Je suis rentré chez moi. Je me retrouve tout seul dans mon atelier. Il
fait beau. Je m’accoude au petit balcon d’où, tant de fois, j’ai
contemplé l’aspect nombreux et divers de Paris, changeant au gré de
l’heure et des jeux du soleil. Toute cette étendue, ce peuple de toits,
cet air lumineux, facile à respirer, tout cela pour y perdre mon regard,
et cette verdure de quelques arbres proches pour le reposer...
La tache blanche du Sacré-Cœur est un peu embrumée, ce matin, mais je
reconnais le ton de cette eau lente qui passe, je reconnais les teintes
de mon cher fleuve.--J’aimais être si haut perché! j’aimais ce paysage!
Depuis nombre d’années, mon encombrante voisine, la tour Eiffel, ne me
gênait plus; j’admettais sa présence.
On peut observer la ville tout à loisir de ce septième étage, avec ses
ombres, ses buées lointaines, ses détails, bientôt familiers, son dessin
délicat et précis, l’agitation du menu peuple qui l’habite, les rêves
qu’il vous livrera demain.--Mais aujourd’hui, pourquoi n’ai-je aucun
plaisir à me pencher au balcon de mon atelier?
J’ai mal au pied, mal à la jambe, un peu mal à la cuisse... Non, cela ne
suffit pas. Il y a autre chose. Il y a que je ne suis pas ici, que je me
sens loin d’ici... Eh! quoi donc? me faudrait-il être couché près de
Doris, près de Tierspoint?... C’est vrai; je ne pense qu’à ceux-là qui
dorment, protégés par quelques planches humides; je songe à ceux que
j’ai connus, avec qui j’ai parlé, que j’ai vus vivre et qui sont sous
terre, à ceux qui ont passé près de moi, à d’autres, à tant d’autres
dont je ne sais même pas le nom, et qui sont sous terre aussi, ou près
d’y être. Je ne comprends plus cette ville vivante, étendue à mes pieds,
mais il est une autre ville, immense, toute noire, pleine de cellules
étroites, mal tenues... Dans cette ville-là, je me promène, tous les
soirs.
Ma jambe me fait beaucoup souffrir... De temps à autre, un officier, un
camarade permissionnaire, vient me féliciter d’avoir une jambe en
mauvais état. Nous causons amicalement, mais toujours, quand il est
parti, cette gêne revient de me retrouver seul chez moi. Lorsqu’on est
blessé, même comme je le suis (modestement, en somme), il faut, en
ouvrant la porte de son logis, y trouver des parents ou une femme et des
enfants qui vous accueillent par des exclamations, qui admirent que vous
soyez blessé et qui vous traitent de héros. Je n’ai pas connu cela.
Bien entendu, quand je suis allé la voir à Versailles où elle habite, ma
chère maman a été délicieuse et ma petite sœur très émue, mais maman
reste terriblement absorbée par ses bonnes œuvres et ma petite sœur
semble fort préoccupée du sort d’un jeune enseigne de vaisseau que
j’aime beaucoup, que maman aime beaucoup, qui plaît beaucoup à tout le
monde.
Oui, voilà! Maman m’échappe, ma petite sœur m’échappe. Maman n’a jamais
voulu, ne voudra jamais habiter à Paris et ma petite sœur se mariera
bientôt (peut-être pendant la guerre). Elle classe encore avec amour les
croquis de son frère, mais... ah! si son jeune enseigne faisait des
croquis, combien les classerait-elle mieux!
Maman, ma petite sœur, quelles étranges choses vous m’avez dites de ma
vie au front! Maman, ce n’est pas de ma faute si je ne suis pas l’ami
intime de tous les aumôniers du secteur; j’en connais un qui est
parfait, mais cela ne te suffit pas! Et toi, petite sœur, tu as l’air de
ne plus t’intéresser qu’à l’armée navale!--Oui, ceux que je chéris
m’échappent; j’échappe à ceux que je chéris.--Je suis rentré de
Versailles, le cœur un peu lourd.
A Paris, l’atelier où j’habite, où je me plaisais, où j’avais des
souvenirs, n’est tout de même pas un foyer; c’est un logis. Les deux
choses ne se confondent pas, hélas!
Et pourtant, ma vieille bonne (elle s’appelle Joséphine) avait tout
arrangé pour me recevoir. Que puis-je demander de plus? Elle a enlevé la
poussière, elle a battu le tapis et les rideaux, elle a fait disparaître
les housses, elle a même accroché toutes les toiles (je les avais
retournées contre le mur, dans un coin sombre), elle a su les remettre à
leurs anciennes places: «la grande dame nue» au-dessus de la cheminée,
«l’ami de Monsieur» à droite de la porte, «la demoiselle en vert» à
contre-jour... Grimpée sur une échelle, à quelles dangereuses
gymnastiques ne s’est-elle pas livrée, pour que Monsieur se sentît bien
chez lui en arrivant!
