ne peut-on les saisir et les emporter, quand ce ne serait que pour les
parer, leur dire qu'elles sont belles et les admirer! Qu'importe
qu'elles ne comprennent pas le mystère de notre exaltation, brutes comme
toutes les idoles, ensorcelantes comme elles, faites seulement pour être
aimées par des coeurs délirants, et fêtées par des mots dignes de leur
beauté!
Si j'avais le choix cependant entre la plus belle des créatures vivantes
et la femme peinte du Titien que huit jours plus tard je revoyais dans
la salle de la tribune à Florence, je prendrais la femme peinte du
Titien.
Florence, qui m'appelle comme la ville où j'aurais le plus aimé vivre
autrefois, qui a pour mes yeux et pour mon coeur un charme inexprimable,
m'attire encore presque sensuellement par cette image de femme couchée,
rêve prodigieux d'attrait charnel. Quand je songe à cette cité si pleine
de merveilles qu'on rentre à la fin des jours courbaturé d'avoir vu
comme un chasseur d'avoir marché, m'apparaît soudain lumineux, au milieu
des souvenirs qui jaillissent, cette grande toile longue, où se repose
cette grande femme au geste impudique, nue et blonde, éveillée et
calme.
Puis après elle, après cette évocation de toute la puissance séductrice
du corps humain, surgissent, douces et pudiques, des vierges: celles de
Raphaël d'abord. La Vierge au chardonneret, la Vierge du grand-duc, la
Vierge à la chaise, d'autres encore, celles des primitifs, aux traits
innocents, aux cheveux pâles, idéales et mystiques, et celles des
matériels, pleines de santé.
Quand on se promène non seulement dans cette ville unique, mais dans
tout ce pays, la Toscane, où les hommes de la Renaissance ont jeté des
chefs-d'oeuvre à pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut
l'âme exaltée et féconde, ivre de beauté, follement créatrice, de ces
générations secouées par un délire artiste. Dans les églises des petites
villes, où l'on va, cherchant à voir des choses qui ne sont point
indiquées au commun des errants, on découvre sur les murs, au fond des
choeurs, des peintures inestimables de ces grands maîtres modestes, qui
ne vendaient point leurs toiles dans les Amériques encore inexplorées,
et s'en allaient, pauvres, sans espoir de fortune, travaillant pour
l'art comme de pieux ouvriers.
Et cette race sans défaillance n'a rien laissé d'inférieur. Le même
reflet d'impérissable beauté, apparu sous le pinceau des peintres, sous
le ciseau des sculpteurs, s'agrandit en lignes de pierre sur la façade
des monuments. Les églises et leurs chapelles sont pleines de sculptures
de Lucca della Robbia, de Donatello, de Michel-Ange; leurs portes de
bronze sont par Bonannus ou Jean de Bologne.
Lorsqu'on arrive sur la piazza della Signoria, en face de la loggia dei
Lanzi, on aperçoit ensemble, sous le même portique, l'enlèvement des
Sabines, et Hercule terrassant le centaure Nessus, de Jean de Bologne;
Persée avec la tête de Méduse de Benvenuto Cellini; Judith et Holopherne
de Donatello. Il abritait aussi, il y a quelques années seulement, le
David de Michel-Ange.
Mais plus on est grisé, plus on est conquis par la séduction de ce
voyage dans une forêt d'oeuvres d'art, plus on se sent aussi envahi par
un bizarre sentiment de malaise qui se mêle bientôt à la joie de voir.
Il provient de l'étonnant contraste de la foule moderne si banale, si
ignorante de ce qu'elle regarde avec les lieux qu'elle habite. On sent
que l'âme délicate, hautaine et raffinée du vieux peuple disparu qui
couvrit ce sol de chefs-d'oeuvre, n'agite plus les têtes à chapeaux
ronds couleur chocolat, n'anime point les yeux indifférents, n'exalte
plus les désirs vulgaires de cette population sans rêves.
En revenant vers la côte, je me suis arrêté dans Pise, pour revoir aussi
la place du Dôme.
Qui pourra jamais expliquer le charme pénétrant et triste de certaines
villes presque défuntes.
