LA VIE ERRANTE
PAR
GUY DE MAUPASSANT
[Illustration]
LA VIE ERRANTE
_DU MÊME AUTEUR_
LES SOEURS RONDOLI.
MONSIEUR PARENT.
LE HORLA.
PIERRE ET JEAN.
CLAIR DE LUNE.
LA MAIN GAUCHE.
FORT COMME LA MORT.
_En préparation:_
NOTRE COEUR.
LA VIE ERRANTE
PAR
GUY DE MAUPASSANT
PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU
1890
Tous droits de traduction et de reproduction réserves pour tous les pays
y compris la Suède et la Norvège.
IL A ÉTÉ TIRÉ À PART
105 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE NUMÉROTÉS À LA PRESSE
Cinq exemplaires sur papier du Japon, 1 à 5; Cent exemplaires sur papier
de Hollande, 6 à 105.
LA VIE ERRANTE
I
LASSITUDE
J'ai quitté Paris et même la France, parce que la tour Eiffel finissait
par m'ennuyer trop.
Non seulement on la voyait de partout, mais on la trouvait partout,
faite de toutes les matières connues, exposée à toutes les vitres,
cauchemar inévitable et torturant.
Ce n'est pas elle uniquement d'ailleurs qui m'a donné une irrésistible
envie de vivre seul pendant quelque temps, mais tout ce qu'on a fait
autour d'elle, dedans, dessus, aux environs.
Comment tous les journaux vraiment ont-ils osé nous parler
d'architecture nouvelle à propos de cette carcasse métallique, car
l'architecture, le plus incompris et le plus oublié des arts
aujourd'hui, en est peut-être aussi le plus esthétique, le plus
mystérieux et le plus nourri d'idées?
Il a eu ce privilège à travers les siècles de symboliser pour ainsi dire
chaque époque, de résumer, par un très petit nombre de monuments
typiques, la manière de penser, de sentir et de rêver d'une race et
d'une civilisation.
Quelques temples et quelques églises, quelques palais et quelques
châteaux contiennent à peu près toute l'histoire de l'art à travers le
monde, expriment à nos yeux mieux que des livres, par l'harmonie des
lignes et le charme de l'ornementation, toute la grâce et la grandeur
d'une époque.
Mais je me demande ce qu'on conclura de notre génération si quelque
prochaine émeute ne déboulonne pas cette haute et maigre pyramide
d'échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble
faite pour porter un formidable monument de Cyclopes et qui avorte en un
ridicule et mince profil de cheminée d'usine.
C'est un problème résolu, dit-on. Soit,--mais il ne servait à rien!--et
je préfère alors à cette conception démodée de recommencer la naïve
tentative de la tour de Babel, celle qu'eurent, dès le douzième siècle,
les architectes du campanile de Pise.
L'idée de construire cette gentille tour à huit étages de colonnes de
marbre, penchée comme si elle allait toujours tomber, de prouver à la
postérité stupéfaite que le centre de gravité n'est qu'un préjugé
inutile d'ingénieur et que les monuments peuvent s'en passer, être
charmants tout de même, et faire venir après sept siècles plus de
visiteurs surpris que la tour Eiffel n'en attirera dans sept mois,
constitue, certes, un problème,--puisque problème il y a,--plus original
que celui de cette géante chaudronnerie, badigeonnée pour des yeux
d'Indiens.
Je sais qu'une autre version veut que le campanile se soit penché tout
seul. Qui le sait? Le joli monument garde son secret toujours discuté et
impénétrable.
Peu m'importe, d'ailleurs, la tour Eiffel. Elle ne fut que le phare
d'une kermesse internationale, selon l'expression consacrée, dont le
souvenir me hantera comme le cauchemar, comme la vision réalisée de
l'horrible spectacle que peut donner à un homme dégoûté la foule
humaine qui s'amuse.
Je me garderai bien de critiquer cette colossale entreprise politique,
l'Exposition universelle, qui a montré au monde, juste au moment ou il
fallait le faire, la force, la vitalité, l'activité et la richesse
inépuisable de ce pays surprenant: la France.
On a donné un grand plaisir, un grand divertissement et un grand exemple
aux peuples et aux bourgeoisies. Ils se sont amusés de tout leur coeur.
On a bien fait et ils ont bien fait.
J'ai seulement constaté, dès le premier jour, que je ne suis pas créé
pour ces plaisirs-là.
Après avoir visité avec une admiration profonde la galerie des machines
et les fantastiques découvertes de la science, de la mécanique, de la
physique et de la chimie modernes; après avoir constaté que la danse du
ventre n'est amusante que dans les pays où on agite des ventres nus, et
que les autres danses arabes n'ont de charme et de couleur que dans les
ksours blancs d'Algérie, je me suis dit qu'en définitive aller là de
temps en temps serait une chose fatigante mais distrayante, dont on se
reposerait ailleurs, chez soi ou chez ses amis.
Mais je n'avais point songé à ce qu'allait devenir Paris envahi par
l'univers.
Dès le jour, les rues sont pleines, les trottoirs roulent des foules
comme des torrents grossis. Tout cela descend vers l'Exposition, ou en
revient, ou y retourne. Sur les chaussées, les voitures se tiennent
comme les wagons d'un train sans fin. Pas une n'est libre, pas un cocher
ne consent à vous conduire ailleurs qu'à l'Exposition, ou à sa remise
quand il va relayer. Pas de coupés aux cercles. Ils travaillent
maintenant pour le rastaquouère étranger; pas une tableaux restaurants,
et pas un ami qui dîne chez lui ou qui consente à dîner chez vous.
Quand on l'invite, il accepte à la condition qu'on banquettera sur la
tour Eiffel. C'est plus gai. Et tous, comme par suite d'un mot d'ordre,
ils vous y convient ainsi tous les jours de la semaine, soit pour
déjeuner, soit pour dîner.
