A cette époque, je n’eus pas l’honneur d’être présenté à Mme Maxence
(j’écris ce nom difficilement: il ne m’évoque rien), car nous partîmes,
trois jours plus tard, pour le front. J’étais brigadier, Cigogne avait
passé maréchal des logis. Nous voyageâmes de conserve et l’on fut
heureux de se trouver en Haute-Alsace, définitivement placés ensemble
dans la même batterie.
Mais c’est, je crois, à la date de ce départ du dépôt qu’il me faut
interrompre mon récit et ouvrir une parenthèse.
J’ai fait, longtemps après, la connaissance de la femme de Cigogne, je
vous dirai comment. Or, pendant les longs mois qu’elle passa dans cette
triste ville de province où je venais de m’ennuyer quelques semaines (le
dépôt est toujours placé dans une ville ennuyeuse et triste), elle nota
sur de grands cahiers brochés d’un papier lavande, ses impressions de
chaque jour. De mon côté, lorsque je fus au front, j’écrivis à mes
moments perdus, ce récit.
Vous verrez en quelles circonstances Mme Maxence me donna ses cahiers
lavande... Je ne dis pas «me prêta» mais «me donna». Ils étaient pleins
de détails ménagers qui ne vous intéresseraient guère. J’en tire
seulement ce qui a rapport à la vie de Cigogne, depuis son départ du
dépôt, et j’intercale ces pages à leur place dans la suite des miennes,
avec, en tête: _du cahier lavande_, pour que l’on se souvienne aussitôt
de leur auteur. Elles pourront éclairer quelques faits, quelques
sentiments, mal vus ou mal définis par moi. Enfin, que le lecteur ne
m’accuse pas d’indiscrétion: je fus explicitement autorisé à me servir
de ces notes comme je l’entendrais.
Ce sont, je le répète, de simples notes, griffonnées, le soir, tandis
qu’il pleuvait inlassablement dans la rue, que le vent gémissait d’une
voix souvent lugubre et que les bateaux s’estompaient dans le coin du
port où ils semblaient composer une réunion de famille. Si elles se
suivent assez mal, c’est que j’en ai laissé beaucoup sans emploi. Celles
que j’ai choisies le furent dans le seul but de mettre au point mon
histoire... Et surtout, ne tâchez pas d’y trouver de la littérature! On
en relèverait peut-être (et d’assez médiocre), fleurissant les discours
de Cigogne, mais, dans les cahiers lavande de sa femme, non.
Il est donc entendu, n’est-ce pas? que les pages du _cahier lavande_
sont d’un auteur différent et d’une écriture féminine.
Cela étant bien compris, nous allons rejoindre Cigogne en Haute-Alsace.