vagues monstrueuses et immobiles. Pas de bois, peu d'arbres, mais des
vignes et des récoltes; et la route monte entre deux lignes interrompues
d'aloès fleuris. On dirait qu'un mot d'ordre a passé parmi eux pour
leur faire pousser vers le ciel, la même année, presque au même jour,
l'énorme et bizarre, colonne que les poètes ont tant chantée. On suit à
perte de vue, la troupe infinie de ces plantes guerrières, épaisses,
aiguës, armées et cuirassées, qui semblent porter leur drapeau de
combat.
Après deux heures de route environ, on aperçoit tout à coup deux hautes
montagnes, reliées par une pente douce arrondie en croissant d'un sommet
à l'autre, et, au milieu de ce croissant, le profil d'un temple grec;
d'un de ces puissants et beaux monuments que le peuple divin élevait à
ses dieux humains.
Il faut, par un long détour, contourner l'un de ces monts, et on
découvre de nouveau le temple qui se présente alors de face. Il semble
maintenant appuyé à la montagne, bien qu'un ravin profond l'en sépare;
mais elle se déploie derrière lui, et au-dessus de lui, l'enserre,
l'entoure, semble l'abriter, le caresser. Et il se détache
admirablement, avec ses trente-six colonnes doriques, sur l'immense
draperie verte qui sert de fond à l'énorme monument, debout, tout seul,
dans cette campagne illimitée.
On sent, quand on voit ce paysage grandiose et simple, qu'on ne pouvait
placer là qu'un temple grec, et qu'on ne pouvait le placer que là. Les
maîtres décorateurs qui ont appris l'art à l'humanité, montrent, surtout
en Sicile, quelle science profonde et raffinée ils avaient de l'effet et
de la mise en scène. Je parlerai tout à l'heure des temples de Girgenti.
Celui de Ségeste semble avoir été posé au pied de cette montagne par un
homme de génie qui avait eu la révélation du point unique ou il devait
être élevé. Il anime, à lui tout seul, l'immensité du paysage; il la
fait vivante et divinement belle.
Sur le sommet du mont, dont on a suivi le pied pour aller au temple, on
trouve les ruines du théâtre.
Quand on visite un pays que les Grecs ont habité ou colonisé, il suffit
de chercher leurs théâtres pour trouver les plus beaux points de vue.
S'ils plaçaient leurs temples, juste à l'endroit où ils pouvaient donner
le plus d'effet, où ils pouvaient le mieux orner l'horizon, ils
plaçaient, au contraire, leurs théâtres, juste à l'endroit d'où l'oeil
pouvait le plus être ému par les perspectives.
Celui de Ségeste, au sommet d'une montagne, forme le centre d'un
amphithéâtre de monts dont la circonférence atteint au moins cent
cinquante à deux cents kilomètres. On découvre encore d'autres sommets
au loin, derrière les premiers; et, par une large baie en face de vous,
la mer apparaît, bleue entre les cimes vertes.
Le lendemain du jour où l'on a vu Ségeste, on peut visiter Sélinonte,
immense amas de colonnes éboulées, tombées tantôt en ligne, et côte à
côte, comme des soldats morts, tantôt écroulées en chaos.
Ces ruines de temples géants, les plus vastes qui soient en Europe,
emplissent une plaine entière et couvrent encore un coteau, au bout de
la plaine. Elles suivent le rivage, un long rivage de sable pâle, où
sont échouées quelques barques de pêche, sans qu'on puisse découvrir où
habitent les pêcheurs. Cet amas informe de pierres ne peut intéresser,
d'ailleurs, que les archéologues ou les âmes poétiques, émues par toutes
les traces du passé.
Mais Girgenti, l'ancienne Agrigente, placée, comme Sélinonte, sur la
côte sud de la Sicile, offre le plus étonnant ensemble de temples qu'il
soit donné de contempler.
Sur l'arête d'une côte longue, pierreuse, toute nue et rouge; d'un rouge
ardent, sans une herbe, sans un arbuste, et dominant la mer, la plage
et le port, trois temples superbes profilent, vus d'en bas, leurs
grandes silhouettes de pierre sur le ciel bleu des pays chauds.
