Mahoudiaux, un torchon plié sur le bras droit (le seul bon), un plumeau
rouge dans la main, a l’air tout à fait digne.
«Et voilà... me dit-il; maintenant, vous saurez vous y retrouver, je
pense. Si, par hasard, vous désirez faire des études de géographie ou
d’histoire, ce qui me paraît improbable, vous trouveriez tout cela sur
les rayons du haut, mais il faut se servir de l’échelle. En ce cas vous
appelleriez Emilie qui ne rougit pas de montrer ses mollets. L’échelle
est peu sûre, votre jambe l’est moins encore: ne vous risquez pas à des
escalades. Et d’ailleurs, je ne vous accorde, comme lecture, que les
romans de ces rayons du bas. Vous êtes ici pour peindre, vous distraire
et vous délasser, non pas pour vous instruire.--Tiens! bonjour, Roger!»
La bibliothèque de la Cassolette est tout à fait remarquable. Depuis une
heure, Mahoudiaux m’en révèle les richesses. Il la connaît à fond, il
s’y promène comme en un jardin familier. Il prend un livre,
l’époussette, essuie sa reliure, me le montre avec amour, en parle
éloquemment. Cette collection est ancienne, mais il l’a, lui-même,
beaucoup augmentée et réunie enfin, deux ans avant la guerre, dans cette
salle, bâtie exprès en annexe à la maison. Mahoudiaux adore ses livres,
ils l’émeuvent, néanmoins, je ne découvre pas en lui les travers un peu
ridicules du vrai bibliophile, du bibliophile type. Ses livres sont
vivants, il les lit; c’est en les lisant, dit-il, qu’on les empêche de
mourir.
«Ceux qui m’ennuient et qui jamais ne m’intéresseront, je m’en défais.»
Cigogne vient d’entrer, appuyé lourdement sur sa canne à bout de
caoutchouc. Il regarde ce peuple nombreux vêtu de toile ou de cuir, bien
rangé.
«Vous trouverez, ajoute Mahoudiaux, d’assez bonnes estampes dans le
casier de gauche. Je vous recommande les Méryon... Tu cherches un livre,
Roger?
--Non, mon vieux, j’admire! Ah! Maurice, cette bibliothèque complète
vraiment la campagne de façon tout à fait rare! Plus je vois la
Cassolette, plus je l’aime; on y passerait sa vie!
--Je compte bien y passer la mienne, dit Mahoudiaux. Ne restez pas
debout, mes enfants; n’oubliez pas que c’est moi qui suis blessé au
bras; vous, c’est à la jambe... Asseyez-vous!»
Cigogne a brusquement pâli. Je le regarde. Oui, il est devenu blême.
«Blessé à la jambe! Oh! Maurice! si peu blessé! Et puis, c’est au
pied... N’importe... on s’arrangera mieux une autre fois!»
Et il s’assied.
Mahoudiaux est mécontent.
«Quand je commets une gaffe, mon petit Roger, tu devrais avoir la simple
bonté de n’en pas faire état. Tu sais parfaitement que, t’aimant comme
je t’aime, ce n’est pas pour t’être désagréable que j’ai dit cette
phrase stupide. Alors, ne prends pas aussitôt l’air empoisonné... Et,
d’ailleurs, parlons un peu de ton accident; j’y tiens; si, si, je le
veux...
--Je ne sais pas ce que tu pourras trouver de bien neuf, Maurice, mais
si ça t’amuse, ne te gêne pas! cause!»
C’est à ces moments-là qu’on lui foutrait des coups!
Mahoudiaux ne se laisse pas démonter. Il parle en se promenant devant
les rayons de livres, en époussetant ce petit in-12, en essuyant le
maroquin de ce précieux Lamartine.
«Ça m’amuse en effet, comme il te plaît à dire. Ecoute... et vous aussi,
mon cher Serval, écoutez! vous avez beaucoup vu notre ami Roger, ces
derniers temps; vous m’avertirez si, à son sujet, je dis de trop fortes
sottises.--Roger, tu manques de courage! Tu t’étais préparé à la guerre;
au dépôt, tu te répétais chaque jour: «Durant cette guerre il peut
m’arriver telle ou telle chose ou telle autre encore, et je sens que,
dans toutes ces circonstances, je me conduirai bien, sans peine.» Quand
tu es parti, tu te faisais ainsi de la guerre une image très nette, ni
romantique, ni naturaliste, mais composée avec la précision d’un petit
traité de civilité puérile et honnête. A un dîner de cérémonie, quand on
est en habit, on ne se met pas les doigts dans le nez; dans une
tranchée, quand on porte l’uniforme, on ne fout pas le camp au premier
obus, etc. Je suis persuadé que, dans chacun des rôles que tu avais
prévus, tu te serais, en effet, très bien tenu...
--Vous pouvez dire, interrompis-je, qu’il s’est très bien tenu, car j’ai
vu Cigogne dans certains de ces rôles divers, souvent malaisés à jouer,
et il était parfait. Il a su gagner l’affection de ses camarades et
l’estime de ses chefs, il a su montrer du sang-froid quand il fallait,
prendre une décision quand on le lui demandait, faire preuve de gaîté,
enfin, lorsqu’il était utile et très courageux de rire.
--Rien de tout cela ne m’étonne, dit Mahoudiaux, car Roger a une âme
naturellement vaillante; c’est depuis son accident qu’il flanche, et
encore a-t-il été pris par surprise.--Voyons, mon petit Roger, tu ne
sauras donc jamais accepter de la vie l’inattendu qui fait presque toute
sa joie et sa douleur, cet inattendu qui nous donne le plaisir le plus
vif et les peines les plus dures? Il te faudra donc toujours imaginer ce
que tu vas vivre pour le vivre avec honneur, pour le goûter? C’est d’un
orgueil par trop ridicule que de refuser les dons du hasard, c’est d’une
faiblesse un peu basse que de te laisser abattre, tout de suite et pour
de bon, sous un coup droit dont tu n’aurais pas appris la parade...
