, je l'aperçus au fond d'une salle, et belle

comme je l'avais devinée.

Elle n'a point de tête, un bras lui manque; mais jamais la forme humaine

ne m'est apparue plus admirable et plus troublante.

Ce n'est point la femme poétisée, la femme idéalisée, la femme divine ou

majestueuse comme la Vénus de Milo, c'est la femme telle qu'elle est,

telle qu'on l'aime, telle qu'on la désire, telle qu'on la veut

étreindre.

Elle est grasse, avec la poitrine forte, la hanche puissante et la

jambe un peu lourde, c'est une Vénus charnelle, qu'on rêve couchée en la

voyant debout. Son bras tombé cachait ses seins; de la main qui lui

reste elle soulève une draperie dont elle couvre, avec un geste

adorable, les charmes les plus mystérieux. Tout le corps est fait,

conçu, penché pour ce mouvement, toutes les lignes s'y concentrent,

toute la pensée y va. Ce geste simple et naturel, plein de pudeur et

d'impudicité, qui cache et montre, voile et révèle, attire et dérobe,

semble définir toute l'attitude de la femme sur la terre.

Et le marbre est vivant. On le voudrait palper, avec la certitude qu'il

cédera sous la main, comme de la chair.

Les reins, surtout, sont inexprimablement animés et beaux. Elle se

déroule avec tout son charme, cette ligne onduleuse et grasse des dos

féminins qui va de la nuque aux talons, et qui montre, dans le contour

des épaules, dans la rondeur décroissante des cuisses et dans la légère

courbe du mollet aminci jusqu'aux chevilles, toutes les modulations de

la grâce humaine.

Une oeuvre d'art n'est supérieure que si elle est, en même temps, un

symbole et l'expression exacte d'une réalité.

La Vénus de Syracuse est une femme, et c'est aussi le symbole de la

chair.

Devant la tête de la Joconde, on se sent obsédé par on ne sait quelle

tentation d'amour énervant et mystique. Il existe aussi des femmes

vivantes dont les yeux nous donnent ce rêve d'irréalisable et

mystérieuse tendresse. On cherche en elles autre chose derrière ce qui

est, parce qu'elles paraissent contenir et exprimer un peu de

l'insaisissable idéal. Nous le poursuivons sans jamais l'atteindre,

derrière toutes les surprises de la beauté qui semble contenir de la

pensée, dans l'infini du regard, qui n'est qu'une nuance de l'iris, dans

le charme du sourire venu d'un pli de la lèvre et d'un éclair d'émail,

dans la grâce du mouvement né du hasard et de l'harmonie des formes.

Ainsi les poètes, impuissants décrocheurs d'étoiles, ont toujours été

tourmentés par la soif de l'amour mystique. L'exaltation naturelle d'une

âme poétique, exaspérée par l'excitation artistique, pousse ces êtres

d'élite à concevoir une sorte d'amour nuageux éperdument tendre,

extatique, jamais rassasié, sensuel sans être charnel, tellement

délicat qu'un rien le fait s'évanouir, irréalisable et surhumain. Et ces

poètes sont, peut-être, les seuls hommes qui n'aient jamais aimé une

femme, une vraie femme en chair et en os, avec ses qualités de femme,

ses défauts de femme, son esprit de femme restreint et charmant, ses

nerfs de femme et sa troublante femellerie.

Toute créature devant qui s'exalte leur rêve est le symbole d'un être

mystérieux, mais féerique: l'être qu'ils chantent, ces chanteurs

d'illusions. Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme

la statue peinte, image d'un dieu devant qui s'agenouille le peuple. Où

est ce dieu? Quel est ce dieu? Dans quelle partie du ciel habite

l'inconnue qu'ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le premier rêveur

jusqu'au dernier? Sitôt qu'ils touchent une main qui répond à leur

pression, leur âme s'envole dans l'invisible songe, loin de la charnelle

réalité.

La femme qu'ils étreignent, ils la transforment, la complètent, la

défigurent avec leur art de poètes. Ce ne sont pas ses lèvres qu'ils

baisent, ce sont les lèvres rêvées. Ce n'est pas au fond de ses yeux

bleus ou noirs que se perd ainsi leur regard exalté, c'est dans quelque

chose d'inconnu et d'inconnaissable! L'oeil de leur maîtresse n'est que

la vitre par laquelle ils cherchent à voir le paradis de l'amour idéal.

Mais si quelques femmes troublantes peuvent donner à nos âmes cette rare

illusion, d'autres ne font qu'exciter en nos veines l'amour impétueux

d'où sort notre race.

La Vénus de Syracuse est la parfaite expression de cette beauté

puissante, saine et simple. Ce torse admirable, en marbre de Paros, est,

dit-on, la Vénus Callipyge décrite par Athénée et Lampride; et qui fut

donnée par Héliogabale aux Syracusains.

Elle n'a pas de tête! Qu'importe? Le symbole en est devenu plus complet.

C'est un corps de femme qui exprime toute la poésie réelle de la

caresse.

