CHAPITRE XXXVIII

Je suis rentré chez moi. Je me retrouve tout seul dans mon atelier. Il

fait beau. Je m’accoude au petit balcon d’où, tant de fois, j’ai

contemplé l’aspect nombreux et divers de Paris, changeant au gré de

l’heure et des jeux du soleil. Toute cette étendue, ce peuple de toits,

cet air lumineux, facile à respirer, tout cela pour y perdre mon regard,

et cette verdure de quelques arbres proches pour le reposer...

La tache blanche du Sacré-Cœur est un peu embrumée, ce matin, mais je

reconnais le ton de cette eau lente qui passe, je reconnais les teintes

de mon cher fleuve.--J’aimais être si haut perché! j’aimais ce paysage!

Depuis nombre d’années, mon encombrante voisine, la tour Eiffel, ne me

gênait plus; j’admettais sa présence.

On peut observer la ville tout à loisir de ce septième étage, avec ses

ombres, ses buées lointaines, ses détails, bientôt familiers, son dessin

délicat et précis, l’agitation du menu peuple qui l’habite, les rêves

qu’il vous livrera demain.--Mais aujourd’hui, pourquoi n’ai-je aucun

plaisir à me pencher au balcon de mon atelier?

J’ai mal au pied, mal à la jambe, un peu mal à la cuisse... Non, cela ne

suffit pas. Il y a autre chose. Il y a que je ne suis pas ici, que je me

sens loin d’ici... Eh! quoi donc? me faudrait-il être couché près de

Doris, près de Tierspoint?... C’est vrai; je ne pense qu’à ceux-là qui

dorment, protégés par quelques planches humides; je songe à ceux que

j’ai connus, avec qui j’ai parlé, que j’ai vus vivre et qui sont sous

terre, à ceux qui ont passé près de moi, à d’autres, à tant d’autres

dont je ne sais même pas le nom, et qui sont sous terre aussi, ou près

d’y être. Je ne comprends plus cette ville vivante, étendue à mes pieds,

mais il est une autre ville, immense, toute noire, pleine de cellules

étroites, mal tenues... Dans cette ville-là, je me promène, tous les

soirs.

Ma jambe me fait beaucoup souffrir... De temps à autre, un officier, un

camarade permissionnaire, vient me féliciter d’avoir une jambe en

mauvais état. Nous causons amicalement, mais toujours, quand il est

parti, cette gêne revient de me retrouver seul chez moi. Lorsqu’on est

blessé, même comme je le suis (modestement, en somme), il faut, en

ouvrant la porte de son logis, y trouver des parents ou une femme et des

enfants qui vous accueillent par des exclamations, qui admirent que vous

soyez blessé et qui vous traitent de héros. Je n’ai pas connu cela.

Bien entendu, quand je suis allé la voir à Versailles où elle habite, ma

chère maman a été délicieuse et ma petite sœur très émue, mais maman

reste terriblement absorbée par ses bonnes œuvres et ma petite sœur

semble fort préoccupée du sort d’un jeune enseigne de vaisseau que

j’aime beaucoup, que maman aime beaucoup, qui plaît beaucoup à tout le

monde.

Oui, voilà! Maman m’échappe, ma petite sœur m’échappe. Maman n’a jamais

voulu, ne voudra jamais habiter à Paris et ma petite sœur se mariera

bientôt (peut-être pendant la guerre). Elle classe encore avec amour les

croquis de son frère, mais... ah! si son jeune enseigne faisait des

croquis, combien les classerait-elle mieux!

Maman, ma petite sœur, quelles étranges choses vous m’avez dites de ma

vie au front! Maman, ce n’est pas de ma faute si je ne suis pas l’ami

intime de tous les aumôniers du secteur; j’en connais un qui est

parfait, mais cela ne te suffit pas! Et toi, petite sœur, tu as l’air de

ne plus t’intéresser qu’à l’armée navale!--Oui, ceux que je chéris

m’échappent; j’échappe à ceux que je chéris.--Je suis rentré de

Versailles, le cœur un peu lourd.

A Paris, l’atelier où j’habite, où je me plaisais, où j’avais des

souvenirs, n’est tout de même pas un foyer; c’est un logis. Les deux

choses ne se confondent pas, hélas!

Et pourtant, ma vieille bonne (elle s’appelle Joséphine) avait tout

arrangé pour me recevoir. Que puis-je demander de plus? Elle a enlevé la

poussière, elle a battu le tapis et les rideaux, elle a fait disparaître

les housses, elle a même accroché toutes les toiles (je les avais

retournées contre le mur, dans un coin sombre), elle a su les remettre à

leurs anciennes places: «la grande dame nue» au-dessus de la cheminée,

«l’ami de Monsieur» à droite de la porte, «la demoiselle en vert» à

contre-jour... Grimpée sur une échelle, à quelles dangereuses

gymnastiques ne s’est-elle pas livrée, pour que Monsieur se sentît bien

chez lui en arrivant!

