Il y a toujours, dans les romans, un certain décor, choisi par l’auteur,
devant lequel ses personnages s’exprimeront plus clairement, plus
franchement, se jetteront les uns contre les autres, se feront du mal et
pleureront. C’est le décor de leur champ de bataille: un lit, un lac, un
beau soleil couchant; il convient à leurs angoisses.--Je serais
romancier, que j’aurais, à coup sûr, choisi la Cassolette pour enivrer,
pour affoler mon couple amoureux, pour l’unir, un soir, avec des cris,
des larmes, des soupirs, et le martyriser ensuite, comme il sied.
La question se pose d’autre façon et je ne vois, dans cette retraite,
que trois pauvres éclopés qu’une jeune femme entoure de soins vigilants.
Nous nous réunissons sur une terrasse qui domine des bois de pins
dévalants, parsemés de roches blanches; d’autres bois de pins la
surplombent. Dans cette verdure, la maison de Mahoudiaux s’enfouit,
mais, des fenêtres, la vue est libre, l’horizon haut. La terrasse
couverte d’ombre est plus intime. Allez, maintenant, jusqu’à cette
balustrade, penchez-vous et vous verrez de nouveau la mer scintillante,
coupée d’une presqu’île, deux golfes d’un bleu profond, quelques villas,
hélas! monumentales et prétentieuses, mais lointaines, enfin beaucoup
d’air lumineux.--J’aime le paysage que je découvre de ma fenêtre, il
m’exalte, il me fait respirer à pleins poumons, il m’enivre un peu;
celui dont je jouis, couché sur ma chaise longue, près de Mahoudiaux et
de Cigogne me procure un bonheur très doux. Le ciel plein de rayons, le
bouclier bleu des eaux, se devinent entre les troncs noirs et rouges des
pins; tout près, à quelques pas, les broussailles odorantes sont piquées
de petites fleurs mauves et blanches qu’il ne faut pas cueillir car
elles se fanent trop vite. On lève lentement les yeux et, dans le lacis
des ramures où s’accroche et serpente un lierre infini, le regard se
perd.
Je pose mon livre sur mes genoux: les malheurs de Dominique ne
m’intéressent plus; je me laisse aller à mon calme plaisir, je rêve...
Cigogne, son gros pied droit appuyé sur une chaise, fume des cigarettes
et, l’air absorbé, plie et replie gravement une feuille de papier d’où,
plus tard, naîtra une cocotte, une barque ou un chapeau de gendarme;
Mahoudiaux, lui, fume sa pipe, grogne, se lève brusquement, va donner
quelques ordres (cette installation, ainsi comprise, n’est donc point
parfaite?), revient, se rassied et fume comme ferait un Olympien, tandis
que Mme Maxence rôde, passe, repasse sans bruit, donne à Cigogne ses
«gouttes», va s’appuyer à la balustrade, sourit en regardant la mer, me
rappelle l’heure où je dois absorber deux cuillerées d’un mélange puant,
nous recommande, en posant à portée de main un cendrier, de ne pas
mettre le feu aux broussailles, puis s’allonge aussi, lasse, un instant.
«Lucienne!»
Je l’appelle Lucienne, depuis hier: Cigogne m’en a prié.
«Lucienne! je ne veux pas prendre ma drogue: elle sent trop mauvais!
--Voulez-vous bien avaler ça, tout de suite!
--Alors, pincez-moi le nez, Lucienne...
--Voilà, mon ami, et vous aurez un bonbon pour enlever le goût!
--On ne serait pas malade, Lucienne, qu’on le deviendrait, pour se faire
soigner par vous.»
Elle rit, elle s’est allongée, elle s’évente avec un grand éventail de
papier, acheté la veille au bazar de la ville, et qui prétend venir du
Japon. Affreux, cet éventail! à la première occasion, j’en offrirai un
de mon pinceau à Lucienne, si tant est que je sache encore peindre!
Aujourd’hui, les couleurs m’importunent, je ne me plais qu’à humer les
parfums de la Cassolette, si bien nommée.
Mahoudiaux se lève, une fois de plus, vide sa pipe, la récure, grogne
encore, se plaint de la qualité du tabac, puis:
«Mon vieux Serval, dit-il, j’ai transformé pour vous la grande chambre
du second étage en atelier. Il y fera chaud, je crois, mais le jour me
semble excellent. Vous pourrez y travailler vos études prises en plein
air. C’est bon! c’est bon! pas de phrases! (Il dit toujours merci,
l’animal!) Vous viendrez voir ça, après déjeuner.--Lucienne! il faudra
prier Emilie de porter les deux chaises de l’antichambre dans le nouvel
atelier de M. Delacroix! le pauvre bougre n’aurait pas de quoi
s’asseoir...
--J’y vais tout de suite, Maurice. Non, non, ne bougez pas! Je vous
annonce que nous aurons des rougets, ce matin. Je viens de les admirer à
la cuisine: ils sont magnifiques... Et puis des tomates farcies, des
côtelettes... Le fromage n’est pas encore arrivé, mais Emilie m’assure
qu’il ne tardera pas.»
Mahoudiaux rit et demande si ce fromage viendra tout seul, par le
raidillon rocheux ou par la route... Mahoudiaux a des plaisanteries
exquises.
Je reste le nez en l’air à regarder les branches. Domino, le petit chat
noir et blanc, tourne autour de ma chaise longue, griffe mon pantalon,
se décide à bondir sur moi, s’étire tandis que je le gratte
soigneusement sous le menton, monte enfin jusqu’à ma figure et me donne
un petit coup reconnaissant et poli de sa langue râpeuse.
La vie ainsi comprise... ah! je veux bien la vivre!