y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux
nerfs surexcités que j'aie jamais respiré. Après le département des
Landes, le plus sain de France, Tunis est l'endroit où sévissent le
moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.
Cela paraît invraisemblable, mais cela est. O médecins modernes, oracles
grotesques, professeurs d'hygiène, qui envoyez vos malades respirer
l'air pur des sommets ou l'air vivifié par la verdure des grands bois,
venez voir ces fumiers qui baignent Tunis; regardez ensuite cette terre
que pas un arbre n'abrite et ne rafraîchit de son ombre; demeurez un an
dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d'été, marécage
immense sous les pluies d'hiver, puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont
vides!
Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu'on y meurt de ce qu'on
appelle, peut-être à tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de
vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-être si ce n'est pas la
science moderne qui nous empoisonne avec ses progrès; si les égouts dans
nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont
pas des distillateurs de mort à domicile, des foyers et des propagateurs
d'épidémies plus actifs que les ruisselets d'immondices qui se promènent
en plein soleil autour de Tunis; vous reconnaîtrez que l'air pur des
montagnes est moins calmant que le souffle bacillifère des fumiers de
ville ici et que l'humidité des forêts est plus redoutable à la santé et
plus engendreuse de fièvres que l'humidité des marais putréfiés à cent
lieues du plus petit bois.
En réalité, la salubrité indiscutable de Tunis est stupéfiante et ne
peut être attribuée qu'à la pureté parfaite de l'eau qu'on boit dans
cette ville, ce qui donne absolument raison aux théories les plus
modernes sur le mode de propagation des germes morbides.
L'eau du Zagh'ouan, en effet, captée sous terre à quatre-vingts
kilomètres environ de Tunis, parvient dans les maisons, sans avoir eu
avec l'air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par
conséquent, aucune graine de contagion.
L'étonnement qu'éveillait en moi l'affirmation de cette salubrité me fit
chercher les moyens de visiter un hôpital, et le médecin maure qui
dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire pénétrer dans le
sien.
Or, dès que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour
arabe, dominée par une galerie à colonnes qu'abrité une terrasse, ma
surprise et mon émotion furent tels que je ne songeai plus guère à ce
qui m'avait fait entrer là.
Autour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d'étroites cellules,
grillées comme des cachots, enfermaient des hommes qui se levèrent en
nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces
creuses et livides. Puis un d'eux, passant sa main et l'agitant hors de
cette cage, cria quelque injure. Alors les autres, sautillant soudain
comme les bêtes des ménageries, se mirent à vociférer, tandis que, sur
la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe, coiffé d'un épais
turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre avec
nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts
chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C'est un fou, libre
et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement
sur les foux furieux enfermés en bas.
Je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur
costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force
d'être étranges, que nos pauvres fous d'Europe.
Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart
de ses compagnons, c'est le haschich ou plutôt le kif qui l'a mis en cet
état. Il est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me
regardant avec des yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il? Il me
demande une pipe pour fumer et me raconte que son père l'attend.
De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son
burnous des jambes grêles d'araignée humaine; et le nègre, son gardien,
un géant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte
d'une seule pesée sur l'épaule, qui semble écraser le faible halluciné.
Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de
Ribera, accroupi et cramponné aux barreaux et qui demande aussi du tabac
ou du kif, avec un rire continu qui a l'air d'une menace.
Ils sont deux dans la case suivante: encore un fumeur de chanvre, qui
nous accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres
vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe
sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d'une beauté rare
cet homme, dont la barbe noire, courte et frisée, rend le teint livide
et superbe. Le nez est fin, la figure longue, élégante, d'une
distinction parfaite C'est un Mozabite, devenu fou après avoir trouvé
mort son jeune fils, qu'il cherchait depuis deux jours.
Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours:
--Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien,
le bey, tous, tous fous!
C'est en arabe qu'il hurle cela; mais on comprend, tant sa mimique est
effroyable, tant l'affirmation de son doigt tendu vers nous est
irrésistible. Il nous désigne l'un après l'autre, et rit, car il est sûr
que nous sommes fous, lui, ce fou, et il répète:
--Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou!
Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une
émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.
Et on s'en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui
plane sur ce trou de damnés. Alors apparaît, souriant toujours, calme et
beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l'Arabe à longue
barbe, penché sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille
objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont
il pare avec orgueil sa royauté imaginaire.
Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d'une allure
majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu'on le salue avec
respect. Il répond, d'une voix de souverain, quelques mots qui
signifient: «Soyez les bienvenus; je suis heureux de vous voir.» Puis il
cesse de nous regarder.
Depuis quinze ans, cet homme ne s'est point couché. Il dort assis sur
une marche, au milieu de l'escalier de pierre de l'hôpital. On ne l'a
jamais vu s'étendre.
Que m'importent, à présent, les autres malades, si peu nombreux,
d'ailleurs, qu'on les compte dans les grandes salles blanches, d'où l'on
voit par les fenêtres s'étaler la ville éclatante, sur qui semblent
bouillonner les dômes des koubbas et des mosquées.
Je m'en vais troublé d'une émotion confuse, plein de pitié, peut-être
d'envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui continuent dans cette
prison, ignorée d'eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite
pipe bourrée de quelques feuilles jaunes.
Le soir de ce même jour un fonctionnaire français, armé d'un pouvoir
spécial, m'offrit de me faire pénétrer dans quelques mauvais lieux de
plaisir arabes, ce qui est fort difficile aux étrangers.
Nous dûmes d'ailleurs être accompagnés par un agent de la police
beylicale, sans quoi aucune porte, même celle des plus vils bouges
indigènes, ne se serait ouverte devant nous.
La ville arabe d'Alger est pleine d'agitation nocturne. Dès que le soir
vient, Tunis est mort. Les petites rues étroites, tortueuses, inégales,
semblent des couloirs d'une cité abandonnée, dont on a oublié d'éteindre
le gaz, par places.
Nous voici très loin, dans ce labyrinthe de murs blancs; et on nous fit
entrer chez des juives qui dansaient la «danse du ventre». Cette danse
est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la
maestria de l'artiste. Trois soeurs, trois filles très parées, faisaient
leurs contorsions impures, sous l'oeil bienveillant de leur mère, une
énorme petite boule de graisse vivante coiffée d'un cornet de papier
doré et mendiant pour les frais généraux de la maison, après chaque
crise de trépidation des ventres de ses enfants. Autour du salon trois
portes entrebâillées montraient les couches basses de trois chambres.
J'ouvris une quatrième porte et je vis, dans un lit, une femme couchée
qui me parut belle. On se précipita sur moi, mère, danseuses, deux
domestiques nègres et un homme inaperçu qui regardait, derrière un
rideau, s'agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J'allais entrer dans
la chambre de sa femme légitime qui était enceinte, de la belle-fille,
de la belle-soeur des drôlesses qui tentaient, mais en vain, de nous
mêler, ne fût-ce qu'un soir, à la famille. Pour me faire pardonner cette
défense d'entrer, on me montra le premier enfant de cette dame, une
petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait déjà la «danse du
ventre».
Je m'en allai fort dégoûté.
Avec des précautions infinies on me fit pénétrer ensuite dans le logis
de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues,
parlementer, menacer, car si les indigènes savaient que le roumi est
entré chez elles, elles seraient abandonnées, honnies, ruinées. Je vis
là de grosses filles brunes, médiocrement belles, en des taudis pleins
d'armoires à glace.
Nous songions à regagner l'hôtel quand l'agent de police indigène nous
proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu
d'amour dont il ferait ouvrir la porte d'autorité.
Et nous voici encore le suivant à tâtons dans des ruelles noires
inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trébuchant,
tout de même en des trous, heurtant les maisons de la main et de
l'épaule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des
rumeurs de fête sauvage sortir des murs, étouffés, comme lointains,
effrayants d'assourdissement et de mystère. Nous sommes en plein dans le
quartier de la débauche.
Devant une porte on s'arrête; nous nous dissimulons à droite et à gauche
tandis que l'agent frappe à coups de poing en criant une phrase arabe,
un ordre.
Une voix, faible, une voix de vieille répond derrière la planche; et
nous percevons maintenant des sons d'instruments et des chants criards
de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire.
On ne veut pas ouvrir. L'agent se fâche, et de sa gorge sortent des
paroles précipitées, rauques et violentes. À la fin, la porte
s'entre-bâille, l'homme la pousse, entre comme en une ville conquise, et
d'un beau geste vainqueur semble nous dire: «Suivez-moi.»
Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mènent en une
pièce basse, où dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants
arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles
indigènes qui sont des paquets de loques jaunes nouées autour de
quelque chose qui remue, et d'où sort une tête invraisemblable et
tatouée de sorcière, essaye encore de nous empêcher d'avancer. Mais la
porte est refermée, nous entrons dans une première salle où quelques
hommes sont debout qui n'ont pu pénétrer dans la seconde dont ils
obstruent l'ouverture en écoutant d'un air recueilli l'étrange et aigre
musique qu'on fait là dedans. L'agent pénètre le premier, fait écarter
les habitués et nous atteignons une chambre étroite, allongée, où des
tas d'Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs
blancs, jusqu'au fond.
Là, sur un grand lit français qui tient toute la largeur de la pièce,
une pyramide d'autres Arabes s'étage, invraisemblablement empilés et
mêlés, un amas de burnous d'où émergent cinq têtes à turban.
Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face,
derrière un guéridon d'acajou chargé de verres, de bouteilles de bière,
de tasses à café et de petites cuillers d'étain, quatre femmes assises
chantent une interminable et traînante mélodie du Sud, que quelques
musiciens juifs accompagnent sur des instruments.
Elles sont parées comme pour une féerie, comme les princesses des Mille
et une Nuits, et une d'elles, âgée de quinze ans environ, est d'une
beauté si surprenante, si parfaite, si rare, qu'elle illumine ce lieu
bizarre, en fait quelque chose d'imprévu, de symbolique et
d'inoubliable.
Les cheveux sont retenus par une écharpe d'or, qui coupe le front d'une
tempe à l'autre. Sous cette barre droite et métallique s'ouvrent deux
yeux énormes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs,
noirs, éloignés, que sépare un nez d'idole tombant sur une petite bouche
d'enfant, qui s'ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage.
C'est une figure sans nuances, d'une régularité imprévue, primitive et
superbe, faite de lignes si simples qu'elles semblent les formes
naturelles et uniques de ce visage humain.
En toute figure rencontrée, on pourrait, semble-t-il, remplacer un
trait, un détail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans
cette tête de jeune Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en
est typique et parfait. Ce front uni, ce nez, ces joues d'un modelé
imperceptible qui vient mourir à la fine pointe du menton, en encadrant,
dans un ovale irréprochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le
seul nez et la seule bouche qui puissent être là, sont l'idéal d'une
conception de beauté absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre
rêve seul peut ne se pas sentir entièrement satisfait. À côté d'elle,
une autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces
faces blanches, douces, dont la chair a l'air d'une pâte faite avec du
lait. Encadrant ces deux étoiles, deux autres femmes sont assises, au
type bestial, à la tête courte, aux pommettes saillantes, deux
prostituées nomades, de ces êtres perdus que les tribus sèment en route;
ramassent et reperdent, puis laissent un jour à la traîne de quelque
troupe de spahis qui les emmène en ville.
Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le
henné, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares,
des tambourins et des flûtes aiguës.
Tout le monde écoute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravité
auguste.
Où sommes-nous? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une
maison publique?
Dans une maison publique? Oui, nous sommes dans une maison publique, et
rien au monde ne m'a donné une sensation plus imprévue, plus fraîche,
plus colorée que l'entrée dans cette longue pièce basse, où ces filles,
parées, dirait-on, pour un culte sacré, attendent le caprice d'un de ces
hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu'au milieu des
débauches.
On m'en montre un, assis devant sa minuscule tasse de café, les yeux
levés, plein de recueillement. C'est lui qui a retenu l'idole; et
presque tous les autres sont des invités. Il leur offre des
rafraîchissements et de la musique, et la vue de cette belle fille
jusqu'à l'heure où il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s'en
iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme
de goût, jeune, grand, avec une peau transparente d'Arabe des villes que
rend plus claire la barbe noire, luisante, soyeuse et un peu rare sur
les joues.
La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis
sur des escabeaux, au milieu d'une pile d'hommes. Soudain une longue
main noire me frappe sur l'épaule et une voix, une de ces voix étranges
des indigènes essayant de parler français, me dit:
--Moi, pas d'ici, Français comme toi.
Je me retourne et je vois un géant en burnous, un des Arabes les plus
hauts, les plus maigres, les plus osseux que j'aie jamais rencontrés.
--D'où es-tu donc? lui dis-je stupéfait.
--D'Algérie!
--Ah! je parie que tu es Kabyle?
--Oui, Moussi.
Il riait, enchanté que j'eusse deviné son origine, et me montrant son
camarade:
--Lui aussi.
--Ah! bon.
C'était pendant une sorte d'entr'acte.
Les femmes, à qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des
statues, et je me mis à causer avec mes deux voisins d'Algérie, grâce au
secours de l'agent de police indigène.
