CHAPITRE XL

Du cahier lavande.

Le monde est meilleur qu’il ne paraît. C’est là, pour moi, une pensée

presque quotidienne, depuis que je rends visite à Roger tous les jours.

Il commence à se lever; nous nous promenons dans le jardin de l’hôpital,

à petits pas, (il boitera toujours, le pauvre garçon!) je cause avec

lui, nous évoquons nos vieux souvenirs, si chers, nous parlons du passé

et ce passé je crois le revoir, je retrouve Roger tel qu’il était jadis.

J’ai eu tort, il faut bien l’avouer. Son absence m’a rendue injuste. Ces

phrases qui me faisaient souffrir, il me les eût expliquées par quelques

autres phrases, avec cet accent si tendre qu’il a pour me parler;

écrites, elles gardaient toute leur mauvaise allure jusqu’à paraître

méchantes et méchamment voulues. Ce n’étaient que des maladresses. S’il

avait été là, il m’aurait dit: «Lucienne, ma chérie, ce n’étaient que

des maladresses!» Comment ne pas se laisser convaincre?... Et la si

pénible impression se fût effacée, aussitôt.

Cette longue séparation m’a changée. Je ne suis plus telle que j’étais

jadis... Devenue maladroite aussi? Encore faut-il que Roger ne s’en

aperçoive pas, n’en souffre pas! Depuis un an, la moindre chose, la plus

futile servait à m’exalter. Suis-je donc une enfant! Un exemple entre

mille: ce surnom que ses camarades avaient donné à Roger: Cigogne, comme

je le comprends bien, aujourd’hui! Cigogne, c’est tout simple... une

position perchée que Roger prenait souvent... Ah! je me souviens, devant

la cheminée, chez nous, tant de fois! Cigogne... un croquis rapide à la

manière japonaise... M. Serval aurait pu le faire. Il s’en est

d’ailleurs fallu de peu que je dise des choses désagréables à M. Serval

parce qu’il appelait mon mari Cigogne! Je me rappelais sa lettre!

Ah! M. Serval! Je l’ai vraiment trop mal jugé! Un brave garçon qui

paraît même avoir du goût et qui certainement nous aime bien. Sa façon

de parler à Roger est touchante. Cela n’empêche pas que j’étais toute

prête à le détester! Un jour Mahoudiaux m’a dit que, lorsqu’elles y

mettent tout leur cœur, la plupart des femmes déraisonnent. Il parlait

peut-être pour moi... Il ne parlait certes pas au hasard. Je suis

curieuse de voir la peinture de M. Serval. Il m’a dit qu’il faisait des

portraits. Et puis aussi, il est très modeste; il s’exprime comme tout

le monde.

Avant-hier, on a parlé de cette aquarelle ridicule que Roger aimait tant

et qu’il m’a fait photographier. Ridicule... non, tout de même. Nous

étions, M. Serval et moi, d’un avis pareil: jolie chose, pas très

originale, trop cherchée, mais faisant preuve de talent. Roger l’avait

nommée Florimonde. C’est le personnage de l’aquarelle que Roger avait

nommé Florimonde. M. Serval riait aux éclats en me le disant. Et moi qui

croyais que c’était un nom que Roger me donnait, à moi! à moi! J’en

étais désespérée. J’en parle probablement dans ce cahier... Oui,

l’absence est une terrible épreuve que j’eusse dû supporter mieux.

Un projet de Mahoudiaux nous occupe beaucoup. Ce cher Maurice ne sait

quoi inventer pour amuser et entretenir ses amis. Il veut que nous nous

transportions tous à la Cassolette, Roger et moi, lui et M. Serval. Ce

serait exquis, cela me tente, surtout à cette époque. Il fera chaud, on

pourra se reposer, contempler la mer, respirer à l’ombre des pins,

écouter le vent et les oiseaux (car il y a des rossignols), enfin se

promener, le soir, aux étoiles.

Avant la guerre, Maurice nous avait déjà invités à «la Cassolette» bien

souvent, mais alors la campagne ennuyait Roger. Nous n’y sommes pas

allés. Cette fois, Roger hésite, il ne dit pas non. Quand il m’a demandé

mon avis, j’ai répondu que je n’y voyais aucun inconvénient et que, pour

ma part, cela m’agréait fort.

Oh! ne plus voir ces maisons tristes et toutes ces choses qui ne sont

pas de mon pays; tout ce gris, tous ces tons très fins mais un peu

ternes. Je me souviens d’Alger en rêvant à «la Cassolette». C’était si

beau! ce sera quelque chose de semblable. Je dormirai au soleil, comme

jadis, sous une grande ombrelle blanche, et Roger, tranquille, lui

aussi, rêvera de moi. Un autre jour, si M. Serval se met au travail...

Je serai ravie qu’un bon peintre fît mon portrait, sur le fond d’un vrai

paysage, plein de lumière.

Le Mirage · 第 50 / 67 题