Schopenhauer a dit que la nature, voulant perpétuer l'espèce, a fait de

la reproduction un piège.

Cette forme de marbre, vue à Syracuse, c'est bien le piège humain deviné

par l'artiste antique, la femme qui cache et montre l'affolant mystère

de la vie.

Est-ce un piège? Tant pis! Elle appelle la bouche, elle attire la main,

elle offre aux baisers la palpable réalité de la chair admirable, de la

chair élastique et blanche, ronde et ferme et délicieuse sous

l'étreinte.

Elle est divine, non pas parce qu'elle exprime une pensée, mais

seulement parce qu'elle est belle.

Et on songe, en l'admirant, au bélier de bronze de Syracuse, le plus

beau morceau du musée de Palerme, qui, lui aussi, semble contenir toute

l'animalité du monde. La bête puissante est couchée, le corps sur ses

pattes et la tête tournée à gauche. Et cette tête d'animal semble une

tête de dieu, de dieu bestial, impur et superbe. Le front est large et

frisé, les yeux écartés, le nez en bosse, long, fort et ras, d'une

prodigieuse expression brutale. Les cornes, rejetées en arrière,

tombent, s'enroulent et se recourbent, écartant leurs pointes aiguës

sous les oreilles minces qui ressemblent elles-mêmes à deux cornes. Et

le regard de la bête vous pénètre, stupide, inquiétant et dur. On sent

le fauve en approchant de ce bronze.

Quels sont donc les deux artistes merveilleux qui ont ainsi formulé,

sous deux aspects si différents, la simple beauté de la créature?

Voilà les deux seules statues qui m'aient laissé, comme des êtres,

l'envie ardente de les revoir.

Au moment de sortir, je donne encore à cette croupe de marbre ce dernier

regard de la porte qu'on jette aux femmes aimées, en les quittant, et je

monte aussitôt en barque pour aller saluer, devoir d'écrivain, les

papyrus de l'Anapo.

On traverse le golfe d'un bord à l'autre et on aperçoit, sur la rive

plate et nue, l'embouchure d'une très petite rivière, presque un

ruisseau, où le bateau s'engage.

Le courant est fort et dur à remonter. Tantôt on rame, tantôt on se sert

de la gaffe pour glisser sur l'eau qui court, rapide, entre deux berges

couvertes de fleurs jaunes, petites, éclatantes, deux berges d'or.

Voici des roseaux que nous froissons en passant, qui se penchent et se

relèvent, puis, le pied dans l'eau, des iris bleus, d'un bleu violent,

sur qui voltigent d'innombrables libellules aux ailes de verre, nacrées

et frémissantes, grandes comme des oiseaux-mouches. Maintenant, sur les

deux talus qui nous emprisonnent, poussent des chardons géants et des

liserons démesurés, enlaçant ensemble les plantes de la terre et les

roseaux du ruisseau.

Sous nous, au fond de l'eau, c'est une forêt de grandes herbes

onduleuses qui remuent, flottent, semblent nager dans le courant qui les

agite.

Puis l'Anapo se sépare de l'antique Cyané, son tributaire. Nous allons

toujours à coups de perche entre les berges. Le ruisseau serpente avec

de charmants points de vue, des perspectives fleuries et coquettes. Une

île apparaît enfin, pleine d'arbustes étranges. Les tiges frêles et

triangulaires, hautes de neuf à douze pieds, portent à leur sommet des

touffes rondes de fils verts, longs, minces et souples comme des

cheveux. On dirait des têtes humaines devenues plantes, jetées dans

l'eau sacrée de la source par un des dieux païens qui vivaient là jadis.

C'est le papyrus antique.

Les paysans, d'ailleurs, appellent ce roseau: _parruca_.

En voici d'autres plus loin, un bois entier. Ils frémissent, murmurent,

se penchent, mêlent leurs fronts poilus, les heurtent, semblent parler

de choses inconnues et lointaines.

N'est-il pas étrange que l'arbuste vénérable, qui nous apporta la pensée

des morts, qui fut le gardien du génie humain, ait, sur son corps infime

d'arbrisseau, une grosse crinière épaisse et flottante, ainsi que celle

des poètes?

Nous revenons à Syracuse alors que le soleil se couche; et nous

regardons, dans la rade, un paquebot qui vient d'arriver et qui, ce soir

même, nous emportera vers l'Afrique.

* * * * *

D'ALGER À TUNIS

I

Sur les quais d'Alger, dans les rues des villages indigènes, dans les

plaines du Tell, sur les montagnes du Sahel ou dans les sables du

Sahara, tous ces corps drapés comme en des robes de moines, la tête

encapuchonnée sous le turban flottant par derrière, ces traits sévères,

ces regards fixes, ont l'air d'appartenir à des religieux d'un même

ordre austère, répandus sur la moitié du globe.

Leur démarche même est celle de prêtres; leurs gestes, ceux d'apôtres

prêcheurs; leur attitude, celle de mystiques pleins de mépris du monde.

Nous sommes, en effet, chez des hommes où l'idée religieuse domine

tout, efface tout, règle les actions, étreint les consciences, moule les

coeurs, gouverne la pensée, prime tous les intérêts, toutes les

préoccupations, toutes les agitations.