Dans cette chaleur, dans cette poussière, dans cette puanteur, dans
cette foule de populaire en goguette et en transpiration, dans ces
papiers gras traînant et voltigeant partout, dans cette odeur de
charcuterie et de vin répandu sur les bancs, dans ces haleines de trois
cent mille bouches soufflant le relent de leurs nourritures, dans le
coudoiement, dans le frôlement, dans l'emmêlement de toute cette chair
échauffée, dans cette sueur confondue de tous les peuples semant leurs
puces sur les sièges et par les chemins, je trouvais bien légitime qu'on
allât manger une fois ou deux, avec dégoût et curiosité, la cuisine de
cantine des gargotiers aériens, mais je jugeais stupéfiant qu'on pût
dîner, tous les soirs, dans cette crasse et dans cette cohue, comme le
faisait la bonne société, la société délicate, la société d'élite, la
société fine et maniérée qui, d'ordinaire, a des nausées devant le
peuple qui peine et sent la fatigue humaine.
Cela prouve d'ailleurs, d'une façon définitive, le triomphe complet de
la démocratie.
Il n'y a plus de castes, de races, d'épidermes aristocrates. Il n'y a
plus chez nous que des gens riches et des gens pauvres. Aucun autre
classement ne peut différencier les degrés de la société contemporaine.
Une aristocratie d'un autre ordre s'établit qui vient de triompher à
l'unanimité à cette Exposition universelle, l'aristocratie de la
science, ou plutôt de l'industrie scientifique.
Quant aux arts, ils disparaissent; le sens même s'en efface dans
l'élite de la nation, qui a regardé sans protester l'horripilante
décoration du dôme central et de quelques bâtiments voisins.
Le goût italien moderne nous gagne, et la contagion est telle que les
coins réservés aux artistes, dans ce grand bazar populaire et bourgeois
qu'on vient de fermer, y prenaient aussi des aspects de réclame et
d'étalage forain.
Je ne protesterais nullement d'ailleurs contre l'avènement et le règne
des savants scientifiques, si la nature de leur oeuvre et de leurs
découvertes ne me contraignait de constater que ce sont, avant tout, des
savants de commerce.
Ce n'est pas leur faute, peut-être. Mais on dirait que le cours de
l'esprit humain s'endigue entre deux murailles qu'on ne franchira plus:
l'industrie et la vente.
Au commencement des civilisations, l'âme de l'homme s'est précipitée
vers l'art. On croirait qu'alors une divinité jalouse lui a dit: «Je te
défends de penser davantage à ces choses-là. Mais songe uniquement à ta
vie d'animal, et je te laisserai faire des masses de découvertes.»
Voilà, en effet, qu'aujourd'hui l'émotion séductrice et puissante des
siècles artistes semble éteinte, tandis que des esprits d'un tout autre
ordre s'éveillent qui inventent des machines de toute sorte, des
appareils surprenants, des mécaniques aussi compliquées que les corps
vivants, ou qui, combinant des substances, obtiennent des résultats
stupéfiants et admirables. Tout cela pour servir aux besoins physiques
de l'homme, ou pour le tuer.
Les conceptions idéales, ainsi que la science pure et désintéressée,
celle de Galilée, de Newton, de Pascal, nous semblent interdites, tandis
que notre imagination paraît de plus en plus excitable par l'envie de
spéculer sur les découvertes utiles à l'existence.
Or, le génie de celui qui, d'un bond de sa pensée, est allé de la chute
d'une pomme à la grande loi qui régit les mondes, ne semble-t-il, pas né
d'un germe plus divin que l'esprit pénétrant de l'inventeur américain,
du miraculeux fabricant de sonnettes, de porte-voix et d'appareils
lumineux.
N'est-ce point là le vice secret de l'âme moderne, la marque de son
infériorité dans un triomphe?
J'ai peut-être tort absolument. En tout cas, ces choses, qui nous
intéressent, ne nous passionnent pas comme les anciennes formes de la
pensée, nous autre, esclaves irritables d'un rêve de beauté délicate,
qui hante et gâte notre vie.
J'ai senti qu'il me serait agréable de revoir Florence, et je suis
parti.
* * * * *
II
LA NUIT
Sortis du port de Cannes à trois heures du matin, nous avons pu
recueillir encore un reste des faibles brises que les golfes exhalent
vers la mer pendant la nuit. Puis un léger souffle du large est venu,
poussant le yacht couvert de toile vers la côte italienne.
C'est un bateau de vingt tonneaux tout blanc avec un imperceptible fil
doré qui le contourne comme une mince cordelière sur un flanc de cygne.
Ses voiles en toile fine et neuve, sous le soleil d'août qui jette des
flammes sur l'eau, ont l'air d'ailes de soie argentée déployées dans le
firmament bleu. Ses trois focs s'envolent en avant, triangles légers
qu'arrondit l'haleine du vent, et, la grande misaine est molle, sous la
flèche aiguë qui dresse, à dix-huit mètres au dessus du pont, sa pointe
éclatante par le ciel. Tout à l'arrière, la dernière voile, l'artimon,
semble dormir.
Et tout la monde bientôt sommeille sur le pont. C'est un après-midi
d'été, sur la Méditerranée. La dernière brise est tombée. Le soleil
féroce emplit le ciel et fait de la mer une plaque molle et bleuâtre,
sans mouvement et sans frissons, endormie aussi, sous un miroitant duvet
de brume qui semble la sueur de l'eau.
Malgré les tentes que j'ai fait établir pour me mettre à l'abri, la
chaleur est telle sous la toile que je descends au salon me jeter sur un
divan.
Il fait toujours frais dans l'intérieur. Le bateau est profond,
construit pour naviguer dans les mers du Nord et supporter les gros
temps. On peut vivre, un peu à l'étroit, équipage et passagers, à six ou
sept personnes dans cette petite demeure flottante et on peut asseoir
huit convives autour de la table du salon.
L'intérieur est en pin du nord verni, avec encadrements de teck, éclairé
par les cuivres des serrures, des ferrures, des chandeliers, tous les
cuivres jaunes et gais qui sont le luxe des yachts.
Comme c'est bizarre ce changement, après la clameur de Paris! Je
n'entends plus rien, mais rien, rien. De quart d'heure en quart
d'heure, le matelot qui s'assoupit à la barre, toussote et crache. La
petite pendule suspendue contre la cloison de bois fait un bruit qui
semble formidable dans ce silence du ciel et de la mer.
