CHAPITRE XXX

Je rentrais de la tranchée, assez secoué par l’arrosage intense que nous

y avions subi, et relisais, assis dans la cuisine du père Dietrich, la

lettre, reçue la veille, de Lucienne Maxence. Je tâchais de rappeler à

moi, de fixer ainsi mes idées, égarées par tout le vacarme de ces

dernières heures, quand Cigogne entra brusquement. J’eus à peine le

temps d’empocher le dangereux papier mauve et son enveloppe.

«Bon! qu’arrive-t-il encore?»

Qu’il fût arrivé quelque chose, on n’en pouvait douter. Cigogne avait le

regard instable, les mains tremblantes; de plus, il était, contre son

ordinaire, terriblement rouge.

«Viens dehors, dit-il en bégayant, je ne puis te parler ici.»

Il me prit par les épaules; il se pencha sur moi. Ses pauvres yeux fous

faisaient mal à voir.

«Figure-toi! commença-t-il, le capitaine m’avait dit...

--Puisque tu ne peux me parler ici, allons dans la cour.»

Nous sortîmes. La nuit commençante, fraîche et parfumée, évoquait une

féerie. Un peu de clair de lune, un rien de brise, quelques étoiles

encore timides, le profil, sur la route, d’un arbre noir à la cime

argentée, composaient assez de beauté pour rendre un homme heureux. Le

chant d’un rossignol eût passé la mesure.

Je murmurai malgré moi:

«Ah! mon vieux! qu’il fait bon vivre!»

Et, me reprenant, j’ajoutai:

«Raconte ton histoire.»

Mais je ne pouvais m’empêcher de prêter l’oreille au petit coassement,

si cocasse, d’une grenouille, près du puits.

Cigogne se tenait debout, à côté de moi, regardant de droite et de

gauche, et me serrant le bras par saccades, comme s’il avait peur.

Certes, il n’écoutait pas la petite grenouille, il ne voyait ni le clair

de lune, ni l’arbre au chapeau d’argent!

«Allons! un peu de calme! lui dis-je, et raconte ton histoire.

--C’est une pénible confession, Serval!»

Sa voix aussi trahissait un profond effroi. Quelque temps, il chercha

ses mots; enfin:

«Mon ami, dit-il, je suis un misérable!

--C’est entendu!... et puis?

--J’étais resté à la cote 316; le capitaine a passé et m’a dit:

«Maxence, vous allez porter ce pli au colonel. Il doit être à Altenach,

en ce moment, avec son auto. Inutile de revenir ici; il enverra la

réponse plus tard. Et, surtout, pas d’imprudences!» Je suis parti; je

suivais le chemin qui longe la prairie inondée, c’est plus court, tu

sais bien!... En contournant le Bois Carré, voilà que le bombardement

recommence... Oh! c’était beau! une vingtaine d’obus ont éclaté devant

moi et à ma gauche. J’avais la tête libre; je me sentais heureux,

tranquille.»

Cigogne n’exagérait pas en parlant ainsi. Ce bon toqué n’a jamais tant

de sang-froid que sous un arrosage d’obus.

«Et je marchais vite en me disant: si j’arrive,--si je suis un peu

blessé, si j’arrive quand même, c’est une seconde citation, peut-être la

médaille! Dans vingt minutes, je saurai... Mais ça tombait! ah! oui, mon

vieux, ça tombait!... La même chose qu’à midi! Tu te rappelles?... Et

voilà que, derrière un arbre, j’aperçois une paysanne. Elle semblait

avoir très peur. Elle était couverte d’une pèlerine avec un capuchon.

Elle se cachait la tête dans le capuchon, pour ne pas voir, tant elle

avait peur!...»

Lui aussi avait très peur en me racontant ces choses. Je le sentais

frémir et sa voix se déclenchait, soudain, en petits cris d’oiseau.

«Puis, elle part en courant, parce qu’un nouvel obus... Elle courait, la

tête basse, les mains serrées sur son capuchon. Je la rattrape et, en

rigolant, je lui dis: «Mademoiselle, si vous voulez marcher près de moi,

ce sera plus sûr. Les obus ne me touchent pas!»

