CHAPITRE X

Assis dans la tranchée, une planche posée sur ses genoux, Cigogne

démonte sa montre dont les fantaisies l’inquiètent et le rendent

nerveux.

«Pour connaître les gens, il faut les imaginer complètement, dit-il,

comme s’ils vivaient, comme s’ils dansaient devant vous. Alors on les

voit, alors seulement. Entends-moi bien: tu ne vois pas le personnage

que tu regardes, qui te parle; tu vois celui que ton esprit figure.

Pourquoi chercher un détail de costume, la façon dont il noue ses lacets

de chaussures ou sa cravate? Pourquoi noter un trait de caractère? Tout

cela viendra s’inscrire sans que l’on y songe. En soi-même, on se

raconte l’homme que l’on veut connaître. Il se compose avec des

matériaux apportés en secret. Un jour, on le voit: c’est bien lui. Cet

homme est l’homme vrai. L’autre!...»

Il fit le geste d’écarter quelque chose d’inutile, d’importun.

«L’autre est un fantôme.

--Cela s’appelle mentir, lui dis-je, et de la manière la plus

dangereuse, car c’est, au juste, se mentir à soi-même.

--Tout au contraire, répondit-il, c’est se créer un monde vivant dans un

univers d’apparences; c’est peupler la vie d’êtres vrais qui doublent

heureusement le jeu des pâles poupées que nos yeux, nos oreilles et nos

doigts nous révèlent. Ah! le monde imaginaire! comme il est doux de se

le représenter au fur et à mesure de nos besoins, de nos curiosités, de

nos rêves, pour masquer l’autre! comme il console de l’autre! comme il

détruira vite l’autre, l’affreux monde irréel de chair et d’os que mon

concierge voit!

--De cette façon, lui dis-je, on fausse pour jamais sa vision des

choses; la vérité devient une simple question de sentiment et d’humeur.»

Il perdait patience:

«Va donc évangéliser des bonshommes tout nus, à Bornéo! Voilà ta place!

Va leur enseigner la vérité! Va vite! Va te promener sous les palmes

avec un livre noir à la main, vêtu d’une longue redingote et coiffé d’un

casque à voile vert!»

Son regard me prit en pitié.

«La vérité, Serval, n’est pas au fond des puits. L’eau des puits, en

Alsace, est toujours sale. Lis la pancarte: «Puits curé... eau non

potable.» Si je la cherchais, quelle vérité trouverais-je au fond?...»

Je lui tendis un rouage de sa montre qu’il avait laissé tomber.

«Merci, mon vieux!... La vérité, Serval, ne réside pas plus dans les

puits que l’heure idéale ne réside dans ma montre. Quelle heure est-il?»

Le Mirage · 第 20 / 67 题