Et ce minuscule battement troublant seul l'immense repos des éléments me
donne soudain la surprenante sensation des solitudes illimitées où les
murmures des mondes, étouffés à quelques mètres de leurs surfaces,
demeurent imperceptibles dans le silence universel!
Il semble que quelque chose de ce calme éternel de l'espace descend et
se répand sur la mer immobile, par ce jour étouffant d'été. C'est
quelque chose d'accablant, d'irrésistible, d'endormeur, d'anéantissant,
comme le contact du vide infini. Toute la volonté défaille, toute pensée
s'arrête, le sommeil s'empare du corps et de l'âme.
Le soir venait quand je me réveillai. Quelques souffles de brise
crépusculaire, très inespérés d'ailleurs, nous poussèrent encore
jusqu'au soleil couché.
Nous étions assez près des côtes, en face d'une ville, San-Remo, sans
espoir de l'atteindre. D'autres villages ou petites cités, s'étalant au
pied de la haute montagne grise, ressemblaient à des tas de linge blanc
mis à sécher sur les plages. Quelques brumes fumaient sur les pentes des
Alpes, effaçaient les vallées en rampant vers les sommets dont les
crêtes dessinaient une immense ligne dentelée dans un ciel rose et
lilas.
Et la nuit tomba sur nous, la montagne disparut, des feux s'allumèrent
au ras de l'eau tout le long de la grande côte.
Une bonne odeur de cuisine, sortit de l'intérieur du yacht, se mêlant
agréablement à la bonne et fraîche odeur de l'air marin.
Lorsque j'eus dîné, je m'étendis sur le pont. Ce jour tranquille de
flottement avait nettoyé mon esprit comme un coup d'éponge sur une vitre
ternie; et des souvenirs en foule surgissaient dans ma pensée, des
souvenirs sur la vie que je venais de quitter, sur des gens connus,
observés ou aimés.
Être seul, sur l'eau, et sous le ciel, par une nuit chaude, rien ne fait
ainsi voyager l'esprit et vagabonder l'imagination. Je me sentais
surexcité, vibrant, comme si j'avais bu des vins capiteux, respiré de
l'éther ou aimé une femme.
Une petite fraîcheur nocturne mouillait la peau d'un imperceptible bain
de brume salée. Le frisson savoureux de ce tiède refroidissement de
l'air courait sur les membres, entrait dans les poumons, béatifiait le
corps et l'esprit en leur immobilité.
Sont-ils plus heureux ou plus malheureux ceux qui reçoivent leurs
sensations par toute la surface de leur chair autant que par leurs yeux,
leur bouche, leur odorat ou leurs oreilles?
C'est une faculté rare et redoutable, peut-être, que cette excitabilité
nerveuse et maladive de l'épiderme et de tous les organes qui fait une
émotion des moindres impressions physiques et qui, suivant les
températures de la brise, les senteurs du sol et la couleur du jour,
impose des souffrances, des tristesses et des joies.
Ne pas pouvoir entrer dans une salle de théâtre, parce que le contact
des foules agite inexplicablement l'organisme entier, ne pas pouvoir
pénétrer dans une salle de bal parce que la gaieté banale et le
mouvement tournoyant des valses irrite comme une insulte, se sentir
lugubre à pleurer ou joyeux sans raison suivant la décoration, les
tentures et la décomposition de la lumière dans un logis, et rencontrer
quelquefois par des combinaisons de perceptions, des satisfactions
physiques que rien ne peut révéler aux gens d'organisme grossier,
est-ce un bonheur ou un malheur?
Je l'ignore; mais, si le système nerveux n'est pas sensible jusqu'à la
douleur ou jusqu'à l'extase, il ne nous communique que des commotions
moyennes, et des satisfactions vulgaires.
Cette brume de la mer me caressait, comme un bonheur. Elle s'étendait
sur le ciel, et je regardais avec délices les étoiles enveloppées de
ouate, un peu pâlies dans le firmament sombre et blanchâtre. Les côtes
avaient disparu derrière cette vapeur qui flottait sur l'eau et nimbait
les astres.
On eût dit qu'une main surnaturelle venait d'empaqueter le monde, en des
nuées fines de coton, pour quelque voyage inconnu.
Et tout à coup, à travers cette ombre neigeuse, une musique lointaine
venue on ne sait d'où, passa sur la mer. Je crus qu'un orchestre aérien
errait dans l'étendue pour me donner un concert. Les sons affaiblis,
mais clairs, d'une sonorité charmante, jetaient par la nuit douce un
murmure d'opéra.
Une voix parla près de moi.
«Tiens, disait un marin, c'est aujourd'hui dimanche et voilà la musique
de San Remo qui joue dans le jardin public.»
J'écoutais, tellement surpris que je me croyais le jouet d'un joli
songe. J'écoutai longtemps, avec un ravissement infini, le chant
nocturne envolé à travers l'espace.
Mais voilà qu'au milieu d'un morceau il s'enfla, grandit, parut accourir
vers nous. Ce fut d'un effet si fantastique et si surprenant que je me
dressai pour écouter. Certes, il venait, plus distinct et plus fort de
seconde en seconde. Il venait à moi, mais comment? Sur quel radeau
fantôme allait-il apparaître? Il arrivait, si rapide, que, malgré moi,
je regardai dans l'ombre avec des yeux émus; et tout à coup je fus noyé
dans un souffle chaud et parfumé d'aromates sauvages qui s'épandait
comme un flot plein de la senteur violente des myrtes, des menthes, des
citronnelles, des immortelles, des lentisques, des lavandes, des thyms,
brûlés sur la montagne par le soleil d'été.
C'était le vent de terre qui se levait, chargé des haleines de la côte
et qui emportait aussi vers le large, en la mêlant à l'odeur des plantes
alpestres, cette harmonie vagabonde.
Je demeurais haletant, si grisé de sensations, que le trouble de cette
ivresse fit délirer mes sens. Je ne savais plus vraiment si je
respirais de la musique, ou si j'entendais des parfums, ou si je dormais
dans les étoiles.
Cette brise de fleurs nous poussa vers la pleine mer en s'évaporant par
la nuit. La musique alors lentement s'affaiblit, puis se tut, pendant
que le bateau s'éloignait dans les brumes.