Ah! ma bonne Joséphine, ni cette propreté, ni cet ordre méticuleux, ni

ce pot d’orangeade fraîche préparée de vos vieilles mains n’y changeront

grand’chose: mon chez moi est loin d’ici.--Que je voudrais entendre un

hennissement de cheval, un roulement de fourgon sur la route, les

sifflets vifs de quelques balles, cette grosse voix tonnante, là-bas,

puis les voix claires des camarades, un rire franc, même un cri de

douleur, et la grosse voix encore qui se rapprocherait! Que je voudrais

voir devant moi un horizon tout simple avec deux villages, l’un en face,

l’autre plus à gauche, qu’il convient d’observer avec minutie... Mon

téléphone est là, tout près... Allons! je déraille! ce retour à Paris ne

me vaut rien.

Je crains que ma jambe ne soit pour longtemps une jambe indésirable.

Alors... le bureau?... noircir du papier dans un bureau?... pouah!--Si

j’ajoute que je n’ai pas la moindre envie de peindre, me voilà en bonne

posture pour prendre la vie joyeusement.

Hier, j’ai rencontré trois blessés de la guerre qui n’avaient qu’une

jambe à eux trois; ils marchaient avec des pilons, sans béquilles;

chacun s’appuyait sur ses deux cannes. Ils se promenaient (ils se

promenaient!) avec une jambe à eux trois. Ma jambe à moi est à peine

cassée, un peu tordue, un peu abîmée, juste assez mauvaise pour gêner

une allure qui jadis fut aisée... Ceux-là que j’ai vus en rentrant hier

à Paris se promenaient avec une seule jambe; or ils étaient trois

hommes, ayant droit à deux jambes chacun; cela fait six. Ils en avaient

une. Moi, j’ai deux jambes, dont une en médiocre état.

Le paysage de cette ville m’ennuie; je rentre dans mon atelier, en

clopinant. Le voici, je le reconnais; le jour y est très bon. Tiens! ma

dernière esquisse! Je l’ai faite avant de partir, le 3 août. Je n’y

comprends plus rien. Ce gâchis de couleurs, c’est donc moi qui l’ai

commis, en prévision d’un tableau futur? Ah! vraiment... Eh bien,

signez-la Martin ou Durand, et cette esquisse me sera tout à fait

indifférente; elle m’est déjà tout à fait étrangère.

Là-haut, sous le plafond, je reconnais mes anciennes toiles accrochées

par les mains soigneuses de Joséphine; paysages, portraits, natures

mortes, ces essais divers me rappellent des façons de voir et de sentir

que je n’ai plus, mais que j’aime encore. Je crois qu’ils sont restés

vivants, malgré les fautes évidentes que l’on y trouve et qui témoignent

souvent d’une hâte excessive, même de quelque prétention. J’étais jeune;

ces fautes, je me les pardonne et cela m’inquiète un peu de m’avouer que

je ne saurais plus peindre ainsi.--En ce moment ces toiles font comme

une frise de souvenirs chatoyants, en haut du mur de ton bistre et je me

laisse prendre au plaisir de les regarder; je retourne vers des

circonstances, des impressions, des émotions de la même époque: une

heure d’enthousiasme, une heure décevante où tout marchait mal, les

débuts faciles de cette grande composition décorative que j’ai fini par

gâcher... Tout cela, c’était moi, jadis: j’y vois mon image quotidienne

plus nettement que dans les pages d’un journal intime.

Laissons passer quelque temps; il se peut que je me remette à peindre,

un jour, mais pour aujourd’hui, je n’y songe guère, et puis ma jambe est

vraiment trop douloureuse quand je me tiens debout. Le médecin-major, en

me réformant, conseillait un long séjour à la campagne et du repos; j’ai

donc eu raison d’accepter l’invitation inattendue que Mahoudiaux me fit,

dimanche dernier, de façon si affectueuse et si simple.

L’excellent homme! Je le vis pour la première fois, à l’hôpital, penché

sur le lit de Cigogne et déversant, d’une voix sympathique et sonore

qu’il étouffait avec peine, tout un flot de bonnes paroles. Je me

réveillais d’un somme, quand j’aperçus cette espèce de géant. Ce ne

pouvait être que Mahoudiaux, car Cigogne me l’avait maintes fois décrit.

Maintenant, je comparais à loisir l’image évoquée et le modèle vivant,

me sentant l’esprit libre et clair après cette courte sieste. J’écoutais

la causerie voisine: Cigogne ne disait pas grand’chose, mais Mahoudiaux

parlait pour deux, il parlait tout le temps.

