Un petit village, pittoresque et point trop malpropre, tel que je me le
serais d’avance imaginé pour mon plaisir. Aucune surprise, en somme; de
plaisants points de vue, alentour; une atmosphère vraiment rustique.
Certains indigènes semblent offrir un accueil agréable. Des camarades,
arrivés avant nous, vantent la cave du père Dietrich.
Des semaines passent, durant lesquelles nous apprenons ce qu’est cette
nouvelle vie. Je gagne mon galon d’or, je reçois, en compagnie de
Cigogne, le baptême du feu et nous avons tous deux la chance de n’être
pas touchés, tandis que notre camarade Tierspoint, un gros garçon à mine
réjouie, qui se tenait entre nous, reçoit un éclat d’obus en plein
visage, visage dont il ne resta plus qu’un masque horrible et sanglant.
On s’habitue à ces choses, mais nous n’en étions pas moins tristes à la
soupe du soir. Chacun se rappelait le rire jovial de Tierspoint et moi
je revoyais (je reverrai toujours) sa face fauchée, couverte d’une
bouillie rouge. Plus tard, d’autres blessures m’ont fait peur, m’ont
transi de pitié et d’effroi, mais pas comme la face de Tierspoint.--On
parla beaucoup de lui, on apprécia sa belle humeur, on déclara que l’on
perdait un bon camarade, puis on fit une manille, et d’autres, que les
cartes ne sollicitaient pas ou qui avaient encore soif, s’en furent
boire chez l’aubergiste complaisant.
Nous nous couchâmes, Cigogne et moi, dans une grange où nous élisions
domicile chaque fois que nous passions la nuit au cantonnement. On s’y
trouvait, pour ainsi dire, chez soi. Elle était un peu trop aérée, les
chauve-souris et les rats y menaient leur branle, mais ce sont là de
petits inconvénients. On y pouvait causer, dans le noir, et Cigogne
dardait parfois un rayon de sa lampe de poche sur la paille de notre
couche, alors on se plaisait à croire, un instant, que la litière était
en or. Par beau temps, le clair de lune nous visitait et un mince rayon
bleu perçait l’ombre. Nous nous taisions, tant que durait sa présence,
ou nous parlions plus bas.
Heures étranges qui suppriment toute peine. On peut rêver à son aise,
sans dormir, on peut suivre le rayon de lune jusqu’en plein ciel.
Nous étions installés. Nous avions fait notre lit par des mouvements
lents de tout le corps, par de très savantes reptations, et je
m’apprêtais à sommeiller, la couverture ramenée au menton, quand Cigogne
parla:
«On finit par ne plus s’émouvoir... Déjà les camarades qui sont ici
depuis plus longtemps que nous n’y font aucune attention. Ils auraient
peut-être chanté, ce soir, si l’occasion... et, pourtant... Vois-tu,
Serval, un homme blessé à la jambe, au bras, un homme qui a la poitrine
trouée, on peut le reconnaître: une balle dans le cœur, ça tue, mais on
reste soi... Ah! cette gueule d’étranger, cette gueule de carnaval
macabre qu’il avait! Je n’en dirai rien à ma femme, en lui écrivant
demain (je lui écris tous les jours); la pauvre gosse ne dormirait
plus... Je l’ai regardé de près, quand nous l’avons mis sur le brancard.
Non, ce n’était pas lui! c’était un mort inconnu, lui que j’avais
entendu rire.
--Il riait bien, dis-je; il riait clair.
--Et tu ne sais pas, Serval, ce qu’il y avait derrière ce rire. J’aimais
beaucoup Tierspoint, mais son rire était un peu cruel... trop
mensonger... trop mensonger. Il avait tant souffert, étant petit! Ces
gens, autour de lui, dans son village, semblaient si tristes, si mornes!
On ne saurait être gai, là-bas. Il sentait toute la désolation des
plaines de betteraves.
--Allons donc! interrompis-je, on rigole souvent, dans le Nord...»
Cigogne poursuivit:
«Songe, Serval, songe à la couleur du crépuscule en Provence!...
Tierspoint avait sans doute pleuré, l’hiver, quand, de sa petite chambre
mansardée, tout en haut de la ferme, à gauche, on n’entendait qu’un
meuglement de vache, de temps en temps, ou le bruit d’une charrette
lointaine, sur la route. Il pleurait tout seul, mais il voulait faire
oublier aux autres leur mélancolie, alors il avait appris à rire, à rire
comme tu dis: à rire bien, à rire clair, et les autres, à l’entendre
rire, riaient aussi. Il avait de la bonté de reste: il l’offrait aux
autres, en riant.»
Depuis quelques instants, notre rayon de lune lançait dans la grange sa
flèche bleue, si familière.
J’écoutais Cigogne, sans comprendre.
«Mais, lui dis-je, tu connaissais donc Tierspoint?
--Non, répliqua-t-il, tu ne saisis pas. Je ne le connaissais guère. Je
ne savais presque rien de lui, mais il est mort de façon horrible et
magnifique: il a dû bien vivre. Je l’avais entendu bien rire; je voulais
le connaître... je le connais maintenant.
--Cigogne, tu me racontes des histoires. De grâce, compose-les, une
autre fois, sur des sujets moins douloureux.»
Je l’avais offensé: sa bouche se serra, sa parole devint sèche.
«Il y a des gens bêtes, tout de même! Quand pourras-tu?...»
Puis, d’une voix plus amicale et du ton que l’on prend pour expliquer
des vérités premières à un pauvre imbécile sympathique, il ajouta:
«Voyons, Serval, mets-y un peu du tien! Cet homme m’intéressait; je le
regardais vivre avec complaisance, je l’ai vu mourir et, soudain...
--Mais non, tu ne le regardais pas vivre avec complaisance! tu ne le
regardais pas du tout! Quand il est mort, tu as fabriqué un
développement posthume à son propos!
--Ferme ça! ferme ça!... Je l’ai vu mourir et, soudain, il a revécu
devant moi. Depuis cet instant, il est mon ami... mais taisons-nous, il
dort. Ne parlons plus!...
--Ne parle plus, tu feras bien.»
La chauve-souris s’était accrochée à sa poutre, là-haut; le silence
prenait forme; la nuit se dépouillait de ses derniers bruits; on allait
pouvoir dormir.
«Ne m’en veuille pas, Serval! tu n’avais pas compris.»
La chauve-souris volait de nouveau, noire et grise, dans l’ombre et dans
le clair de lune.
J’entendis encore quelques murmures sourds:
«Bonne nuit, mon ami Tierspoint... dors en paix.»
Cigogne lui parlait vraiment; sa voix était prise par des larmes. S’il
jouait un rôle, il y mettait alors tout son cœur. Pouvait-on le lui
reprocher? Bientôt, il s’endormit. Moi, je regardais le clair de lune.