Sur la terrasse, au crépuscule... Lucienne et Roger sont seuls;
Mahoudiaux classe dans sa bibliothèque une abondante collection de
brochures; souffrant de névralgie, je me suis allongé sur le divan de ma
chambre.
«Lucienne, dit Roger, viens t’asseoir près de moi; je voudrais te
parler, mon enfant.»
Aussitôt le regard de Lucienne s’éclaire; elle s’installe dans un
fauteuil près de la chaise longue de Roger, lui allume sa cigarette,
change la disposition des coussins auxquels il s’appuie, caresse sa main
tendrement...
«Lucienne, il faut que je te dise certaines choses.
--Lesquelles, mon chéri?»
Je pense que Cigogne ne le sait pas, au juste, car il se tait, la
question posée étant peut-être trop précise. Il dit enfin:
«Lucienne, je dois, avant tout, te demander pardon, très humblement...
--Mais, de quoi? grand Dieu! Nous sommes réunis, Roger; bientôt nous
retrouverons notre chez nous, nos anciennes habitudes, loin de toutes
ces affreuses misères auxquelles on a peur de songer. Déjà, nous goûtons
ce bonheur si doux d’être ensemble, dans un pays qui nous charme, l’un
et l’autre... De quoi me demanderais-tu pardon, puisque nous sommes
heureux?
--Non, mon enfant, écoute... Je t’ai trop fait souffrir, sans le savoir,
oh! certainement sans le savoir... mais tu n’en souffrais pas moins.
J’ai été imbécile au lieu d’être criminel, voilà tout! Laisse-moi
parler, je t’en supplie!
--Roger!
--Mes lettres devaient te sembler horribles! ces lettres, pourquoi les
ai-je écrites? et tu ne me laissais rien deviner de ta peine, tu
répondais par des mots tendres... Avoue qu’en ouvrant mes enveloppes tu
prévoyais chaque fois une angoisse nouvelle; avoue que tu serrais les
dents!
--Mon petit Roger! calme-toi! quelles folies!
--J’étais méchant, j’étais cruel. J’avais l’air d’inventer des moyens
inédits pour te faire du mal, et toi, tu ne disais rien!
--Non, Roger, tu n’étais ni méchant, ni cruel, mais une lettre, vois-tu,
ça s’écrit vite, ça se lit lentement, et alors... parfois...
--Il faut que je t’explique... Je crois, Lucienne, mon amour, je crois
en toute sincérité que je n’ai rien voulu de tout cela. Cette guerre...
eh bien... oh! oui, je la trouvais belle, bien que, tout compte fait, je
n’en aie pas vu grand’chose! Je ne demandais pas mieux que d’y jouer mon
rôle, glorieusement, mais je m’exaltais à vide, je me soufflais comme on
souffle une bulle de savon... Quelquefois ça crève! Jamais je n’arrivais
à faire ce que je voulais faire, car j’avais le hasard contre moi, ce
terrible hasard, cet inattendu qui nous donne ce qu’il y a de mieux et
de pire dans la vie... Alors, tu comprends, j’étais sans cesse nerveux,
irascible, injuste. Je rêvais des sottises, et ces sottises, je te les
écrivais, toutes crues, sur une page blanche, sans ajouter les mille
petits riens qui eussent pu les adoucir, les rendre raisonnables, et
c’est alors, ma pauvre petite, que tu pleurais!
--Roger, tu ne devines pas la joie que tu me donnes! J’écoute tes
paroles, elles me sont douces, si douces! Ah! mon ami! Si j’ai parfois
été inquiète (injuste, moi aussi, et plus que toi!) me voici bien
consolée, consolée pour toujours. Tu as si clairement vu ce qui, dans
tes lettres, me troublait! Et je te devinais si malheureux! et c’était
si dur! Roger, dès cet instant, notre vie reprend son cours normal, son
beau cours tranquille. Ce bonheur-là, je ne l’espérais plus.»
Ils causèrent ainsi, quelque temps, ils se dirent leur tendresse; ils se
serrèrent les mains, ils profitèrent de ce qu’ils étaient seuls pour
s’embrasser; puis ils parlèrent encore et Cigogne dit à sa femme comment
il voulait employer utilement la fin de leur séjour à la Cassolette.
«Je vais me remettre à lire, ma chérie; le souvenir de ces jours odieux
que j’ai vécus m’affole; leur souvenir même me trouble... Ah! cette vie
bruyante, tonnante et pleine de passion, cruelle et saccadée, dont on ne
sent pas le rythme! Je vais retrouver la paix dans les livres... La vie
est différente dans les livres que l’on relit! Là, je reconnaîtrai
d’anciens amis fidèles, non pas oubliés, mais que je n’ai pas vus durant
de longs jours. Nous causerons ensemble. Je sais leurs douleurs et leurs
joies, je n’en serai pas surpris. Ils peuvent rire, pleurer, s’adorer en
se trompant, se traîner dans la boue, battre l’air de leurs ailes sans
s’élever de terre, être malades, agoniser, mourir, crever, pourrir,
ressusciter au besoin, sans que je m’en étonne. C’est moi qui pliais
leurs langes, leurs chemises de nuit et leurs linceuls, quand ils
avaient fini de s’en servir.
--Mais, mon petit Roger...» dit Lucienne d’une voix timide.
Elle eût aimé l’arrêter. Il n’y prit point garde.
«Lucienne! Lucienne! disait-il, je les retrouverai tous! j’accompagnerai
Julien Sorel chez M. de la Môle, et Rastignac chez le père Goriot, je me
roulerai dans le jardin de l’abbé Mouret, au risque d’écraser ses
fleurs, je rentrerai à Paris, avec le colonel Chabert, sachant d’avance
tous ses malheurs, mais ne lui en disant rien, et Adolphe me racontera
la façon dont il martyrise Eléonore; les personnages de Saint-Simon
m’entraîneront à la cour, je farderai de mes mains la joue de Célimène
et je tirerai les rubans verts d’Alceste; avec Valmont je ferai couler
les larmes de Cécile Volange et j’écouterai gémir Mme de Tourvel; avec
Dominique je me pencherai sur le châle de Madeleine et c’est dans mes
bras que Madeleine tombera!...»
Mais Cigogne fut interrompu par Mahoudiaux qui, de la fenêtre de sa
bibliothèque, criait d’une voix bourrue:
«Lâchez votre mari, ma bonne Lucienne, et venez me rejoindre! Je veux
vous montrer ma dernière trouvaille: un croquis merveilleux de Degas.
Emilie me l’avait caché, par méchanceté, la rosse!»
Aussitôt l’on entendit Emilie répondre en accents indignés, à son
maître:
--C’est pas vrai, Monsieur Maurice. J’ai mis cette image au fond du
tiroir parce qu’elle n’est pas convenable. Une petite dame toute nue
dans son bain... On voit son derrière. Dieu me pardonne! Comment
pouvez-vous montrer ça!»
La rustique Emilie est moins habituée que ma vieille Joséphine aux
audaces de l’art.
* * * * *
Et voilà la causerie qui eut lieu sur la terrasse de la Cassolette, un
samedi, à l’heure du crépuscule, devant un ciel couleur de perle et
d’ambre, une mer violette et des bois assombris, telle que j’ai pu la
reconstituer d’après ce que m’en disait Mme Maxence, six mois plus tard.