J'appris qu'ils étaient bergers, propriétaires aux environs de Bougie,
et qu'ils portaient dans les replis de leurs burnous des flûtes de leur
pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie
sans doute qu'on admirât leur talent et ils me montrèrent deux minces
roseaux percés de trous, deux vrais roseaux coupés par eux au bord d'une
rivière.
Je priai qu'on les laissât jouer, et tout le monde aussitôt se tut avec
une politesse parfaite.
Ah! la surprenante et délicieuse sensation qui se glissa dans mon coeur
avec les premières notes si légères, si bizarres, si inconnues, si
imprévues, des deux petites voix de ces deux petits tubes poussés dans
l'eau. C'était fin, doux, haché, sautillant: des sons qui volaient, qui
voletaient l'un après l'autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans
s'unir jamais; un chant qui s'évanouissait toujours, qui recommençait
toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de
l'âme des feuilles, de l'âme des bois, de l'âme des ruisseaux, de l'âme
du vent, entré avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles dans
cette maison publique d'un faubourg de Tunis.
VERS KAIROUAN
* * * * *
11 décembre.
Nous quittons Tunis par une belle route qui longe d'abord un coteau,
suit un instant le lac, puis traverse une plaine. L'horizon large, fermé
par des montagnes aux crêtes vaporeuses, est nu, tout nu, taché
seulement de place en place par des villages blancs, où l'on aperçoit de
loin, dominant la masse indistincte des maisons, les minarets pointus et
les petits dômes des koubbas. Sur toute cette terre fanatique, nous les
retrouvons sans cesse, ces petits dômes éclatants des koubbas, soit dans
les plaines fertiles d'Algérie ou de Tunisie, soit comme un phare sur le
dos arrondi des montagnes, soit au fond des forêts de cèdres ou de
pins, soit au bord des ravins profonds dans les fourrés de lentisques
et de chênes-liège, soit dans le désert jaune entre deux dattiers qui se
penchent au-dessus, l'un à droite, l'autre à gauche, et laissent tomber
sur la coupole de lait l'ombre légère et fine de leurs palmes.
Ils contiennent, comme une semence sacrée, les os des marabouts qui
fécondent le sol illimité de l'Islam, y font germer, de Tanger à
Tombouctou, du Caire à la Mecque, de Tunis à Constantinople, de
Kharthoum à Java, la plus puissante, la plus mystérieusement dominatrice
des religions qui ait dompté la conscience humaine.
Petits, ronds, isolés, et si blancs qu'ils jettent une clarté, ils ont
bien l'air d'une graine divine jetée à poignée sur le monde par ce grand
semeur de foi, Mohammed, frère d'Aïssa et de Moïse.
Pendant longtemps, nous allons, au grand trot des quatre chevaux attelés
de front, par des plaines sans fin, plantées de vignes ou ensemencées de
céréales qui commencent à sortir de terre.
Puis soudain la route, la belle route établie par les ponts et chaussées
depuis le protectorat français, s'arrête net. Un pont a cédé aux
dernières pluies, un pont trop petit, qui n'a pu laisser passer la
masse d'eau venue de la montagne. Nous descendons à grand'peine dans le
ravin, et la voiture, remontée de l'autre côté, reprend la belle route,
une des principales artères de la Tunisie, comme on dit dans le langage
officiel. Pendant quelques kilomètres, nous pouvons trotter encore,
jusqu'à ce qu'on rencontre un autre petit pont qui a cédé également sous
la pression des eaux. Puis, un peu plus loin, c'est au contraire le pont
qui est resté, tout seul, indestructible, comme un minuscule arc de
triomphe, tandis que la route, emportée des deux côtés, forme deux
abîmes autour de cette ruine toute neuve.
Vers midi, nous apercevons devant nous une construction singulière.
C'est, au bord de la route presque disparue déjà, un large pâté
d'habitations soudées ensemble, à peine plus hautes que la taille d'un
homme, abritées sous une suite continue de voûtes dont les unes, un peu
plus élevées, dominent et donnent à ce singulier village l'aspect d'une
agglomération de tombeaux. Là-dessus courent, hérissés, des chiens
blancs qui aboient contre nous.
Ce hameau s'appelle Gorombalia et fut fondé par un chef andalou
mahométan, Mohammed Gorombali, chassé d'Espagne par Isabelle la
Catholique.