Ils semblent debout dans l'air, au milieu d'un paysage magnifique et
désolé. Tout est mort, aride et jaune, autour d'eux, devant eux et
derrière eux. Le soleil a brûlé, mangé la terre. Est-ce même le soleil
qui a rongé ainsi le sol, ou le feu profond qui brûle toujours les
veines de cette île de volcans? Car, partout, autour de Girgenti,
s'étend la contrée singulière des mines de soufre. Ici, tout est du
soufre, la terre, les pierres, le sable, tout.
Eux, les temples, demeures éternelles des dieux, morts comme leurs
frères les hommes, restent sur leur colline sauvage, loin l'un de
l'autre d'un demi-kilomètre environ.
Voici d'abord celui de Junon Lacinienne, qui renferma, dit-on, le fameux
tableau de Junon, par Zeuxis, qui avait pris pour modèles les cinq plus
belles filles d'Acragas.
Puis le temple de la Concorde, un des mieux conservés de l'antiquité,
parce qu'il servit d'église au moyen âge.
Plus loin les restes du temple d'Hercule.
Et, enfin, le gigantesque temple de Jupiter, vanté par Polybe et décrit
par Diodore, construit au Ve siècle, et contenant trente-huit
demi-colonnes de six mètres cinquante de circonférence. Un homme peut se
tenir debout dans chaque cannelure.
Assis au bord de la route qui court au pied de cette côte surprenante,
on reste à rêver devant ces admirables souvenirs du plus grand des
peuples artistes. Il semble qu'on ait devant soi l'Olympe entier,
l'Olympe d'Homère, d'Ovide, de Virgile, l'Olympe des dieux charmants,
charnels, passionnés comme nous, faits comme nous, qui personnifiaient
poétiquement toutes les tendresses, de notre coeur, tous les songes de
notre âme, et tous les instincts de nos sens.
C'est l'antiquité tout entière qui se dresse sur ce ciel antique. Une
émotion puissante et singulière pénètre en vous, ainsi qu'une envie de
s'agenouiller devant ces restes augustes, devant ces restes laissés par
les maîtres de nos maîtres.
Certes, cette Sicile est, avant tout, une terre divine, car si l'on y
trouve ces dernières demeures de Junon, de Jupiter, de Mercure ou
d'Hercule, on y rencontre aussi les plus remarquables églises
chrétiennes qui soient au monde. Et le souvenir qui vous reste des
cathédrales de Cefalu, ou de Monreale, ainsi que de la chapelle
Palatine, cette unique merveille, est plus puissant et plus vif encore
que le souvenir des monuments grecs.
Au bout de la colline aux Temples de Girgenti commence une surprenante
contrée qui semble le vrai royaume de Satan, car si, comme on le croyait
jadis, le diable habite dans un vaste pays souterrain, plein de soufre
en fusion, où il fait bouillir les damnés, c'est en Sicile assurément
qu'il a établi son mystérieux domicile.
La Sicile fournit presque tout le soufre du monde. C'est par _milliers_
qu'on trouve les mines de soufre dans cette île de feu.
Mais d'abord, à quelques kilomètres de la ville, on rencontre une
bizarre colline appelée Maccaluba, composée d'argile et de calcaire, et
couverte de petits cônes de deux à trois pieds de haut. On dirait des
pustules, une monstrueuse maladie de la nature; car tous les cônes
laissent couler de la boue chaude, pareille à une affreuse suppuration
du sol; et ils lancent parfois des pierres à une grande hauteur, et ils
ronflent étrangement en soufflant des gaz. Ils semblent grogner, sales,
honteux, petits volcans bâtards et lépreux, abcès crevés.
Puis nous allons visiter les mines de soufre. Nous entrons dans les
montages. C'est devant nous un vrai pays de désolation, une terre
misérable qui semble maudite, condamnée par la nature. Les vallons
s'ouvrent, gris, jaunes, pierreux, sinistres, portant la marque de la
réprobation divine, avec un superbe caractère de solitude et de
pauvreté.
On aperçoit enfin, de place en place, quelques vilains bâtiments, très
bas. Ce sont les mines. On en compte, paraît-il, plus de mille dans ce
bout de pays.
En pénétrant dans l'enceinte de l'une d'elles, on remarque d'abord un
monticule singulier, grisâtre et fumant. C'est une vraie source de
soufre, due au travail humain.
