Eh bien, non! Tunis est une ville saine, très saine! L'air infect qu'on

y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux

nerfs surexcités que j'aie jamais respiré. Après le département des

Landes, le plus sain de France, Tunis est l'endroit où sévissent le

moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.

Cela paraît invraisemblable, mais cela est. O médecins modernes, oracles

grotesques, professeurs d'hygiène, qui envoyez vos malades respirer

l'air pur des sommets ou l'air vivifié par la verdure des grands bois,

venez voir ces fumiers qui baignent Tunis; regardez ensuite cette terre

que pas un arbre n'abrite et ne rafraîchit de son ombre; demeurez un an

dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d'été, marécage

immense sous les pluies d'hiver, puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont

vides!

Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu'on y meurt de ce qu'on

appelle, peut-être à tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de

vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-être si ce n'est pas la

science moderne qui nous empoisonne avec ses progrès; si les égouts dans

nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont

pas des distillateurs de mort à domicile, des foyers et des propagateurs

d'épidémies plus actifs que les ruisselets d'immondices qui se promènent

en plein soleil autour de Tunis; vous reconnaîtrez que l'air pur des

montagnes est moins calmant que le souffle bacillifère des fumiers de

ville ici et que l'humidité des forêts est plus redoutable à la santé et

plus engendreuse de fièvres que l'humidité des marais putréfiés à cent

lieues du plus petit bois.

En réalité, la salubrité indiscutable de Tunis est stupéfiante et ne

peut être attribuée qu'à la pureté parfaite de l'eau qu'on boit dans

cette ville, ce qui donne absolument raison aux théories les plus

modernes sur le mode de propagation des germes morbides.

L'eau du Zagh'ouan, en effet, captée sous terre à quatre-vingts

kilomètres environ de Tunis, parvient dans les maisons, sans avoir eu

avec l'air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par

conséquent, aucune graine de contagion.

L'étonnement qu'éveillait en moi l'affirmation de cette salubrité me fit

chercher les moyens de visiter un hôpital, et le médecin maure qui

dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire pénétrer dans le

sien.

Or, dès que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour

arabe, dominée par une galerie à colonnes qu'abrité une terrasse, ma

surprise et mon émotion furent tels que je ne songeai plus guère à ce

qui m'avait fait entrer là.

Autour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d'étroites cellules,

grillées comme des cachots, enfermaient des hommes qui se levèrent en

nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces

creuses et livides. Puis un d'eux, passant sa main et l'agitant hors de

cette cage, cria quelque injure. Alors les autres, sautillant soudain

comme les bêtes des ménageries, se mirent à vociférer, tandis que, sur

la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe, coiffé d'un épais

turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre avec

nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts

chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C'est un fou, libre

et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement

sur les foux furieux enfermés en bas.

Je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur

costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force

d'être étranges, que nos pauvres fous d'Europe.

Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart

de ses compagnons, c'est le haschich ou plutôt le kif qui l'a mis en cet

état. Il est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me

regardant avec des yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il? Il me

demande une pipe pour fumer et me raconte que son père l'attend.

De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son

burnous des jambes grêles d'araignée humaine; et le nègre, son gardien,

un géant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte

d'une seule pesée sur l'épaule, qui semble écraser le faible halluciné.

Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de

Ribera, accroupi et cramponné aux barreaux et qui demande aussi du tabac

ou du kif, avec un rire continu qui a l'air d'une menace.

Ils sont deux dans la case suivante: encore un fumeur de chanvre, qui

nous accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres

vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe

sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d'une beauté rare

cet homme, dont la barbe noire, courte et frisée, rend le teint livide

et superbe. Le nez est fin, la figure longue, élégante, d'une

distinction parfaite C'est un Mozabite, devenu fou après avoir trouvé

mort son jeune fils, qu'il cherchait depuis deux jours.

Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours:

--Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien,

le bey, tous, tous fous!

C'est en arabe qu'il hurle cela; mais on comprend, tant sa mimique est

effroyable, tant l'affirmation de son doigt tendu vers nous est

irrésistible. Il nous désigne l'un après l'autre, et rit, car il est sûr

que nous sommes fous, lui, ce fou, et il répète:

--Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou!

Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une

émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.

Et on s'en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui

plane sur ce trou de damnés. Alors apparaît, souriant toujours, calme et

beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l'Arabe à longue

barbe, penché sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille

objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont

il pare avec orgueil sa royauté imaginaire.

Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d'une allure

majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu'on le salue avec

respect. Il répond, d'une voix de souverain, quelques mots qui

signifient: «Soyez les bienvenus; je suis heureux de vous voir.» Puis il

cesse de nous regarder.

Depuis quinze ans, cet homme ne s'est point couché. Il dort assis sur

une marche, au milieu de l'escalier de pierre de l'hôpital. On ne l'a

jamais vu s'étendre.

Que m'importent, à présent, les autres malades, si peu nombreux,

d'ailleurs, qu'on les compte dans les grandes salles blanches, d'où l'on

voit par les fenêtres s'étaler la ville éclatante, sur qui semblent

bouillonner les dômes des koubbas et des mosquées.

Je m'en vais troublé d'une émotion confuse, plein de pitié, peut-être

d'envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui continuent dans cette

prison, ignorée d'eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite

pipe bourrée de quelques feuilles jaunes.

Le soir de ce même jour un fonctionnaire français, armé d'un pouvoir

spécial, m'offrit de me faire pénétrer dans quelques mauvais lieux de

plaisir arabes, ce qui est fort difficile aux étrangers.

Nous dûmes d'ailleurs être accompagnés par un agent de la police

beylicale, sans quoi aucune porte, même celle des plus vils bouges

indigènes, ne se serait ouverte devant nous.

La ville arabe d'Alger est pleine d'agitation nocturne. Dès que le soir

vient, Tunis est mort. Les petites rues étroites, tortueuses, inégales,

semblent des couloirs d'une cité abandonnée, dont on a oublié d'éteindre

le gaz, par places.

Nous voici très loin, dans ce labyrinthe de murs blancs; et on nous fit

entrer chez des juives qui dansaient la «danse du ventre». Cette danse

est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la

maestria de l'artiste. Trois soeurs, trois filles très parées, faisaient

leurs contorsions impures, sous l'oeil bienveillant de leur mère, une

énorme petite boule de graisse vivante coiffée d'un cornet de papier

doré et mendiant pour les frais généraux de la maison, après chaque

crise de trépidation des ventres de ses enfants. Autour du salon trois

portes entrebâillées montraient les couches basses de trois chambres.

J'ouvris une quatrième porte et je vis, dans un lit, une femme couchée

qui me parut belle. On se précipita sur moi, mère, danseuses, deux

domestiques nègres et un homme inaperçu qui regardait, derrière un

rideau, s'agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J'allais entrer dans

la chambre de sa femme légitime qui était enceinte, de la belle-fille,

de la belle-soeur des drôlesses qui tentaient, mais en vain, de nous

mêler, ne fût-ce qu'un soir, à la famille. Pour me faire pardonner cette

défense d'entrer, on me montra le premier enfant de cette dame, une

petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait déjà la «danse du

ventre».

Je m'en allai fort dégoûté.

Avec des précautions infinies on me fit pénétrer ensuite dans le logis

de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues,

parlementer, menacer, car si les indigènes savaient que le roumi est

entré chez elles, elles seraient abandonnées, honnies, ruinées. Je vis

là de grosses filles brunes, médiocrement belles, en des taudis pleins

d'armoires à glace.

Nous songions à regagner l'hôtel quand l'agent de police indigène nous

proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu

d'amour dont il ferait ouvrir la porte d'autorité.

Et nous voici encore le suivant à tâtons dans des ruelles noires

inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trébuchant,

tout de même en des trous, heurtant les maisons de la main et de

l'épaule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des

rumeurs de fête sauvage sortir des murs, étouffés, comme lointains,

effrayants d'assourdissement et de mystère. Nous sommes en plein dans le

quartier de la débauche.

Devant une porte on s'arrête; nous nous dissimulons à droite et à gauche

tandis que l'agent frappe à coups de poing en criant une phrase arabe,

un ordre.

Une voix, faible, une voix de vieille répond derrière la planche; et

nous percevons maintenant des sons d'instruments et des chants criards

de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire.

On ne veut pas ouvrir. L'agent se fâche, et de sa gorge sortent des

paroles précipitées, rauques et violentes. À la fin, la porte

s'entre-bâille, l'homme la pousse, entre comme en une ville conquise, et

d'un beau geste vainqueur semble nous dire: «Suivez-moi.»

Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mènent en une

pièce basse, où dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants

arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles

indigènes qui sont des paquets de loques jaunes nouées autour de

quelque chose qui remue, et d'où sort une tête invraisemblable et

tatouée de sorcière, essaye encore de nous empêcher d'avancer. Mais la

porte est refermée, nous entrons dans une première salle où quelques

hommes sont debout qui n'ont pu pénétrer dans la seconde dont ils

obstruent l'ouverture en écoutant d'un air recueilli l'étrange et aigre

musique qu'on fait là dedans. L'agent pénètre le premier, fait écarter

les habitués et nous atteignons une chambre étroite, allongée, où des

tas d'Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs

blancs, jusqu'au fond.

Là, sur un grand lit français qui tient toute la largeur de la pièce,

une pyramide d'autres Arabes s'étage, invraisemblablement empilés et

mêlés, un amas de burnous d'où émergent cinq têtes à turban.

Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face,

derrière un guéridon d'acajou chargé de verres, de bouteilles de bière,

de tasses à café et de petites cuillers d'étain, quatre femmes assises

chantent une interminable et traînante mélodie du Sud, que quelques

musiciens juifs accompagnent sur des instruments.

Elles sont parées comme pour une féerie, comme les princesses des Mille

et une Nuits, et une d'elles, âgée de quinze ans environ, est d'une

beauté si surprenante, si parfaite, si rare, qu'elle illumine ce lieu

bizarre, en fait quelque chose d'imprévu, de symbolique et

d'inoubliable.

Les cheveux sont retenus par une écharpe d'or, qui coupe le front d'une

tempe à l'autre. Sous cette barre droite et métallique s'ouvrent deux

yeux énormes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs,

noirs, éloignés, que sépare un nez d'idole tombant sur une petite bouche

d'enfant, qui s'ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage.

C'est une figure sans nuances, d'une régularité imprévue, primitive et

superbe, faite de lignes si simples qu'elles semblent les formes

naturelles et uniques de ce visage humain.

En toute figure rencontrée, on pourrait, semble-t-il, remplacer un

trait, un détail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans

cette tête de jeune Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en

est typique et parfait. Ce front uni, ce nez, ces joues d'un modelé

imperceptible qui vient mourir à la fine pointe du menton, en encadrant,

dans un ovale irréprochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le

seul nez et la seule bouche qui puissent être là, sont l'idéal d'une

conception de beauté absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre

rêve seul peut ne se pas sentir entièrement satisfait. À côté d'elle,

une autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces

faces blanches, douces, dont la chair a l'air d'une pâte faite avec du

lait. Encadrant ces deux étoiles, deux autres femmes sont assises, au

type bestial, à la tête courte, aux pommettes saillantes, deux

prostituées nomades, de ces êtres perdus que les tribus sèment en route;

ramassent et reperdent, puis laissent un jour à la traîne de quelque

troupe de spahis qui les emmène en ville.

Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le

henné, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares,

des tambourins et des flûtes aiguës.

Tout le monde écoute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravité

auguste.

Où sommes-nous? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une

maison publique?

Dans une maison publique? Oui, nous sommes dans une maison publique, et

rien au monde ne m'a donné une sensation plus imprévue, plus fraîche,

plus colorée que l'entrée dans cette longue pièce basse, où ces filles,

parées, dirait-on, pour un culte sacré, attendent le caprice d'un de ces

hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu'au milieu des

débauches.

On m'en montre un, assis devant sa minuscule tasse de café, les yeux

levés, plein de recueillement. C'est lui qui a retenu l'idole; et

presque tous les autres sont des invités. Il leur offre des

rafraîchissements et de la musique, et la vue de cette belle fille

jusqu'à l'heure où il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s'en

iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme

de goût, jeune, grand, avec une peau transparente d'Arabe des villes que

rend plus claire la barbe noire, luisante, soyeuse et un peu rare sur

les joues.

La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis

sur des escabeaux, au milieu d'une pile d'hommes. Soudain une longue

main noire me frappe sur l'épaule et une voix, une de ces voix étranges

des indigènes essayant de parler français, me dit:

--Moi, pas d'ici, Français comme toi.

Je me retourne et je vois un géant en burnous, un des Arabes les plus

hauts, les plus maigres, les plus osseux que j'aie jamais rencontrés.

--D'où es-tu donc? lui dis-je stupéfait.

--D'Algérie!

--Ah! je parie que tu es Kabyle?

--Oui, Moussi.

Il riait, enchanté que j'eusse deviné son origine, et me montrant son

camarade:

--Lui aussi.

--Ah! bon.

C'était pendant une sorte d'entr'acte.

Les femmes, à qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des

statues, et je me mis à causer avec mes deux voisins d'Algérie, grâce au

secours de l'agent de police indigène.

