CHAPITRE XXXVII

Et voici la fin de notre vie guerrière; triste, bien entendu, cette fin,

comme sont presque toutes les fins, car on espère beaucoup plus et mieux

que l’on n’a et l’on regrette ce que l’on vient de perdre. Ainsi l’homme

oublie volontiers qu’il est heureux, mais il se rappelle l’avoir été.

Les moments que l’on vit paraissent incomplets, même quand on se plaît à

les vivre, au lieu que, dans le souvenir, les moments vécus se parent

d’une splendeur étrange, leur ennui s’estompe, leur charme, leur beauté

tragique ou pittoresque s’augmente, la peine quotidienne, si lourde

parfois, devient un beau travail passé, l’affreuse lassitude de certains

soirs se mue en bonne fatigue, la morsure cruelle du froid provoque un

sourire, quand on y songe, et les accablantes heures de soleil où le

casque pesait sur la tête, où le linge collait au corps, où l’on se

sentait sans force et sans allant, ces heures-là font dire: «Bon Dieu!

avions-nous assez chaud!» Un jour, je plaisanterai, peut-être, en me

voyant patauger, naguère, dans la boue! Plaisanter à propos de la

boue... quelle inconvenance!

Que voulez-vous! c’est le passé, c’est tout simplement le passé, un pays

où l’on ne retourne pas et qui vous laisse sa nostalgie, un pays où la

douleur perd quelque chose de son amertume, où la joie s’auréole, car

un plaisir d’hier a le visage plus rayonnant qu’une joie

d’aujourd’hui.--Merveille, n’est-ce pas, que l’herbier de notre mémoire

nous conserve les plus fraîches teintes, les plus suaves parfums de

fleurs que nous n’avions ni bien vues, ni bien respirées, quand ces

fleurs furent cueillies au jardin?

En temps de paix, penserai-je autrement? qu’importe! A ce propos, je

crois que nous rêvons tous de façon analogue: nos souvenirs de guerre

grandiront, la voix sonore du canon étouffera les plaintes, l’ensemble

glorieux ne permettra plus de distinguer le détail morne.--Souvenirs de

guerre... encore faut-il que ce soient des souvenirs de guerre! Ah! je

voudrais que mon pauvre Cigogne, étant donné ce qui lui arrive, oubliât

un peu la laideur du chagrin dont il souffre, dont il souffre, hélas!

sans phrases et raisonnablement.--D’ailleurs, cette histoire me donne

une fois de plus la certitude qu’il n’arrive à chaque être, si fort

qu’il s’évertue, que des aventures faites pour lui, tout exprès;

celle-ci que je vais vous dire, paraît imaginée par Cigogne en personne

pour qu’il en pâtisse davantage. On jurerait que cet homme ne se connaît

pas. Détrompez-vous: il se connaît pour placer sa blessure! Le hasard a

frappé Cigogne. Le hasard?... Cigogne n’aurait pas trouvé mieux. Je

plains Cigogne de tout mon cœur.--Ecoutez.

Ma blessure est plus grave que l’on ne pensait d’abord, et me voilà,

pour longtemps peut-être, à l’hôpital. J’aimerais mieux autre chose; je

m’ennuie. Je passe la journée à écouter les conversations, à jouer aux

dominos; je tâche de m’intéresser aux anecdotes que me racontent les

infirmières (il me semble les connaître déjà, ces anecdotes; elles ne

sont pas très originales!) A mes moments perdus, je prends, des passants

ou des pensionnaires de la salle, quelques croquis, mais je crois qu’ils

ne valent rien; je suis fiévreux et dessiner devient bientôt une

fatigue. De Cigogne, pas de nouvelles, sauf une carte postale sans

intérêt, où il m’annonce son jour de repos qu’il passera à Dannemarie.

Cela m’est égal. Cigogne m’oublierait-il?

Hier matin, surprise peu agréable: je vois entrer le jeune Raymond

Chert, vous savez bien! ce brigadier de tournure apache, aux ongles

sales, aux cheveux pommadés et qui a fait un si charmant mariage

d’amour. Cigogne était pour lui plein d’indulgence. Il paraît chercher

quelqu’un; il regarde de droite et de gauche.

«Ah! vous voilà, Serval!»

Que me veut-il?

«Bonjour, Serval.

--Bonjour.

--Pas eu le temps de vous féliciter encore pour votre citation; je viens

vous serrer les pattes.

--C’est pour cela que vous êtes ici, brigadier?

--Pour ça aussi.

--Et puis?

--Et puis, ça va de soi, pour vous donner des nouvelles des camarades.

Hier, le capitaine m’a envoyé ici en mission... vous voyez, margis, que

j’ai la confiance! je retourne ce soir, alors le lieutenant Bernaut

comme ça qu’il m’a dit: «Passez à l’hôpital et donnez ce billet à

Serval...»

--Donne.

--Pour les camarades, ils vont bien, presque tous. Oui, pas

d’embêtements nouveaux, sauf...»