Ah! ma bonne Joséphine, ni cette propreté, ni cet ordre méticuleux, ni
ce pot d’orangeade fraîche préparée de vos vieilles mains n’y changeront
grand’chose: mon chez moi est loin d’ici.--Que je voudrais entendre un
hennissement de cheval, un roulement de fourgon sur la route, les
sifflets vifs de quelques balles, cette grosse voix tonnante, là-bas,
puis les voix claires des camarades, un rire franc, même un cri de
douleur, et la grosse voix encore qui se rapprocherait! Que je voudrais
voir devant moi un horizon tout simple avec deux villages, l’un en face,
l’autre plus à gauche, qu’il convient d’observer avec minutie... Mon
téléphone est là, tout près... Allons! je déraille! ce retour à Paris ne
me vaut rien.
Je crains que ma jambe ne soit pour longtemps une jambe indésirable.
Alors... le bureau?... noircir du papier dans un bureau?... pouah!--Si
j’ajoute que je n’ai pas la moindre envie de peindre, me voilà en bonne
posture pour prendre la vie joyeusement.
Hier, j’ai rencontré trois blessés de la guerre qui n’avaient qu’une
jambe à eux trois; ils marchaient avec des pilons, sans béquilles;
chacun s’appuyait sur ses deux cannes. Ils se promenaient (ils se
promenaient!) avec une jambe à eux trois. Ma jambe à moi est à peine
cassée, un peu tordue, un peu abîmée, juste assez mauvaise pour gêner
une allure qui jadis fut aisée... Ceux-là que j’ai vus en rentrant hier
à Paris se promenaient avec une seule jambe; or ils étaient trois
hommes, ayant droit à deux jambes chacun; cela fait six. Ils en avaient
une. Moi, j’ai deux jambes, dont une en médiocre état.
Le paysage de cette ville m’ennuie; je rentre dans mon atelier, en
clopinant. Le voici, je le reconnais; le jour y est très bon. Tiens! ma
dernière esquisse! Je l’ai faite avant de partir, le 3 août. Je n’y
comprends plus rien. Ce gâchis de couleurs, c’est donc moi qui l’ai
commis, en prévision d’un tableau futur? Ah! vraiment... Eh bien,
signez-la Martin ou Durand, et cette esquisse me sera tout à fait
indifférente; elle m’est déjà tout à fait étrangère.
Là-haut, sous le plafond, je reconnais mes anciennes toiles accrochées
par les mains soigneuses de Joséphine; paysages, portraits, natures
mortes, ces essais divers me rappellent des façons de voir et de sentir
que je n’ai plus, mais que j’aime encore. Je crois qu’ils sont restés
vivants, malgré les fautes évidentes que l’on y trouve et qui témoignent
souvent d’une hâte excessive, même de quelque prétention. J’étais jeune;
ces fautes, je me les pardonne et cela m’inquiète un peu de m’avouer que
je ne saurais plus peindre ainsi.--En ce moment ces toiles font comme
une frise de souvenirs chatoyants, en haut du mur de ton bistre et je me
laisse prendre au plaisir de les regarder; je retourne vers des
circonstances, des impressions, des émotions de la même époque: une
heure d’enthousiasme, une heure décevante où tout marchait mal, les
débuts faciles de cette grande composition décorative que j’ai fini par
gâcher... Tout cela, c’était moi, jadis: j’y vois mon image quotidienne
plus nettement que dans les pages d’un journal intime.
Laissons passer quelque temps; il se peut que je me remette à peindre,
un jour, mais pour aujourd’hui, je n’y songe guère, et puis ma jambe est
vraiment trop douloureuse quand je me tiens debout. Le médecin-major, en
me réformant, conseillait un long séjour à la campagne et du repos; j’ai
donc eu raison d’accepter l’invitation inattendue que Mahoudiaux me fit,
dimanche dernier, de façon si affectueuse et si simple.
L’excellent homme! Je le vis pour la première fois, à l’hôpital, penché
sur le lit de Cigogne et déversant, d’une voix sympathique et sonore
qu’il étouffait avec peine, tout un flot de bonnes paroles. Je me
réveillais d’un somme, quand j’aperçus cette espèce de géant. Ce ne
pouvait être que Mahoudiaux, car Cigogne me l’avait maintes fois décrit.
Maintenant, je comparais à loisir l’image évoquée et le modèle vivant,
me sentant l’esprit libre et clair après cette courte sieste. J’écoutais
la causerie voisine: Cigogne ne disait pas grand’chose, mais Mahoudiaux
parlait pour deux, il parlait tout le temps.