Je ne pouvais pas dormir, et je me demandais comment un poète
moderniste, de l'école dite symboliste, aurait rendu la confuse
vibration nerveuse dont je venais d'être saisi et qui me paraît, en
langage clair, intraduisible. Certes, quelques-uns de ces laborieux
exprimeurs de la multiforme sensibilité artiste s'en seraient tirés à
leur honneur, disant en vers euphoniques, pleins de sonorités
intentionnelles, incompréhensibles et perceptibles cependant, ce mélange
inexprimable de sons parfumés, de brume étoilée et de brise marine,
semant de la musique par la nuit.
Un sonnet de leur grand patron Baudelaire me revint à la mémoire:
La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles.
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verte comme les prairies,
--Et d'autres corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent le transport de l'esprit et des sens.
Est-ce que je ne venais pas de sentir jusqu'aux moelles ce vers
mystérieux:
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Et non seulement ils se répondent dans la nature, mais ils se répondent
en nous et se confondent quelquefois «dans une ténébreuse et profonde
unité», ainsi que le dit le poète, par des répercussions d'un organe sur
l'autre.
Ce phénomène, d'ailleurs, est connu médicalement. On a écrit, cette
année même, un grand nombre d'articles en le désignant par ces mots:
l'Audition colorée.
Il a été prouvé que, chez les natures très nerveuses et très
surexcitées, quand un sens reçoit un choc qui l'émeut trop fortement,
l'ébranlement de cette impression se communique, comme une onde, aux
sens voisins qui le traduisent à leur manière. Ainsi, la musique, chez
certains êtres, éveille des visions de couleurs. C'est donc une sorte de
contagion de sensibilité, transformée suivant la fonction normale de
chaque appareil cérébral atteint.
Par là, on peut expliquer le célèbre sonnet d'Arthur Rimbaud, qui
raconte les nuances des voyelles, vraie déclaration de foi, adoptée par
l'école symboliste.
À noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes,
À, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bourdonnent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d'ombres; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombrelles;
I, pourpre, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux
O, suprême clairon, plein de strideurs étranges
Silences traversés des mondes et des anges
--O l'Oméga, rayon violet de ses yeux.
A-t-il tort, a-t-il raison? Pour le casseur de pierres des routes, même
pour beaucoup de nos grands hommes, ce poète est un fou ou un fumiste.
Pour d'autres, il a découvert et exprimé une absolue vérité, bien que
ces explorateurs d'insaisissables perceptions doivent toujours différer
un peu d'opinion sur les nuances et les images que peuvent évoquer en
nous les vibrations mystérieuses des voyelles ou d'un orchestre.
S'il est reconnu par la science--du jour--que les notes de musique
agissant sur certains organismes font apparaître des colorations, si
_sol_ peut être rouge, _fa_ lilas ou vert, pourquoi ces mêmes sons ne
provoqueraient-ils pas aussi des saveurs dans la bouche et des senteurs
dans l'odorat? Pourquoi les délicats un peu hystériques ne
goûteraient-ils pas toutes choses avec tous leurs sens en même temps, et
pourquoi aussi les symbolistes ne révéleraient-ils point des
sensibilités délicieuses aux êtres de leur race, poètes incurables et
privilégiés? C'est là une simple question de pathologie artistique bien
plus que de véritable esthétique.
Ne se peut-il en effet que quelques-uns de ces écrivains intéressants,
névropathes par entraînement, soient arrivés à une telle excitabilité
que chaque impression reçue produise en eux une sorte de concert de
toutes les facultés perceptrices?
Et n'est-ce pas bien cela qu'exprime leur bizarre poésie de sons qui,
tout en ayant l'air inintelligible, essayé de chanter en effet la gamme
entière des sensations et de noter par les voisinages des mots, bien
plus que par leur accord rationnel et leur signification connue,
d'intraduisibles sens, qui sont obscurs pour nous, et clairs pour eux?
Car les artistes sont à bout de ressources, à court d'inédit, d'inconnu,
d'émotion, d'images, de tout. On a cueilli depuis l'antiquité toutes les
fleurs de leur champ. Et voilà que, dans leur impuissance, ils sentent
confusément qu'il pourrait y avoir peut-être pour l'homme un
élargissement de l'âme et de la sensation. Mais l'intelligence a cinq
barrières entr'ouvertes et cadenassées qu'on appelle les cinq sens, et
ce sont ces cinq barrières que les hommes épris d'art nouveau secouent
aujourd'hui de toute leur force.
L'Intelligence, aveugle et laborieuse Inconnue, ne peut rien savoir,
rien comprendre, rien découvrir que par les sens. Ils sont ses uniques
pourvoyeurs, les seuls intermédiaires entre l'Universelle Nature et
Elle. Elle ne travaille que sur les renseignements fournis par eux, et
ils ne peuvent eux-mêmes les recueillir que suivant leurs qualités, leur
sensibilité, leur force et leur finesse.
La valeur de la pensée dépend donc évidemment d'une façon directe de la
valeur des organes, et son étendue est limitée parleur nombre.
M. Taine d'ailleurs a magistralement traité et développé cette idée.
Les Sens sont au nombre de cinq, rien que de cinq. Ils nous révèlent, en
les interprétant, quelques propriétés de la matière environnante qui
peut, qui doit receler un nombre illimité d'autres phénomènes que nous
sommes incapables de percevoir.
Supposons que l'homme ait été créé sans oreilles; il vivrait tout de
même à peu près de la même façon, mais pour, lui l'Univers serait muet;
Il n'aurait aucun soupçon du bruit et de la musique; qui sont des
vibrations transformées.
Mais s'il avait reçu en don d'autres organes, puissants et délicats,
doués aussi de cette propriété de métamorphoser en perceptions nerveuses
les actions et les attributs de tout l'inexploré qui nous entoure,
combien plus varié serait le domaine de notre savoir et de nos
émotions.
C'est en ce domaine impénétrable que chaque artiste essaye d'entrer, en
tourmentant, en violentant, en épuisant le mécanisme de sa pensée. Ceux
qui succombent par le cerveau, Heine, Baudelaire, Balzac, Byron
vagabond, à la recherche de la mort, inconsolable du malheur d'être un
grand poète, Musset, Jules de Goncourt et tant d'autres, n'ont-ils pas
été brisés par le même effort pour renverser cette barrière matérielle
qui emprisonne l'intelligence humaine?