Pise est une de celles-là. À peine entré dedans, on s'y sent à l'âme une
langueur mélancolique, une envie impuissante de partir et de rester, une
nonchalante envie de fuir et de goûter indéfiniment la douceur morne de
son air, de son ciel, de ses maisons, de ses rues qu'habite la plus
calme, la plus morne, la plus silencieuse des populations.
La vie semble sortie d'elle comme la mer qui s'en est éloignée,
enterrant son port jadis souverain, étendant une plaine et faisant
pousser une forêt entre la rive nouvelle et la ville abandonnée.
L'Arno la traverse de son cours jaune qui glisse, doucement onduleux,
entre deux hautes murailles supportant les deux principales promenades
bordées de maisons, jaunâtres aussi, d'hôtels et de quelques palais
modestes.
Seule, bâtie sur le quai même, coupant net sa ligne sinueuse, la petite
chapelle de Santa-Maria della Spina, appartenant au style français du
XIIIe siècle, dresse juste au-dessus de l'eau son profil ouvragé de
reliquaire. On dirait, à la voir ainsi au bord du fleuve, le mignon
lavoir gothique de la bonne Vierge, où les anges viennent laver, la
nuit, tous les oripeaux fripés des madones.
Mais par la via Santa Maria on va vers la place du Dôme.
Pour les hommes que touchent encore la beauté et la puissance mystiques
des monuments, il n'existe assurément rien sur la terre de plus
surprenant et de plus saisissant que cette vaste place herbeuse, cernée
par de hauts remparts qui emprisonnent, en leurs attitudes si diverses,
le Dôme, le Campo-Santo, le Baptistère et la Tour penchée.
Quand on arrive au bord de ce champ désert et sauvage, enfermé par de
vieilles murailles et où se dressent soudain devant les yeux ces quatre
grands êtres de marbre, si imprévus de profil, de couleur, de grâce
harmonieuse et superbe, on demeure interdit d'étonnement et troublé
d'admiration comme devant le plus rare et le plus grandiose spectacle
que l'art humain puisse offrir au regard.
Mais c'est le Dôme bientôt qui attire et garde toute l'attention par son
inexprimable harmonie, la puissance irrésistible de ses proportions et
la magnificence de sa façade.
C'est une basilique du XIe siècle de style toscan, toute en marbre
blanc avec des incrustations noires et de couleur. On n'éprouve point,
en face de cette perfection de l'architecture Romane-Italienne, la
stupeur qu'imposent à l'âme certaines cathédrales gothiques par leur
élévation hardie, l'élégance de leurs tours et de leurs clochetons,
toute la dentelle de pierre dont elles sont enveloppées, et cette
disproportion géante de leur taille avec leur pied.
Mais on demeure tellement surpris et captivé par les irréprochables
proportions, par le charme intraduisible des lignes, des formes et de la
façade décorée, en bas, de pilastres reliés par des arcades, en haut, de
quatre galeries de colonnettes plus petites d'étage en étage, que la
séduction de ce monument reste en nous comme celle d'un poème admirable,
comme une émotion trouvée.
Rien ne sert de décrire ces choses, il faut les voir, et les voir sur
leur ciel, sur ce ciel classique, d'un bleu spécial, où les nuages lents
et roulés à l'horizon en masses argentées, semblent copiés par la nature
sur les tableaux des peintres toscans. Car ces vieux artistes étaient
des réalistes, tout imprégnés de l'atmosphère italienne; et ceux-là
seulement demeurent de faux ouvriers d'art qui les ont imités sous le
soleil français.
Derrière la cathédrale, le Campanile, éternellement penché comme s'il
allait tomber, gêne ironiquement le sens de l'équilibre que nous portons
en nous, et en face d'elle le Baptistère arrondit sa haute coupole
conique devant la porte du Campo-Santo.
En ce cimetière antique dont les fresques sont classées comme des
peintures d'un intérêt capital, s'allonge un cloître délicieux, d'une
grâce pénétrante et triste, au milieu duquel deux antiques tilleuls
cachent sous leur robe de verdure une telle quantité de bois mort qu'ils
font aux souffles du vent un bruit étrange d'ossements heurtés.