La religion est la grande inspiratrice de leurs actes, de leur âme, de

leurs qualités et de leurs défauts. C'est par elle, pour elle qu'ils

sont bons, braves, attendris, fidèles, car ils semblent n'être rien par

eux-mêmes, n'avoir aucune qualité qui ne leur soit inspirée ou commandée

par leur foi. Nous ne découvrons guère la nature spontanée ou primitive

de l'Arabe sans qu'elle ait été, pour ainsi dire, recréée par sa

croyance, par le Coran, par l'enseignement de Mohammed. Jamais aucune

autre religion ne s'est incarnée ainsi en des êtres.

Allons donc les voir prier dans leur mosquée, dans la mosquée blanche

qu'on aperçoit là-bas, au bout du quai d'Alger.

Dans la première cour, sous une arcade de colonnettes vertes, bleues et

rouges, des hommes, assis ou accroupis, causent à voix basse, avec la

tranquillité grave des Orientaux. En face de l'entrée, au fond d'une

petite pièce carrée, qui ressemble à une chapelle, le cadi rend la

justice. Des plaignants attendent sur des bancs; un Arabe agenouillé

parle, tandis que le magistrat, enveloppé, presque disparu sous tous les

plis de ses vêtements et sous la masse de son lourd turban, ne montre

qu'un peu de visage et regarde le plaideur d'un oeil dur et calme, en

l'écoutant. Un mur, où s'ouvre une fenêtre grillée, sépare cette pièce

de celles où les femmes, créatures moins nobles que l'homme, et qui ne

peuvent se tenir en face du cadi, attendent leur tour pour exposer leur

plainte par ce guichet de confessionnal.

Le soleil qui tombe en flots de feu sur les murs de neige de ces petits

bâtiments pareils à des tombeaux de marabouts, et sur la cour, où une

vieille Arabe jette des poissons morts à une armée de chats tigrés,

rejaillit à l'intérieur sur les burnous, les jambes sèches et brunes, et

les figures impassibles. Plus loin, voici l'école, à côté de la fontaine

où l'eau coule sous un arbre. Tout est là, dans cette douce et paisible

enceinte: la religion, la justice, l'instruction.

J'entre dans la mosquée après m'être déchaussé, et je m'avance sur les

tapis au milieu des colonnes claires dont les lignes régulières

emplissent ce temple silencieux, vaste et bas, d'une foule de larges

piliers. Car ils sont très larges, ayant une face orientée vers la

Mecque, afin que chaque croyant puisse, en se plaçant devant, ne rien

voir, n'être distrait par rien, et, tourné vers la ville sainte,

s'absorber dans la prière.

En voici qui se prosternent; d'autres, debout, murmurent les formules du

Coran dans les postures prescrites; d'autres, encore, libres de ces

devoirs accomplis, causent assis par terre, le long des murs, car la

mosquée n'est pas seulement un lieu de prière, c'est aussi un lieu de

repos, où l'on séjourne, où l'on vit des jours entiers.

Tout est simple, tout est nu, tout est blanc, tout est doux, tout est

paisible en ces asiles de foi, si différents de nos églises décoratives,

agitées, quand elles sont pleines, par le bruit des offices, le

mouvement des assistants, la pompe des cérémonies, les chants sacrés,

et, quand elles sont vides, devenues si tristes, si douloureuses,

qu'elles serrent le coeur, qu'elles ont l'air d'une chambre de mourant,

de la froide chambre de pierre où le Crucifié agonise encore.

Sans cesse, des Arabes entrent, des humbles, des riches, le portefaix du

port et l'ancien chef, le noble sous la blancheur soyeuse de son burnous

éclatant. Tous, pieds nus, font les mêmes gestes, prient le même Dieu

avec la même foi exaltée et simple, sans pose et sans distraction. Ils

se tiennent d'abord debout, la face levée, les mains ouvertes à la

hauteur des épaules, dans l'attitude de la supplication. Puis les bras

tombent le long du corps, la tête s'incline; ils sont devant le

souverain du monde dans l'attitude de la résignation. Les mains ensuite

s'unissent sur le ventre, comme si elles étaient liées. Ce sont des

captifs sous la volonté du maître. Enfin ils se prosternent plusieurs

fois de suite, très vite, sans aucun bruit. Après s'être assis d'abord

sur leurs talons, les mains ouvertes sur les cuisses, ils se penchent en

avant jusqu'à toucher le sol avec le front.

Cette prière, toujours la même, et qui commence par la récitation des

premiers versets du Coran, doit être répétée cinq fois par jour par les

fidèles, qui, avant d'entrer, se sont lavé les pieds, les mains et la

face.

On n'entend, par le temple muet, que le clapotement de l'eau coulant

dans une autre cour intérieure, qui donne du jour à la mosquée. L'ombre

du figuier, poussé au-dessus de la fontaine aux ablutions, jette un

reflet vert sur les premières nattes.

La vie errante · 第 5 / 10 段