Oui, nos organes sont les nourriciers et les maîtres du génie artiste.
C'est l'oreille qui engendre le musicien, l'oeil qui fait naître le
peintre. Tous concourent aux sensations du poète. Chez le romancier la
vision, en général, domine. Elle domine tellement qu'il devient facile
de reconnaître, à la lecture de toute oeuvre travaillée et sincère, les
qualités et les propriétés physiques du regard de l'auteur. Le
grossissement du détail, son importance ou sa minutie, son empiétement
sur le plan et sa nature spéciale indiquent d'une façon certaine tous
les degrés et les différences des myopies. La coordination de
l'ensemble, la proportion des lignes et des perspectives préférées à
l'observation menue, l'oubli même des petits renseignements qui sont
souvent les caractéristiques d'une personne ou d'un milieu, en
dénoncent-ils pas aussitôt le regard étendu, mais lâche, d'un presbyte?
III
LA CÔTE ITALIENNE
Tout le ciel est voilé de nuages. Le jour naissant descend grisaille, à
travers ces brumes remontées dans la nuit, et qui étendent leur muraille
sombre plus épaisse par places, presque blanche en d'autres, entre
l'aurore et nous.
On craint vaguement, avec un serrement de coeur que, jusqu'au soir,
elles n'endeuillent l'espace, et on lève sans cesse les yeux vers elles
avec une angoisse d'impatience, une sorte de muette prière.
Mais on devine, aux traînées claires qui séparent leurs masses plus
opaques, que l'astre au-dessus d'elles illumine le ciel bleu et leur
neigeuse surface. On espère. On attend.
Peu à peu elles pâlissent, s'amincissent, semblent fondre. On sent que
le soleil les brûle, les ronge, les écrase de toutes ses ardeurs, et
que l'immense plafond de nuées, trop faible, cède, plie, se fend et
craque sous une énorme pesée de lumière.
Un point s'allume au milieu d'elles, une lueur y brille. Une brèche est
faite, un rayon glisse, oblique et long, et tombe en s'élargissant. On
dirait que le feu prend à ce trou du ciel. C'est une bouche qui s'ouvre,
grandit, s'embrase, avec des lèvres incendiées, et crache sur les flots
une cascade de clarté dorée.
Alors, en mille endroits en même temps, la voûte des ombres se brise,
s'effondre, laisse par mille plaies passer des flèches brillantes qui se
répandent en pluie sur l'eau, en semant par l'horizon la radieuse gaieté
du soleil.
L'air est rafraîchi par la nuit; un frisson de vent, rien qu'un frisson,
caresse la mer, fait à peine frémir, en la chatouillant, sa peau bleue
et moirée. Devant nous, sur un cône rocheux, large et haut qui semble
sortir des flots et s'appuie contre la côte, grimpe une ville pointue,
peinte en rose par les hommes, comme l'horizon par l'aurore victorieuse.
Quelques maisons bleues y font des taches charmantes. On dirait le
séjour choisi par une princesse des Mille et une nuits.
C'est Port-Maurice.
Quand on l'a vue ainsi, il n'y faut point aborder.
J'y suis descendu pourtant.
Dedans, une ruine. Les maisons semblent émiettées le long des rues. Tout
un côté de la cité, écroulé vers la rive, peut-être à la suite du
tremblement de terre, étage, du haut en bas du rocher qui les porte, des
murs écrêtés et fendus, des moitiés de vieilles demeures plâtreuses,
ouvertes au vent du large. Et la peinture si jolie de loin, quand elle
s'harmonisait avec le jour naissant, n'est plus sur ces débris, sur ces
taudis, qu'un affreux badigeonnage déteint, terni par le soleil et lavé
par les pluies.
Et le long des ruelles, couloirs tortueux pleins de pierres et de
poussière, une odeur flotte, innommable, mais explicable par le pied des
murs, si puissante, si tenace, si pénétrantes, que je retourne à bord du
yacht, les yeux salis et le coeur soulevé.
Cette ville pourtant est un chef-lieu de province. On dirait, en mettant
le pied sur cette terre italienne, un drapeau de misère.
En face, de l'autre côté du même golfe, Oneglia, très sale aussi, très
puante, bien que d'aspect moins sinistrement pauvre et plus vivant.
Sous la porte cochère du collège royal, ouverte à deux battants en ces
jours de vacances, une vieille femme rapièce un matelas sordide.
* * * * *
Nous entrons dans le port de Savone.
Un groupe d'immenses cheminées d'usines et de fonderies, qu'alimentent
chaque jour quatre ou cinq grands vapeurs anglais chargés de charbon,
projettent dans le ciel, par leurs bouches géantes, des vomissements
tortueux de fumée, retombés aussitôt sur la ville en une pluie noire de
suie, que la brise déplace de quartier en quartier, comme une neige
d'enfer.
N'allez point dans ce port, canotiers-caboteurs qui aimez garder sans
tache les voiles blanches de vos petits navires.
Savone est gentille pourtant, bien italienne, avec des rues étroites,
amusantes, pleine de marchands agités, de fruits étalés par terre, de
tomates écarlates, de courges rondes, de raisins noirs ou jaunes et
transparents comme s'ils avaient bu de la lumière, de salades vertes
épluchées à la hâte et dont les feuilles semées à foison sur les pavés
ont l'air d'un envahissement de la ville par les jardins.
En revenant à bord du yacht j'aperçois tout à coup, le long du quai,
dans une balancelle napolitaine, sur une immense table tenant tout le
pont, quelque chose d'étrange comme un festin d'assassins.
Sanglants, d'un rouge de meurtre, couvrant le bateau entier d'une
couleur et, au premier coup d'oeil, d'une émotion de tuerie, de
massacre, de viande déchiquetée, s'étalent, devant trente matelots aux
figures brunes, soixante ou cent quartiers de pastèques pourpres
éventrées.
On dirait que ces hommes joyeux mangent à pleines dents de la bête
saignante comme les fauves dans les cages. C'est une fête. On a invité
les équipages voisins. On est content. Les bonnets rouges sur les têtes
sont moins rouges que la chair du fruit.