Les jours passent. L'été touche à sa fin. Je veux visiter encore un pays
éloigné, où d'autres hommes ont laissé des souvenirs plus effacés, mais
éternels aussi. Ceux-là vraiment sont les seuls qui ont su doter leur
patrie d'une Exposition universelle qu'on reviendra voir dans toute la
suite des siècles.
LA SICILE
* * * * *
On est convaincu, en France, que la Sicile est un pays sauvage,
difficile et même dangereux à visiter. De temps en temps, un voyageur,
qui passe pour un audacieux, s'aventure jusqu'à Palerme, et il revient
en déclarant que c'est une ville très intéressante. Et voilà tout. En
quoi Palerme et la Sicile tout entière sont-elles intéressantes? On ne
le sait pas au juste chez nous. À la vérité, il n'y a là qu'une question
de mode. Cette île, perle de la Méditerranée, n'est point au nombre des
contrées qu'il est d'usage de parcourir, qu'il est de bon goût de
connaître, qui font partie, comme l'Italie, de l'éducation d'un homme
bien élevé.
À deux points de vue, cependant, la Sicile devrait attirer les
voyageurs, car ses beautés naturelles et ses beautés artistiques sont
aussi particulières que remarquables. On sait combien est fertile et
mouvementée cette terre, qui fut appelée le grenier de l'Italie, que
tous les peuples envahirent et possédèrent l'un après l'autre, tant fut
violente leur envie de la posséder, qui fit se battre et mourir tant
d'hommes, comme une belle fille ardemment désirée. C'est, autant que
l'Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l'air, au printemps,
n'est qu'un parfum; et elle allume, chaque soir, au-dessus des mers, le
fanal monstrueux de l'Etna, le plus grand volcan d'Europe. Mais ce qui
fait d'elle, avant tout, une terre indispensable à voir et unique au
monde, c'est qu'elle est, d'un bout à l'autre, un étrange et divin musée
d'architecture.
L'architecture est morte aujourd'hui, en ce siècle encore artiste,
pourtant, mais qui semble avoir perdu le don de faire de la beauté avec
des pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le
sens de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre,
ne plus savoir que la seule proportion d'un mur peut donner à l'esprit
la même sensation de joie artistique, la même émotion secrète et
profonde qu'un chef-d'oeuvre de Rembrandt, de Velasquez ou de Véronèse.
La Sicile a eu le bonheur d'être possédée, tour à tour, par des peuples
féconds, venus tantôt du Nord et tantôt du Sud, qui ont couvert son
territoire d'oeuvres infiniment diverses, où se mêlent, d'une façon
inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est
né un art spécial, inconnu ailleurs, où domine l'influence arabe, au
milieu des souvenirs grecs, et même égyptiens, où les sévérités du style
gothique, apporté par les Normands, sont tempérées par la science
admirable de l'ornementation et de la décoration byzantines.
Et c'est un bonheur délicieux de rechercher, dans ces exquis monuments,
la marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu
d'Égypte, comme l'ogive lancéolée qu'apportèrent les Arabes, les voûtes
en relief, ou plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des
grottes marines, tantôt le pur ornement byzantin, ou les belles frises
gothiques qui éveillent soudain le souvenir des hautes cathédrales des
pays froids, dans ces églises un peu basses, construites aussi par des
princes normands.
Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu'appartenant à des
époques et à des germes différents, un même caractère, une même nature,
on peut dire qu'ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais
siciliens, on peut affirmer qu'il existe un art sicilien et un style
sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurément le plus
charmant, le plus varié, le plus coloré et le plus rempli d'imagination
de tous les styles d'architecture.
C'est également en Sicile qu'on retrouve les plus magnifiques et les
plus complets échantillons de l'architecture grecque antique, au milieu
de paysages incomparablement beaux.
La traversée la plus facile est celle de Naples à Palerme. On demeure
surpris, en quittant le bateau, par le mouvement et la gaieté de cette
grande ville de 250,000 habitants, pleine de boutiques et de bruit,
moins agitée que Naples, bien que tout aussi vivante. Et d'abord, on
s'arrête devant la première charrette aperçue. Ces charrettes, de
petites boîtes carrées haut perchées sur des roues jaunes, sont décorées
de peintures naïves et bizarres qui représentent des faits historiques
ou particuliers, des aventures de toute espèce, des combats, des
rencontres de souverains, mais, surtout, les batailles de Napoléon Ier
et des Croisades. Une singulière découpure de bois et de fer les
soutient sur l'essieu; et les rayons de leurs roues sont ouvragés aussi.
