Lorsqu'on rencontre, vêtues de haillons, des créatures semblables, que

ne peut-on les saisir et les emporter, quand ce ne serait que pour les

parer, leur dire qu'elles sont belles et les admirer! Qu'importe

qu'elles ne comprennent pas le mystère de notre exaltation, brutes comme

toutes les idoles, ensorcelantes comme elles, faites seulement pour être

aimées par des coeurs délirants, et fêtées par des mots dignes de leur

beauté!

Si j'avais le choix cependant entre la plus belle des créatures vivantes

et la femme peinte du Titien que huit jours plus tard je revoyais dans

la salle de la tribune à Florence, je prendrais la femme peinte du

Titien.

Florence, qui m'appelle comme la ville où j'aurais le plus aimé vivre

autrefois, qui a pour mes yeux et pour mon coeur un charme inexprimable,

m'attire encore presque sensuellement par cette image de femme couchée,

rêve prodigieux d'attrait charnel. Quand je songe à cette cité si pleine

de merveilles qu'on rentre à la fin des jours courbaturé d'avoir vu

comme un chasseur d'avoir marché, m'apparaît soudain lumineux, au milieu

des souvenirs qui jaillissent, cette grande toile longue, où se repose

cette grande femme au geste impudique, nue et blonde, éveillée et

calme.

Puis après elle, après cette évocation de toute la puissance séductrice

du corps humain, surgissent, douces et pudiques, des vierges: celles de

Raphaël d'abord. La Vierge au chardonneret, la Vierge du grand-duc, la

Vierge à la chaise, d'autres encore, celles des primitifs, aux traits

innocents, aux cheveux pâles, idéales et mystiques, et celles des

matériels, pleines de santé.

Quand on se promène non seulement dans cette ville unique, mais dans

tout ce pays, la Toscane, où les hommes de la Renaissance ont jeté des

chefs-d'oeuvre à pleines mains, on se demande avec stupeur ce que fut

l'âme exaltée et féconde, ivre de beauté, follement créatrice, de ces

générations secouées par un délire artiste. Dans les églises des petites

villes, où l'on va, cherchant à voir des choses qui ne sont point

indiquées au commun des errants, on découvre sur les murs, au fond des

choeurs, des peintures inestimables de ces grands maîtres modestes, qui

ne vendaient point leurs toiles dans les Amériques encore inexplorées,

et s'en allaient, pauvres, sans espoir de fortune, travaillant pour

l'art comme de pieux ouvriers.

Et cette race sans défaillance n'a rien laissé d'inférieur. Le même

reflet d'impérissable beauté, apparu sous le pinceau des peintres, sous

le ciseau des sculpteurs, s'agrandit en lignes de pierre sur la façade

des monuments. Les églises et leurs chapelles sont pleines de sculptures

de Lucca della Robbia, de Donatello, de Michel-Ange; leurs portes de

bronze sont par Bonannus ou Jean de Bologne.

Lorsqu'on arrive sur la piazza della Signoria, en face de la loggia dei

Lanzi, on aperçoit ensemble, sous le même portique, l'enlèvement des

Sabines, et Hercule terrassant le centaure Nessus, de Jean de Bologne;

Persée avec la tête de Méduse de Benvenuto Cellini; Judith et Holopherne

de Donatello. Il abritait aussi, il y a quelques années seulement, le

David de Michel-Ange.

Mais plus on est grisé, plus on est conquis par la séduction de ce

voyage dans une forêt d'oeuvres d'art, plus on se sent aussi envahi par

un bizarre sentiment de malaise qui se mêle bientôt à la joie de voir.

Il provient de l'étonnant contraste de la foule moderne si banale, si

ignorante de ce qu'elle regarde avec les lieux qu'elle habite. On sent

que l'âme délicate, hautaine et raffinée du vieux peuple disparu qui

couvrit ce sol de chefs-d'oeuvre, n'agite plus les têtes à chapeaux

ronds couleur chocolat, n'anime point les yeux indifférents, n'exalte

plus les désirs vulgaires de cette population sans rêves.

En revenant vers la côte, je me suis arrêté dans Pise, pour revoir aussi

la place du Dôme.

Qui pourra jamais expliquer le charme pénétrant et triste de certaines

villes presque défuntes.

