répond avec dégoût: «N'allez pas voir cette horreur. C'est une chose
affreuse, sauvage, qui ne tardera pas à disparaître, heureusement.
D'ailleurs, on n'enterre plus là dedans depuis plusieurs années.».
Il est difficile d'obtenir des renseignements plus détaillés et plus
précis, tant la plupart des Siciliens semblent éprouver d'horreur pour
ces extraordinaires catacombes.
Voici pourtant ce que je finis par apprendre. La terre, sur laquelle est
bâti le couvent des Capucins, possède la singulière propriété d'activer
si fort la décomposition de la chair morte, qu'en un an, il ne reste
plus rien sur les os, qu'un peu de peau noire séchée, collée, et qui
garde, parfois, les poils de la barbe et des joues.
On enferme donc les cercueils en de petits caveaux latéraux qui
contiennent chacun huit ou dix trépassés, et, l'année finie, on ouvre la
bière d'où l'on retire la momie, momie effroyable, barbue, convulsée,
qui semble hurler, qui semble travaillée par d'horribles douleurs. Puis,
on la suspend dans une des galeries principales, où la famille vient la
visiter de temps en temps. Les gens qui voulaient être conservés par
cette méthode de séchage le demandaient avant leur mort, et ils
resteront éternellement alignés sous ces voûtes sombres, à la façon des
objets qu'on garde dans les musées, moyennant une rétribution annuelle
versée par les parents. Si les parents cessent de payer, on enfouit tout
simplement le défunt, à la manière ordinaire.
J'ai voulu visiter, aussitôt, cette sinistre collection de trépassés.
À la porte d'un petit couvent d'aspect modeste, un vieux capucin, en
robe brune, me reçoit et il me précède sans dire un mot, sachant bien ce
que veulent voir les étrangers qui viennent en ce lieu.
Nous traversons une pauvre chapelle, et nous descendons lentement un
large escalier de pierre. Et, tout à coup, j'aperçois devant nous une
immense galerie, large et haute, dont les murs portent tout un peuple de
squelettes habillés d'une façon bizarre et grotesque. Les uns sont
pendus en l'air côte à côte, les autres couchés sur cinq tablettes de
pierre, superposées depuis le sol jusqu'au plafond. Une ligne de morts
est debout par terre, une ligne compacte, dont les têtes affreuses
semblent parler. Les unes sont rongées par des végétations hideuses qui
déforment davantage encore les mâchoires et les os, les autres ont gardé
leurs cheveux, d'autres un bout de moustache, d'autres une mèche de
barbe.
Celles-ci regardent en l'air de leurs yeux vides, celles-là en bas; en
voici qui semblent rire atrocement, en voilà qui sont tordues par la
douleur, toutes paraissent affolées par une épouvante surhumaine.
Et ils sont vêtus, ces morts, ces pauvres morts hideux et ridicules,
vêtus par leur famille qui les a tirés du cercueil pour leur faire
prendre place dans cette effrayante assemblée. Ils ont, presque tous,
des espèces de robes noires dont le capuchon parfois est ramené sur la
tête. Mais il en est qu'on a voulu habiller plus somptueusement; et le
misérable squelette, coiffé d'un bonnet grec à broderies et enveloppé
d'une robe de chambre de rentier riche, étendu sur le dos, semble dormir
d'un sommeil terrifiant et comique.
Une pancarte d'aveugle, pendue à leur cou, porte leur nom et la date de
leur mort. Ces dates font passer des frissons dans les os. On lit:
1880-1881-1882.
Voici donc un homme, ce qui était un homme, il y a huit ans? Cela
vivait, riait, parlait, mangeait, buvait, était plein de joie et
d'espoir. Et le voilà! Devant cette double ligne d'êtres innommables, des
cercueils et des caisses sont entassés, des cercueils de luxe en bois
noir, avec des ornements de cuivre et de petits carreaux pour voir
dedans. On croirait que ce sont des malles, des valises de sauvages
achetées en quelque bazar par ceux qui partent pour le grand voyage,
comme on aurait dit autrefois.
Mais d'autres galeries s'ouvrent à droite et à gauche, prolongeant
indéfiniment cet immense cimetière souterrain.