«Elle s’est blottie dans ma capote, comme une enfant, et, tout à coup,

j’ai vu qu’en effet, c’était une enfant. Elle avait pris un mauvais

chemin pour aller à Altenach; elle n’était pas encore certaine d’avoir

trouvé le bon. Perdue! elle se croyait perdue... tout ce bruit d’enfer!

ah! qu’elle avait donc peur! une enfant, je te dis! quinze ans! Et les

obus tombaient toujours... Nous avons fait route ensemble; je ne pouvais

la laisser aller seule... et puis..., et puis... Tu vas me mépriser,

Serval!

--Tu peux y compter!

--Et puis j’ai vu, tout à coup, qu’elle était fraîche et jolie, et

propre pour une fille d’ici, et il m’est venu une idée de fou. J’ai

voulu la violer. Je l’ai serrée contre moi... Je marchais toujours plus

vite, je l’entraînais et je m’imaginais, en marchant, que je la

renversais sur le talus et que je troussais ses jupes! Je l’entendais

pleurer, je l’entendais me supplier, crier... je l’entraînais toujours,

toujours plus vite. Alors elle disait tout bas: «Oh! je suis

essoufflée!» Moi, je répondais: «Il faut se dépêcher! Il faut que

j’arrive à Altenach! Il faut!...» Et elle riait, la pauvre gosse! mais

j’entendais encore ses cris, ses injures! Elle ne voulait pas! Elle se

débattait!... Je la portais presque, en marchant. Elle me regardait de

ses beaux yeux bleus, si clairs; elle riait, tout près de moi, serrée

tout contre moi. Elle avait encore peur. Elle riait...

«Enfin, j’ai vu la maison blanche au coin d’Altenach. Le bombardement

avait cessé. J’ai lâché la fillette et je me suis mis à courir comme un

dératé, tout seul, en avant, et quand j’ai remis le pli au colonel, je

pouvais à peine me tenir sur mes jambes.

--Cigogne, lui dis-je, il y a des copains qui, pour avoir porté un pli

de façon moins dangereuse, ont eu en effet la médaille.»

Je ne voulais pas dire autre chose que je ne disais, je vous le jure! Il

crut pourtant à une intention sarcastique.

«Comment peux-tu me blaguer, Serval! J’ai souffert si fort, si

profondément, et d’un mal affreux, je t’assure! Oh!... Violer une

enfant! pense donc!

--Tu dis ça... Et, en rentrant lui, qu’as-tu fait?

--Je me suis accroupi dans le coin de la cour, comme un singe

malheureux, le menton sur les genoux, et je tenais mes jambes; je ne

bougeais pas... Oh! je t’ai bien vu passer! tu es entré dans la cuisine

du père Dietrich et, sur le seuil, tu t’es arrêté pour jeter ta

cigarette, puis tu as tiré de ta poche une lettre que tu as sortie de

son enveloppe, puis tu as poussé la porte... Pas vrai?

--Oui, répondis-je gravement, c’est vrai.

--Et moi, je pensais tout le temps: j’ai violé une petite fille!»

Alors, perdant patience, je lui dis:

«Mais, bougre d’imbécile! tu ne l’as pas violée du tout!»

Je fus aussitôt ahuri de l’expression stupéfaite qui se lisait sur le

visage de Cigogne. Il n’avait donc pas violé cette enfant? Evidemment

mon pauvre ami n’en croyait pas ses oreilles.

«Allons! couche-toi! tu n’as rien de mieux à faire. La grange doit être

chaude. Je t’y rejoindrai dans un instant, mais va d’abord te fourrer la

tête sous la pompe: tu es encore bien rouge.»

Il me quitta, marchant à pas lents.

Dans la nuit tiède et claire, la grenouille chantait toujours, près du

puits; l’arbre gardait son chapeau d’argent; la brise était presque

insensible.--Entouré d’un pareil décor, participant à cette magique

douceur, entouré de cette paix pleine de parfums, de ce parfait silence,

quel homme n’aurait pas rêvé, rêvé les pires folies, rêvé de n’importe

quoi et réalisé ses rêves en un rêve nouveau!

Près du puits, la grenouille coassait, sur un ton faussement naïf. Dans

sa voix, il y avait un peu d’ironie.

Le Mirage · 第 40 / 67 题