Pise est une de celles-là. À peine entré dedans, on s'y sent à l'âme une

langueur mélancolique, une envie impuissante de partir et de rester, une

nonchalante envie de fuir et de goûter indéfiniment la douceur morne de

son air, de son ciel, de ses maisons, de ses rues qu'habite la plus

calme, la plus morne, la plus silencieuse des populations.

La vie semble sortie d'elle comme la mer qui s'en est éloignée,

enterrant son port jadis souverain, étendant une plaine et faisant

pousser une forêt entre la rive nouvelle et la ville abandonnée.

L'Arno la traverse de son cours jaune qui glisse, doucement onduleux,

entre deux hautes murailles supportant les deux principales promenades

bordées de maisons, jaunâtres aussi, d'hôtels et de quelques palais

modestes.

Seule, bâtie sur le quai même, coupant net sa ligne sinueuse, la petite

chapelle de Santa-Maria della Spina, appartenant au style français du

XIIIe siècle, dresse juste au-dessus de l'eau son profil ouvragé de

reliquaire. On dirait, à la voir ainsi au bord du fleuve, le mignon

lavoir gothique de la bonne Vierge, où les anges viennent laver, la

nuit, tous les oripeaux fripés des madones.

Mais par la via Santa Maria on va vers la place du Dôme.

Pour les hommes que touchent encore la beauté et la puissance mystiques

des monuments, il n'existe assurément rien sur la terre de plus

surprenant et de plus saisissant que cette vaste place herbeuse, cernée

par de hauts remparts qui emprisonnent, en leurs attitudes si diverses,

le Dôme, le Campo-Santo, le Baptistère et la Tour penchée.

Quand on arrive au bord de ce champ désert et sauvage, enfermé par de

vieilles murailles et où se dressent soudain devant les yeux ces quatre

grands êtres de marbre, si imprévus de profil, de couleur, de grâce

harmonieuse et superbe, on demeure interdit d'étonnement et troublé

d'admiration comme devant le plus rare et le plus grandiose spectacle

que l'art humain puisse offrir au regard.

Mais c'est le Dôme bientôt qui attire et garde toute l'attention par son

inexprimable harmonie, la puissance irrésistible de ses proportions et

la magnificence de sa façade.

C'est une basilique du XIe siècle de style toscan, toute en marbre

blanc avec des incrustations noires et de couleur. On n'éprouve point,

en face de cette perfection de l'architecture Romane-Italienne, la

stupeur qu'imposent à l'âme certaines cathédrales gothiques par leur

élévation hardie, l'élégance de leurs tours et de leurs clochetons,

toute la dentelle de pierre dont elles sont enveloppées, et cette

disproportion géante de leur taille avec leur pied.

Mais on demeure tellement surpris et captivé par les irréprochables

proportions, par le charme intraduisible des lignes, des formes et de la

façade décorée, en bas, de pilastres reliés par des arcades, en haut, de

quatre galeries de colonnettes plus petites d'étage en étage, que la

séduction de ce monument reste en nous comme celle d'un poème admirable,

comme une émotion trouvée.

Rien ne sert de décrire ces choses, il faut les voir, et les voir sur

leur ciel, sur ce ciel classique, d'un bleu spécial, où les nuages lents

et roulés à l'horizon en masses argentées, semblent copiés par la nature

sur les tableaux des peintres toscans. Car ces vieux artistes étaient

des réalistes, tout imprégnés de l'atmosphère italienne; et ceux-là

seulement demeurent de faux ouvriers d'art qui les ont imités sous le

soleil français.

Derrière la cathédrale, le Campanile, éternellement penché comme s'il

allait tomber, gêne ironiquement le sens de l'équilibre que nous portons

en nous, et en face d'elle le Baptistère arrondit sa haute coupole

conique devant la porte du Campo-Santo.

En ce cimetière antique dont les fresques sont classées comme des

peintures d'un intérêt capital, s'allonge un cloître délicieux, d'une

grâce pénétrante et triste, au milieu duquel deux antiques tilleuls

cachent sous leur robe de verdure une telle quantité de bois mort qu'ils

font aux souffles du vent un bruit étrange d'ossements heurtés.

Les jours passent. L'été touche à sa fin. Je veux visiter encore un pays

éloigné, où d'autres hommes ont laissé des souvenirs plus effacés, mais

éternels aussi. Ceux-là vraiment sont les seuls qui ont su doter leur

patrie d'une Exposition universelle qu'on reviendra voir dans toute la

suite des siècles.

