CHAPITRE IX

Du cahier lavande.

Depuis que Roger est parti, la maison me semble vide. Il pleut. Je

m’ennuie. A-t-il ce même temps triste, là-bas? La soirée passe bien

lentement: je regarde une carte d’Alsace, mais ne sais pas au juste où

il se trouve, alors cela n’existe pas encore, comme pays. Plus tard, je

pourrai me dire: «Il est là!» et j’apprendrai par cœur le nom des

villages alentour.

Que la journée a été longue! Les amies que je rencontre, même quand

elles ont un mari, un frère aux armées, ne m’intéressent pas: elles ne

savent pas parler d’eux; elles en parlent mal. Saurai-je parler de lui,

moi? Au fait, le mieux est peut-être de se taire. Il faudra pourtant que

je continue à faire des visites, à m’occuper de la maison, comme s’il

était là. Ainsi, Roger me semblera moins absent... Je voudrais tant le

voir, lisant un livre et le fermant d’un geste brusque parce qu’une

phrase lui a déplu!... Non! il n’est pas là.

C’est pour me désennuyer que j’ai songé à écrire mon journal, chaque

soir, comme je faisais quand j’étais jeune fille (dans des cahiers rayés

de jaune) et plus tard, à Alger, dans de petits cahiers verts, à

l’époque où j’ai rencontré Roger. J’avais eu peur de lui, les premiers

temps. Je croyais être aimée par un poète, un artiste, comme on se les

imagine!... Folle que j’étais! Et cependant, il m’arrive parfois d’avoir

peur pour les mêmes raisons, mais cela ne dure pas. Quand il rentre du

café ou du cercle et qu’il dit tant d’absurdités, qu’il rêve tant de

folies, je me demande s’il m’aime autant. Ce qu’il dit semble souvent

très beau, mais lui, n’est-il pas très loin?... Puis, il me revient, il

s’assied au coin du feu, il roule sa cigarette, et nous causons...

Maintenant, il m’a quittée pour longtemps. C’est pénible de vivre seule.

Il est nécessaire que je me surveille pour que jamais dans mes lettres,

il ne s’aperçoive de rien.

J’ai jeté mes premiers cahiers au feu; je garderai ceux-ci, dont la

couleur lavande me plaît, jusqu’au retour de Roger. A quoi

serviront-ils, plus tard?

Roger m’a dit qu’il partait avec un camarade assez agréable du nom de

Cervalle ou Serval. Un peintre, paraît-il. Cela manquerait beaucoup à

Roger de n’avoir personne avec qui causer des choses qu’il aime et qu’il

admire. Pourvu que ce peintre soit un homme de bon sens!

Les premières lettres de Roger sont assez courtes. Il s’installe, il

prend contact, il s’habitue. Son cantonnement est dans un village qui,

dit-il, lui a révélé l’Alsace. J’espère que, bientôt, ses lettres seront

un peu plus longues, mais je n’y compte guère: il n’a jamais aimé

écrire, sauf pour lui-même, au crayon, sur mille bouts de papier. Et

puis, peut-être, n’a-t-il pas le temps.

Roger semble très attristé de la mort d’un de ses amis, nommé

Tierspoint, dont il ne m’avait jamais parlé avant. Tué tout près de lui!

ah! mon Dieu! Il me dit que le peintre est un gentil compagnon. Son nom

s’écrit Serval.

Madame Lure m’a priée de la rejoindre à l’hôpital, demain matin. Non, ma

vie ne sera pas la même qu’auparavant: l’hôpital m’occupera beaucoup.

Tant mieux! Mais les soirées seront toujours longues.

Que fait Roger, en ce moment? A quoi pense-t-il?

Le Mirage · 第 19 / 67 题