J'appris qu'ils étaient bergers, propriétaires aux environs de Bougie,

et qu'ils portaient dans les replis de leurs burnous des flûtes de leur

pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie

sans doute qu'on admirât leur talent et ils me montrèrent deux minces

roseaux percés de trous, deux vrais roseaux coupés par eux au bord d'une

rivière.

Je priai qu'on les laissât jouer, et tout le monde aussitôt se tut avec

une politesse parfaite.

Ah! la surprenante et délicieuse sensation qui se glissa dans mon coeur

avec les premières notes si légères, si bizarres, si inconnues, si

imprévues, des deux petites voix de ces deux petits tubes poussés dans

l'eau. C'était fin, doux, haché, sautillant: des sons qui volaient, qui

voletaient l'un après l'autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans

s'unir jamais; un chant qui s'évanouissait toujours, qui recommençait

toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de

l'âme des feuilles, de l'âme des bois, de l'âme des ruisseaux, de l'âme

du vent, entré avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles dans

cette maison publique d'un faubourg de Tunis.

VERS KAIROUAN

* * * * *

11 décembre.

Nous quittons Tunis par une belle route qui longe d'abord un coteau,

suit un instant le lac, puis traverse une plaine. L'horizon large, fermé

par des montagnes aux crêtes vaporeuses, est nu, tout nu, taché

seulement de place en place par des villages blancs, où l'on aperçoit de

loin, dominant la masse indistincte des maisons, les minarets pointus et

les petits dômes des koubbas. Sur toute cette terre fanatique, nous les

retrouvons sans cesse, ces petits dômes éclatants des koubbas, soit dans

les plaines fertiles d'Algérie ou de Tunisie, soit comme un phare sur le

dos arrondi des montagnes, soit au fond des forêts de cèdres ou de

pins, soit au bord des ravins profonds dans les fourrés de lentisques

et de chênes-liège, soit dans le désert jaune entre deux dattiers qui se

penchent au-dessus, l'un à droite, l'autre à gauche, et laissent tomber

sur la coupole de lait l'ombre légère et fine de leurs palmes.

Ils contiennent, comme une semence sacrée, les os des marabouts qui

fécondent le sol illimité de l'Islam, y font germer, de Tanger à

Tombouctou, du Caire à la Mecque, de Tunis à Constantinople, de

Kharthoum à Java, la plus puissante, la plus mystérieusement dominatrice

des religions qui ait dompté la conscience humaine.

Petits, ronds, isolés, et si blancs qu'ils jettent une clarté, ils ont

bien l'air d'une graine divine jetée à poignée sur le monde par ce grand

semeur de foi, Mohammed, frère d'Aïssa et de Moïse.

Pendant longtemps, nous allons, au grand trot des quatre chevaux attelés

de front, par des plaines sans fin, plantées de vignes ou ensemencées de

céréales qui commencent à sortir de terre.

Puis soudain la route, la belle route établie par les ponts et chaussées

depuis le protectorat français, s'arrête net. Un pont a cédé aux

dernières pluies, un pont trop petit, qui n'a pu laisser passer la

masse d'eau venue de la montagne. Nous descendons à grand'peine dans le

ravin, et la voiture, remontée de l'autre côté, reprend la belle route,

une des principales artères de la Tunisie, comme on dit dans le langage

officiel. Pendant quelques kilomètres, nous pouvons trotter encore,

jusqu'à ce qu'on rencontre un autre petit pont qui a cédé également sous

la pression des eaux. Puis, un peu plus loin, c'est au contraire le pont

qui est resté, tout seul, indestructible, comme un minuscule arc de

triomphe, tandis que la route, emportée des deux côtés, forme deux

abîmes autour de cette ruine toute neuve.

Vers midi, nous apercevons devant nous une construction singulière.

C'est, au bord de la route presque disparue déjà, un large pâté

d'habitations soudées ensemble, à peine plus hautes que la taille d'un

homme, abritées sous une suite continue de voûtes dont les unes, un peu

plus élevées, dominent et donnent à ce singulier village l'aspect d'une

agglomération de tombeaux. Là-dessus courent, hérissés, des chiens

blancs qui aboient contre nous.

Ce hameau s'appelle Gorombalia et fut fondé par un chef andalou

mahométan, Mohammed Gorombali, chassé d'Espagne par Isabelle la

Catholique.