Voici comment on l'obtient. Le soufre, tiré des mines, est noirâtre,
mélangé de terre, de calcaire, etc., et forme une sorte de pierre dure
et cassante. Aussitôt apporté des galeries, on en construit une haute
butte, puis on met le feu dans le milieu. Alors un incendie lent,
continu, profond, ronge, pendant des semaines entières, le centre de la
montagne factice et dégage le soufre pur, qui entre en fusion et coule
ensuite, comme de l'eau, au moyen d'un petit canal.
On traite de nouveau le produit ainsi obtenu en des cuves où il bout et
achève de se nettoyer.
La mine où a lieu l'extraction ressemble à toutes les mines. On descend
par un escalier, étroit, aux marches énormes et inégales, en des puits
creusés en plein soufre. Les étages superposés communiquent par de
larges trous qui donnent de l'air aux plus profonds. On étouffe,
cependant, au bas de la descente; on étouffe et on suffoque asphyxié par
les émanations sulfureuses et par l'horrible chaleur d'étuve qui fait
battre le coeur et couvre la peau de sueur.
De temps en temps, on rencontre, gravissant le rude escalier, une troupe
d'enfants chargés de corbeilles. Ils halètent et râlent, ces misérables
gamins accablés sous la charge. Ils ont dix ans, douze ans, et ils
refont, quinze fois en un seul jour, l'abominable voyage, moyennant un
sou par descente. Ils sont petits, maigres, jaunes, avec des yeux
énormes et luisants, des figures fines aux lèvres minces qui montrent
leurs dents, brillantes comme leurs regards.
Cette exploitation révoltante de l'enfance est une des choses les plus
pénibles qu'on puisse voir.
Mais il existe sur une autre côte de l'île, ou plutôt à quelques heures
de la côte, un si prodigieux phénomène naturel, qu'on oublie; quand on
l'a vu, ces mines empoisonnées où l'on tue des enfants. Je veux parler
du Volcano, fantastique fleur de soufre, éclose en pleine mer.
On part de Messine, à minuit, dans un malpropre bateau à vapeur, où les
passagers des premières ne trouvent même pas de bancs pour s'asseoir sur
le pont.
Aucun souffle de brise; seule, la marche du bâtiment trouble l'air calme
endormi sur l'eau.
Les rives de Sicile et les rives de la Calabre exhalent une si puissante
odeur d'orangers fleuris, que le détroit tout entier en est parfumé
comme une chambre de femme. Bientôt, la ville s'éloigne, nous passons
entre Charybde et Scylla, les montagnes s'abaissent derrière nous, et,
au-dessus d'elles, apparaît la cime écrasée et neigeuse de l'Etna, qui
semble coiffé d'argent sous la clarté de la pleine lune.
Puis on sommeille un peu, bercé par le bruit monotone de l'hélice, pour
rouvrir les yeux à la lumière du jour naissant.
Voici là-bas, en face de nous, les Lipari. La première, à gauche, et la
dernière à droite, jettent sur le ciel une épaisse fumée blanche. Ce
sont le Volcano et le Stromboli. Entre ces deux volcans, on aperçoit
Lipari, Filicuri, Alicuri, et quelques îlots très bas.
Et le bâtiment s'arrête bientôt devant la petite île et la petite ville
de Lipari.
Quelques maisons blanches au pied d'une grande côte verte. Rien de plus,
pas d'auberge, aucun étranger n'abordant sur cette île.
Elle est fertile, charmante, entourée de rochers admirables, aux formes
bizarres, d'un rouge puissant et doux. On y trouve des eaux thermales
qui furent autrefois fréquentées, mais l'évêque Todaso fit détruire les
bains qu'on avait construits, afin de soustraire son pays à l'affluence
et à l'influence des étrangers.
Lipari est terminée, au nord, par une singulière montagne blanche, qu'on
prendrait de loin pour une montagne de neige, sous un ciel plus froid.
C'est de là qu'on tire la pierre ponce pour le monde entier.
Mais je loue une barque pour aller visiter Volcano.
Entraîné par quatre rameurs, elle suit la côte fertile, plantée de
vignes. Les reflets des rochers rouges sont étranges dans la mer bleue.
Voici le petit détroit qui sépare les deux îles. Le cône du Volcano sort
des flots, comme un volcan noyé jusqu'à sa tête.
C'est un îlot sauvage, dont le sommet atteint environ 400 mètres et dont
la surface est d'environ 20 kilomètres carrés. On contourne, avant de
l'atteindre, un autre îlot, le Volcanello, qui sortit brusquement de la
mer vers l'an 200 avant J.-C. et qu'une étroite langue de terre, balayée
par les vagues aux jours de tempête, unit à son frère aîné.