Singulier plaisir que d’entendre une appréciation nouvelle de questions
qui m’avaient intéressé, jadis, et me croyant médecin moi-même, de voir
un autre médecin ausculter mon malade et tirer des ficelles dont j’avais
essayé l’action sur cet esprit. Mahoudiaux était venu à l’hôpital en
toute hâte, pour donner à Cigogne quelque courage, pour détruire en lui
certaines pensées, pour en faire naître d’autres et, ma foi, il s’y
prenait fort bien.
Non, Mahoudiaux n’était pas la bonne brute épaisse que l’on aime par
habitude, le brave garçon sans conséquence que l’on a connu au collège,
le colosse blond plein de qualités primitives et mal équarries, l’être
affectueux, fidèle mais sommaire, que Cigogne m’avait présenté, un jour
où il en était presque jaloux! Non, dès l’abord, il m’apparut très
averti, très fin, et sous sa rude enveloppe, d’une délicatesse
charmante. Une demi-heure n’avait pas encore passé que, dans la grosse
voix de nourrice normande, je devinais une émouvante, une insigne bonté.
«Alors... tu es sûr... disait Cigogne sur un ton mal assuré, tu es sûr
que je puis...
--Je suis sûr, interrompit Mahoudiaux, que tu es perdu si tu te laisses
couler maintenant. Tu n’étais pas fait pour cette guerre: voilà, sans
doute, pourquoi elle t’a si brutalement frappé. Oui, c’est très dur,
j’en conviens, mais d’où te vient cette rage de gratter ta plaie pour
souffrir plus encore?
--Voyons, mon vieux, dit Cigogne avec un sourire d’une amertume
soulignée, mon pied est bien trop enveloppé de bandages; je ne gratte
rien du tout.
--Tais-toi! reprit Mahoudiaux, je devrais te fouetter comme un enfant!
Tu m’entends parfaitement. Avec ce système, mon petit Roger, tu
n’arriveras qu’à t’exaspérer, à exaspérer ceux qui t’entourent, à leur
enlever le courage que tu as déjà perdu. Tu n’as pas eu de chance, mais
un joueur en déveine est-il forcé logiquement de se jeter à l’eau?--Dans
tes souvenirs, tu ne choisis que les plus affreux pour les enlaidir
encore; les autres, tes beaux souvenirs, tu les tripotes, tu les gâches,
tu les abîmes, jusqu’au jour où ils te font de la peine. Alors tu es
content et tu retournes à tes souvenirs noirs! Le résultat est simple:
pour un accident très pénible qui pouvait en effet t’attrister quelque
temps, tu perds la tête, tu la feras perdre à ceux qui t’aiment! Roger,
tu es un gosse insupportable! Je ne reconnais plus l’ami de vingt ans
que tu étais pour moi, et que va dire Lucienne, en te voyant à ce point
brisé? Songe que dans une heure (une heure, mon petit Roger!) son train
sera en gare et que, peu après, tu la verras entrer ici! Songe à cela!
Il faut que tu redeviennes ton maître, que tu redeviennes toi-même et
puisque ce rêve de gloire que tu avais fait (tout de travers d’ailleurs)
t’est refusé, t’échappe, il faut que tu t’en refasses un autre, un rêve
à ta taille, cette fois un rêve que tu pourras vivre auprès de ta femme,
chez toi.--Et c’est en somme tout ce que j’ai à te dire.»
Mais, néanmoins, il continua de parler et je pus voir qu’il connaissait
bien Cigogne. Quelques instants plus tard, il regarda sa montre et
vérifia l’heure du train de Mme Maxence. Il voulait l’amener lui-même à
l’hôpital. Alors je crus bon de me réveiller officiellement; nous fûmes
nommés l’un à l’autre et quelques phrases aimables s’ensuivirent. Enfin
Mahoudiaux sortit et je restai seul à côté de Cigogne qui semblait un
peu agité.
«Serval... tu sais: ma femme va venir.
--Ah! vraiment...»
Je dis le plaisir que j’aurais à lui être présenté et me hâtai de parler
de Mahoudiaux.
«Un brave type, affirma Cigogne; je te l’ai souvent décrit. Il voit un
peu court, mais c’est un brave type, et il m’aime beaucoup... Serval!
Lucienne va venir; je suis bouleversé. Devant elle, je ne dois pas me
laisser abattre: il faut que je me tienne.
--Oui, c’est évident, répondis-je. A ce propos, je suis content que
cette salle soit propre et ne donne pas une impression trop lugubre.
Tiens, regarde: en ce moment elle est tout à fait gaie... Les femmes se
laissent si facilement influencer par ces choses!»