LA SICILE

* * * * *

On est convaincu, en France, que la Sicile est un pays sauvage,

difficile et même dangereux à visiter. De temps en temps, un voyageur,

qui passe pour un audacieux, s'aventure jusqu'à Palerme, et il revient

en déclarant que c'est une ville très intéressante. Et voilà tout. En

quoi Palerme et la Sicile tout entière sont-elles intéressantes? On ne

le sait pas au juste chez nous. À la vérité, il n'y a là qu'une question

de mode. Cette île, perle de la Méditerranée, n'est point au nombre des

contrées qu'il est d'usage de parcourir, qu'il est de bon goût de

connaître, qui font partie, comme l'Italie, de l'éducation d'un homme

bien élevé.

À deux points de vue, cependant, la Sicile devrait attirer les

voyageurs, car ses beautés naturelles et ses beautés artistiques sont

aussi particulières que remarquables. On sait combien est fertile et

mouvementée cette terre, qui fut appelée le grenier de l'Italie, que

tous les peuples envahirent et possédèrent l'un après l'autre, tant fut

violente leur envie de la posséder, qui fit se battre et mourir tant

d'hommes, comme une belle fille ardemment désirée. C'est, autant que

l'Espagne, le pays des oranges, le sol fleuri dont l'air, au printemps,

n'est qu'un parfum; et elle allume, chaque soir, au-dessus des mers, le

fanal monstrueux de l'Etna, le plus grand volcan d'Europe. Mais ce qui

fait d'elle, avant tout, une terre indispensable à voir et unique au

monde, c'est qu'elle est, d'un bout à l'autre, un étrange et divin musée

d'architecture.

L'architecture est morte aujourd'hui, en ce siècle encore artiste,

pourtant, mais qui semble avoir perdu le don de faire de la beauté avec

des pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le

sens de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre,

ne plus savoir que la seule proportion d'un mur peut donner à l'esprit

la même sensation de joie artistique, la même émotion secrète et

profonde qu'un chef-d'oeuvre de Rembrandt, de Velasquez ou de Véronèse.

La Sicile a eu le bonheur d'être possédée, tour à tour, par des peuples

féconds, venus tantôt du Nord et tantôt du Sud, qui ont couvert son

territoire d'oeuvres infiniment diverses, où se mêlent, d'une façon

inattendue et charmante, les influences les plus contraires. De là est

né un art spécial, inconnu ailleurs, où domine l'influence arabe, au

milieu des souvenirs grecs, et même égyptiens, où les sévérités du style

gothique, apporté par les Normands, sont tempérées par la science

admirable de l'ornementation et de la décoration byzantines.

Et c'est un bonheur délicieux de rechercher, dans ces exquis monuments,

la marque spéciale de chaque art, de discerner tantôt le détail venu

d'Égypte, comme l'ogive lancéolée qu'apportèrent les Arabes, les voûtes

en relief, ou plutôt en pendentifs, qui ressemblent aux stalactites des

grottes marines, tantôt le pur ornement byzantin, ou les belles frises

gothiques qui éveillent soudain le souvenir des hautes cathédrales des

pays froids, dans ces églises un peu basses, construites aussi par des

princes normands.

Quand on a vu tous ces monuments qui ont, bien qu'appartenant à des

époques et à des germes différents, un même caractère, une même nature,

on peut dire qu'ils ne sont ni gothiques, ni arabes, ni byzantins, mais

siciliens, on peut affirmer qu'il existe un art sicilien et un style

sicilien, toujours reconnaissable, et qui est assurément le plus

charmant, le plus varié, le plus coloré et le plus rempli d'imagination

de tous les styles d'architecture.

C'est également en Sicile qu'on retrouve les plus magnifiques et les

plus complets échantillons de l'architecture grecque antique, au milieu

de paysages incomparablement beaux.