Voici les femmes, plus burlesques encore que les hommes, car on les a
parées avec coquetterie. Les têtes vous regardent, serrées en des
bonnets à dentelles et à rubans, d'une blancheur de neige autour de ces
visages noirs, pourris, rongés par l'étrange travail de la terre. Les
mains, pareilles à des racines d'arbres coupées, sortent des manches de
la robe neuve, et les bas semblent vides qui enferment les os des
jambes. Quelquefois le mort ne porte que des souliers, de grands, grands
souliers pour ces pauvres pieds secs.
Voici les jeunes filles, les hideuses jeunes filles, en leur parure
blanche, portant autour du front une couronne de métal, symbole de
l'innocence. On dirait des vieilles, très vieilles, tant elles
grimacent. Elles ont seize ans, dix-huit ans, vingt ans. Quelle horreur!
Mais nous arrivons dans une galerie pleine de petits cercueils de
verre--ce sont les enfants. Les os, à peine durs, n'ont pas pu résister.
Et on ne sait pas bien ce qu'on voit, tant ils sont déformés, écrasés et
affreux, les misérables gamins. Mais les larmes vous montent aux yeux,
car les mères les ont vêtus avec les petits costumes qu'ils portaient
aux derniers jours de leur vie. Et elles viennent les revoir ainsi,
leurs enfants!
Souvent, à côté du cadavre, est suspendue une photographie qui le montre
tel qu'il était, et rien n'est plus saisissant, plus terrifiant que ce
contraste, que ce rapprochement, que les idées éveillées en nous par
cette comparaison.
Nous traversons une galerie plus sombre, plus basse, qui semble réservée
aux pauvres. Dans un coin noir, ils sont une vingtaine ensemble,
suspendus sous une lucarne, qui leur jette l'air du dehors par grands
souffles brusques. Ils sont vêtus d'une sorte de toile noire nouée aux
pieds et au cou, et penchés les uns sur les autres. On dirait qu'ils
grelottent, qu'ils veulent se sauver, qu'ils crient: «Au secours!» On
croirait l'équipage noyé de quelque navire, battu encore par le vent,
enveloppé de la toile brune et goudronnée que les matelots portent dans
les tempêtes, et toujours secoués par la terreur du dernier instant
quand la mer les a saisis.
Voici le quartier des prêtres. Une grande galerie d'honneur! Au premier
regard, ils semblent plus terribles à voir que les autres, couverts
ainsi de leurs ornements sacrés noirs, rouges et violets. Mais en les
considérant l'un après l'autre, un rire nerveux et irrésistible vous
saisit devant leurs attitudes bizarres et sinistrement comiques. En
voici qui chantent; en voilà qui prient. On leur a levé la tête et
croisé les mains. Ils sont coiffés de la barrette de l'officiant qui,
posée au sommet de leur front décharné, tantôt se penche sur l'oreille
d'une façon badine, tantôt leur tombe jusqu'au nez. C'est le carnaval de
la mort, que rend plus burlesque la richesse dorée des costumes
sacerdotaux.
De temps en temps, paraît-il, une tête roule à terre, les attaches du
cou ayant été rongées par les souris. Des milliers de souris vivent dans
ce charnier humain.
On me montre un homme mort en 1882. Quelques mois auparavant gai et
bien portant, il était venu choisir sa place, accompagné d'un ami: «Je
serai là,» disait-il, et il riait.
L'ami revient seul maintenant et regarde pendant des heures entières le
squelette immobile, debout à l'endroit indiqué.
En certains jours de fête, les catacombes des Capucins sont ouvertes à
la foule. Un ivrogne s'endormit une fois en ce lieu et se réveilla au
milieu de la nuit. Il appela, hurla, éperdu d'épouvante, courut de tous
les côtés, cherchant à fuir. Mais personne ne l'entendit. On le trouva
au matin, tellement cramponné aux barreaux de la grille d'entrée, qu'il
fallut de longs efforts pour l'en détacher.
Il était fou.
Depuis ce jour, on a suspendu une grosse cloche près de la porte.
Après cette, sinistre visite, j'éprouvai le désir de voir des fleurs et
je me fis conduire à la villa Tasca, dont les jardins, situés au milieu
d'un bois d'orangers, sont pleins d'admirables plantes tropicales.