Nous voici au fond d'une baie plate, en face du cratère qui fume. À son
pied, une maison habitée par un Anglais qui dort, paraît-il, en ce
moment, sans quoi je ne pourrais gravir le volcan que cet industriel
exploite; mais il dort, et je traverse un grand jardin potager, puis
quelques vignes, propriété de l'Anglais, puis un vrai bois de genêts
d'Espagne en fleur. On dirait une immense écharpe jaune, enroulée autour
du cône pointu, dont la tête aussi est jaune, d'un jaune aveuglant sous
l'éclatant soleil. Et je commence à monter par un étroit sentier qui
serpente dans la cendre et dans la lave, va, vient et revient, escarpé,
glissant et dur. Parfois, comme on voit en Suisse des torrents tomber
des sommets, on aperçoit une immobile cascade de soufre qui s'est
épanchée par une crevasse.
On dirait des ruisseaux de féerie, de la lumière figée, des coulées de
soleil.
J'atteins enfin, sur le faîte, une large plate-forme autour du grand
cratère. Le sol tremble, et, devant moi, par un trou gros comme la tête
d'un homme, s'échappe avec violence un immense jet de flamme et de
vapeur, tandis qu'on voit s'épandre des lèvres de ce trou le soufre
liquide, doré par le feu. Il forme, autour de cette source fantastique,
un lac jaune bien vite durci.
Plus loin, d'autres crevasses crachent aussi des vapeurs blanches qui
montent lourdement dans l'air bleu.
J'avance avec crainte sur la cendre chaude et la lave jusqu'au bord du
grand cratère. Rien de plus surprenant ne peut frapper l'oeil humain.
Au fond de cette cuve immense, appelée «la Fossa», large de cinq cents
mètres et profonde de deux cents mètres environ, une dizaine de fissures
géantes et de vastes trous ronds vomissent du feu, de la fumée et du
soufre, avec un bruit formidable de chaudières. On descend, le long des
parois de cet abîme, et on se promène jusqu'au bord des bouches
furieuses du volcan. Tout est jaune autour de moi, sous mes pieds et sur
moi, d'un jaune aveuglant, d'un jaune affolant. Tout est jaune: le sol,
les hautes murailles et le ciel lui-même. Le soleil jaune verse dans ce
gouffre mugissant sa lumière ardente, que la chaleur de cette cuve de
soufre rend douloureuse comme une brûlure. Et l'on voit bouillir le
liquide jaune qui coule, on voit fleurir d'étranges cristaux, mousser
des acides éclatants et bizarres au bord des lèvres rouges des foyers.
L'Anglais qui dort au pied du mont, cueille, exploite et vend ces
acides, ces liquides, tout ce que vomit le cratère; car tout cela,
paraît-il, vaut de l'argent, beaucoup d'argent.
Je reviens lentement, essoufflé, haletant, suffoqué par l'haleine
irrespirable du volcan; et bientôt, remonté au sommet du cône,
j'aperçois toutes les Lipari égrenées sur les flots.
Là-bas, en face, se dresse le Stromboli: tandis que, derrière moi,
l'Etna gigantesque semble regarder au loin ses enfants et ses
petits-enfants.
De la barque, en revenants j'avais découvert une île cachée derrière
Lipari. Le batelier la nomma: «Salina». C'est sur elle qu'on récolte le
vin de Malvoisie.
Je voulus boire à sa source même une bouteille de ce vin fameux. On
dirait du sirop de soufre. C'est bien le vin des volcans, épais, sucré,
doré et tellement soufré, que le goût vous en reste au palais jusqu'au
soir: le vin du diable.
Le sale vapeur qui m'a amené me remmène. D'abord, je regarde le
Stromboli, montagne ronde et haute, dont la tête fume et dont le pied
s'enfonce dans la mer. Ce n'est rien qu'un cône énorme qui sort de
l'eau. Sur ses flancs, on distingue quelques maisons accrochées comme
des coquilles marines au dos d'un rocher. Puis mes yeux se tournent vers
la Sicile, où je reviens, et ils ne peuvent plus se détacher de l'Etna
accroupi sur elle, l'écrasant de son poids formidable, monstrueux, et
dominant de sa tête couverte de neige toutes les autres montagnes de
l'île.