La traversée la plus facile est celle de Naples à Palerme. On demeure

surpris, en quittant le bateau, par le mouvement et la gaieté de cette

grande ville de 250,000 habitants, pleine de boutiques et de bruit,

moins agitée que Naples, bien que tout aussi vivante. Et d'abord, on

s'arrête devant la première charrette aperçue. Ces charrettes, de

petites boîtes carrées haut perchées sur des roues jaunes, sont décorées

de peintures naïves et bizarres qui représentent des faits historiques

ou particuliers, des aventures de toute espèce, des combats, des

rencontres de souverains, mais, surtout, les batailles de Napoléon Ier

et des Croisades. Une singulière découpure de bois et de fer les

soutient sur l'essieu; et les rayons de leurs roues sont ouvragés aussi.

La bête qui les traîne porte un pompon sur la tête et un, autre au

milieu du dos, et elle est vêtue d'un harnachement coquet et coloré,

chaque morceau de cuir étant garni d'une sorte de laine rouge et de

menus grelots. Ces voitures peintes passent par les rues, drôles et

différentes, attirent l'oeil et l'esprit, se promènent comme des rébus

qu'on cherche toujours à deviner.

La forme de Palerme est très particulière. La ville, couchée au milieu

d'un vaste cirque de montagnes nues, d'un gris bleu nuancé parfois de

rouge, est divisée en quatre parties par deux grandes rues droites qui

se coupent en croix au milieu. De ce carrefour, on aperçoit, par trois

côtés, la montagne, là-bas, au bout de ces immenses corridors de

maisons, et, par le quatrième, on voit la mer, une tache bleue, d'un

bleu cru, qui semble tout près, comme si la ville était tombée dedans!

Un désir hantait mon esprit en ce jour d'arrivée. Je voulus voir la

chapelle Palatine, qu'on m'avait dit être la merveille des merveilles.

La chapelle Palatine, la plus belle qui soit au monde, le plus

surprenant bijou religieux rêvé par la pensée humaine et exécuté par des

mains d'artiste, est enfermée dans la lourde construction du

Palais-Royal, ancienne forteresse construite par les Normands.

Cette chapelle n'a point de dehors. On entre dans le palais, où l'on est

frappé tout d'abord par l'élégance de la cour intérieure entourée de

colonnes. Un bel escalier à retours droits fait une perspective d'un

grand effet inattendu. En face de la porte d'entrée, une autre porte,

crevant le mur du Palais et donnant sur la campagne lointaine, ouvre,

soudain, un horizon étroit et profond, semble jeter l'esprit dans des

pays infinis et dans des songes illimités, par ce trou cintré qui prend

l'oeil et l'emporte irrésistiblement vers la cime bleue du mont aperçu

là-bas, si loin, si loin, au-dessus d'une immense plaine d'orangers.

Quand on pénètre dans la chapelle, on demeure d'abord saisi comme en

face d'une chose surprenante dont on subit la puissance avant de l'avoir

comprise. La beauté colorée et calme, pénétrante et irrésistible de

cette petite église qui est le plus absolu chef-d'oeuvre imaginable,

vous laisse immobile devant ces murs couverts d'immenses mosaïques à

fond d'or, luisant d'une clarté douce et éclairant le monument entier

d'une lumière sombre, entraînant aussitôt la pensée en des paysages

bibliques et divins où l'on voit, debout dans un ciel de feu, tous ceux

qui furent mêlés à la vie de l'Homme-Dieu.

Ce qui fait si violente l'impression produite par ces monuments

siciliens, c'est que l'art de la décoration y est plus saisissant au

premier coup d'oeil que l'art de l'architecture.

L'harmonie des lignes et des proportions n'est qu'un cadre à l'harmonie

des nuances.

On éprouve, en entrant dans nos cathédrales gothiques, une sensation

sévère, presque triste. Leur grandeur est imposante, leur majesté

frappe, mais ne séduit pas. Ici, on est conquis, ému, par ce quelque

chose de presque sensuel que la couleur ajoute à la beauté des formes.

Les hommes, qui conçurent et exécutèrent ces églises lumineuses et

sombres pourtant, avaient certes une idée tout autre du sentiment

religieux que les architectes des cathédrales allemandes ou françaises;

et leur génie spécial s'inquiéta, surtout, de faire entrer le jour dans

ces nefs si merveilleusement décorées, de façon qu'on ne le sentit pas,

qu'on ne le vît point, qu'il s'y glissât, qu'il effleurât seulement les

murs, qu'il y produisit des effets mystérieux et charmants, et que la

lumière semblât venir des murailles elles-mêmes, des grands ciels d'or

peuplés d'apôtres.