Singulier plaisir que d’entendre une appréciation nouvelle de questions

qui m’avaient intéressé, jadis, et me croyant médecin moi-même, de voir

un autre médecin ausculter mon malade et tirer des ficelles dont j’avais

essayé l’action sur cet esprit. Mahoudiaux était venu à l’hôpital en

toute hâte, pour donner à Cigogne quelque courage, pour détruire en lui

certaines pensées, pour en faire naître d’autres et, ma foi, il s’y

prenait fort bien.

Non, Mahoudiaux n’était pas la bonne brute épaisse que l’on aime par

habitude, le brave garçon sans conséquence que l’on a connu au collège,

le colosse blond plein de qualités primitives et mal équarries, l’être

affectueux, fidèle mais sommaire, que Cigogne m’avait présenté, un jour

où il en était presque jaloux! Non, dès l’abord, il m’apparut très

averti, très fin, et sous sa rude enveloppe, d’une délicatesse

charmante. Une demi-heure n’avait pas encore passé que, dans la grosse

voix de nourrice normande, je devinais une émouvante, une insigne bonté.

«Alors... tu es sûr... disait Cigogne sur un ton mal assuré, tu es sûr

que je puis...

--Je suis sûr, interrompit Mahoudiaux, que tu es perdu si tu te laisses

couler maintenant. Tu n’étais pas fait pour cette guerre: voilà, sans

doute, pourquoi elle t’a si brutalement frappé. Oui, c’est très dur,

j’en conviens, mais d’où te vient cette rage de gratter ta plaie pour

souffrir plus encore?

--Voyons, mon vieux, dit Cigogne avec un sourire d’une amertume

soulignée, mon pied est bien trop enveloppé de bandages; je ne gratte

rien du tout.

--Tais-toi! reprit Mahoudiaux, je devrais te fouetter comme un enfant!

Tu m’entends parfaitement. Avec ce système, mon petit Roger, tu

n’arriveras qu’à t’exaspérer, à exaspérer ceux qui t’entourent, à leur

enlever le courage que tu as déjà perdu. Tu n’as pas eu de chance, mais

un joueur en déveine est-il forcé logiquement de se jeter à l’eau?--Dans

tes souvenirs, tu ne choisis que les plus affreux pour les enlaidir

encore; les autres, tes beaux souvenirs, tu les tripotes, tu les gâches,

tu les abîmes, jusqu’au jour où ils te font de la peine. Alors tu es

content et tu retournes à tes souvenirs noirs! Le résultat est simple:

pour un accident très pénible qui pouvait en effet t’attrister quelque

temps, tu perds la tête, tu la feras perdre à ceux qui t’aiment! Roger,

tu es un gosse insupportable! Je ne reconnais plus l’ami de vingt ans

que tu étais pour moi, et que va dire Lucienne, en te voyant à ce point

brisé? Songe que dans une heure (une heure, mon petit Roger!) son train

sera en gare et que, peu après, tu la verras entrer ici! Songe à cela!

Il faut que tu redeviennes ton maître, que tu redeviennes toi-même et

puisque ce rêve de gloire que tu avais fait (tout de travers d’ailleurs)

t’est refusé, t’échappe, il faut que tu t’en refasses un autre, un rêve

à ta taille, cette fois un rêve que tu pourras vivre auprès de ta femme,

chez toi.--Et c’est en somme tout ce que j’ai à te dire.»

Mais, néanmoins, il continua de parler et je pus voir qu’il connaissait

bien Cigogne. Quelques instants plus tard, il regarda sa montre et

vérifia l’heure du train de Mme Maxence. Il voulait l’amener lui-même à

l’hôpital. Alors je crus bon de me réveiller officiellement; nous fûmes

nommés l’un à l’autre et quelques phrases aimables s’ensuivirent. Enfin

Mahoudiaux sortit et je restai seul à côté de Cigogne qui semblait un

peu agité.

«Serval... tu sais: ma femme va venir.

--Ah! vraiment...»

Je dis le plaisir que j’aurais à lui être présenté et me hâtai de parler

de Mahoudiaux.

«Un brave type, affirma Cigogne; je te l’ai souvent décrit. Il voit un

peu court, mais c’est un brave type, et il m’aime beaucoup... Serval!

Lucienne va venir; je suis bouleversé. Devant elle, je ne dois pas me

laisser abattre: il faut que je me tienne.

--Oui, c’est évident, répondis-je. A ce propos, je suis content que

cette salle soit propre et ne donne pas une impression trop lugubre.

Tiens, regarde: en ce moment elle est tout à fait gaie... Les femmes se

laissent si facilement influencer par ces choses!»