Puis je lui parlai de la nouvelle infirmière et lui fis part de divers
potins. Nous causâmes ainsi, quelque temps. Bien que sans fièvre depuis
trois jours, Cigogne paraissait encore très nerveux. Quand il voulait
m’entretenir de sa femme, vite, je changeais de conversation, mais moi
aussi j’étais fort anxieux de voir réellement et de mes propres yeux Mme
Maxence.--Elle entra enfin, suivie de Mahoudiaux, qui ne resta pas
longtemps.
Mme Maxence... que pourrais-je en dire? Depuis lors, je l’ai vue presque
tous les jours et mon opinion n’a guère varié.--C’est une personne de
petite taille, assez mince, fort jolie, dont le visage inspire confiance
par ses traits nets. Des cheveux châtain foncé, coiffés de façon
tranquille, une robe beige, tranquille aussi; une allure décidée, sans
affectation d’importance; de ravissantes, de délicieuses mains qu’elle
déganta: des mains fines, intelligentes, sans bagues...
Lucienne Maxence a de la bonté dans le regard et de la gaîté, mais sa
bouche est précise. Ses yeux savent rire, sourire, être tendres; sa
bouche, avec moins d’expressions diverses, se tient dans un calme
bienveillant. Jamais d’ironie, jamais ce pincement sévère qui durcit les
lèvres; non, simplement de la sécurité. Les yeux gris sont plus jeunes
que la bouche; il y reste quelque chose de puéril qui me plaît; je crois
qu’ils rêveraient volontiers.
Dès l’abord, la femme de Cigogne eut toute ma sympathie, mais, songeant
à ce que mon camarade me disait d’elle, naguère, je pensai:
«Comme vous vous expliquez mal, chère Madame! comme vous vous expliquez
mal, Florimonde!»
Je vis bientôt que cette sympathie spontanée qu’elle m’inspirait ne
m’était pas rendue. D’abord, elle me regarda d’un air grave:
«Ah! oui... M. Serval...»
Un éclair furtif passa dans ses yeux, puis elle ajouta:
«Parfaitement.»
Un peu sec ce «parfaitement»... et l’on se mit à causer.
Tout en débitant mille banalités, je me donnai quelque peine pour la
prévenir en ma faveur. Devant Cigogne, je parlai de Cigogne avec
affection: à lui, j’affirmai que ses angoisses seraient allégées par la
présence de sa femme, à elle, je contai des anecdotes aimables sur son
mari, à Mahoudiaux, je redis combien de fois Roger m’avait vanté son
ancienne et solide amitié. Puis j’ajoutai:
«Il a surtout besoin d’un repos moral qu’il ne trouvera ni dans des
infirmeries, ni dans des hôpitaux; il a trop souffert, de toutes façons
et particulièrement des pires; il n’était pas fait pour cette
souffrance-là, Madame, et son courage n’en est que plus grand puisqu’il
la supporte.»
Elle sourit avec une expression étonnée. Mahoudiaux sourit aussi et je
crus voir, sur sa bouche de brave homme averti, des intentions
sarcastiques. Il me semblait que Lucienne Maxence se disait: «Tiens,
tiens, il parle mieux qu’il n’écrit, cet imbécile!» et Mahoudiaux:
«Tiens, tiens, il s’est aperçu de sa gaffe; il tâche de s’en dépêtrer!»
Insensiblement, les lèvres de la jeune femme perdaient leur aspect
sévère. Enfin, je dis encore à Cigogne:
«Et tu vas reprendre goût à la vie, n’est-ce pas, Roger?
Il me lança un regard sinistre.
«Tu prononces mon nom comme on avale une pomme de terre chaude!
Appelle-moi Cigogne, si Roger te gêne!
--Mais, interrompit Mme Maxence, pourquoi Cigogne? Je ne comprends
toujours pas!»
Elle me regardait bien en face...
«Allons, ma chère! dit Mahoudiaux, n’expliquons pas les surnoms: ils ont
toujours leur raison d’être et sont parfois drôles.
--Je ne trouve pas, dit Mme Maxence.
--Moi non plus!» murmura Cigogne.
Quelle voix pitoyable d’enfant malade que l’on harcèle! Je repris
aussitôt:
«Oh! mon pauvre vieux, nous t’avions ainsi nommé parce que tu étais
maigre et que tu te tenais si souvent perché sur une patte, comme font
les cigognes, alors...»
Je n’en dis pas plus: Mme Maxence riait.
«Ah oui! ah oui! c’est vrai; je ne voyais pas, je ne comprenais pas. Je
l’ai remarqué plus d’une fois chez nous: une jambe pliée, l’autre bien
droite, tout à fait à la manière des cigognes... On en voit sur les
cartes postales.»
Elle riait de bon cœur.
«Excusez-moi, Monsieur, ajouta-t-elle, je n’y pensais plus!»
Et changeant de sujet, elle me demanda d’un air amical et sérieux:
«Serez-vous longtemps alité?
Alors nous parlâmes de moi.