En revenant vers Palerme, je regardais, à ma gauche, une petite ville
vers le milieu d'un mont, et, sur le sommet, une ruine. Cette ville,
c'est Monreale, et cette ruine, Castellaccio, le dernier refuge où se
cachèrent les brigands siciliens, m'a-t-on dit.
Le maître poète Théodore de Banville a écrit un traité de prosodie
française, que devraient savoir par coeur tous ceux qui ont la
prétention de faire rimer deux mots ensemble. Un des chapitres de ce
livre excellent est intitulé: «Des licences poétiques»; on tourne la
page et on lit:
«Il n'y en a pas.»
Ainsi, quand on arrive en Sicile, on demande tantôt avec curiosité, et
tantôt avec inquiétude: «Où sont les brigands?» et tout le monde vous
répond: «Il n'y en a plus.»
Il n'y en a plus, en effet, depuis cinq ou six ans. Grâce à la
complicité cachée de quelques grands propriétaires dont ils servaient
souvent les intérêts et qu'ils rançonnaient souvent aussi, ils ont pu se
maintenir dans les montagnes de Sicile jusqu'à l'arrivée du général
Palavicini, qui commande encore à Palerme. Mais cet officier les a
pourchassés et traités avec tant d'énergie, que les derniers ont disparu
en peu de temps.
Il y a souvent, il est vrai, des attaques à main armée et des
assassinats dans ce pays; mais ce sont là des crimes communs, provenant
de malfaiteurs isolés et non de bandes organisées, comme jadis.
En somme, la Sicile est aussi sûre pour le voyageur que l'Angleterre, la
France, l'Allemagne ou l'Italie, et ceux qui désirent des aventures à la
Fra Diavolo devront aller les chercher ailleurs.
En vérité, l'homme est presque en sûreté partout, excepté dans les
grandes villes. Si on comptait les voyageurs arrêtés et dépouillés par
les bandits dans les contrées sauvages, ceux assassinés par les tribus
errantes du désert, et si on comparait les accidents arrivés dans les
pays réputés dangereux avec ceux qui ont lieu, en un mois, à Londres,
Paris ou New-York, on verrait combien sont innocentes les régions
redoutées.
Moralité: si vous recherchez les coups de couteau et les arrestations,
allez à Paris ou à Londres, mais ne venez pas en Sicile. On peut, en ce
pays, courir les routes, de jour et de nuit, sans escorte et sans armes;
on ne rencontre que des gens pleins de bienveillance pour l'étranger, à
l'exception de certains employés des postes et des télégraphes. Je dis
cela seulement pour ceux de Catane, d'ailleurs.
Donc, une des montagnes qui dominent Palerme porte à mi-hauteur une
petite ville célèbre par ses monuments anciens, Monreale; et c'est aux
environs de cette cité haut perchée qu'opéraient les derniers
malfaiteurs de l'île. On a conservé l'usage de placer des sentinelles
tout le long de la route qui y conduit. Veut-on, par là, rassurer ou
effrayer les voyageurs? Je l'ignore.
Les soldats, espacés à tous les détours du chemin, font penser à la
sentinelle légendaire du ministère de la guerre, en France. Depuis dix
ans, sans qu'on sût pourquoi, on plaçait chaque jour un soldat en
faction dans le corridor qui conduisait aux appartements du ministre,
avec mission d'éloigner du mur tous les passants. Or, un nouveau
ministre, d'esprit inquisiteur, succédant à cinquante autres qui avaient
passé sans étonnement devant le factionnaire, demanda la cause de cette
surveillance.
Personne ne put la lui dire, ni le chef du cabinet, ni les chefs de
bureau collés à leur fauteuil depuis un demi-siècle. Mais un huissier,
homme de souvenir, qui écrivait peut-être ses mémoires, se rappela qu'on
avait mis là un soldat, autrefois, parce qu'on venait de repeindre la
muraille et que la femme du ministre, non prévenue, y avait taché sa
robe. La peinture avait séché, mais la sentinelle était restée.
Ainsi les brigands ont disparu, mais les factionnaires demeurent sur la
route de Monreale. Elle tourne le long de la montagne, cette route, et
arrive enfin dans la ville, fort originale, fort colorée et fort
malpropre. Les rues en escaliers semblent pavées avec des dents
pointues. Les hommes ont la tête enveloppée d'un mouchoir rouge à la
manière espagnole.