La bête qui les traîne porte un pompon sur la tête et un, autre au
milieu du dos, et elle est vêtue d'un harnachement coquet et coloré,
chaque morceau de cuir étant garni d'une sorte de laine rouge et de
menus grelots. Ces voitures peintes passent par les rues, drôles et
différentes, attirent l'oeil et l'esprit, se promènent comme des rébus
qu'on cherche toujours à deviner.
La forme de Palerme est très particulière. La ville, couchée au milieu
d'un vaste cirque de montagnes nues, d'un gris bleu nuancé parfois de
rouge, est divisée en quatre parties par deux grandes rues droites qui
se coupent en croix au milieu. De ce carrefour, on aperçoit, par trois
côtés, la montagne, là-bas, au bout de ces immenses corridors de
maisons, et, par le quatrième, on voit la mer, une tache bleue, d'un
bleu cru, qui semble tout près, comme si la ville était tombée dedans!
Un désir hantait mon esprit en ce jour d'arrivée. Je voulus voir la
chapelle Palatine, qu'on m'avait dit être la merveille des merveilles.
La chapelle Palatine, la plus belle qui soit au monde, le plus
surprenant bijou religieux rêvé par la pensée humaine et exécuté par des
mains d'artiste, est enfermée dans la lourde construction du
Palais-Royal, ancienne forteresse construite par les Normands.
Cette chapelle n'a point de dehors. On entre dans le palais, où l'on est
frappé tout d'abord par l'élégance de la cour intérieure entourée de
colonnes. Un bel escalier à retours droits fait une perspective d'un
grand effet inattendu. En face de la porte d'entrée, une autre porte,
crevant le mur du Palais et donnant sur la campagne lointaine, ouvre,
soudain, un horizon étroit et profond, semble jeter l'esprit dans des
pays infinis et dans des songes illimités, par ce trou cintré qui prend
l'oeil et l'emporte irrésistiblement vers la cime bleue du mont aperçu
là-bas, si loin, si loin, au-dessus d'une immense plaine d'orangers.
Quand on pénètre dans la chapelle, on demeure d'abord saisi comme en
face d'une chose surprenante dont on subit la puissance avant de l'avoir
comprise. La beauté colorée et calme, pénétrante et irrésistible de
cette petite église qui est le plus absolu chef-d'oeuvre imaginable,
vous laisse immobile devant ces murs couverts d'immenses mosaïques à
fond d'or, luisant d'une clarté douce et éclairant le monument entier
d'une lumière sombre, entraînant aussitôt la pensée en des paysages
bibliques et divins où l'on voit, debout dans un ciel de feu, tous ceux
qui furent mêlés à la vie de l'Homme-Dieu.
Ce qui fait si violente l'impression produite par ces monuments
siciliens, c'est que l'art de la décoration y est plus saisissant au
premier coup d'oeil que l'art de l'architecture.
L'harmonie des lignes et des proportions n'est qu'un cadre à l'harmonie
des nuances.
On éprouve, en entrant dans nos cathédrales gothiques, une sensation
sévère, presque triste. Leur grandeur est imposante, leur majesté
frappe, mais ne séduit pas. Ici, on est conquis, ému, par ce quelque
chose de presque sensuel que la couleur ajoute à la beauté des formes.
Les hommes, qui conçurent et exécutèrent ces églises lumineuses et
sombres pourtant, avaient certes une idée tout autre du sentiment
religieux que les architectes des cathédrales allemandes ou françaises;
et leur génie spécial s'inquiéta, surtout, de faire entrer le jour dans
ces nefs si merveilleusement décorées, de façon qu'on ne le sentit pas,
qu'on ne le vît point, qu'il s'y glissât, qu'il effleurât seulement les
murs, qu'il y produisit des effets mystérieux et charmants, et que la
lumière semblât venir des murailles elles-mêmes, des grands ciels d'or
peuplés d'apôtres.