Il a un petit sourire déplaisant au coin de la bouche. Il s’interrompt

pour me dire des banalités.--Je ne sais pourquoi, Raymond Chert me

dégoûte plus que jamais, aujourd’hui.

«Le père Dietrich tousse à se crever le ventre... Et votre jambe,

comment va?

--Donne le billet du lieutenant.»

Il fouille longuement ses poches.

«On dit aussi que Moreau, le nouveau téléphoniste, va passer

brigadier...

--Donne le billet du lieutenant.»

--Ah! bon Dieu! où l’ai-je foutu, ce billet!... Et on a retrouvé du

tord-boyaux dans la cave de...

--Donne le billet du lieutenant.

--Voilà! voilà! patience!»

Il ne se fâche pas. Raymond Chert ne se fâche jamais. Raymond Chert est

toujours poli, trop parfois, avec les gens dont il a peur. Il trouve le

billet, enfin. Je l’ouvre.--Quelques mots affectueux et gentils du

lieutenant Bernaut, mais que signifie donc ce post-scriptum?

«Le brigadier Chert qui vous portera ce pli vous dira l’accident

déplorable dont votre ami Maxence a été victime. Si vous voyez Maxence,

surveillez-le: son moral paraît mauvais.»

Je demande aussitôt:

«Qu’est-il arrivé à Maxence?

--A Cigogne?»

Raymond Chert est content; il prend un air de parfaite innocence, ses

yeux sourient, ses lèvres tremblent d’aise.

«Oui, à Cigogne... Allons, raconte!

--Je croyais que vous le saviez, moi! Ah! le pauvre bougre, il est bien

embêté! il faut dire aussi que c’est pas de veine, mais il le prend mal,

ah! oui, qu’il le prend mal! Epatant qu’on ne vous l’ait pas dit. C’est

arrivé comme ça: trois jours après que vous êtes parti pour l’hôpital,

Cigogne avait son jour de repos. Alors il est allé à Dannemarie pour se

la couler douce, qu’il disait. Et puis, il rencontre deux camarades et

ils dénichent un coin où ils sont allés boire. Ils buvaient à votre

santé, margis, à cause de la citation, vous comprenez. Alors ils étaient

contents... pas saouls, vous comprenez: contents. Et Cigogne, alors, il

va sur la place; il marchait pas très droit, mais on ne l’a pas su, et,

vous comprenez, c’est pas moi qui l’aurais dit, n’est-ce pas? et

d’ailleurs je l’avais pas vu. Alors il chantait comme ça... Il était

content pour votre citation, je suppose. Et voilà qu’il glisse et va se

foutre sous une fourragère qui tournait le coin de la mairie, et il se

fait pincer le pied. Ah! du joli travail, on peut le dire! Ecrasée, sa

patte! en marmelade! On le porte à l’ambulance; peut-être qu’on

l’amènera ici, plus tard, et que vous le verrez; ça se pourrait, mais

c’est pas sûr. Ah! comme il gueulait, le pauvre! pas pour la douleur,

car il a d’abord tourné de l’œil, comme une fille, mais après, parce

qu’il disait, comme ça, que c’était pas bien, que c’était de sa faute.

L’idiot! pourquoi de sa faute? Il avait glissé sur le pavé mouillé,

voilà tout! et une fourragère chargée, c’est lourd, n’est-ce pas?

D’ailleurs, les deux autres ont tenu leur langue. Ça les a dessaoulés,

comme qui dirait, et on n’a rien su, mais Cigogne est pas joyeux: un

pied écrasé, n’est-ce pas? Et tout ça, parce qu’il était content, trop

content pour la citation d’un ami... Hein? il y a des gens qui...

--Tu as fini, brigadier? demandai-je.

--Mais... je crois.»

Raymond Chert est un peu inquiet.

«Alors, va-t’en.

--Oui, c’est l’heure... Au revoir, margis... Comment! vous ne voulez pas

me serrer la main?»

J’avais retiré la mienne trop manifestement pour que le foutriquet n’y

prît pas garde.

«Non, et si je pouvais me lever, je te reconduirais avec mon pied.»

Il fait la grimace; il tâche de trouver quelque chose à dire, une

réponse venimeuse; il échoue, et, comme personne n’a entendu, comme nous

parlions bas, il passe l’incident à profits et pertes. Il hausse les

épaules. Il décampe.

Mais, trois minutes plus tard, il rentre.

«Ah! voilà qui est rigolo! Je vous annonce une visite, margis. Cigogne

est là, dans la cour, en ce moment. Oui, oui, je fous le camp! Au

revoir.»

Et, en effet, peu d’instants après, Cigogne paraît, soutenu à gauche par

un infirmier robuste, à droite sur une béquille.--Il est maigre, il est

pâle, il fait peine. A ma prière, on le couche tout près de moi. Il ne

dit mot, d’abord, puis, avec un vilain sourire et montrant la béquille:

«Hein, Serval? murmure-t-il, la béquille des grands blessés! Coquette,

ma gloire, pas vrai? bien ajustée à mon héroïsme! Lucienne pourra être

ravie, ravie, je veux dire, de me revoir!»

Le Mirage · 第 47 / 67 题