Voici la cathédrale, grand monument, long de plus de cent mètres, en
forme de croix latine, avec trois absides et trois nefs, séparées par
dix-huit colonnes de granit oriental qui s'appuient sur une base en
marbre blanc et sur un socle carré en marbre _gris_. Le portail,
vraiment admirable, encadre de magnifiques portes de bronze, faites par
_Bonannus, civis Pisanus_.
L'intérieur de ce monument montre ce qu'on peut voir de plus complet, de
plus riche et de plus saisissant, comme décoration en mosaïque à fond
d'or.
Ces mosaïques, les plus grandes de Sicile, couvrent entièrement les murs
sur une surface de _six mille quatre cents mètres_. Qu'on se figure ces
immenses et superbes décorations mettant, en toute cette église,
l'histoire fabuleuse de l'Ancien Testament, du Messie et des Apôtres.
Sur le ciel d'or qui ouvre, tout autour des nefs, un horizon
fantastique, on voit se détacher, plus grands que nature, les prophètes
annonçant Dieu, et le Christ venu, et ceux qui vécurent autour de lui.
Au fond du choeur, une figure immense de Jésus, qui ressemble à François
Ier, domine l'église entière, semble l'emplir et l'écraser, tant est
énorme et puissante cette étrange image.
Il est à regretter que le plafond, détruit par un incendie, soit refait
de la façon la plus maladroite. Le ton criard des dorures et des
couleurs trop vives est des plus désagréables à l'oeil.
Tout près de la cathédrale, on entre dans le vieux cloître des
Bénédictins.
Que ceux qui aiment les cloîtres aillent se promener dans celui-là et
ils oublieront presque tous les autres vus avant lui.
Comment peut-on ne pas adorer les cloîtres, ces lieux tranquilles,
fermés et frais, inventés, semble-t-il, pour faire naître la pensée qui
coule des lèvres, profonde et claire, pendant qu'on va à pas lents sous
les longues arcades mélancoliques?
Comme elles paraissent bien créées pour engendrer la songerie, ces
allées de pierre, ces allées de menues colonnes enfermant un petit
jardin qui repose l'oeil sans l'égarer, sans l'entraîner, sans le
distraire.
Mais les cloîtres de nos pays ont parfois une sévérité un peu trop
monacale, un peu trop triste, même les plus jolis, comme celui de
Saint-Wandrille, en Normandie. Ils serrent le coeur et assombrissent
l'âme.
Qu'on aille visiter le cloître désolé de la chartreuse de la Verne, dans
les sauvages montagnes des Maures. Il donne froid jusque dans les
moelles.
Le merveilleux cloître de Monreale jette, au contraire, dans l'esprit
une telle sensation de grâce qu'on y voudrait rester presque
indéfiniment. Il est très grand, tout à fait carré, d'une élégance
délicate et jolie; et qui ne l'a point vu ne peut pas deviner ce qu'est
l'harmonie d'une colonnade. L'exquise proportion, l'incroyable sveltesse
de toutes ces légères colonnes, allant deux par deux, côte à côte,
toutes différentes, les unes vêtues de mosaïques, les autres nues;
celles-ci couvertes de sculptures d'une finesse incomparable, celles-là
ornées d'un simple dessin de pierre qui monte autour d'elles en
s'enroulant comme grimpe une plante, étonnent le regard, puis le
charment, l'enchantent, y engendrent cette joie artiste que les choses
d'un goût absolu font entrer dans l'âme par les yeux.
Ainsi que tous ces mignons couples de colonnettes, tous les chapiteaux,
d'un travail charmant, sont différents. Et on s'émerveille en même
temps, chose bien rare, de l'effet admirable de l'ensemble et de la
perfection du détail.
On ne peut regarder ce vrai chef-d'oeuvre de beauté gracieuse sans
songer aux vers de Victor Hugo sur l'artiste grec qui sut mettre
quelque chose de beau comme un sourire humain sur le profil des
Propylées.
Ce divin promenoir est enclos en de hautes murailles très vieilles, à
arcades ogivales; c'est là tout ce qui reste aujourd'hui du couvent.
La Sicile est la patrie, la vraie, la seule patrie des colonnades.
Toutes les cours intérieures des vieux palais et des vieilles maisons de
Palerme en renferment d'admirables, qui seraient célèbres ailleurs que
dans cette île si riche en monuments.