La chapelle Palatine, construite en 1132 par le roi Roger II, dans le

style gothique normand, est une petite basilique à trois nefs. Elle n'a

que 33 mètres de long et 13 mètres de large, c'est donc un joujou, un

bijou de basilique.

Deux lignes d'admirables colonnes de marbre, toutes différentes

dérouleur, conduisent sous la coupole, d'où vous regarde un Christ

colossal, entouré d'anges aux ailes déployées. La mosaïque, qui forme le

fond de la chapelle latérale de gauche, est un saisissant tableau. Elle

représente saint Jean prêchant dans le désert. On dirait un Puvis de

Chavannes plus coloré, plus puissant, plus naïf, moins voulu, fait dans

des temps de foi violente par un artiste inspiré. L'apôtre parle à

quelques personnes. Derrière lui, le désert, et, tout au fond, quelques

montagnes bleuâtres, de ces montagnes aux lignes douces et perdues dans

une bruine, que connaissent bien tous ceux qui ont parcouru l'Orient.

Au-dessus du saint, autour du saint, derrière le saint, un ciel d'or, un

vrai ciel de miracle où Dieu semble présent.

En revenant vers la porte de sortie, on s'arrête sous la chaire, un

simple carré de marbre roux, entouré d'une frise de marbre blanc

incrustée de menues mosaïques, et porté sur quatre colonnes finement

ouvragées. Et on s'émerveille de ce que peut faire le goût, le goût pur

d'un artiste, avec si peu de chose.

Tout l'effet admirable de ces églises vient, d'ailleurs, du mélange et

de l'opposition des marbres et des mosaïques. C'est là leur marque

caractéristique. Tout le bas des murs, blanc et orné seulement de petits

dessins, de fines broderies de pierre, fait ressortir puissamment, par

le parti pris de simplicité, la richesse colorée des larges sujets qui

couvrent le dessus.

Mais on découvre même dans ces menues broderies, qui courent comme des

dentelles de couleur sur la muraille inférieure, des choses délicieuses,

grandes comme le fond de la main: ainsi deux paons qui, croisant leurs

becs, portent une croix.

On retrouve dans plusieurs églises de Palerme ce même genre de

décoration. Les mosaïques de la Martorana sont même, peut-être, d'une

exécution plus remarquable que celles de la chapelle Palatine, mais on

ne peut rencontrer, dans aucun monument, l'ensemble merveilleux qui

rend unique ce chef-d'oeuvre divin.

Je reviens lentement à l'hôtel des Palmes, qui possède un des plus beaux

jardins de la ville, un de ces jardins de pays chauds, remplis de

plantes énormes et bizarres. Un voyageur, assis sur un banc, me raconte

en quelques instants les aventures de l'année, puis il remonte aux

histoires des années passées, et il dit, dans une phrase: «C'était au

moment où Wagner habitait ici.»

Je m'étonne: «Comment ici, dans cet hôtel?

--Mais oui. C'est ici qu'il a écrit les dernières notes de _Parsifal_ et

qu'il en a corrigé les épreuves.»

Et j'apprends que l'illustre maître allemand a passé à Palerme un hiver

tout entier, et qu'il a quitté cette ville quelques mois seulement avant

sa mort. Comme partout, il a montré ici son caractère intolérable, son

invraisemblable orgueil, et il a laissé le souvenir du plus insociable

des hommes.

J'ai voulu voir l'appartement occupé par ce musicien génial, car il me

semblait qu'il avait dû y mettre quelque chose de lui, et que je

retrouverais un objet qu'il aimait, un siège préféré, la table où il

travaillait, un signe quelconque indiquant son passage, la trace d'une

manie ou la marque d'une habitude.

Je ne vis rien d'abord qu'un bel appartement d'hôtel. On m'indiqua les

changements qu'il y avait apportés, on me montra, juste au milieu de la

chambre, la place du grand divan où il entassait les tapis brillants et

brodés d'or.

Mais j'ouvris la porte de l'armoire à glace.

Un parfum délicieux et puissant s'envola comme la caresse d'une brise

qui aurait passé sur un champ de rosiers.

Le maître de l'hôtel qui me guidait me dit: «C'est là dedans qu'il

serrait son linge après l'avoir mouillé d'essence de roses. Cette odeur

ne s'en ira jamais maintenant.»

