Je rentrais de la tranchée, assez secoué par l’arrosage intense que nous
y avions subi, et relisais, assis dans la cuisine du père Dietrich, la
lettre, reçue la veille, de Lucienne Maxence. Je tâchais de rappeler à
moi, de fixer ainsi mes idées, égarées par tout le vacarme de ces
dernières heures, quand Cigogne entra brusquement. J’eus à peine le
temps d’empocher le dangereux papier mauve et son enveloppe.
«Bon! qu’arrive-t-il encore?»
Qu’il fût arrivé quelque chose, on n’en pouvait douter. Cigogne avait le
regard instable, les mains tremblantes; de plus, il était, contre son
ordinaire, terriblement rouge.
«Viens dehors, dit-il en bégayant, je ne puis te parler ici.»
Il me prit par les épaules; il se pencha sur moi. Ses pauvres yeux fous
faisaient mal à voir.
«Figure-toi! commença-t-il, le capitaine m’avait dit...
--Puisque tu ne peux me parler ici, allons dans la cour.»
Nous sortîmes. La nuit commençante, fraîche et parfumée, évoquait une
féerie. Un peu de clair de lune, un rien de brise, quelques étoiles
encore timides, le profil, sur la route, d’un arbre noir à la cime
argentée, composaient assez de beauté pour rendre un homme heureux. Le
chant d’un rossignol eût passé la mesure.
Je murmurai malgré moi:
«Ah! mon vieux! qu’il fait bon vivre!»
Et, me reprenant, j’ajoutai:
«Raconte ton histoire.»
Mais je ne pouvais m’empêcher de prêter l’oreille au petit coassement,
si cocasse, d’une grenouille, près du puits.
Cigogne se tenait debout, à côté de moi, regardant de droite et de
gauche, et me serrant le bras par saccades, comme s’il avait peur.
Certes, il n’écoutait pas la petite grenouille, il ne voyait ni le clair
de lune, ni l’arbre au chapeau d’argent!
«Allons! un peu de calme! lui dis-je, et raconte ton histoire.
--C’est une pénible confession, Serval!»
Sa voix aussi trahissait un profond effroi. Quelque temps, il chercha
ses mots; enfin:
«Mon ami, dit-il, je suis un misérable!
--C’est entendu!... et puis?
--J’étais resté à la cote 316; le capitaine a passé et m’a dit:
«Maxence, vous allez porter ce pli au colonel. Il doit être à Altenach,
en ce moment, avec son auto. Inutile de revenir ici; il enverra la
réponse plus tard. Et, surtout, pas d’imprudences!» Je suis parti; je
suivais le chemin qui longe la prairie inondée, c’est plus court, tu
sais bien!... En contournant le Bois Carré, voilà que le bombardement
recommence... Oh! c’était beau! une vingtaine d’obus ont éclaté devant
moi et à ma gauche. J’avais la tête libre; je me sentais heureux,
tranquille.»
Cigogne n’exagérait pas en parlant ainsi. Ce bon toqué n’a jamais tant
de sang-froid que sous un arrosage d’obus.
«Et je marchais vite en me disant: si j’arrive,--si je suis un peu
blessé, si j’arrive quand même, c’est une seconde citation, peut-être la
médaille! Dans vingt minutes, je saurai... Mais ça tombait! ah! oui, mon
vieux, ça tombait!... La même chose qu’à midi! Tu te rappelles?... Et
voilà que, derrière un arbre, j’aperçois une paysanne. Elle semblait
avoir très peur. Elle était couverte d’une pèlerine avec un capuchon.
Elle se cachait la tête dans le capuchon, pour ne pas voir, tant elle
avait peur!...»
Lui aussi avait très peur en me racontant ces choses. Je le sentais
frémir et sa voix se déclenchait, soudain, en petits cris d’oiseau.
«Puis, elle part en courant, parce qu’un nouvel obus... Elle courait, la
tête basse, les mains serrées sur son capuchon. Je la rattrape et, en
rigolant, je lui dis: «Mademoiselle, si vous voulez marcher près de moi,
ce sera plus sûr. Les obus ne me touchent pas!»