Le petit cloître de l'église San Giovanni degli Eremiti, une des plus
anciennes églises normandes de caractère oriental, bien que moins
remarquable que celui de Monreale, est encore bien supérieur à tout ce
que je connais de comparable.
En sortant du couvent, on pénètre dans le jardin, d'où l'on domine toute
la vallée pleine d'orangers en fleur. Un souffle continu monte de la
forêt embaumée, un souffle qui grise l'esprit et trouble les sens. Le
désir indécis et poétique qui hante toujours l'âme humaine, qui rôde
autour, affolant et insaisissable, semble sur le point de se réaliser.
Cette senteur vous enveloppant soudain, mêlant cette délicate sensation
des parfums à la joie artiste de l'esprit, vous jette pendant quelques
secondes dans un bien-être de pensée et de corps qui est presque du
bonheur.
Je lève les yeux vers la haute montagne dominant la ville et j'aperçois,
sur le sommet, la ruine que j'avais vue la veille. Un ami qui
m'accompagne interroge les habitants et on nous répond que ce vieux
château fut, en effet, le dernier refuge des brigands siciliens. Encore
aujourd'hui, presque personne ne monte jusqu'à cette antique forteresse,
nommée Castellaccio. On n'en connaît même guère le sentier, car elle est
sur une cime peu abordable. Nous y voulons aller. Un Palermitain, qui
nous fait les honneurs de son pays, s'obstine à nous donner un guide, et
ne pouvant en découvrir un qui lui semble sûr du chemin, s'adresse,
sans nous prévenir, au chef de la police.
Et bientôt un agent, dont nous ignorons la profession, commence à gravir
avec nous la montagne.
Mais il hésite lui-même et s'adjoint, en route, un compagnon, nouveau
guide qui conduira le premier. Puis, tous deux demandent des indications
aux paysans rencontrés, aux femmes qui passent en poussant un âne devant
elles. Un curé conseille enfin d'aller droit devant nous. Et nous
grimpons, suivis de nos conducteurs.
Le chemin devient presque impraticable. Il faut escalader des rochers,
s'enlever à la force des poignets. Et cela dure longtemps. Un soleil
ardent, un soleil d'Orient nous tombe d'aplomb sur la tête.
Nous atteignons enfin le faîte, au milieu d'un surprenant et superbe
chaos de pierres énormes qui sortent du sol, grises, chauves, rondes ou
pointues, et emprisonnent le château sauvage et délabré dans une étrange
armée de rocs s'étendant au loin, de tous les côtés, autour des murs.
La vue, de ce sommet, est une des plus saisissantes qu'on puisse
trouver. Tout autour du mont hérissé se creusent de profondes vallées
qu'enferment d'autres monts, élargissant, vers l'intérieur de la Sicile,
un horizon infini de pics et de cimes. En face de nous, la mer; à nos
pieds, Palerme. La ville est entourée par ce bois d'orangers qu'on nomme
la Conque d'or, et ce bois de verdure noire s'étend, comme une tache
sombre, au pied des montagnes grises, des montagnes rousses, qui
semblent brûlées, rongées et dorées par le soleil, tant elles sont nues
et colorées.
Un de nos guides a disparu. L'autre nous suit dans les ruines. Elles
sont d'une belle sauvagerie et fort vastes. On sent, en y pénétrant, que
personne ne les visite. Partout, le sol creusé sonne sous les pas; par
place, on voit l'entrée des souterrains. L'homme les examine avec
curiosité et nous dit que beaucoup de brigands ont vécu là dedans,
quelques années plus tôt. C'était là leur meilleur refuge, et le plus
redouté. Dès que nous voulons redescendre, le premier guide reparaît;
mais nous refusons ses services, et nous découvrons sans peine un
sentier fort praticable qui pourrait même être suivi par des femmes.
Les Siciliens semblent avoir pris plaisir à grossir et à multiplier les
histoires de bandits pour effrayer les étrangers; et, encore
aujourd'hui, on hésite à entrer dans cette île aussi tranquille que la
Suisse.
Voici une des dernières aventures à mettre au compte des rôdeurs
malfaisants. Je la garantis vraie.
Un entomologiste fort distingué de Palerme, M. Ragusa, avait découvert
un coléoptère qui fut longtemps confondu avec le _Polyphylla Olivieri_.
