Une lettre de Cigogne:
«Nous allons donc passer quelques semaines ensemble, mon vieux Serval!
J’en ai de la joie, pour sûr! Tu n’en doutes pas, j’espère? Mais, tout
de même, avoue que ce n’est pas drôle de se retrouver ainsi, et qu’on
aurait pu, sans se donner beaucoup de mal, imaginer des circonstances
plus heureuses. Que veux-tu! le destin est une vieille fille acariâtre
qui fait des patiences: elle arrange minutieusement des combinaisons
humaines en y mettant le maximum d’amertume. Ce jeu l’amuse.
N’importe, mon ami, on causera, on rêvera, on se racontera des
choses... Oh! pas de souvenirs! non, pour l’amour de Dieu, pas de
souvenirs! d’autres choses, de préférence des choses tranquilles,
immobiles, des choses de tout repos! Les souvenirs, vois-tu, ça vous
navre trop, avec cette sacrée manie qui les possède de changer, à
chaque instant, de forme, de couleur et d’expression, suivant qu’on
les regarde de gauche ou de droite, de face ou par derrière. On en
retire un du coin d’ombre où il dormait, on le secoue, on le plante
devant soi, on lui sourit, dans l’espoir qu’il vous charmera, et puis
on s’aperçoit qu’il a changé de gueule, que ce n’est plus ça du
tout... Et le souvenir vous fait de la peine!
«Je sais! tais-toi, Serval! tu vas me dire que je raconte des
histoires... Je l’admets, je ne discute pas, mais elles sont vraies,
mes histoires, et ça ne les rend pas plus agréables, surtout quand il
faut les vivre.
«Serval, mon camarade, quelle coupure! Nous vivions ensemble; on se
rencontrait tous les jours, et voilà, soudain, ces points de
suspension... Maintenant, nous allons reprendre contact, mais, Serval,
c’est terrible de rencontrer quelqu’un qu’on aime dans un nouveau
décor! Tu es peintre... (tu es encore peintre, n’est-ce pas?) Un
peintre peut-il ignorer que les tableaux changent d’aspect en
changeant de cadre? Les maîtresses, les amis, les camarades subissent
cette loi. Un ancien domestique auquel on s’était attaché devient
intolérable parce que l’on n’habite plus la même rue ou que, dans la
même maison, l’on est descendu à l’étage au-dessous. L’appartement est
plus commode, mais Martin, ce vieil ami qui a servi vos parents,
comment le supporter huit jours!
«Je te reverrai donc avant peu, non plus à l’hôpital, non plus au
dépôt, ni en Alsace, mais dans cette campagne pleine de rayons et de
parfums, où, de temps en temps, Mahoudiaux va se recueillir. Tu ne la
connais pas, moi non plus; elle nous ravira; de cela, je suis certain:
«la Cassolette» est un endroit merveilleux; Mahoudiaux me l’a cent
fois décrite. Le hasard de la vie a fait que je n’y suis jamais allé,
ni Lucienne, mais j’ai dans les yeux ce paysage. C’est à «la
Cassolette» que Mahoudiaux a vu les plus beaux couchers de soleil, les
plus belles moirures sur la mer, les plus beaux reflets; c’est dans le
bois de pins d’alentour que, certains soirs d’été, il a respiré des
parfums vraiment inoubliables, dans ce bois, où quelques rossignols ne
cessent de chanter, enfin «la Cassolette» est pleine de petites fleurs
dont on ignore le nom, d’abord, des fleurs minuscules, simples,
délicieuses, que l’on apprend vite à connaître, à chérir, que nous
chérirons bientôt... Ça, c’est parfait. Mais nous allons passer
quelques semaines à «la Cassolette», ma femme, toi, Mahoudiaux et
moi... Ça, c’est du nouveau, ça c’est de l’inconnu!
«J’ai peur, Serval, j’ai peur que tu manques de charité à mon égard!
Bien souvent, je me suis confié à toi, je t’ai dit tout ce que je
sentais: mon angoisse, mes plaisirs... La peine dont je souffrais, je
te l’ai dite avec maladresse, sans doute, peut-être tout de travers,
mais je te l’ai dite. Tiens-m’en compte. Souviens-toi de nos causeries
dans la grange, de la chauve-souris qui voletait autour de nous, du
rayon de lune qui, parfois, nous rendait visite. Tâche de me
comprendre, même si j’ai changé, et surtout, Serval, sois charitable!
«Cette dernière disgrâce m’a brisé, au moral, au physique, dans la
chair et dans l’esprit! Je ne suis plus qu’un déchet. Tout de même,
c’est pas permis d’avoir une guigne pareille, à soi tout seul! On la
dirait faite à ma taille; il semble que l’on ait pris les mesures à
l’avance, pour que cette guigne sans défaut ne fasse pas un
pli.--Serval, me voilà bien vêtu!
«En somme, je n’ai plus grand’chose à te raconter, mais je te répète
ceci: ne sois pas trop dur, ni trop sévère, ni trop logique; oui, ne
sois pas trop logique... enfin... débrouille-toi.
«Je te serre les mains. Ton dévoué:
«CIGOGNE.»
Il y avait encore quelques lignes écrites en travers de sa lettre et
d’une écriture plus nerveuse, plus instable:
«J’ai signé: Cigogne! Ça colle, les sobriquets! J’ai dû me faire une
signature parce que vous m’aviez imposé un surnom! J’ai dû changer de
peau parce que vous m’aviez vu autre que je n’étais! Maintenant, je
signe ainsi tout naturellement, sans effort. Grâce à mes camarades, je
suis devenu Cigogne, pour longtemps.
«A propos des camarades... ce brave Merville s’est fait tuer du côté
de Traubach. Je l’ai su par un permissionnaire, par l’ordonnance du
lieutenant Bernaut. Le lieutenant se porte bien et croit qu’il va être
envoyé à Salonique. Evidemment, il s’y fera tuer à moins de frais
qu’en Alsace où, depuis quelque temps, il n’y a rien qu’un peu de
bruit, et encore pas tous les jours. Là-bas, à Salonique, il trouvera
de bonnes fièvres en plus des obus. Il a de la veine, lui!... Mais,
avant de te laisser à tes tableaux, à tes dessins, dis-moi, mon vieux,
là, bien franchement, dis-moi ce que tu penses d’elle. Tu l’as vue,
vous avez causé ensemble; que penses-tu de Lucienne? C’est bien elle,
n’est-ce pas? Tu l’as reconnue? Son image a hanté nos causeries où je
voulais te la montrer comme elle est, comme je l’aime. Ai-je réussi?
«A toi de cœur:
«CIGOGNE.»
Je lui ai répondu aussitôt. J’ai tâché de le consoler un peu; je l’ai
assuré de mon affection; je lui ai annoncé un séjour tranquille et
charmant à «la Cassolette» où lui, Mahoudiaux et moi, ces trois vieux
débris se consoleraient entre eux, où sa femme apporterait toute sa
bonté, toute sa séduction et tout son bon sens. J’ai tâché de lui écrire
gentiment, affectueusement. La moindre phrase tombant à faux ou mal
comprise le perdrait dans un nouveau labyrinthe, or il n’en a pas
besoin: il souffre déjà trop; je sens bien qu’il souffre trop!...
Charitable? il me prie d’être charitable? mais cela va sans dire!
Charitable? Je ferai de mon mieux.