Nous déjeunons en ce lieu, puis nous repartons. Partout, au loin, avec

la lunette-jumelle, on aperçoit des ruines romaines. D'abord Vico

Aureliano, puis Siago, plus important, où restent des constructions

byzantines et arabes. Mais voilà que la belle route, la principale

artère de la Tunisie, n'est plus qu'une ornière affreuse. Partout l'eau

des pluies l'a trouée, minée, dévorée. Tantôt les ponts écroulés ne

montrent plus qu'une masse de pierres dans un ravin, tantôt ils

demeurent intacts, tandis que l'eau, les dédaignant, s'est frayé

ailleurs une voie, ouvrant à travers le talus des ponts et chaussées des

tranchées larges de 50 mètres.

Pourquoi donc ces dégâts, ces ruines? Un enfant, du premier coup d'oeil,

le saurait. Tous les ponceaux, trop étroits d'ailleurs, sont au-dessous

du niveau des eaux dès qu'arrivent les pluies. Les uns donc, recouverts

par le torrent, obstrués par les branches qu'il traîne, sont renversés,

tandis que le courant capricieux refusant de se canaliser sous les

suivants, qui ne sont point sur son cours ordinaire, reprend le chemin

des autres années, en dépit des ingénieurs. Cette route de Tunis à

Kairouan est stupéfiante à voir. Loin d'aider au passage des gens et des

voitures, elle le rend impossible, crée des dangers sans nombre. On a

détruit le vieux chemin arabe qui était bon, et on l'a remplacé par une

série de fondrières, d'arches démolies, d'ornières et de trous. Tout est

à refaire avant d'avoir été fini. On recommence à chaque pluie les

travaux, sans vouloir avouer, sans consentir à comprendre qu'il faudra

toujours recommencer ce chapelet de ponts croulants. Celui d'Enfidaville

a été reconstruit deux fois. Il vient encore d'être emporté. Celui

d'Oued-el-Hammam est détruit pour la quatrième fois. Ce sont des ponts

nageurs, des ponts plongeurs, des ponts culbuteurs. Seuls, les vieux

ponts arabes résistent à tout.

On commence par se fâcher, car la voiture doit descendre en des ravins

presque infranchissables où dix fois par heure on croit verser, puis on

finit par en rire, comme d'une incroyable cocasserie. Pour éviter ces

ponts redoutables, il faut faire d'immenses détours, aller au nord,

revenir au sud, tourner à l'est, repasser à l'ouest. Les pauvres

indigènes ont dû, à coups de pioche, à coups de hache, à coups de serpe,

se frayer un passage nouveau à travers le maquis de chênes verts, de

thuyas, de lentisques, de bruyères et de pins d'Alep, l'ancien passage

étant détruit par nous.

Bientôt les arbustes disparaissent, et nous ne voyons plus qu'une

étendue onduleuse, crevassée par les ravines, où, de place en place,

apparaissent, soit les os clairs d'une carcasse aux côtes soulevées,

soit une charogne à moitié dévorée par les oiseaux de proie et les

chiens. Pendant quinze mois, il n'est point tombé une goutte d'eau sur

cette terre, et la moitié des bêtes y sont mortes de faim. Leurs

cadavres restent semés partout, empoisonnent le vent, et donnent à ces

plaines l'aspect d'un pays stérile, rongé par le soleil et ravagé par la

peste. Seuls, les chiens sont gras, nourris de cette viande en

putréfaction. Souvent, on en aperçoit deux ou trois acharnés sur la même

pourriture. Les pattes raides, ils tirent sur la longue jambe d'un

chameau ou sur la courte patte d'un bourriquet, ils dépècent le poitrail

d'un cheval ou fouillent le ventre d'une vache. Et on en découvre au

loin qui errent, en quête de charognes, le nez dans la brise, le poil

épais, tendant leur museau pointu.

Et il est bizarre de songer que ce sol calciné depuis deux ans par un

soleil implacable, noyé depuis un mois sous des pluies de déluge, sera,

vers mars et avril, une prairie illimitée, avec des herbes montant aux

épaules d'un homme, et d'innombrables fleurs comme nous n'en voyons

guère en nos jardins. Chaque année, quand il pleut, la Tunisie entière

passe, à quelques mois de distance, par la plus affreuse aridité et par

la plus fougueuse fécondité. De Sahara sans un brin d'herbe elle devient

tout à coup, presque en quelques jours, comme par un miracle, une

Normandie follement verte, une Normandie ivre de chaleur, jetant en ces

moissons de telles poussées de sève qu'elles sortent de terre,

grandissent, jaunissent et mûrissent à vue d'oeil.

La vie errante · 第 7 / 10 段