Puis je lui parlai de la nouvelle infirmière et lui fis part de divers

potins. Nous causâmes ainsi, quelque temps. Bien que sans fièvre depuis

trois jours, Cigogne paraissait encore très nerveux. Quand il voulait

m’entretenir de sa femme, vite, je changeais de conversation, mais moi

aussi j’étais fort anxieux de voir réellement et de mes propres yeux Mme

Maxence.--Elle entra enfin, suivie de Mahoudiaux, qui ne resta pas

longtemps.

Mme Maxence... que pourrais-je en dire? Depuis lors, je l’ai vue presque

tous les jours et mon opinion n’a guère varié.--C’est une personne de

petite taille, assez mince, fort jolie, dont le visage inspire confiance

par ses traits nets. Des cheveux châtain foncé, coiffés de façon

tranquille, une robe beige, tranquille aussi; une allure décidée, sans

affectation d’importance; de ravissantes, de délicieuses mains qu’elle

déganta: des mains fines, intelligentes, sans bagues...

Lucienne Maxence a de la bonté dans le regard et de la gaîté, mais sa

bouche est précise. Ses yeux savent rire, sourire, être tendres; sa

bouche, avec moins d’expressions diverses, se tient dans un calme

bienveillant. Jamais d’ironie, jamais ce pincement sévère qui durcit les

lèvres; non, simplement de la sécurité. Les yeux gris sont plus jeunes

que la bouche; il y reste quelque chose de puéril qui me plaît; je crois

qu’ils rêveraient volontiers.

Dès l’abord, la femme de Cigogne eut toute ma sympathie, mais, songeant

à ce que mon camarade me disait d’elle, naguère, je pensai:

«Comme vous vous expliquez mal, chère Madame! comme vous vous expliquez

mal, Florimonde!»

Je vis bientôt que cette sympathie spontanée qu’elle m’inspirait ne

m’était pas rendue. D’abord, elle me regarda d’un air grave:

«Ah! oui... M. Serval...»

Un éclair furtif passa dans ses yeux, puis elle ajouta:

«Parfaitement.»

Un peu sec ce «parfaitement»... et l’on se mit à causer.

Tout en débitant mille banalités, je me donnai quelque peine pour la

prévenir en ma faveur. Devant Cigogne, je parlai de Cigogne avec

affection: à lui, j’affirmai que ses angoisses seraient allégées par la

présence de sa femme, à elle, je contai des anecdotes aimables sur son

mari, à Mahoudiaux, je redis combien de fois Roger m’avait vanté son

ancienne et solide amitié. Puis j’ajoutai:

«Il a surtout besoin d’un repos moral qu’il ne trouvera ni dans des

infirmeries, ni dans des hôpitaux; il a trop souffert, de toutes façons

et particulièrement des pires; il n’était pas fait pour cette

souffrance-là, Madame, et son courage n’en est que plus grand puisqu’il

la supporte.»

Elle sourit avec une expression étonnée. Mahoudiaux sourit aussi et je

crus voir, sur sa bouche de brave homme averti, des intentions

sarcastiques. Il me semblait que Lucienne Maxence se disait: «Tiens,

tiens, il parle mieux qu’il n’écrit, cet imbécile!» et Mahoudiaux:

«Tiens, tiens, il s’est aperçu de sa gaffe; il tâche de s’en dépêtrer!»

Insensiblement, les lèvres de la jeune femme perdaient leur aspect

sévère. Enfin, je dis encore à Cigogne:

«Et tu vas reprendre goût à la vie, n’est-ce pas, Roger?

Il me lança un regard sinistre.

«Tu prononces mon nom comme on avale une pomme de terre chaude!

Appelle-moi Cigogne, si Roger te gêne!

--Mais, interrompit Mme Maxence, pourquoi Cigogne? Je ne comprends

toujours pas!»

Elle me regardait bien en face...

«Allons, ma chère! dit Mahoudiaux, n’expliquons pas les surnoms: ils ont

toujours leur raison d’être et sont parfois drôles.

--Je ne trouve pas, dit Mme Maxence.

--Moi non plus!» murmura Cigogne.

Quelle voix pitoyable d’enfant malade que l’on harcèle! Je repris

aussitôt:

«Oh! mon pauvre vieux, nous t’avions ainsi nommé parce que tu étais

maigre et que tu te tenais si souvent perché sur une patte, comme font

les cigognes, alors...»

Je n’en dis pas plus: Mme Maxence riait.

«Ah oui! ah oui! c’est vrai; je ne voyais pas, je ne comprenais pas. Je

l’ai remarqué plus d’une fois chez nous: une jambe pliée, l’autre bien

droite, tout à fait à la manière des cigognes... On en voit sur les

cartes postales.»

Elle riait de bon cœur.

«Excusez-moi, Monsieur, ajouta-t-elle, je n’y pensais plus!»

Et changeant de sujet, elle me demanda d’un air amical et sérieux:

«Serez-vous longtemps alité?

Alors nous parlâmes de moi.

Le Mirage · 第 48 / 67 题