Elles ont l'air de naines, ces grandes montagnes, au-dessous de lui; et
lui-même il semble bas, tant il est large et pesant. Pour comprendre les
dimensions de ce lourd géant, il faut le voir de la pleine mer.
À gauche, se montrent les rives montueuses de la Calabre, et le détroit
de Messine s'ouvre comme l'embouchure d'un fleuve. On y pénètre pour
entrer bientôt dans le port.
La ville n'a rien d'intéressant. On prend, dès le jour même, le chemin
de fer pour Catane. Il suit une côte admirable, contourne des golfes
bizarres que peuplent, au fond des baies, au bord des sables, de petits
villages blancs. Voici Taormine.
Un homme n'aurait à passer qu'un jour en Sicile et demanderait: «Que
faut-il y voir?»--Je lui répondrais sans hésiter: «Taormine.»
Ce n'est rien qu'un paysage, mais un paysage où l'on trouve tout ce qui
semble fait sur la terre pour séduire les yeux, l'esprit et
l'imagination.
Le village est accroché sur une grande montagne, comme s'il eût roulé du
sommet, mais on ne fait que le traverser, bien qu'il contienne quelques
jolis restes du Passé, et l'on va au théâtre grec, pour y voir coucher
le soleil.
J'ai dit, en parlant du théâtre de Ségeste, que les Grecs savaient
choisir, en décorateurs incomparables, le lieu unique où devait être
construit le théâtre, cet endroit fait pour le bonheur des sens
artistes.
Celui de Taormine est si merveilleusement placé qu'il ne doit pas
exister, par le monde entier, un autre point comparable. Quand on a
pénétré dans l'enceinte, visité la scène, la seule qui soit parvenue
jusqu'à nous en bon état de conservation, on gravit les gradins éboulés
et couverts d'herbe, destinés autrefois au public, et qui pouvaient
contenir 35,000 spectateurs, et on regarde.
On voit d'abord la ruine, triste, superbe, écroulée, où restent debout,
toutes blanches encore, de charmantes colonnes de marbre coiffées de
leurs chapiteaux; puis, par-dessus les murs, on aperçoit au-dessous de
soi la mer à perte de vue, la rive qui s'en va jusqu'à l'horizon, semée
de rochers énormes, bordée de sables dorés, et peuplée de villages
blancs; puis à droite, au-dessus de tout, dominant tout, emplissant la
moitié du ciel de sa masse, l'Etna couvert de neige, et qui fume,
là-bas.
Où sont donc les peuples qui sauraient, aujourd'hui, faire des choses
pareilles? Où sont donc les hommes qui sauraient construire pour
l'amusement des foules des édifices comme celui-ci?
Ces hommes-là, ceux d'autrefois, avaient une, âme et des yeux qui ne
ressemblaient point aux nôtres, et dans leurs veines, avec leur sang,
coulait quelque chose de disparu: l'amour et l'admiration du Beau.
Mais nous repartons vers Catane, d'où je veux gravir le volcan.
De temps en temps, entre deux monts, on l'aperçoit coiffé d'un nuage
immobile de vapeurs sorties du cratère.
Partout, autour de nous, le sol est brun, d'une couleur de bronze. Le
train court sur un rivage de lave.
Le monstre est loin, pourtant, à 36 ou 40 kilomètres, peut-être. On
comprend alors combien il est énorme. De sa gueule noire et démesurée,
il a vomi, de temps en temps, un flot brillant de bitume qui, coulant
sur ses pentes douces ou rapides, comblant des vallées, ensevelissant
des villages, noyant des hommes comme un fleuve, est venu s'éteindre
dans la mer en la refoulant devant lui. Ils ont fait des falaises, des
montagnes, des ravins, ces flots lents, pâteux et rouges, et, devenus
sombres en se durcissant, ils ont étendu, tout autour de l'immense
volcan, un pays noir et bizarre, crevassé, bosselé, tortueux,
invraisemblable, dessiné par le hasard des éruptions et la fantaisie
effrayante des laves chaudes.
Quelquefois, l'Etna demeure tranquille pendant des siècles, soufflant
seulement dans le ciel la fumée pesante de son cratère. Alors, sous les
pluies et sous le soleil, les laves des anciennes coulées se
pulvérisent, deviennent une sorte de cendre, de terre sablonneuse et
noire, où poussent des oliviers, des orangers, des citronniers, des
grenadiers, des vignes, des récoltes.