Quand la nuit fut tout à fait tombée, je retournai dans la ville.
Un bruit de musique m'attirant me la fit traverser tout entière. Je
trouvai une avenue que suivaient par groupes la bourgeoisie et le
peuple, lentement, allant vers ce concert du soir, que lui donne deux
ou trois fois par semaine l'orchestre municipal.
Ces orchestres, sur cette terre musicienne, valent, même dans les
petites villes, ceux de nos bons théâtres. Je me rappelai celui que
j'avais entendu du pont de mon bateau l'autre nuit, et dont le souvenir
me restait comme celui d'une des plus douces caresses qu'une sensation
m'ait jamais données.
L'avenue aboutissait sur une place qui allait se perdre sur la plage, et
là, dans l'ombre à peine éclairée par les taches espacées et jaunes des
becs de gaz, cet orchestre jouait je ne sais trop quoi, au bord des
flots.
Les vagues un peu lourdes, bien que le vent du large fût tout à fait
tombé, traînaient le long du rivage leur bruit monotone et régulier qui
rythmait le chant vif des instruments; et le firmament violet, d'un
violet presque luisant, doré par une infinie poussière d'astres,
laissait tomber sur nous une nuit sombre et légère. Elle couvrait de ses
ténèbres transparentes la foule silencieuse à peine chuchotante,
marchant à pas lents autour du cercle des musiciens ou bien assise sur
les bancs de la promenade, sur de grosses pierres abandonnées le long de
la grève, sur d'énormes poutres étalées à terre auprès de la haute
carcasse de bols, aux côtes encore entr'ouvertes, d'un grand navire en
construction.
Je ne sais pas si les femmes de Savone sont jolies, mais je sais
qu'elles se promènent presque toutes nu-tête, le soir, et qu'elles ont
toutes un éventail à la main. C'était charmant, ce muet battement
d'ailes prisonnières, d'ailes blanches, tachetées ou noires, entrevues,
frémissantes comme de gros papillons de nuit tenus entre des doigts. On
retrouvait, à chaque femme rencontrée, dans chaque groupe errant ou
reposé, ce volettement captif, ce vague effort pour s'envoler des
feuilles balancées qui semblaient rafraîchir l'air du soir, y mêler
quelque chose de coquet, de féminin, de doux à respirer pour une
poitrine d'homme.
Et voilà qu'au milieu de cette palpitation d'éventails et de toutes ces
chevelures nues autour de moi, je me mis à rêver niaisement comme en des
souvenirs de contes de fées, comme je faisais au collège, dans le
dortoir glacé, avant de m'endormir, en songeant au roman dévoré en
cachette sous le couvercle du pupitre. Parfois ainsi, au fond de mon
coeur vieilli, empoisonné d'incrédulité, se réveille pendant quelques
instants, mon petit coeur naïf de jeune garçon.
* * * * *
Une des plus belles choses qu'on puisse voir au monde: Gênes, de la
haute mer.
Au fond du golfe, la ville se soulève comme si elle sortait des flots,
au pied de la montagne. Le long des deux côtes qui s'arrondissent autour
d'elle pour l'enfermer, la protéger et la caresser, dirait-on, quinze
petites cités, des voisines, des vassales, des servantes, reflètent et
baignent dans l'eau leurs maisons claires. Ce sont, à gauche de leur
grande patronne, Cogoleto, Arenzano, Voltri, Pra, Pegli, Sestri-Ponente,
San Fier d'Arena; et, à droite, Sturla, Quarto, Quinto, Nervi,
Bogliasco, Sori, Recco, Camogli, dernière tache blanche sur le cap de
Porto-Fino, qui ferme le golfe au sud-est.
Gênes au-dessus de son port immense se dresse sur les premiers mamelons
des Alpes, qui s'élèvent par derrière, courbées et s'allongeant en une
muraille géante. Sur le môle une tour très haute et carrée, le phare
appelé «la Lanterne», a l'air d'une chandelle démesurée.
On pénètre dans l'avant-port, énorme bassin admirablement abrité où
circulent, cherchant pratique, une flotte de remorqueurs, puis, après
avoir contourné la jetée Est, c'est le port lui-même, plein d'un peuple
de navires, de ces jolis navires du Midi et de l'Orient, aux nuances
charmantes, tartanes, balancelles, mahonnes, peints, voilés et matés
avec une fantaisie imprévue, porteurs de madones bleues et dorées, de
saints debout sur la proue et d'animaux bizarres, qui sont aussi des
protecteurs sacrés.
Toute cette flotte à bonnes vierges et à talismans est alignée le long
des quais, tournant vers le centre des bassins leurs nez inégaux et
pointus. Puis apparaissent, classés par compagnies, de puissants vapeurs
en fer, étroits et hauts, avec des formes colossales et fines. Il y a
encore au milieu de ces pèlerins de la mer des navires tout blancs, de
grands trois-mâts ou des bricks, vêtus comme les Arabes d'une robe
éclatante sur qui glisse le soleil.
Si rien n'est plus joli que l'entrée de ce port, rien n'est plus sale
que l'entrée de cette ville. Le boulevard du quai est un marais
d'ordures, et les rues étroites, originales, enfermées comme des
corridors entre deux lignes tortueuses de maisons démesurément hautes
soulèvent incessamment le coeur par leurs pestilentielles émanations.
On éprouve à Gênes ce qu'on éprouve à Florence et encore plus à Venise,
l'impression d'une très aristocrate cité tombée au pouvoir d'une
populace.
Ici surgit la pensée des rudes seigneurs qui se battaient ou
trafiquaient sur la mer, puis, avec l'argent de leurs conquêtes, de
leurs captures ou de leur commerce, se faisaient construire les
étonnants palais de marbre dont les rues principales sont encore
bordées.
Quand on pénètre dans ces demeures magnifiques, odieusement
peinturlurées par les descendants de ces grands citoyens de la plus
fière des républiques, et qu'on en compare le style, les cours, les
jardins, les portiques, les galeries intérieures, toute la décorative et
superbe ordonnance, avec l'opulente barbarie des plus beaux hôtels du
Paris moderne, avec ces palais de millionnaires qui ne savent toucher
qu'à l'argent, qui sont impuissants à concevoir, à désirer une belle
chose nouvelle et à la faire naître avec leur or, on comprend alors que
la vraie distinction de l'intelligence, que les sens de la beauté rare
des moindres formes, de la perfection des proportions et des lignes, ont
disparu de notre société démocratisée, mélange de riches financiers sans
goût et de parvenus sans traditions.