--Ta phrase me semble fort bien balancée... Elle est, en outre, d’une
haute portée morale,» répond Cigogne qui regarde fixement le plafond.
Mahoudiaux laisse échapper un mot bref qu’il est inutile de citer, puis
il ajoute:
«Tais-toi.»
Et reprend:
«Evidemment, tu ne pouvais supposer que tu serais frappé de cette
cruelle manière! Ah! si un éclat d’obus t’avait démoli la figure ou
fauché la jambe, tu aurais fait bonne contenance, je n’en doute pas!
Mais parce qu’une roue t’écrase le pied et t’estropie, pour de longs
mois peut-être, tu te révoltes, tu deviens injuste, tu te supplicies
toi-même et tu fais du mal aux autres.
--Et, répliqua Cigogne, mes amis les plus chers en profitent pour me
faire du mal à moi.»
Il se leva et sortit lentement, nous laissant tous deux navrés;
Mahoudiaux avait les yeux pleins de larmes, néanmoins, il affecta le ton
le plus bourru pour dire, dans le dos de Cigogne:
«Maintenant, il s’en va martyriser un peu sa femme!... Ah! Serval,
heureusement, il y a les livres pour nous consoler des hommes: on y
retrouve toute leur folie, mais cette folie est fixée, on en sait la
direction.»
D’abord, je ne répondis pas, mécontent de moi-même et de lui, de lui qui
avait été par trop brutal avec Cigogne, de moi qui n’avais en somme rien
su dire pour l’arrêter. Cigogne m’écrivait, la semaine dernière: «Sois
charitable!» L’ai-je été, aujourd’hui, en laissant Mahoudiaux galoper et
foncer à son aise?
«Vous croyez donc, mon cher Maurice, que la fréquentation des livres
vaut mieux que celle des hommes? Pour ma part, je n’oserais le
conseiller à un imaginatif... Est-il moins dangereux de vivre dans le
passé que dans des songes d’avenir, comme fait notre ami Roger?
--Ah çà! qu’est-ce qui vous prend, Serval? Vous philosophez? Je ne veux
voir en cette affaire qu’une chose: ce pauvre garçon, que je plains de
tout mon cœur et que j’aime tendrement, torture les gens qui le
chérissent, torture sa femme par de brusques fantaisies de sentiment et
de pensée qui se renouvellent chaque jour, qui changent au gré de
l’heure et du temps, et peut-être de la digestion de leur auteur. Il a
toujours été ainsi, mais les surprises de la guerre l’ont complètement
détraqué. Jadis, quand il vivait sa petite vie de bourgeois tranquille
qui s’occupe de chimie, ses rêves étaient modestes, il accomplissait ses
rêves, il y travaillait, tous les jours, comme un bon employé que sa
besogne intéresse, et souvent, ma foi! ces rêves sages arrivaient à
terme. Le goût qu’il avait déjà de se voir autre qu’il n’est donnait
d’ailleurs des résultats excellents, l’empêchait de s’enlizer dans le
marécage bourgeois, l’intéressait à mille sujets divers: art, musique et
littérature, sans déranger du tout ses travaux de chimiste, au
contraire, mais, depuis le 2 août 1914, ah! mon cher, quelle douloureuse
série d’avortements! Vous ne lisiez pas ses lettres, vous! J’en ai vu
quelques-unes à sa femme. Folles! folles, vous dis-je! méchantes et
même, à l’occasion, habilement méchantes! Notre pauvre Lucienne en
pleurait toutes ses larmes. Et voilà qu’il recommence! Ah! non! Enfin,
si vous trouvez que j’ai été trop loin, à quoi sert de me le dire à
présent? Il fallait me couper la parole, comme je vous en priais,
Serval, avant que le mal ne fût fait.»
Et je suis près de croire que le sage Mahoudiaux avait encore une fois
raison. Je ne sus pas lui répondre grand’chose, je lui racontai quelques
anecdotes sympathiques dont Cigogne était le modeste héros, il m’en cita
bien d’autres de la vie civile de Roger, et tout aussi charmantes.
Mahoudiaux connaissait à fond les mérites comme les travers de notre
ami.
«Pour en finir, conclut-il, je vous accorde, Serval, que j’ai agi comme
une brute épaisse, ce qui m’arrive plus souvent que je ne voudrais.
Roger souffre, voilà le point important; le recevant chez moi, quel
droit ai-je de l’engueuler de la sorte? Merci de me l’avoir fait sentir.
Il faudra, maintenant, consoler du mieux que nous pourrons, le
malheureux Cigogne.»
Nous le trouvâmes sur la terrasse, en compagnie de Lucienne, jouant avec
Domino, le petit chat noir et blanc. Tous trois paraissaient heureux.
Les yeux de Lucienne avaient leur regard le plus doux, Cigogne riait aux
éclats et Domino faisait, comme toute petite bête de son espèce à qui
l’on montre et l’on retire une boule de papier: il battait l’air de ses
pattes à peine armées.
«Mon vieux Maurice, dit Cigogne de l’air le plus gai, apporte-moi donc
des cigarettes, il ne m’en reste plus: tu trouveras un paquet sur le
buffet de la salle à manger. Merci...»
Mais, avant de faire la commission, Mahoudiaux prit la tête de Roger
dans ses fortes mains et l’embrassa sur le front.