CHAPITRE XXXI

Ce matin, j’ai répondu à Mme Maxence. La lettre est partie. Comme je

venais de la dater, en tête, j’ai éclaté de rire; j’allais écrire: «Ma

chère Lucienne.» Je pense si souvent à cette pauvre femme, qu’un peu de

familiarité me paraissait sans doute naturel; mais je me suis retenu.

Faute de pouvoir faire mieux, j’ai donc composé ceci:

«Madame,

«Loin d’être étonné par la lettre que vous avez bien voulu m’adresser,

j’en ai été sincèrement touché et suis ravi de vous donner de votre

mari des nouvelles qui je l’espère, allégeront l’inquiétude dont vous

paraissez souffrir.

«Et d’abord, la santé de Roger est excellente. Notre cher camarade,

qui a si bien su se faire aimer par tous et que nos officiers estiment

si haut, a, en ce moment, une mine superbe. Le métier, souvent un peu

rude, que nous exerçons et auquel il n’était certes pas habitué, ne le

fatigue en rien, car je le vois, chaque matin, aussi prêt à la

besogne, retrouvant son entrain et son ardeur de la veille.

«Mais c’est de son moral que vous vous plaignez, Madame; là non plus,

je ne vois aucun sujet d’inquiétude. Roger parle constamment de son

foyer avec une émotion simple, parfois bien touchante. Il le regrette,

il voudrait le retrouver, vous retrouver, par conséquent. Il n’a pas

de plus cher désir.

«Les singularités qui vous ont troublée sont, il me semble, dues à ce

simple fait qu’il vit dans un milieu nouveau. Son entourage, les

conversations quotidiennes (il est très familier avec ses camarades

qui, je vous l’ai dit, lui sont fort attachés), les spectacles

tragiques ou pénibles qu’il a constamment sous les yeux, doivent

exaspérer au plus haut point une sensibilité aussi fine que la sienne,

une imagination aussi tendue.

«Dès qu’il reviendra chez lui (sa permission ne tardera guère, je

pense), vous le verrez tel que vous l’avez toujours vu, comme vous

l’annonçait d’ailleurs votre ami M. Mahoudiaux, et les craintes que

vous vous étiez formées à son endroit s’envoleront.

«Espérant que ma lettre, hâtivement écrite, aidera à vous rendre le

calme bien nécessaire à celles qui attendent, avec une patience et un

courage si admirables, le retour de ceux qui sont au loin, veuillez

agréer, Madame, l’hommage de mon très respectueux dévouement.

«André SERVAL.

«_P.-S._--Pour ce qui est du sobriquet que ses camarades ont donné à

Roger, il s’explique par la quantité de cigognes que l’on voit ici,

perchées sur les toits et dont beaucoup de cartes postales illustrées

ont reproduit l’image.»

... Oh! que j’aurais aimé dessiner, au bas de la feuille, un bout de

caricature où Mme Maxence aurait reconnu à la fois son mari et l’oiseau

si poétique dont il porte le nom! Mais je me suis retenu encore une

fois.

Cette lettre est partie; je puis la juger maintenant. Elle me semble

sotte, dépourvue de toute espèce de psychologie, inutile et même

maladroite, car les lieux communs que j’ai débités à propos de mon ami

Cigogne ne sauront en rien, lus par son épouse, «alléger l’inquiétude

dont elle paraît souffrir», comme cela est élégamment écrit!--ils

l’aggraveraient plutôt!--Eh bien, le croirez-vous? j’ai dû déchirer

trois brouillons avant d’aboutir à ce pauvre fatras! La littérature

n’est pas mon fort! Certes, Cigogne aurait mieux expliqué son cas à

Lucienne! Il aurait mieux menti!

Ma seule excuse est que je ne connais pas cette bonne Lucienne

(pardon!)... que je ne connais pas Mme Maxence. Je ne la vois pas.

Comment parler à une ombre, à un fantôme sans figure? comment parler à

quelqu’un qui n’est pour moi qu’un nom et qu’un prénom (deux, avec

Florimonde!)? Cigogne, qui connaît sa femme, pourrait... Au fait, la

connaît-il?... Et si je n’ai rien eu à dire à Lucienne Maxence, n’est-ce

pas aussi, n’est-ce pas surtout, que je ne connais pas Cigogne? Est-il

un personnage de vaudeville, de drame ou de divertissement masqué? Que

sais-je de lui? Rien que de petits détails plaisants ou tristes qui ne

me recomposent pas le personnage. Est-ce un homme qui souffre? qui

s’amuse à souffrir? un fou? un pauvre diable?

Si je n’ai pas su écrire à Mme Maxence, c’est peut-être que je ne

connais pas son mari. Si je tentais de faire le portrait de Cigogne, ce

serait en effet une banalité ou une caricature, l’image de n’importe

qui, ou d’un oiseau grotesque; je m’y suis déjà bien souvent

essayé.--Son portrait?... un reflet changeant!--Comment peindre cela?

Le Mirage · 第 41 / 67 题