La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II, dans le
style gothique normand, est une petite basilique à trois nefs. Elle n'a
que 33 mètres de long et 13 mètres de large, c'est donc un joujou, un
bijou de basilique.
Deux lignes d'admirables colonnes de marbre, toutes différentes
dérouleur, conduisent sous la coupole, d'où vous regarde un Christ
colossal, entouré d'anges aux ailes déployées. La mosaïque, qui forme le
fond de la chapelle latérale de gauche, est un saisissant tableau. Elle
représente saint Jean prêchant dans le désert. On dirait un Puvis de
Chavannes plus coloré, plus puissant, plus naïf, moins voulu, fait dans
des temps de foi violente par un artiste inspiré. L'apôtre parle à
quelques personnes. Derrière lui, le désert, et, tout au fond, quelques
montagnes bleuâtres, de ces montagnes aux lignes douces et perdues dans
une bruine, que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru l'Orient.
Au-dessus du saint, autour du saint, derrière le saint, un ciel d'or, un
vrai ciel de miracle où Dieu semble présent.
En revenant vers la porte de sortie, on s'arrête sous la chaire, un
simple carré de marbre roux, entouré d'une frise de marbre blanc
incrustée de menues mosaïques, et porté sur quatre colonnes finement
ouvragées. Et on s'émerveille de ce que peut faire le goût, le goût pur
d'un artiste, avec si peu de chose.
Tout l'effet admirable de ces églises vient, d'ailleurs, du mélange et
de l'opposition des marbres et des mosaïques. C'est là leur marque
caractéristique. Tout le bas des murs, blanc et orné seulement de petits
dessins, de fines broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par
le parti pris de simplicité, la richesse colorée des larges sujets qui
couvrent le dessus.
Mais on découvre même dans ces menues broderies, qui courent comme des
dentelles de couleur sur la muraille inférieure, des choses délicieuses,
grandes comme le fond de la main: ainsi deux paons qui, croisant leurs
becs, portent une croix.
On retrouve dans plusieurs églises de Palerme ce même genre de
décoration. Les mosaïques de la Martorana sont même, peut-être, d'une
exécution plus remarquable que celles de la chapelle Palatine, mais on
ne peut rencontrer, dans aucun monument, l'ensemble merveilleux qui
rend unique ce chef-d'oeuvre divin.
Je reviens lentement à l'hôtel des Palmes, qui possède un des plus beaux
jardins de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de
plantes énormes et bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte
en quelques instants les aventures de l'année, puis il remonte aux
histoires des années passées, et il dit, dans une phrase: «C'était au
moment où Wagner habitait ici.»
Je m'étonne: «Comment ici, dans cet hôtel?
--Mais oui. C'est ici qu'il a écrit les dernières notes de _Parsifal_ et
qu'il en a corrigé les épreuves.»
Et j'apprends que l'illustre maître allemand a passé à Palerme un hiver
tout entier, et qu'il a quitté cette ville quelques mois seulement avant
sa mort. Comme partout, il a montré ici son caractère intolérable, son
invraisemblable orgueil, et il a laissé le souvenir du plus insociable
des hommes.
J'ai voulu voir l'appartement occupé par ce musicien génial, car il me
semblait qu'il avait dû y mettre quelque chose de lui, et que je
retrouverais un objet qu'il aimait, un siège préféré, la table où il
travaillait, un signe quelconque indiquant son passage, la trace d'une
manie ou la marque d'une habitude.
Je ne vis rien d'abord qu'un bel appartement d'hôtel. On m'indiqua les
changements qu'il y avait apportés, on me montra, juste au milieu de la
chambre, la place du grand divan où il entassait les tapis brillants et
brodés d'or.
Mais j'ouvris la porte de l'armoire à glace.
Un parfum délicieux et puissant s'envola comme la caresse d'une brise
qui aurait passé sur un champ de rosiers.
Le maître de l'hôtel qui me guidait me dit: «C'est là dedans qu'il
serrait son linge après l'avoir mouillé d'essence de roses. Cette odeur
ne s'en ira jamais maintenant.»