Je respirais cette haleine de fleurs, enfermée en ce meuble, oubliée là,

captive; et il me semblait y retrouver, en effet, quelque chose de

Wagner, dans ce souffle qu'il aimait, un peu de lui, un peu de son

désir, un peu de son âme, dans ce rien des habitudes secrètes et chères

qui font la vie intime d'un homme.

Puis je sortis pour errer par la ville.

Personne ne ressemble moins à un Napolitain qu'un Sicilien. Dans le

Napolitain du peuple, on trouve toujours trois quarts de polichinelle.

Il gesticule, s'agite, s'anime sans cause, s'exprime par les gestes

autant que par les paroles, mime tout ce qu'il dit, se montre toujours

aimable par intérêt, gracieux par ruse autant que par nature, et il

répond par des gentillesses aux compliments désagréables.

Mais, dans le Sicilien, on trouve déjà beaucoup de l'Arabe. Il en a la

gravité d'allure, bien qu'il tienne de l'Italien une grande vivacité

d'esprit. Son orgueil natal, son amour des titres, la nature de sa

fierté et la physionomie même de son visage le rapprochent aussi

davantage de l'Espagnol que de l'Italien. Mais, ce qui donne sans cesse,

dès qu'on pose le pied en Sicile, l'impression profonde de l'Orient,

c'est le timbre de voix, l'intonation nasale des crieurs des rues. On la

retrouve partout, la note aiguë de l'Arabe, cette note qui semble

descendre du front dans la gorge, tandis que, dans le Nord, elle monte

de la poitrine à la bouche. Et la chanson traînante, monotone et douce,

entendue en passant par la porte ouverte d'une maison, est bien la même,

par le rythme et l'accent, que celle chantée par le cavalier vêtu de

blanc qui guide les voyageurs à travers les grands espaces nus du

désert.

Au théâtre, par exemple, le Sicilien redevient tout à fait Italien et

il est fort curieux pour nous d'assister, à Rome, Naples ou Palerme, à

quelque représentation d'opéra.

Toutes les impressions du public éclatent, aussitôt qu'il les éprouve.

Nerveuse à l'excès, douée d'une oreille aussi délicate que sensible,

aimant à la folie la musique, la foule entière devient une sorte de bête

vibrante, qui sent et qui ne raisonne pas. En cinq minutes, elle

applaudit avec enthousiasme et siffle avec frénésie le même acteur; elle

trépigne de joie ou de colère, et si quelque note fausse s'échappe de la

gorge du chanteur, un cri étrange, exaspéré, suraigu, sort de toutes les

bouches en même temps. Quand les avis sont partagés, les chut! et les

applaudissements se mêlent. Rien ne passe inaperçu de la salle attentive

et frémissante qui témoigne, à tout instant, son sentiment, et qui

parfois, saisie d'une colère soudaine, se met à hurler comme ferait une

ménagerie de bêtes féroces.

_Carmen_, en ce moment, passionne le peuple sicilien, et on entend, du

matin au soir, fredonner par les rues le fameux «Toréador».

La rue, à Palerme, n'a rien de particulier. Elle est large et belle dans

les quartiers riches, et ressemble, dans les quartiers pauvres, à

toutes les ruelles étroites, tortueuses et colorées des villes d'Orient.

Les femmes, enveloppées de loques de couleurs éclatantes, rouges, bleues

ou jaunes, causent devant leurs portes et vous regardent passer avec

leurs yeux noirs, qui brillent sous la forêt de leurs cheveux sombres.

Parfois, devant le bureau de la loterie officielle qui fonctionne en

permanence comme un service religieux et rapporte à l'État de gros

revenus, on assiste à une petite scène drôle et typique.

En face est la madone, dans sa niche, accrochée au mur, avec la lanterne

qui brille à ses pieds. Un homme sort du bureau, son billet de loterie à

la main, met un sou dans le tronc sacré qui ouvre sa petite bouche noire

devant la statue, puis il se signe avec le papier numéroté qu'il vient

de recommander à la Vierge, en l'appuyant d'une aumône.

On s'arrête, de place en place, devant les marchands des vues de Sicile,

et l'oeil tombe sur une étrange photographie qui représente un

souterrain plein de morts, de squelettes grimaçants bizarrement vêtus.

On lit dessous: «Cimetière des Capucins.»

La vie errante · 第 2 / 10 段