Rien de plus vert, de plus joli, de plus charmant que Aci-Reale, au
milieu d'un bois d'orangers et d'oliviers. Puis, parfois, à travers les
arbres, on aperçoit de nouveau un large flot noir qui a résisté au
temps, qui a gardé les formes de tous les bouillonnements, des contours
extraordinaires, des apparences de bêtes enlacées, de membres tordus.
Voici Catane, une vaste et belle ville, construite entièrement sur la
lave. Des fenêtres du Grand-Hôtel nous découvrons toute la cime de
l'Etna.
Avant d'y monter, écrivons en quelques lignes son histoire.
Les anciens en faisaient l'atelier de Vulcain. Pindare décrit l'éruption
de 476, mais Homère ne le mentionne pas comme volcan. Il avait
cependant forcé déjà, avant l'époque historique, les Sicanes à fuir loin
de lui. On connaît environ 80 éruptions.
Les plus violentes furent celles de 396, 126, et 122 avant J.-C., puis
celles de 1169, 1329, 1537, et, surtout, celle de 1669, qui chassa de
leurs habitations plus de 27,000 personnes et en fit périr un grand
nombre.
C'est alors que sortirent brusquement de terre deux hautes montagnes,
les monts Rossi.
En 1693, une éruption, accompagnée d'un terrible tremblement de terre,
détruisit 40 villes environ et ensevelit sous les décombres près de
100,000 personnes. En 1755, une autre éruption causa de nouveaux,
d'épouvantables ravages. Celles de 1792,1843,1852,1865,1874, 1879 et
1882 furent également violentes et meurtrières. Tantôt les laves
s'élancent du grand cratère; tantôt elles s'ouvrent des issues de 59 à
60 mètres de large sur les flancs de la montagne et s'échappent de ces
crevasses en coulant vers la plaine.
Le 26 mai 1879, la lave, sortie d'abord du cratère de 1874, a jailli
bientôt d'un nouveau cône de 170 mètres de haut, soulevé, sous leur
effort, à une altitude de 2,450 mètres environ. Elle est descendue
rapidement, traversant la route de Linguaglossa à Rondazzo, et s'est
arrêtée près de la rivière d'Alcantara. La superficie de cette coulée
est de 22,860 hectares, bien que l'éruption n'ait pas duré plus de dix
jours.
Pendant ce temps, le cratère du sommet lançait seulement des vapeurs
épaisses, du sable et des cendres.
Grâce à l'excessive complaisance de M. Ragusa, membre du Club Alpin, et
propriétaire du Grand-Hôtel, nous avons fait, avec une extrême facilité,
l'ascension de ce volcan, ascension un peu fatigante, mais nullement
périlleuse.
Une voiture nous conduisit d'abord à Nicolosi, à travers des champs et
des jardins pleins d'arbres poussés dans la lave pulvérisée. De temps en
temps, on traverse d'énormes coulées que coupe l'entaille de la route,
et partout le sol est noir.
Après trois heures de marche et de montée douce, on arrive au dernier
village au pied de l'Etna, Nicolosi, situé déjà à 700 mètres d'altitude
et à 14 kilomètres de Catane.
Là, on laisse la voiture pour prendre des guides, des mulets, des
couvertures, des bas et des gants de laine, et on repart.
Il est quatre heures de l'après-midi. L'ardent soleil des pays
orientaux tombe sur cette terre étrange, la chauffe et la brûle.
Les bêtes vont lentement, d'un pas accablé, dans la poussière qui
s'élève autour d'elles comme un nuage. La dernière, qui porte les
paquets et les provisions, s'arrête à tout instant, semble désolée par
la nécessité de refaire, encore une fois, ce voyage inutile et pénible.
Autour de nous, maintenant, ce sont des vignes, des vignes plantées dans
la lave, les unes jeunes, les autres vieilles. Puis voici une lande, une
lande de lave couverte de genêts fleuris, une lande d'or; puis nous
traversons l'énorme coulée de 1882; et nous demeurons effarés devant ce
fleuve immense, noir et immobile, devant ce fleuve bouillonnant et
pétrifié, venu de là-haut, du sommet qui fume, si loin, si loin, à 20
kilomètres environ. Il a suivi des vallées, contourné des pics, traversé
des plaines, ce fleuve; et le voici à présent près de nous, arrêté
soudain dans sa marche quand sa source de feu s'est tarie.