C'est même une observation curieuse à faire, celle de la banalité de
l'hôtel moderne. Entrez dans les vieux palais de Gênes, vous y verrez
une succession de cours d'honneur à galeries et à colonnades et
d'escaliers de marbre incroyablement beaux, tous différemment dessinés
et conçus par de vrais artistes, pour des hommes au regard instruit et
difficile.
Entrez dans les anciens châteaux de France, vous y trouverez les mêmes
efforts vers l'incessante rénovation du style et de l'ornement.
Entrez ensuite dans les plus riches demeures du Paris actuel, vous y
admirerez de curieux objets anciens soigneusement catalogués, étiquetés,
exposés sous verre suivant leur valeur connue, cotée, affirmée par des
experts, mais pas une fois vous ne resterez surpris par l'originale et
neuve invention des différentes parties de la demeure elle-même.
L'architecte est chargé de construire une belle maison de plusieurs
millions, et touche cinq ou dix pour cent sur les dépenses, selon la
quantité de travail artiste qu'il doit introduire dans son plan.
Le tapissier, à des conditions différentes, est chargé de la décorer.
Comme ces industriels n'ignorent pas l'incompétence native de leurs
clients et ne se hasarderaient point à leur proposer de l'inconnu, ils
se contentent de recommencer à peu près ce qu'ils ont déjà fait pour
d'autres.
Quand on a visité dans Gênes ces antiques et nobles demeures, admiré
quelques tableaux et surtout trois merveilles de ce chef-d'oeuvrier
qu'on nomme Van Dyck, il ne reste plus à voir que le Campo-Santo,
cimetière moderne, musée de sculpture funèbre le plus bizarre, le plus
surprenant, le plus macabre et le plus comique peut-être, qui soit au
monde. Tout le long d'un immense quadrilatère de galeries, cloître géant
ouvert sur un préau que les tombes des pauvres couvrent d'une neige de
plaques blanches, on défile devant une succession de bourgeois de marbre
qui pleurent leurs morts.
Quel mystère! L'exécution de ces personnages atteste un métier
remarquable, un vrai talent d'ouvriers d'art. La nature des robes, des
vestes, des pantalons, y apparaît par des procédés de facture
stupéfiants. J'y vis une toilette de moire, indiquée en cassures nettes
de l'étoffe d'une incroyable vraisemblance; et rien n'est plus
irrésistiblement grotesque, monstrueusement ordinaire, indignement
commun, que ces gens qui pleurent des parents aimés.
À qui la faute? Au sculpteur qui n'a vu dans la physionomie de ses
modèles que la vulgarité du bourgeois moderne, qui ne sait plus y
trouver ce reflet supérieur d'humanité entrevu si bien par les peintres
flamands quand ils exprimaient en maîtres artistes les types les plus
populaires et les plus laids de leur race.--Au bourgeois peut-être que
la basse civilisation démocratique a roulé comme le galet des mers en
rongeant, en effaçant son caractère distinctif et qui a perdu dans ce
frottement les derniers signes d'originalité dont jadis chaque classe
sociale semblait dotée par la nature.
Les Génois paraissent très fiers de ce musée surprenant qui désoriente
le jugement.
* * * * *
Depuis le port de Gênes jusqu'à la pointe de Porto-Fino, c'est un
chapelet de villes, un égrènement de maisons sur les plages, entre le
bleu de la mer et le vert de la montagne. La brise du sud-est nous
force à louvoyer. Elle est faible, mais à souffles brusques qui
inclinent le yacht, le lancent tout à coup en avant, ainsi qu'un cheval
s'emporte, avec deux bourrelets d'écume qui bouillonnent à la proue
comme une bave de bête marine. Puis le vent cesse et le bateau se calme,
reprend sa petite route tranquille qui, suivant les bordées, tantôt
l'éloigne, tantôt le rapproche de la côte italienne. Vers deux heures,
le patron qui consultait l'horizon avec les jumelles, pour reconnaître à
la voilure portée et aux amures prises par les bâtiments en vue, la
force et la direction des courants d'air, en ces parages où chaque golfe
donne un vent tempétueux ou léger, où les changements de temps sont
rapides comme une attaque de nerfs de femme, me dit brusquement:
«Monsieur, faut amener le flèche; les deux bricks-goëlettes qui sont
devant nous viennent de serrer leurs voiles hautes. Ça souffle dur
là-bas.»
L'ordre fut donné; et la longue toile gonflée descendit du sommet du
mât, glissa, pendante et flasque, palpitante encore comme un oiseau
qu'on tue, le long de la misaine qui commençait à pressentir la rafale
annoncée et proche.
Il n'y avait point de vagues. Quelques petits flots seulement
moutonnaient de place en place; mais soudain, au loin, devant nous, je
vis l'eau toute blanche, blanche comme si on étendait un drap
par-dessus. Cela venait, se rapprochait, accourait, et lorsque cette
ligne cotonneuse ne fut plus qu'à quelques centaines de mètres de nous,
toute la voilure du yacht reçut brusquement une grande secousse du vent
qui semblait galoper sur la surface de la mer, rageur et furieux, en lui
plumant le flanc comme une main plumerait le ventre d'un cygne. Et tout
ce duvet arraché de l'eau, cet épiderme d'écume voltigeait, s'envolait,
s'éparpillait sous l'attaque invisible et sifflante de la bourrasque.
Nous aussi, couchés sur le côté, le bordage noyé dans le flot clapoteux
qui montait sur le pont, les haubans tendus, la mâture craquant, nous
partîmes d'une course affolée, gagnés par un vertige, par une furie de
vitesse. Et c'est vraiment une ivresse unique, inimaginablement
exaltante, de tenir en ses deux mains, avec tous ses muscles tendus
depuis le jarret jusqu'au cou, la longue barre de fer qui conduit à
travers les rafales cette bête emportée et inerte, docile et sans vie,
faite de toile et de bois.