Je respirais cette haleine de fleurs, enfermée en ce meuble, oubliée là,
captive; et il me semblait y retrouver, en effet, quelque chose de
Wagner, dans ce souffle qu'il aimait, un peu de lui, un peu de son
désir, un peu de son âme, dans ce rien des habitudes secrètes et chères
qui font la vie intime d'un homme.
Puis je sortis pour errer par la ville.
Personne ne ressemble moins à un Napolitain qu'un Sicilien. Dans le
Napolitain du peuple, on trouve toujours trois quarts de polichinelle.
Il gesticule, s'agite, s'anime sans cause, s'exprime par les gestes
autant que par les paroles, mime tout ce qu'il dit, se montre toujours
aimable par intérêt, gracieux par ruse autant que par nature, et il
répond par des gentillesses aux compliments désagréables.
Mais, dans le Sicilien, on trouve déjà beaucoup de l'Arabe. Il en a la
gravité d'allure, bien qu'il tienne de l'Italien une grande vivacité
d'esprit. Son orgueil natal, son amour des titres, la nature de sa
fierté et la physionomie même de son visage le rapprochent aussi
davantage de l'Espagnol que de l'Italien. Mais, ce qui donne sans cesse,
dès qu'on pose le pied en Sicile, l'impression profonde de l'Orient,
c'est le timbre de voix, l'intonation nasale des crieurs des rues. On la
retrouve partout, la note aiguë de l'Arabe, cette note qui semble
descendre du front dans la gorge, tandis que, dans le Nord, elle monte
de la poitrine à la bouche. Et la chanson traînante, monotone et douce,
entendue en passant par la porte ouverte d'une maison, est bien la même,
par le rythme et l'accent, que celle chantée par le cavalier vêtu de
blanc qui guide les voyageurs à travers les grands espaces nus du
désert.
Au théâtre, par exemple, le Sicilien redevient tout à fait Italien et
il est fort curieux pour nous d'assister, à Rome, Naples ou Palerme, à
quelque représentation d'opéra.
Toutes les impressions du public éclatent, aussitôt qu'il les éprouve.
Nerveuse à l'excès, douée d'une oreille aussi délicate que sensible,
aimant à la folie la musique, la foule entière devient une sorte de bête
vibrante, qui sent et qui ne raisonne pas. En cinq minutes, elle
applaudit avec enthousiasme et siffle avec frénésie le même acteur; elle
trépigne de joie ou de colère, et si quelque note fausse s'échappe de la
gorge du chanteur, un cri étrange, exaspéré, suraigu, sort de toutes les
bouches en même temps. Quand les avis sont partagés, les chut! et les
applaudissements se mêlent. Rien ne passe inaperçu de la salle attentive
et frémissante qui témoigne, à tout instant, son sentiment, et qui
parfois, saisie d'une colère soudaine, se met à hurler comme ferait une
ménagerie de bêtes féroces.
_Carmen_, en ce moment, passionne le peuple sicilien, et on entend, du
matin au soir, fredonner par les rues le fameux «Toréador».
La rue, à Palerme, n'a rien de particulier. Elle est large et belle dans
les quartiers riches, et ressemble, dans les quartiers pauvres, à
toutes les ruelles étroites, tortueuses et colorées des villes d'Orient.
Les femmes, enveloppées de loques de couleurs éclatantes, rouges, bleues
ou jaunes, causent devant leurs portes et vous regardent passer avec
leurs yeux noirs, qui brillent sous la forêt de leurs cheveux sombres.
Parfois, devant le bureau de la loterie officielle qui fonctionne en
permanence comme un service religieux et rapporte à l'État de gros
revenus, on assiste à une petite scène drôle et typique.
En face est la madone, dans sa niche, accrochée au mur, avec la lanterne
qui brille à ses pieds. Un homme sort du bureau, son billet de loterie à
la main, met un sou dans le tronc sacré qui ouvre sa petite bouche noire
devant la statue, puis il se signe avec le papier numéroté qu'il vient
de recommander à la Vierge, en l'appuyant d'une aumône.
On s'arrête, de place en place, devant les marchands des vues de Sicile,
et l'oeil tombe sur une étrange photographie qui représente un
souterrain plein de morts, de squelettes grimaçants bizarrement vêtus.
On lit dessous: «Cimetière des Capucins.»