Je pus bientôt me lever et traîner dans la salle ma jambe douloureuse,
puis descendre au jardin et regarder, en nombreuse compagnie d’infirmes,
de malades, d’éclopés, les impertinents moineaux. Tous les jours, aux
heures de visite, je retrouvais, près du lit de Cigogne, mes nouveaux
amis, chaque fois avec plaisir. Quelques causeries seul à seul me
permirent d’expliquer à Mme Maxence l’exaspérant effet qu’avait eu la
guerre sur l’esprit nerveux de son mari et je compris qu’elle m’était
reconnaissante. Malgré les gronderies du sage Mahoudiaux, la pauvre
petite croyait son cher Roger déjà fou.
Du temps passa et l’on venait de me réformer pour tout de bon, quand,
revenant d’une visite à l’hôpital de Cigogne, je fus accosté par
Mahoudiaux.
«Dites-moi, Serval! Quand vous rentrerez chez vous, à Paris où je compte
passer aussi, cela vous gênerait-il que je vous accompagne un jour
jusqu’à votre atelier?
--D’autant moins, cher ami, répondis-je que je pourrai ainsi vous
montrer des gravures dont je vous ai parlé?
--Parfait! Vous me sortirez aussi de vos cartons les caricatures et
croquis que vous avez de notre ami Cigogne. Voyez! je ne lui donne pas
d’autre nom... Mais je veux vous entretenir d’un autre sujet, d’une idée
que j’ai eue... (cela m’arrive!) et qui m’est chère.»
Il me l’expliqua tout au long.--Ma foi! je finis par y souscrire.
«Vous ne savez pas le plaisir que vous me faites, Serval!»
Mahoudiaux parle d’une façon plaisante, ses phrases n’accrochent pas:
toutes rondes, elles roulent et rebondissent.
Il possède dans le Midi, aux environs d’Hyères, une campagne qui lui
vient de famille et qu’il nomme «la Cassolette». Avant la guerre, il s’y
rendait chaque année, maintenant, il veut y mener Cigogne et Mme
Maxence, Cigogne ayant besoin de repos et sa femme de répit, après tant
de jours d’hôpital, mais Mahoudiaux tient à ce que je sois de la partie.
«J’y tiens absolument. Vous aussi, vous avez besoin d’un long repos, or
je vous promets, là-bas, un air délicieux, des chaises-longues sur une
terrasse, avec des roses grimpantes le long du mur, oui, mon cher! une
température qui vous plaira puisque vous ne craignez pas la chaleur, un
soleil comme on n’en fait plus et, devant votre fenêtre, un charmant
paysage: l’étang des Pesquiers, Giens et les deux golfes, tout cela de
tons lumineux tout préparés pour un peintre. La Cassolette fut achetée
par mes arrière-grands-parents et garde encore son aspect de vieille
maison provençale. C’est un «mas» (ce mot vous dit-il quelque chose?)
Vous emporterez de quoi travailler; vous entoilerez le soleil, mon
soleil! Et... mais il est indécent de vanter ainsi sa marchandise. Je me
tais. Ne faites pas de phrases et venez.»
J’allais ouvrir la bouche pour répondre quand il reprit:
«Non, je ne me tais pas. Il y a d’autres plaisirs pour vous à la
Cassolette, ceux qui couronnent une bonne action. Si vous ne venez pas
chez moi par agrément, vous y viendrez par charité. Cigogne a besoin de
vous: Lucienne, plus encore. Ecoutez. Ce grand fou, je l’aime comme un
frère, mais il est de la terrible race des gens qui sèment le malheur
autour d’eux, sans le vouloir, qui le distribuent à pleines mains, avec
de beaux gestes larges! Lucienne, la pauvre gosse, a vécu une vie
abominable en l’absence de son mari, abominable, vous entendez! avec cet
air tranquille et cette bouche bien sage que vous lui avez vus. Il
écrivait des lettres (j’en ai lu quelques-unes) qui mettraient tout être
sensé hors de lui. Eh bien, je crois que vous avez sur Roger une
influence excellente. Vous l’avez prouvée. Lucienne n’était pas d’abord
de cet avis, mais les femmes, ça déraisonne à plaisir. J’ai peur de me
trouver seul avec lui. Il n’y a pas d’autre manière de le dire; j’ai
peur! Je ne m’en tirerais pas. Il partirait sur une piste nouvelle, au
hasard, comme il a toujours fait, et alors, pour le rattraper, le
bougre! Parfois, Lucienne ne le reconnaît plus. Il est tellement
changé!... Ou peut-être se l’imagine-t-il, ce qui revient au même...
Venez passer quelques semaines chez moi, Serval; vous garderez votre
bienfaisante maîtrise sur Roger, vous m’aiderez à le retrouver, car je
le perds, moi aussi, enfin vous ôterez à sa femme un cauchemar. Venez à
la Cassolette, Serval!
--Affaire conclue!» lui dis-je.
Que pouvais-je dire d’autre?