Cette fureur de l'air ne dura guère que trois quarts d'heure; et tout à
coup, lorsque la Méditerranée eut repris sa belle teinte bleue, il me
sembla, tant l'atmosphère devint douce subitement, que l'humeur du ciel
s'apaisait. C'était une colère tombée, la fin d'une matinée revêche; et
le rire joyeux du soleil se répandit largement dans l'espace.
Nous approchions du cap où j'aperçus, à l'extrémité, au pied de la côte
escarpée, dans une trouée apparue sans accès, une église et trois
maisons. Qui demeure là, bon Dieu? que peuvent faire ces gens? Comment
communiquent-ils avec les autres vivants sinon par un des deux petits
canots tirés sur leur plage étroite.
Voici la pointe doublée. La côte continue jusqu'à Porto-Venere, à
l'entrée du golfe de la Spezzia. Toute cette partie du rivage italien
est incomparablement séduisante.
Dans une baie large et profonde ouverte devant nous, on entrevoit
Santa-Margherita, puis Rapallo, Chiavari. Plus loin Sestri Levante.
Le yacht ayant viré de bord glissait à deux encablures des rochers, et
voilà qu'au bout de ce cap, que nous finissions à peine de contourner,
on découvre soudain une gorge où entre la mer, une gorge cachée,
presque introuvable, pleine d'arbres, de sapins, d'oliviers, de
châtaigniers. Un tout petit village, Porto-Fino, se développe en
demi-lune autour de ce calme bassin.
Nous traversons lentement le passage étroit qui relie à la grande mer ce
ravissant port naturel, et nous pénétrons dans ce cirque de maisons
couronné par un bois d'un vert puissant et frais, reflétés l'un et
l'autre dans le miroir d'eau tranquille et rond où semblent dormir
quelques barques de pêche.
Une d'elles vient à nous montée par un vieil homme. Il nous salue, nous
souhaite la bienvenue, indique le mouillage, prend une amarre pour la
porter à terre, revient offrir ses services, ses conseils, tout ce qu'il
nous plaira de lui demander, nous fait enfin les honneurs de ce hameau
de pêche. C'est le maître de port.
Jamais peut-être, je n'ai senti une impression de béatitude comparable à
celle de l'entrée dans cette crique verte, et un sentiment de repos,
d'apaisement, d'arrêt de l'agitation vaine où se débat la vie, plus fort
et plus soulageant que celui qui m'a saisi quand le bruit de l'ancre
tombant eut dit à tout mon être ravi que nous étions fixés là.
Depuis huit jours je rame. Le yacht demeure immobile au milieu de la
rade minuscule et tranquille; et moi je vais rôder dans mon canot, le
long des côtes, dans les grottes où grogne la mer au fond de trous
invisibles, et autour des îlots découpés et bizarres qu'elle mouille de
baisers sans fin à chacun de ses soulèvements, et sur les écueils à
fleur d'eau qui portent des crinières d'herbes marines. J'aime voir
flotter sous moi, dans les ondulations de la vague insensible, ces
longues plantes rouges ou vertes où se mêlent, où se cachent, où
glissent les immenses familles à peine écloses des jeunes poissons. On
dirait des semences d'aiguilles d'argent qui vivent et qui nagent.
Quand je relève les yeux sur les rochers du rivage, j'y aperçois des
groupes de gamins nus, au corps bruni, étonnés de ce rôdeur. Ils sont
innombrables aussi, comme une autre progéniture de la mer, comme une
tribu de jeunes tritons nés d'hier qui s'ébattent et grimpent aux rives
de granit pour boire un peu l'air de l'espace. On en trouve cachés dans
toutes les crevasses, on en aperçoit debout sur les pointes, dessinant
dans le ciel italien leurs formes jolies et frêles de statuettes de
bronze. D'autres, assis, les jambes pendantes, au bord des grosses
pierres, se reposent entre deux plongeons.
Nous avons quitté Porto-Fino pour un séjour à Santa-Margherita. Ce n'est
point un port, mais un fond de golfe un peu abrité par un môle.
Ici, la terre est tellement captivante qu'elle fait presque oublier la
mer. La ville est abritée par l'angle creux des deux montagnes. Un
vallon les sépare qui va vers Gênes. Sur ces deux côtes, d'innombrables
petits chemins entre deux murs de pierres, hauts d'un mètre environ, se
croisent, montent et descendent, vont et viennent, étroits, pierreux, en
ravins et en escaliers, et séparent d'innombrables champs ou plutôt des
jardins d'oliviers et de figuiers qu'enguirlandent des pampres rouges. À
travers les feuillages brûlés des vignes grimpées dans les arbres, on
aperçoit à perte de vue la mer bleue, des caps rouges, des villages
blancs, des bois de sapins sur les pentes, et les grands sommets de
granit gris. Devant les maisons, rencontrées de place en place, les
femmes font de la dentelle. Dans tout ce pays, d'ailleurs, on n'aperçoit
guère une porte où ne soient assises deux ou trois de ces ouvrières,
travaillant à l'ouvrage héréditaire, et maniant de leurs doigts légers
les nombreux fils blancs ou noirs où pendent et dansent, dans un
sautillement éternel, de courts morceaux de bois jaune. Elles sont
souvent jolies, grandes et d'allure fière, mais négligées, sans toilette
et sans coquetterie. Beaucoup conservent encore des traces du sang
sarrasin.
Un jour, au coin d'une rue de hameau, une d'elles passa près de moi qui
me laissa l'émotion de la plus surprenante beauté que j'aie rencontrée
peut-être.
Sous une botte lourde de cheveux sombres qui s'envolaient autour du
front, dans un désordre dédaigneux et hâtif, elle avait une figure ovale
et brune d'Orientale, de filles des Maures dont elle gardait
l'ancestrale démarche; mais le soleil des Florentines lui avait fait une
peau aux lueurs d'or. Les yeux,--quels yeux!--longs et d'un noir
impénétrable, semblaient glisser une caresse sans regard entre des cils
tellement pressés et grands que je n'en ai jamais vu de pareils. Et la
chair autour de ces yeux s'assombrissaient si étrangement, que si on ne
l'eût aperçue en pleine lumière on eût soupçonné l'artifice des
mondaines.