Or, un savant allemand, M. Kraatz, reconnaissant qu'il appartenait à une
espèce bien distincte, désira en posséder quelques spécimens et écrivit
à un de ses amis de Sicile, M. di Stephani, qui s'adressa à son tour à
M. Giuseppe Miraglia, pour le prier de lui capturer quelques-uns de ces
insectes. Mais ils avaient disparu de la côte. Juste à ce moment, M.
Lombardo Martorana, de Trapani, annonça à M. di Stephani qu'il venait de
saisir plus de cinquante polyphylla.
M. di Stephani s'empressa de prévenir M. Miraglia par la lettre
suivante:
«Mon cher Joseph,
«Le _Polyphylla Olivieri_, ayant eu connaissance de tes intentions
meurtrières, a pris une autre route et il est allé se réfugier sur la
côte de Trapani, où mon ami Lombarde en a déjà capturé plus de
cinquante individus.»
Ici, l'aventure prend des allures tragi-comiques d'une invraisemblance
épique.
À cette époque, les environs de Trapani étaient, parcourus, paraît-il,
par un brigand nommé Lombardo.
Or, M. Miraglia jeta au panier la lettre de son ami. Le domestique vida
le panier dans la rue, puis, le ramasseur d'ordures passa et porta dans
la plaine ce qu'il avait recueilli. Un paysan, voyant dans la campagne
un beau papier bleu à peine froissé, le ramassa et le mit dans sa poche,
par précaution ou par un besoin instinctif de lucre.
Plusieurs mois se passèrent, puis, cet homme, ayant été appelé à la
questure, laissa glisser cette lettre à terre. Un gendarme la saisit et
la présenta au juge qui tomba en arrêt sur les mots: _intentions
meurtrières, pris une autre roule, réfugiés, capturés, Lombardo_. Le
paysan fut emprisonné, interrogé, mis au secret. Il n'avoua rien. On le
garda et une enquête sévère fut ouverte. Les magistrats publièrent la
lettre suspecte, mais, comme ils avaient lu «Patrouilla Olivuri» au
lieu de «Polyphylla», les entomologistes ne s'émurent pas.
Enfin on finit par déchiffrer la signature de M. di Stephani, qui fut
appelé au tribunal. Ses explications ne furent pas admises. M. Míraglia,
cité à son tour, finit par éclaircir le mystère.
Le paysan était demeuré trois mois en prison.
Un des derniers brigands siciliens fut donc, en vérité, une espèce de
hanneton connu par les hommes de science sous le nom de _Polyphylla
Ragusa_.
Rien de moins dangereux aujourd'hui que de parcourir cette Sicile
redoutée, soit en voiture, soit à cheval, soit même à pied. Toutes les
excursions les plus intéressantes, d'ailleurs, peuvent être accomplies
presque entièrement en voiture. La première à faire est celle du temple
de Ségeste.
Tant de poètes ont chanté la Grèce que chacun de nous en porte l'image
en soi; chacun croit la connaître un peu, chacun l'aperçoit en songe
telle qu'il la désire.
Pour moi, la Sicile a réalisé ce rêve; elle m'a montré la Grèce; et
quand je pense à cette terre si artiste, il me semble que j'aperçois de
grandes montagnes aux lignes douces, aux lignes classiques, et, sur les
sommets, des temples, ces temples sévères, un peu lourds peut-être, mais
admirablement majestueux, qu'on rencontre partout dans cette île.
Tout le monde a vu Poestum et admiré les trois ruines superbes jetées
dans cette plaine nue que la mer continue au loin, et qu'enferme, de
l'autre côté, un large cercle de monts bleuâtres. Mais si le temple de
Neptune est plus parfaitement conservé et plus pur (on le dit) que les
temples de Sicile, ceux-ci sont placés en des paysages si merveilleux,
si imprévus, que rien au monde ne peut faire imaginer l'impression
qu'ils laissent à l'esprit.
Quand on quitte Palerme, on trouve d'abord le vaste bois d'orangers
qu'on nomme la Conque d'or; puis le chemin de fer suit le rivage, un
rivage de montagnes rousses et de rochers rouges. La voie enfin
s'incline vers l'intérieur de l'île et on descend à la station
d'Alcamo-Calatafimi.