«Elle s’est blottie dans ma capote, comme une enfant, et, tout à coup,
j’ai vu qu’en effet, c’était une enfant. Elle avait pris un mauvais
chemin pour aller à Altenach; elle n’était pas encore certaine d’avoir
trouvé le bon. Perdue! elle se croyait perdue... tout ce bruit d’enfer!
ah! qu’elle avait donc peur! une enfant, je te dis! quinze ans! Et les
obus tombaient toujours... Nous avons fait route ensemble; je ne pouvais
la laisser aller seule... et puis..., et puis... Tu vas me mépriser,
Serval!
--Tu peux y compter!
--Et puis j’ai vu, tout à coup, qu’elle était fraîche et jolie, et
propre pour une fille d’ici, et il m’est venu une idée de fou. J’ai
voulu la violer. Je l’ai serrée contre moi... Je marchais toujours plus
vite, je l’entraînais et je m’imaginais, en marchant, que je la
renversais sur le talus et que je troussais ses jupes! Je l’entendais
pleurer, je l’entendais me supplier, crier... je l’entraînais toujours,
toujours plus vite. Alors elle disait tout bas: «Oh! je suis
essoufflée!» Moi, je répondais: «Il faut se dépêcher! Il faut que
j’arrive à Altenach! Il faut!...» Et elle riait, la pauvre gosse! mais
j’entendais encore ses cris, ses injures! Elle ne voulait pas! Elle se
débattait!... Je la portais presque, en marchant. Elle me regardait de
ses beaux yeux bleus, si clairs; elle riait, tout près de moi, serrée
tout contre moi. Elle avait encore peur. Elle riait...
«Enfin, j’ai vu la maison blanche au coin d’Altenach. Le bombardement
avait cessé. J’ai lâché la fillette et je me suis mis à courir comme un
dératé, tout seul, en avant, et quand j’ai remis le pli au colonel, je
pouvais à peine me tenir sur mes jambes.
--Cigogne, lui dis-je, il y a des copains qui, pour avoir porté un pli
de façon moins dangereuse, ont eu en effet la médaille.»
Je ne voulais pas dire autre chose que je ne disais, je vous le jure! Il
crut pourtant à une intention sarcastique.
«Comment peux-tu me blaguer, Serval! J’ai souffert si fort, si
profondément, et d’un mal affreux, je t’assure! Oh!... Violer une
enfant! pense donc!
--Tu dis ça... Et, en rentrant lui, qu’as-tu fait?
--Je me suis accroupi dans le coin de la cour, comme un singe
malheureux, le menton sur les genoux, et je tenais mes jambes; je ne
bougeais pas... Oh! je t’ai bien vu passer! tu es entré dans la cuisine
du père Dietrich et, sur le seuil, tu t’es arrêté pour jeter ta
cigarette, puis tu as tiré de ta poche une lettre que tu as sortie de
son enveloppe, puis tu as poussé la porte... Pas vrai?
--Oui, répondis-je gravement, c’est vrai.
--Et moi, je pensais tout le temps: j’ai violé une petite fille!»
Alors, perdant patience, je lui dis:
«Mais, bougre d’imbécile! tu ne l’as pas violée du tout!»
Je fus aussitôt ahuri de l’expression stupéfaite qui se lisait sur le
visage de Cigogne. Il n’avait donc pas violé cette enfant? Evidemment
mon pauvre ami n’en croyait pas ses oreilles.
«Allons! couche-toi! tu n’as rien de mieux à faire. La grange doit être
chaude. Je t’y rejoindrai dans un instant, mais va d’abord te fourrer la
tête sous la pompe: tu es encore bien rouge.»
Il me quitta, marchant à pas lents.
Dans la nuit tiède et claire, la grenouille chantait toujours, près du
puits; l’arbre gardait son chapeau d’argent; la brise était presque
insensible.--Entouré d’un pareil décor, participant à cette magique
douceur, entouré de cette paix pleine de parfums, de ce parfait silence,
quel homme n’aurait pas rêvé, rêvé les pires folies, rêvé de n’importe
quoi et réalisé ses rêves en un rêve nouveau!
Près du puits, la grenouille coassait, sur un ton faussement naïf. Dans
sa voix, il y avait un peu d’ironie.