Nous déjeunons en ce lieu, puis nous repartons. Partout, au loin, avec
la lunette-jumelle, on aperçoit des ruines romaines. D'abord Vico
Aureliano, puis Siago, plus important, où restent des constructions
byzantines et arabes. Mais voilà que la belle route, la principale
artère de la Tunisie, n'est plus qu'une ornière affreuse. Partout l'eau
des pluies l'a trouée, minée, dévorée. Tantôt les ponts écroulés ne
montrent plus qu'une masse de pierres dans un ravin, tantôt ils
demeurent intacts, tandis que l'eau, les dédaignant, s'est frayé
ailleurs une voie, ouvrant à travers le talus des ponts et chaussées des
tranchées larges de 50 mètres.
Pourquoi donc ces dégâts, ces ruines? Un enfant, du premier coup d'oeil,
le saurait. Tous les ponceaux, trop étroits d'ailleurs, sont au-dessous
du niveau des eaux dès qu'arrivent les pluies. Les uns donc, recouverts
par le torrent, obstrués par les branches qu'il traîne, sont renversés,
tandis que le courant capricieux refusant de se canaliser sous les
suivants, qui ne sont point sur son cours ordinaire, reprend le chemin
des autres années, en dépit des ingénieurs. Cette route de Tunis à
Kairouan est stupéfiante à voir. Loin d'aider au passage des gens et des
voitures, elle le rend impossible, crée des dangers sans nombre. On a
détruit le vieux chemin arabe qui était bon, et on l'a remplacé par une
série de fondrières, d'arches démolies, d'ornières et de trous. Tout est
à refaire avant d'avoir été fini. On recommence à chaque pluie les
travaux, sans vouloir avouer, sans consentir à comprendre qu'il faudra
toujours recommencer ce chapelet de ponts croulants. Celui d'Enfidaville
a été reconstruit deux fois. Il vient encore d'être emporté. Celui
d'Oued-el-Hammam est détruit pour la quatrième fois. Ce sont des ponts
nageurs, des ponts plongeurs, des ponts culbuteurs. Seuls, les vieux
ponts arabes résistent à tout.
On commence par se fâcher, car la voiture doit descendre en des ravins
presque infranchissables où dix fois par heure on croit verser, puis on
finit par en rire, comme d'une incroyable cocasserie. Pour éviter ces
ponts redoutables, il faut faire d'immenses détours, aller au nord,
revenir au sud, tourner à l'est, repasser à l'ouest. Les pauvres
indigènes ont dû, à coups de pioche, à coups de hache, à coups de serpe,
se frayer un passage nouveau à travers le maquis de chênes verts, de
thuyas, de lentisques, de bruyères et de pins d'Alep, l'ancien passage
étant détruit par nous.
Bientôt les arbustes disparaissent, et nous ne voyons plus qu'une
étendue onduleuse, crevassée par les ravines, où, de place en place,
apparaissent, soit les os clairs d'une carcasse aux côtes soulevées,
soit une charogne à moitié dévorée par les oiseaux de proie et les
chiens. Pendant quinze mois, il n'est point tombé une goutte d'eau sur
cette terre, et la moitié des bêtes y sont mortes de faim. Leurs
cadavres restent semés partout, empoisonnent le vent, et donnent à ces
plaines l'aspect d'un pays stérile, rongé par le soleil et ravagé par la
peste. Seuls, les chiens sont gras, nourris de cette viande en
putréfaction. Souvent, on en aperçoit deux ou trois acharnés sur la même
pourriture. Les pattes raides, ils tirent sur la longue jambe d'un
chameau ou sur la courte patte d'un bourriquet, ils dépècent le poitrail
d'un cheval ou fouillent le ventre d'une vache. Et on en découvre au
loin qui errent, en quête de charognes, le nez dans la brise, le poil
épais, tendant leur museau pointu.
Et il est bizarre de songer que ce sol calciné depuis deux ans par un
soleil implacable, noyé depuis un mois sous des pluies de déluge, sera,
vers mars et avril, une prairie illimitée, avec des herbes montant aux
épaules d'un homme, et d'innombrables fleurs comme nous n'en voyons
guère en nos jardins. Chaque année, quand il pleut, la Tunisie entière
passe, à quelques mois de distance, par la plus affreuse aridité et par
la plus fougueuse fécondité. De Sahara sans un brin d'herbe elle devient
tout à coup, presque en quelques jours, comme par un miracle, une
Normandie follement verte, une Normandie ivre de chaleur, jetant en ces
moissons de telles poussées de sève qu'elles sortent de terre,
grandissent, jaunissent et mûrissent à vue d'oeil.